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aveugle et gravement malade. Je les rencontrai au moment où je cherchais ce vieillard, dont je ne connaissais pas la demeure; ils quittèrent sur-le-champ leurs occupations et me menèrent à la cabane du mourant. J'avais autrefois commencé à l’instruire, mais j'eus bien lieu d'admirer en ce pauvre infidèle les opérations de la grâce, et je fus surpris de voir de quelle manière le Saint-Esprit l’avait disposé au baptême. Il concevait très-bien nos mystères, et les expliquait lui-même aux autres Sauvages. À mon arrivée, il fit le signe de la croix ; et après que je lui eus parlé de l’Incarnation, de la mort et de la passion de Jésus-Christ, je lui mis entre les mains un crucifix qu'il appliqua sur ses lèvres, et, d’une voix entrecoupée de sanglots, il s’écria à plusieurs reprises : « Jésus, fils de Dieu, ayez pitié de moi; je meurs, faites-moi vivre avec vous au ciel. » Dès qu’il eut reçu le baptème, il se mit à invectiver contre les divinités qu’il avait autrefois adorées. « Allez, misérables dieux, disait-il, qui nous abusez en ce pays. Je n'ai plus de service à vous rendre; il n’y a que Celui qui a fait le ciel et la terre et toutes choses que j'invoque. Lui seul peut me guérir s'il le veut; je ne crains point la mort, puisque je vivrai à jamais au ciel avec lui. » Dieu voulut lui rendre la santé pour en faire le prédicateur de ses grandeurs. je l’ai vu cet hiver dans son bourg, où j'ai admiré sa ferveur. Il est extrêmement zélé à décrier les fausses divinités
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du pays, très-assidu à prier Dieu et particulièrement à réciter le chapelet. Il le porte toujours à son cou, et il l’y serre si étroitement qu’on ne peut l’en retirer. «C’est, dit-il, de peur qu’on me le dérobe sans que je m’en apercoive. » Sa femme, ses enfants et ses neveux étant tous tombés malades, les infidèles lui dirent que le chapelet qu'il avait pendu au cou était la cause de tous ces malheurs. Il me raconta la chose ; je lui demandai s’il croyait qu’il en fût ainsi, et que, dans ce cas, il me rendit son chapelet. « Je m’en donnerai bien de garde, reprit-il ; ils ne disent pas ce qu’ils pensent, car ils voient bien que dans toute ma famille il n’y a que moi en bonne santé, parce que je me sers de mon chapelet pour prier Dieu. » Ce bon Sauvage s'appelle Joseph Nikalaüka.
Après que les Outagamis eurent fini leur chasse, ils retournèrent à leur bourg, où je demeurai deux mois avec eux pendant l'hiver. J'ai eu bien des vices à combattre, particulièrement le libertinage et les idées superstitieuses. Ces pauvres peuples sont bien dignes de compassion; car, comme ils sont continuellement en danger ou d’être pris et brûlés à petit feu par leurs ennemis, ou de mourir de faim dans leurs voyages, à la chasse ou à la guerre, de là vient qu’ils sont attachés à ces sortes de rêves ou de visions autant même qu’à la vie. Les pères et les mères élèvent à cela leurs enfants dès le bas âge ; ils les accoutument à faire de longs jeùnes pour se procurer des
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visions et pour voir ou entendre quelque génie en dormant. Quant à ces jeünes, ils les font d'une manière si rigoureuse, qu'ils demeurent quatre et six jours, et même davantage, sans manger ni boire aucunement. Je ne sais si le diable apparaît à eux sous la forme de leurs prétendus génies, ou si leur cerveau vide, après avoir été si longtemps sans manger, leur en fait imaginer quelqu'un; quoi qu’il en soit, cette superstition fait une peine extrême aux missionnaires, et elle les empêche de baptiser la plupart de ces peuples, dans la crainte raisonnable qu'il ny ait en cela quelque chose de diabolique. Pour établir solidement le Christianisme, nous n’en avons baptisé qu’un petit nombre, ceux que nous pouvons croire avec quelque certitude être vraiment guéris de toutes ces superstitions. Un de ces nouveaux chrétiens ayant été sollicité par son père de jeüner, afin d’être favorisé de la visite de quelque génie, il s’y refusa constamment, et donna pour raisons qu’il était baptisé, qu’il connaissait le grand Génie dont la Robe noire lui parlait, et qu’il n’avait besoin d’aucune autre divinité. Comme son père insistait et lui reprochait qu’il serait un homme de néant toute sa vie : « Il n’importe, dit-il, je serai grand capitaine au Ciel, où Dieu me rendra bienheureux en me mettant auprès de lui. » L’on avait différé de baptiser le frère de ce fervent chrétien, parce qu’il avait de la peine à ne pas se noircir le visage, ce qui est une marque de leur
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jeûne superstitieux. Il avait beau alléguer pour excuse qu'il le faisait faute d’autre couleur pour se peindre le visage, il ne gagnait rien auprès de nous
Voyant donc qu’il était le seul à qui l’on n’accordait pas cette grâce, qu'on avait déjà accordée à son frère et à ses sœurs, à qui il ne cédait point d’ailleurs pour l'assiduité à venir prier Dieu à la chapelle, il imagina, un beau jour, de se peindre le visage tout en blanc; puis, s'adressant à son père : «Je me moque, disait-il , de tous ces petits génies que vous me faites chercher. Je veux obéir uniquement à la Robe noire, qui me défend ce que vous m’ordonnez. » Il me vint ensuite demander le baptème, que j’accordai à sa persévérance.
Le vendredi saint, la plupart de nos chrétiens sont venus baiser et adorer la croix. Les plus fervents emportèrent chez eux de petites croix que j'avais bénies pour les leur donner, afin qu’elles leur servissent d'image de Jésus crucifié, devant laquelle ils feraient leurs prières.
Je n’ai pas de peine à introduire parmi eux les jeûnes de l’Église, puisqu'il leur est si ordinaire de jeüner, que quiconque d’entre eux ne jeüne pas de temps en temps passe pour un méchant homme.
J'ai cru devoir sanctifier ainsi leurs superslitions mêmes, et d’un jeûne criminel en faire un jeüne méritoire. Je leur ai enseigné à jeüner le carême, et je
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