Bourg ou Mission de l’Immaculée-Conception
. Extrait d’une lettre du P. Jacques Bruyas, supérieur des Missions iroquoises, écrite à Agnié, le 34 juillet 1676.
Mon bérinnss PÈRE,
J'obéis au commandement que votre Révérence m’a fait de lui écrire en ‘détail ce qui se passe dans la Mission d’Agnié. Je lui mandai, l’année dernière, qué Dieu m'avait fait la grâce de baptiser un ancien des plus considérables de ce bourg, duquel la fervéur ‘et le zèle mé faisaient espérer de voir bientôt cétte Église augmènter en nombre et en ferveur. En effet, elle ne fut jamais plus féconde qu’en ce tempslà; mais, Ô que les jugements de Dieu sont impénétrablés à la faiblesse de nos esprits, et que les desseins de sa Providence sont adorables! Pièrre Assendäsé, quiest le néophyte dont je parle et qui semblaït devoir être la pierre fondamentale de cette Eglise, lui a été enlevé lorsque sa personne lui eût été plus nécessaire. Ce bon néophyte, qui donnait de de si grandes espérances, nous fut ravi le mois d'août 1675 , après avoir été éprouvé de Dieu d’une maladie d’environ six mois, pendant laquelle il a donné de grandes preuves de sa constance, n'ayant jamais voulu souffrir que les médecins du pays fissent rien auprès de lui. Vainement ses proches et les principaux du bourg, qui le regardaient comme la
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meilleure tête qui fut parmi eux, et qui craignaient avec raison que sa mort ne fût la ruine de leur pays, l'en avaient sollicité; il était demeuré inflexible. Il me disait toujours : « Je veux mourir chrétien, et tenir la parole que j'ai donnée à Dieu dans mon baptême, auquel je n’attribue point ma mort, comme mes parents se l’imaginent faussement.
« Nous mourrons tous, ajoutait-il, et les infidèles mourront aussi bien que moi. Il y a un Dieu qui a mis les bornes à ma vie, il fera de moi ce qu’il lui plaira; j'accepte volontiers tout ce qui vient de sa main, soit la vie, soit la mort.» C’est dans ces sentiments qu’il est passé à une meilleure vie. J'aurais sujet de le regretter, si je n'étais moralement assuré de son bonheur, et si je n’espérais qu'il priera Dieu dans le ciel pour ses compatriotes. En effet, peu de jours après sa mort, je baptisai trois adultes ; beaucoup d’autres infidèles moribonds ont reçu la même grâce, et j'en compte des uns et des autres environ cinquante depuis un an.
Extrait d’une lettre du P. Jacques de Lamberville, écrite de Gannaougué î le 6 mai 1676.
Quoique je ne sois pas encore très-versé dans la langue des Iroquois, chez qui je ne suis que depuis un an, et par conséquent que je ne puisse pas m’occuper à leur conversion autant que je le voudrais, Dieu n’a pas laissé d’avoir pitié de quelques-uns de ces Sauvages qui sont sous ma conduite. J’ai baptisé treize personnes avant Pâques, en deux mois; et sept depuis lors, en fort peu de temps. La mort de deux adultes m’a donné bien de la consolation. Le premier était âgé de près de quarante ans; il s'était arrêté chez les Flamands?, nos voisins, mais Dieu l'en a retiré pour son salut par une fièvre lente, qui l’a obligé de venir chercher ici quelque soulagement au milieu de ses parents. J'en ai pris soin, et je l'ai assisté en tout ce que j'ai pu. Ces bons offices l'ont gagné et l'ont engagé à m'écouter volontiers, toutes les fois que je lui parlais de son salut. Je le faisais prier Dieu tous les jours, et il s’y portait de luimême si volontiers, qu'il me querellait agréablement quand je passais quelques jours sans le voir ; ce qui m’arrivait quelquefois, à cause des courses que j'é-
1. Gannaougué, ou Gandahouagué, une des principales bourgades du pays des Agniers.
2, Les Hollandais de la Nouvelle-Orange.
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Depuis un an que je suis ici, j'ai baptisé près de cinquante personnes, dont neuf ou dix sont heureusement mortes après le baptème. Trois ou quatre m'ont échappé: deux enfants et une vieille femme, qui, malgré nous, sont morts sans baptème; le cœur m'en saigne, et j'en suis inconsolable.
Extrait d’une lettre du P. Pierre Millet écrite à Onneïout, bourgade des Iroquois, le 4er juin 1676.
On peut dire sans exagération que, pendant cette année, lé service de Dieu s’est bien augmenté, et le culte du démon bien diminué en cette Mission; deux choses y ont contribué.
La première a été la conversion et le baptème solennel d’un des plus considérables de cette nation, nommé Soënrèse. Ce Sauvage avait fait de grandes instances pour obtenir la grâce du baptème, et après l'avoir demandé en présence de tous ses parents, qui sonten grand nombre et des plus considérables, il l’a reçu le premier jour de l’an, et a déclaré hautement à nos principaux chrétiens qui y assistaient, qu’il renonçait à toutes les superstitions du pays, et qu’il voulait désormais vivre et mourir en parfait chrétien. |
La deuxième, qui contribue beaucoup au progrès de la Foi, est la Sainte-Famille que j'ai établie ici de-
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Nous en sommes aussi redevables aux prières et charités des personnes de vertu qui portent jusqu'ici le zèle qu’ils ont pour le salut de nos pauvres Sauvages. Votre Révérence m’a extrêmement consolé de m'envoyer les noms de nos bienfaiteurs pour lesquels nous faisons prier nos nouveaux chrétiens, ce sont eux qui nous ouvrent la porte des cœurs et qui nous facilitent la conversion de ces peuples.
Les affaires se brouillent bien du côté des Sonnontouans qui veulent faire la guerre aux Français. Plaise à Dieu que cela ne trouble point les progrès que fait ici le Christianisme !
Extrait d'une lettre du P. Jean de Lamberville, écrite d'Onnontagué, ù | rit iroquoisc, lé 18 janvier 1676.
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Ce sera aussi-bien de nos quartiers que de l’Europe que Votre Révérence entendra parler de guerre. Nos Iroquois en ont toujours l'esprit possédé, etil n’y a nulle apparence qu'ils cessent de tuer les hommes (comme ils disent), tandis qu’ils en trouveront dans les bois.
Îls emmènent actuellement cinquante captifs de deux cents lieues d'ici, à qui ils ont laissé la vie, parce qu'ils les destinent à travailler leurs terres. Ils n’en ont pas agi de même à. l'égard de quelques prisonniers qu'ils ont faits dans la guerre qu'ils ont actuellement avec les Loups !. Ceux d’entre ces captifs qu’on a amenés ici ont été cruellement brûlés ; mais aussi ont-ils eu le bonheur de recevoir le baptême, que j'ai pu leur administrer avant leur mort. Un de ces malheureux me pria, lorsqu'il était déjà à demi-brülé, de revenir auprès de lui pour lui faire prier Dieu. Je fus sensiblement touché de lui voir faire le signe de la croix au milieu des flammes, où il professa humblement et à haute voix qu'il mourait chrétien au milieu de cette cruelle boucherie.
Nous avons toujours à combattre les jongleurs,
A. Loups, ou Mahingans.
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qui nous sont opposés, parce que nous les décréditons, et que nous faisons voir que toutes les charlataneries dont ils usent pour guérir les malades ne sont que sotlises et impertinences. On en a eu dernièrement un exemple dans la guérison qu’ils entreprirent d'une fille qui était devenue folle au point qu’elle courait les rues. Pour réussir dans leur dessein, ils persuadèrent à ses parents qu’elle avait vu neuf feslins en songe, et que si ces festins avaient lieu, elle guérirait. Ceux-ci y consentent, et font de tous côtés de grands amas de viande pour accomplir parfaitement ces songes. Nos grands Esculapes, dont le dessein était de faire bonne chère, préparèrent un grand cercle d’écorce où la folle fut placée, et disposèrent tout à l’entour sept ou huit personnes, qui faisaient sonner de petites calebasses pleines de pois. Les jongleurs se mirent aussi dans le cercle, où ils brûlèrent du pétun, les uns en l’honneur du cerf, les autres du hibou, d’autres de l'ours, contrefaisant tous la voix de la bête à qui ils offraient cet espèce de sacrifice. Ensuite celui d’entre eux qui était le plus versé dans l’art de la jonglerie fit des incisions aux tempes de la malade d’où il suçait le sang, qu’il rendait, tantôt avec des dents d'ours, tantôt avec des cheveux d'homme et du poil de cerf qu’il avait cachés dans sa bouche, et qu’il faisait sortir comme s’ils eussent été des sorts qu’on avait jetés sur cette fille. On fit de grands remerciments à ces Il, 7
braves médecins, mais la malade n'en fut pas plus sage ; du reste cela n’était que le prélude des neuf festins auxquels ils devaient avoir la meilleure part.
Les deux premiers commencèrent par une cérémonie assez ordinaire parmi ces peuples, par laquelle tous ceux qui avaient songé quelque chose, pendant l’année, venaient dans la cabane de la folle y faire deviner leurs songes pour en avoir l’accomplissement. Cetle fête dura deux jours, et {ous ceux qui voulurent se tirer de la nécessité où ils étaient de blé, de viande, de nattes, de robes d'ours ou de tigre et de choses semblables, n'avaient qu'à dire qu'ils les avaient songés, aussitôt on leur en donnait. 11 s'y trouva une femme assez impertinente pour chanter qu’elle avait rêvé ma soutane et qu’elle mourrait si je ne lui en faisais présent. Il ne me fut pas difficile de répondre à ces sottises, et à celui qui m'en vint porter parole; je pris de là occasion pour les désabuser de la folle persuasion où ils sont que l’accomplissement de leurs songes est un moyen de prolonger la vie.
Le troisième festin fut une mascarade de gens habillés en ours, qui dansaient d'une manière assez surprenante.
Le quatrième élait une espèce de querelle dans laquelle on se jeta des cendres les uns aux autres.
Le cinquième fut une danse qui se faisait sur un air assez agréable. :
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Au sixième, on s'entrejelait des sorts et puis on se les Ôlait, Voici comment : Les conviés étaient couverls de plumes depuis les pieds jusqu’à la tête, ils élaient tous masqués, et pendant qu’ils se préparaient à la cérémonie, quatre femmes d'un côté, et quatre de l’autre racontaient, en chantant et remuant en ca« dence leurs calebasses, que toute cette action avait été inspirée par le génie du songe. Toutes choses élant en état, huit masques sortirent de la cabane suivis de huit autres qui portaient des sacs pleins de sorts, et ayant pris chacun leur poste; ils se rangèrent comme en bataille dansant au son des calebasses; huit d’un côté, huit de l’autre étaient sur une ligne et représentaient un combat. Ils firent leurs approches toujours en cadence, puis ils commencèrent tous à six pas les uns des autres par se jeter des sorts emplumés, après quoi ils se mêlèrent, et dans cette mêlée on voyait les uns tomber à demimorts, les autres se débattre, et se rouler par terre; quelques-uns devenaient ou frénétiques, ou aveugles, ou frappés d’autres sortes de maladie, par la violence des sorts qu’on leur jetait, jusqu’à ce que les victorieux jetant des contre-sorts guérirent les ensorcelés par des vomissements contrefaits et par des cataplasmes qu’ils leur appliquaient ; il s’en trouva néanmoins d’incurables qu’il fallut rapporter en leur logis.
Le septième festin fut une danse de guerriers vêlus en Américains du Sud.
Les huitième et neuvième n'étaient pas honnêtes, ce qui m'obligea de m'y opposer par les voies ordinaires, c’est-à-dire par des présents. Je le fis en leur remontrant que ces sortes de festins attireraient tôt ou tard la colère de Dieu sur eux, et tant s’en faut qu'ils contribuassent à la guérison de leurs malades, qu’au contraire ils leur causeraient la mort par une juste punition du ciel. Ce fut en effet ce qui arriva à cette folle pour laquelle ils le faisaient ; car elle mourut peu après cette ridicule cérémonie, que je n’ai rapportée que pour faire voir la folie et l’aveuglement de ces pauvres barbares.
Il est vrai que tous ne sont pas dupes ou esclaves de ces charlataneries. Garakontié, qui est ce brave capitaine chrétien dont on a déjà parlé plusieurs fois, s’est opposé de tout son pouvoir à toutes ces superstitions. Il témoigna encore dernièrement combien il en avait d’éloignement en présence des plus considérables du bourg. Dans ce dessein il a fait trois festins solennels ; dans les deux prerniers, il déclara d’abord aux assistants qu’il n'avait pas songé ! ces festins auxquels il les avait invités, et qu’il avait renoncé à toutes ces superstitions inutiles; ensuite, il déclama fortement contre les excès de bouche qui se font dans les /esfins à tout manger*.
Dans le troisième, comme il était fort vieux, il
1, Songé, vu en songe ou rêvé.
2, Repas superstitieux où on ne doit laisser aucun reste.
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chanta sa chanson de mort; il salua le Maître de la vie qu’il reconwaissait pour le souverain de nos fortunes, et de qui dépendait notre vie et notre mort, et non pas des songes. IL salua aussi Monseigneur l'Evêque du Canada et les autres personnes considérables du pays, leur disant, comme s'ils eussent été présents, qu'il voulait mourir chrétien, et qu’il espérait qu’ils prieraient Dieu pour lui; enfin, il fit publiquement sa profession de foi, et désavoua toutes les erreurs dans lesquelles il vivait avant son baptème. Pendant tout son discours, les conviés mangèrent en grand silence et écoutèrent avec une attention admirable.
Ses ennemis et les infidèles ne goûtèrent pas cette sorte de chanson, et dirent que la Foi lui avait renversé l'esprit. Ils font tout ce qu’ils peuvent par leurs méchants discours pour le rendre odieux et méprisable, mais il se soutient toujours par la force de son esprit, et conserve son rang et sa réputation, qui est telle que, quand on parle de lui, on se contente de dire l’Ancien ou le Considérable, sans le nommer autrement.
Il se trouva à Noël à la messe de minuit pendant un très-grand froid, où lui, sa femme et quelques autres personnes, une femme entre autres venue de plus d’une demi-lieue pendant la nuit à travers les neiges, firent leurs dévotions. Il s’entretint avec moi fort longtemps des principaux mystères de notre
sainte Religion, principalement de l’adorable Sacrement de l’eucharistie et de la Passion de Notre-Seigneur, pour laquelle il éprouve de grands sentiments de piété,
Il est ravi quand il sait que quelque personne décédée a reçu le baptême ; il m'avertit soigneusement lorsqu'il apprend qu’il y a dans le bourg quelques malades, afin que je les exhorte à se faire baptiser.
Sept adultes sont morts depuis l’an passé, qui ont eu le bonheur, comme j'ai sujet de le présumer, de passer de la vie sauvage à celle des bienheureux. Un huitième mourut qui ne voulut jamais m’écouter,
. quelques instances que lui firent ses parents. J'ai
aussi baptisé quarante-cinq enfants, dont près de quarante sont devant Dieu ; c’est la moisson la plus heureuse et la plus assurée.
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