‹ Relations inédites de la Nouvelle-France (1672-1679) [microforme]Chapitre 24 sur 88 · EL · texte numérisé non relu

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Nous avons navigué d'abord pendant huit jours, tantôu à l'est, tantôt au sud-est, passant presque toujours par de très-mauvais pays, sans rivière, ct sans aucune belle forêt, car l’on n’y voit que de petits sapins et autres méchants crbres dont toutes les terres sont couvertes.

Après dix jours de navigation je rencontrai une cabane de certains sauvages nommés Pennengous mariés à des Algonquines, que j'ai vues autrefois à Tadoussac et à Sillery. Comme elles sont chrétiennes et leurs enfants baptisés, elles témoignèrent bien de la joie de rencontrer si inopinément un missionnaire qu'elles avaient vu autrefois à plus de 400 lieues de là. Je n’eus pas moins de joie qu’elles de leur rendre tous les bons offices de mon ministère. Nous partimes ensemble dès le lendemain, et allant vers le sud nous trouvâmes un tout autre pays ; quantité de grands chênes, érables, et autres excellents bois, même de beaux pommiers, où les Hurons et les Algonquines ne manquèrent pas de faire bonne provision.

À notre douzième journée, ayant changé de rumb de vent vers le sud-ouest, nous arrivâmes dans des pays marécageux, ou nous eûmes bien de la peine à trouver gîte. Nous y fmes si mal que, pressés d'ailleurs par le mauvais temps, nous en délogeèmes dès le lendemain matin pour nous jeter dans le fond d'un autre où nous ne fûmes pas mieux; jy eus

néanmoins la consolation d’y trouver une cabane d’Oupennengous, mariés à des Nipissiriniennes, que j'eus le moyen d’instruire.

Le lendemain, étant parti d'un temps fort couvert de brouillard, nous nous jetâmes dans une petite baie où la pluie et le tonnerre nous arréterent un jour, mais un vent de nord-est refroidit tellement l'air, la nuit suivante, que toute l’anse était glacée; nous demeurâmes comme en prison pendant six jours, sans espérance de pouvoir passer outre, jusqu’à ce que nous étant adressés à la très-sainte Vierge Immaculée, par l'intercession de saint Ignace et de saint François Xavier , elle nous inspira de porter nos canots et tout notre bagage dans un îlot qui était tout proche, où brisant la glace nous nous embarquâmes heureusement.

Le lendemain, premier jour de décembre, nous quittâmes le lac pour entrer dans une belle rivière où la navigation est bien plus douce. L'hiver qui s’approchait nous obligeait à faire diligence, et comme nous avançions de toutes nos forces, nous ne primes pas garde à un bras de rivière dans lequel nous devions entrer pour suivre notre route; cela nous obligea à retourner sur nos pas pour aller coucher au cabanage que nous avions quitté ; mais ce fut par une providence divine, car ce retard nous procura l'avantage “de célébrer la messe de saint François Xavier en bonne compagnie, ayant trouvé

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Le lendemain j'arrivai au cabanage que venaient ouvert de quitter les Sauvages que je cherchais, et avec qui te baie je devais hiverner. J'y vis des marques de la onne 1 jour, chasse qu’ils avaient faite, les dépouilles des ours, air, la des chevreuils et des coqs d’Inde qu’ils avaient tués, us de- des brochets et autres poissons qu’ils avaient pris. s, sans Cela réjouit nos gens ; mais je fus affligé de voir un ce que grand chien pendu au haut d'une perche peinte, Imma- ce qui était un sacrifice fait au soleil. Nous renverà saint sâmes tout, brisämes la perche, jetèmes le chien à er nos la rivière avec la peau de la tête d’un ours extraorii était dinairement grand et affreux, qui était aussi immolé. mbar- Ensuite nous nous mimes à genoux pour demander

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, nous Sauvages, qui, n'étant pas encore chrétiens, reconrivière naissaient dans le soleil une divinité à laquelle ils er qui s’adressaient dans leurs besoins. Le quatre décembre, e, et nous arrivâmes en un lieu où la rivière se divise en | nous deux branches. De ce côté est le pays des Sakis, dans qui est très-avantageux pour la chasse, car il s’y route ; trouve des animaux de toutes sortes, cerfs, chevreuils, aller ours, chats sauvages et autres. Le gibier y est en . mais abondance ; on y voit de vastes campagnes couvertes nous de pommiers sauvages et de noyers très-hauts, dont saint les noix sont plus grosses que de celles de France;

rouvé elles sont longues et semblables à des oranges mé-

diocres. Sur le bord de cette rivière nous avons vu cerlains arbres extraordinairement beaux : ils sont plus hauts et plus grands que les chênes, lout touffus, et ont l'écorce faite en forme d’écaille. Comme les feuilles étaient tombées nous n'avons vu que les fruits qu'ils portent ; ils sont {ous ronds et pendent aux branches, auxquelles ils tiennent par de petites queues longues d’un doigt.

Nous avons continué noire route dans un bras de la rivière sans rencontrer ni saule ni rapide; et enfin le sept décembre, veille de l’Immaculée Conception de la sainte Vierge, nous sommes arrivés au lieu de l'hivernement. J'ai trouvé les Sauvages qui m'altendaient avec impatience et qui me reçurent avec bien de la joie. Notre cabane fut bientôt dressée aussi bien que la chapelle. Trois billes d’un grand chêne en furent le fondement, sur lesquelles on l’éleva en forme de berceau ; le pavé, les murailles et les voûtes n'étaient que d’écorce; et Notre-Seigneur y a pris autant de plaisir à être honoré pendant l'hiver que dans tous les plus somptueux édifices de l’Europe. Dès le soir de mon arrivée, je visitai toutes les cabanes pour disposer les Sauvages à la fête du lendemain, et pour commencer notre mission sous les auspices favorables de la glorieuse Vierge.

Je ne puis pas expliquer la consolation que j’eus le lendemain de célébrer nos adorables mystères dans cette humble chapelle, en un lieu si désert, au

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milieu de ces grandes forêts, et d'y administrer les sacrements à ceux qui en étaient dignes.

O vocation apostolique à ces chères Missions, que tu es précieuse ! parmi tes peines et les fatigues que n caches de trésors ! à que le Père Marquette, d’heureuse mémoire, qui est mort assez près d'ici, à eu raison de s'obliger par vœu à ne quitter jamais ces rudes mais aimables Missions que lorsque la sainte obéissance l'en retirerait ! Dieu lui a accordé la grâce d'y mourir; pouvait-il obtenir un plus grand bonheur ?

Depuis ce temps-là, j'eus le moyen de dire tous les jours la messe, où tous nos Sauvages assistèrent selon que leur chasse le pouvait permettre. J'avais aussi occasion d'y instruire plus commodément nos gens que je ne le faisais dans leurs cabanes.

Dieu a voulu se servir de celte chapelle d'écorce

‘pour opérer des guérisons extraordinaires. Outre

celles de deux enfants, qui y furent délivrés d’un flux de sang, après la récitation de quelques prières , je rapporterai seulement deux guérisons dans lesquelles Notre-Seigneur a fait voir comhien il agréait que nous nous adressions à la sainte Vierge, et à ses saints, pour obtenir ce que nous lui demandons.

Un jeune garçon de dix à onze ans, nommé François, attaqué d’un violent mal de tête et d’une grosse fièvre, qui l'avaient mis très-bas, fut amené par sa grand'mère à notre chapelle. Cette bonne femme,

pleine de confiance, me dit : « Je l’amène mon petit-fils malade, je n’ai recours qu’à la Prière pour sa guérison ; il a été déjà guéri par ce moyen, il espère qui! le sera encore. » La foi de ces pieux néophytes a été exaucée , car après que j’eus récité sur le malade un évangile à la fin de la sainte messe, il fut parfaitement guéri, et le lendemain je le vis sans aucun mal.

Une grâce semblable fut accordée à une femme infidèle, que son mari, Mississaki de nation, amena ici du pays du nord où habitent ces Sauvages. Elle était gravement malade, comme je le reconnus dès le soir de son arrivée que je vins la visiter. Je lui donnai un peu de thériaque, et je me mis à l’instruire pour la disposer au baptême. Je continuai mes instructions pendant trois jours, et comme je vis que son mal ne diminuait point, j’eus la pensée de l'inviter à avoir recours à un remède surnaturel, qui était de prendre pendant trois jours, dans un peu d’eau, de la poudre de la grotte de Manrèze, où saint Ignace a fait pénitence et composé ses Exercices spirituels. Nous invoquons cinq fois le nom de Jésus, et trois fois celui de sa sainte Mère, en priant ce grand saint d'obtenir à cette femme la santé du corps, et la grâce d’être baptisée. Elle fut exaucée et parfaitement guérie, et elle vint trois jours après en notre chapelle remercier Dieu, et y recevoir le saint baptême,

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Nous’ célébrâmes la fête de Noël avec beaucoup de dévotion, ayant dressé une petite crèche à côté de notre autel. Nos chrétiens y vinrent à minuit et pendant le jour faire retentir ces forêts de leurs cantiques à l’honneur de Jésus nouveau-né. Quelle joie pour nous, et, pendant la messe de la nuit et du jour, de voir l'enfant Jésus, reconnu et adoré par ces tribus barbares, en un pays où le démon avait si longlemps régné!

Ma mission re se bornait pas aux Sauvages qui étaient cabanés avec moi, mais je l’étendais, par des excursions, jusqu'à ceux qui faisaient leurs chasses aux environs.

Je partis pour cela le 29 décembre, afin d’aller au quartier des Nipissiriniens, à 8 ou 10 lieues dans les bois, pour les faire prier Dieu et les instruire. Je remarquai dans ce voyage les grands dégâts que causent les castors dans ce pays, où on ne leur fait pas la chasse. Je trouvai grand nombre de leurs cabanes, faites à diverses étages, avec une industrie qui nous fit admirer la force de ces animaux pour couper de gres arbres avec les dents, pour les traîner, et les ajuster avec tant d'adresse qu’ils y sont trèscommodément logés. :

Je fis une seconde excursion jusques au pays des Mississakis, à quelques journées de notre demeure. Le froid était alors très-violent, c'était vers le mois

de janvier ; les nuits surtout, extrêmement rudes, nous ll, 8

donnèrent de riches occasions de gagner quelque chose pour le ciel. J'arrivai enfin chez les Sauvages, et j’allai aussitôt visiter les cabanes afin de voir le bien qu’il y avait à procurer aux âmes de ces pauvres barbares et dans l'intérêt du Christianisme. Je trouvai d'abord une malade à instruire et trois enfants nouveau-nés à baptiser; je passai quelques jours à faire le catéchisme, à enseigner de cabane en cabane et préparer plusieurs catéchumènes.

: Je fis encore quelques autres courses, après lesquelles, m’étant rendu au lieu de mon hivernement, j'appris qu'un ‘atéchumène malade avait eu recours au soleil, qu’il lui avait offert en sacrifice un chien, qu'il avait immolé et ensuite attaché au haut d’une lorgue perche. Je le réprimandai comme il le méritait, ainsi que ceux qui avaient coopéré à celte impiété. Je leur ordonnai, pour réparer cette faute, de préparer une grande croix et de la planter sur le bord de la rivière, vis à vis de la chapelle. Ils obéirent, et après que j'eus béni cette croix, tous les coupables vinrent faire réparation à Jésus-Christ et demander pardon à Dieu. Ils protestèrentqu'ilsle reconnaissaient pour le maître absoluet lesouverain Seigneur de toutes les créatures et particulièrement du soleil qu'il n’a créé que pour nos usages. Après quoi tous les chrétiens saluèrent la croix en chantant en leur langue 0 crux ave, J'ai Continué mes fonctions jusqu’à la mi-mars, instruisant les infidèles, disposant les ca-

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téchumènes au sacrement de la régéneration, baptisant les enfants et adultes que j'en trouvais dignes. Enfin la saison propre à notre retour s’approchant,

je mis fin à notre mission d'hiver par des actions de

grâces solennelles, que je fis faire à Dieu par tous nos Sauvages, pour le remercier de ce qu’ils avaient passé tout cet hiver et dans les exercices de dévotion ct dans l’abondance de la chasse que Dieu leur avait accordée. Ils reconnurent encore mieux la grandeur de ce bienfait par la comparaison qu’ils en firent avec ceux qui n'étaient pas de notre bande; car nous avons appris que parmi les Sauvages Mississakis, qui s'étaient séparés de nous pour aller chasser à quetques journées de l'endroit où nous étions , soixantecinq sont morts de faim et de misère. Ma consolation dans ce désastre a élé que de ce nombre il y avait beaucoup d'enfants, el même plusieurs adultes, qu’ avaient été baptisés.

Voilà, mon Révérend Père, le succès de mon hivernement pendant lequel, si j'ai eu quelque chose à souffrir pour le salut de ces pauvres Sauvages, ce n’a pas été sans avoir ressenti beaucoup de joie ct de consolation de voir Notre-Seigneur tant honoré dans ce pays, où il n’avait jamais été glorifié par aucune créature raisonnable.

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