‹ Relations inédites de la Nouvelle-France (1672-1679) [microforme]Chapitre 37 sur 88 · AU R. P. PIERRE DE VERTHAMONT · texte numérisé non relu

AU R. P. PIERRE DE VERTHAMONT

| Provincial de la même Compagnie en la province de France.

Mon RÉvVÉREND PÈRE,

Pax Christ.

Avant de commencer ce récit, je prie votre Révérence, d’avoir agréable que je lui fasse un court abrégé du bien que nos Pères font à présent dans toutes nos Missions et des maux qu'ils y souffrent. C’est avec tant de bénédictions que, malgré toutes les oppositions que le démon et l'enfer y forment, ils ont baptisé cette année jusqu’à douze cents Sauvages.

MISSIONS

Le père Jean de Lamberville, qui est supérieur de ces Missions, me mande que nos Pères y souffrent de grandes persécutions, soit de la part des Sauvages adonnés à la boisson, qui se rendent de plus en plus insupportables, soit de la part de ceux qui veulent renouveler la guerre contre les Français; les uns et les autres portent si loin l'insolence, que nos missionnaires sont souvent frappés, poursuivis dans les rues, chassés des cabanes et menacés d’être cruelle ment massacrés, pour donner par leur mort commencement à la guerre.

Malgré tout cela ils tiennent bon; ils sont résolus de mourir plutôt que de quitter la place; car ils ne laissent pas d'avancer beaucoup le Christianisme, et de travailler avec autant de succès que de courage à la conversion de leurs persécuteurs.

Le Père Jean de Lamberville ajoute que, pour ce qui le concerne, quoiqu'il ait vu plusieurs fois la

hache levée sur à Onnontagué, « vingt-trois adults sont morts après son frère, le F P. Bruyas, qui gnié, y ont bapti la plupart ont d D'un autre côt deux personnes, Sainte-Famille, « breuse. Le P. de effets de la fureur est toujours dans pas laissé depuis gouin, le baptèm et d'envoyer en morts avec la grâ Plus loin, les Sonnontouan, et c c'est la nation q guerre), ont conf tême à deux cen il y a plus de soi:

est allée augmente Le P. de Lamb Garakontié, ce ce lant parlé depuis

hache levée sur sa tête, il n’a pas laissé de baptiser, à Onnontagué, depuis un an, trente-six enfants et vingt-trois adultes qui tous, à la réserve de douze, sont morts après le baptême. Dans le même temps, son frère, le P. Jacques de Lamberville, et le P. Bruyas, qui prennent soin des bourgades d’Agnié, y ont baptisé plus de quarante personnes, dont la plupart ont déjà pris possession du ciel.

D'un autre côté, le P. Millet a baptisé cinquantedeux personnes, à Onneïout, où la Confrérie de la Sainte-Famille, qu’il a établie, est déjà assez nombreuse. Le P. de Carheil, qui a le plus ressenti les effets de la fureur Iroquoise et qui, depuis deux ans, est toujours dans un danger prochain de mort, n’a pas laissé depuis ce temps-là, d'administrer, à Oiogouin, le baptème à plus de cinquante personnes, et d'envoyer en Paradis plus de quarante enfants morts avec la grâce baptismale.

Plus loin, les PP. Raffeix et Garnier, qui sont à Sonnontouan, et où le péril est plus grand (parce que c'est la nation qui veut plus particulièrement la guerre), ont conféré, pendant cette année, le baptème à deux cent douze Sauvages, parmi lesquels il y a plus de soixante-dix enfants, dont’ une partie est allée augmenter l’Église triomphante.…

Le P. de Lamberville m'apprend aussi la mort de Garakontié, ce capitaine si renommé et dont on a tant parlé depuis plus de vingt ans dans toutes

nos relations. La vertu si connue de ce brave Iroquois, mérite que je mette ici tout au long, ce que le Père m'en écrit en ces termes : « Je fais savoir à Votre Révérence la mort de notre cher hôte, de l’ancien et constant ami des Français, Daniel Garakontié, que nous avons mis en terre avec bien des larmes.

« On sait les obligations que toute la colonie lui avait. Il a tiré des feux des Iroquois plus de vingtsix Français, qu’il a rachetés et qu’il a nourris et entretenus dans sa cabane jusqu’à ce qu’il pût nous les ramener lui-même, comme il y a en effet réussi. IL a sauvé la vie à plus de soixante autres Français, par les avis secrets qu’il donnait du dessein qu'avaient les froquois de faire un massacre général de tous ceux qui étaient montés chez eux avec nos Pères pour les instruire; et comme la résolution en était prise, ils allaient l’exécuter, si, par ses conseils, on ne se fut soustrait à la rage et à la perfidie de ces barbares. Il est le premier qui a porté ses compatriotes à faire la paix avec nous, qui est venu pour cela bien des fois en ambassade à Québec, qui l’a fait conclure, et qui, depuis ce temps-là, nous l’a conservée par son autorité et par ses conseils, détournant toujours ailleurs les armes des Iroquois. De sorte que nous pouvons dire que si la guerre n’a pas recommencé avec les funestes et terribles effets qu’elle traîne avec soi, nous lui avons la principale obligation.

« Îl n’a pas ceux de sa natio grand crédit q même en faisaid de recevoir le s évêque, et d’être celles, notre go s'est point démd blique d’être cl compatriotes, do stitions ; mais mé quels il allait en déclarer catholiq pelet pendu au vait à la Nouvel] deux genoux, au taires y étaient ra lut l’avertir de s « Attendez; je :

«vous faites bie: « Car vous n’aim

@ Il m'a toucl lennel qu’il dom porter un tablea en un lieu d’où | blée, il prit le

4, New-York.

« Îl n’a pas été seulement très-considéré parmi ceux de sa nation, dont il était comme la têle, par le grand crédit qu’il s'était acquis, mais nos Français même en faisaient tant d’état, qu'il a eu l'honneur de recevoir le saint baptême de Monseigneur notre évêque, et d’être tenu sur les fonts par M. de Courcelles, notre gouverneur. Depuis ce temps-là, il ne s'est point démenti. Il a partout fait profession publique d’être chrétien, non-seulement parmi ses compatriotes, dont il combattait hautement les superstitions ; mais même parmi les Hollandais, chez lesquels il allait en voyage, il n’avait pas de honte de se déclarer catholique, portant publiquement son chapelet pendu au cou. Une fois même qu'il se trouvait à la Nouvelle-Hollande ! , il alla prier Dieu à deux genoux, au milieu du prêche, lorsque les sectaires y étaient rassemblés, et comme le ministre voulut l’avertir de se retirer, il lui répondit tout haut : « Attendez ; je n’ai pas encore achevé ma prière; « vous faites bien voir que vous n'êtes pas chrétien, « car vous n'aimez pas la Prière, »

« Il m'a touché sensiblement dans un festin solennel qu’il donnait le jour de Noël. Ayantfait apporter un tableau de Notre-Seigneur, et s'étant mis en un lieu d’où il pouvait être vu de toute l’assemblée, il prit le tableau et le salua quatre ou cinq

4, New-York.

fois à la française, le baisa et dit: « Voici l'unique « maître de nos vies. C’est le seul, et non pas AÂgres- « koué, qui doit être invoqué. Il gouverne nos vies. « Ce ne sont pas nos songes qui nous font vivre « longtemps. Jésus, fils d’une Vierge, vous êtes « sans égal en beauté. Faites-nous asseoir auprès de « vous au Ciel. — Nous qui sommes chrétiens , sou- « venons-nous de ce que nous lui avons promis « quand on nous a baptisés. »

« Sitôt qu'il fut attaqué du flux de sang, il me vint trouver, et après avoir prié Dieu, il me dit : « Je suis mort, » et demanda à se confesser, ce qu’il fit avec toutes les marques d’un véritable chrétien. Je lui rendis pendant sa maladie de grandes assiduités , et il ne cessait de me dire : « prions Dieu ensem- « ble. » Il le faisait souvent seul, et voulut que je dise de bonne heure les prières de l'Église pour les agonisants. Je ne pus pas lui donner le saint Viatique, parce qu’il avait un dévoiement d’estomac continuel. Il excita sa femme à vivre en bonne chrétienne, et ses parents à se convertir. Il résista constamment à l’imporlunité de ceux qui voulaient appeler les jongleurs pour le guérir par leurs superstitions ordinaires; il leur répondait que sa vie était entre les mains de Dieu, et que, puisqu'il jugeait à propos de le retirer de ce monde, il en était content.

« Il voulu en outre faire un festin solennel, pour

y déclarer en p qu’ils appellentle hommes des pl part, tant aux a les exhortait à re leur père; — q les Outagamis ; mort que le meil de vivre toujour — enfin qu’il lé chrétiens et de q avait fait. — Pu «écrirez, dit-il, « meilleur servite « et je supplie Mc « tisé, et tous les :

«ne resle pas lon

« Les conviés :

lui. « Il faut donc « le veux bien, pu Il me pria ensuite que je fis avec qu la recommandatio «Anne ga a gehi puis il rendit fort aussitôt à genoux

1, Les jeunes gens « chez les Sauvages du C

y déclarer en public ses dernières volontés. C’est ce qu’ils appellentle festin d’Adieux. Il y fit parler deux hommes des plus considérables, qui dirent de sa part, tant aux anciens qu'aux jeunes gens !, qu'il les exhortait à respecter notre gouverneur, comme leur père; — qu’ils tournassent teurs armes contre les Outagamis; — qu’ils se’ souvinssent après sa mort que le meilleur adieu qu’il leur laissait, était de vivre toujours eu bonne intelligence avec nous ; — enfin qu’il les conjurait de se faire tous bons chrétiens et de quitter leurs superstilions, comme il avait fait. — Puis, se tournant vers moi : « Vous «écrirez, dit-il, à M. le gouverneur, qu'il perd le « meilleur serviteur qu’il avait parmi les Iroquois; « et je supplie Monseigneur l’évêque, qui m’a bap- « tisé, et tous les missionnaires de prier Dieu que je «ne reste pas longtemps en purgatoire. »

« Les conviés s'étant retirés, il m’appela près de lui. « Il faut donc enfin, me dit-il, nous séparer; je « le veux bien, puisque j'espère d'aller au ciel. » — JL me pria ensuite de réciter le chapelet avec lui, ce que je fis avec quelques chrétiens, et ensuite après la recommandation de l’âme, il m’appela, et me dit : « Anne ga a gehiaia, voilà que je me meurs. » Et puis il rendit fort paisiblement l'esprit. Je me mis aussitôt à genoux aupès du corps, avec toute la pa-

1, Les jeunes gens ou la jeunesse est synonyme de guerriers chez les Sauvages du Canada.

renté, pour prier Dieu pour le repos de son âme : mais les pleurs nous ôtèrent la voix. Pendant qu'il expirait, son frère aîné lui prit la tête, disant : «cou- « rage, vous allez au ciel, où vous serez heureux. « O vous êtes bon chrétien ; Jésus vous aime, il «aura pitié de vous. »

« J1 me demanda deux choses, un jour avant sa mort: la première de le faire enterrer à la française ; que je ne permisse pas qu'on remplit la fosse de ses habits et des autres choses qui avaient été à son usage, suivant la coutume des Sauvages, et que je lui fisse un cercueil de quatre ais qu’il fit apporter sur l'heure.

« La seconde, que je dressasse une haute croix auprès de sa tombe, afin qu'on la vit de loin, et qu’après sa mort, on se souvint qu'il avait été chrétien. J'exécutai exactement ce qu'il souhaitait de moi. Étant sur le bord de la fosse, je fis cesser les cris et les pleurs ordinaires de ses parents et amis, qui étaient venus pour escorter le corps, et lui rendre les honneurs d'une pompe funèbre. Je les exhortai à se faire chrétiens, s'ils voulaient avoirle bonheur de le revoir et d’être éternellement heureux aveclui; — que leur tour viendrait de mourir. Ensuite, je me mis à genoux et priai d’une voix haute et en leur langue pour le repos de l’âme du défunt. Après quoi, lui penchant la tête, je lui dis le dernier adieu, me réjouissant avec lui de ce qu’il avait hautement pro-

fessé le Christia notre séparation pensée qu’étant de nous revoir de « L'assemblée pouvant plus con rompu par leurs disaient que j'étai qu’un si bon chre et d’autres enfin q ne pus alors me d'en arroser le co brassé, Les trois F ne furent pas peu :

lui couvrimes la cercueil que je lui.

nous le descendin de ses parents y :

terre avec des écor cercueil, ce qu’ils f tour à mon logis, huit jours à la fac pendant quoi je res « Voilà, mon EF de Daniel Garakon de tous les chrétier € Il avait différé ser, apportant pou

fessé le Chrislianisme, et que dans laffliction que notre séparation me causait je me consolais dans la pensée qu’étant mortel aussi bien que lui, j’espérais de nous revoir dans le Ciel.

« L'assemblée fut touchée de mes paroles, et ne pouvant plus contenir leurs sentiments, je fus interrompu par leurs cris et leurs lamentations. Les uns disaient que j'étais digne de compassion, les autres qu’un si bon chrétien devait vivre plus longtemps, et d’autres enfin qu’il était heureux dans le Ciel. Je ne pus alors me dispenser de verser des larmes, et d’en arroser le corps du défunt que je tenais embrassé, Les trois Français qui étaient auprès de moi ne furent pas peu attendris en cette rencontre. Nous lui couvrimes la face, et après l’avoir mis dans le cercueil que je lui avais fait du mieux quej'avais pu, nous le descendimes dans la fosse, sans qu'aucun de ses parents y miît la main, que pour arrêter la terre avec des écorces, de peur qu’elle ne touchât le cercueil, ce qu’ils font fort proprement. Étant de retour à mon logis, je gardai le grand deuil pendant huit jours à la façon du pays et de toute la parenté, pendant quoi je reçus les visites.

« Voilà, mon Révérend Père, queile a été la fin de Daniel Garakontié, notre bon ami, et le meilleur de tous les chrétiens lroquois.

« Il avait différé plus de dix ans à se faire baptiser, apportant pour raison qu'il ne connaissait pas

encore assez bien les obligations du Christianisme, ou qu’il ne se sentait pas encore assez fort pour les garder. Mais dès que Dieu lui eût fait la grâce de recevoir le baptême, il s’est déclaré si hautement pour la Foi, qu’il a toujours combattu publiquement les superstitions de sa nation, et a partout donné des marques de son zèle pour notre sainte religion.

« L’innocence dans laquelle il a vécu depuis son baptême a été telle, qu’à peine trouvait-on dans sa conscience les péchés qui sont ordinaires aux gens de bien. Il est vrai qu’étant chez les Hollandais, il y a cinq ou six semaines, il fut pris de quelques coups de vin qu'on lui donna, et qu’il but, ne pensant pas que le vin eût la force d’enivrer, mais seulement l’eau-de-vie. Il fut tellement touché de s’être laissé ainsi surprendre, qu'à son arrivéé ici, il fit une confession publique, et me dit qu'il avait commis un grand péché, donnant toutes les marques d’un aussi grand regret que s’il n’eût pas fait cette faute par inadvertance. Je reconnus par là de plus en plus quelle était la tendresse de sa conscience.

« Je n’ajouterai que ce mot à bien d’autres choses que je pourrais dire à sa louange, et qu’on pourra trouver dans les Relations qui ont fort souvent parlé de lui. I! y quelque temps que, se trouvant à la Nouvelle-York, les hérétiques lui demandèrent s’il était encore chrétien. Il leur répondit hardiment que sa

foi durerait auts cette réponse, q l’exhortèrent à } grâce que Notre commandé aux p viter à se souven la prie de n’y pa

« Mon Réx

« Son

foi durerait autant que sa vie. Ils furent si édifiés de cette réponse, qu’ils louèrent sa constance, et même l’exhortèrent à persévérer jusqu’à la mort. C’est la grâce que Notre-Seigneur lui a faite. Il s’est trop recommandé aux prières de Votre Révérence pour l’inviter à se souvenir de lui en ses saints sacrifices; je la prie de n’y pas oublier.

« Mon Révérend Père,

« Son très-humble, etc.

Page 1