‹ Religion, langue, nationalité [microform]Chapitre 5 sur 5 · FRANÇAIS OU ANGLAIS · texte numérisé non relu

FRANÇAIS OU ANGLAIS

^ L'Eglise oatlioliqiie, précisément parce cpi'elle est catholique

u esc et ne sera jamais l'Eglise d'une époque, d'un pays, d'une nation!

A travers les âges, l'Eglise a lutté sans relâche afin de défendre

son indépendance contre la tyrannie îles rois et sa catholicité cojitce

les préjugés des peuples.

De nos jours, elle a résisté au gallicanisme comme à l'anolicanisme. ^

Mais si l'Eglise ne peut être la chose d'une race ou d'une nation, elle les reconnaît toutes, les respecte et les protège également— les victorieuses et les vaincues, les fortes et les faibles, les riches et les pauvres.

^ ^ De tout temps et dans tous les pays, l'Eglise tient compte des traditions, de la langue, des aspirations nationales des peuples qui obéissent à ses lois. Elle adapte à leurs besoins sa hiérarchie, son organisation paroissiale, ses rites et sa discipline.

En Amérique comme en Asie et en Europe, sous Pie X comme sous saint Pierre, au temps de Mgr Sbarretti comme aux jours de saint Paul, l'Eglise catholique, apostolique et romaine ne peut être ni Cj-ançaise ni anglaise.

Elle ne peut non plus asservir une race à l'autre.

Ijier la cause de l'Eglise à celle de la race et do la langue françaises au Canada serait une erreur.

Paire de l'Eglise un instrument d'assimilation anglo-saxonne serait également absurde et odieux.

Par quel étrange phénomène se trouve-t-il tant d'Irlandais, évoques, prêtres ou laïques, qui travaillent à cette oeuvre d'assimilation au profit d'une race dont ils ont plus à se plaindre que nous, d'une langue dont l'usage leur a été imposé au mépris de toutes les lois divines et humaines? (2)

(1) Cet article a paru dans le DEVOIR, le 20 juillet 1910.

( 2 ) Pour être rigoureusement exact, il faut dire que cette tendance assimilatrice est plus marquée dans le clergé que chez les laïques et plus accentuée chez les évèques que chez les simples prêtres.

Les Irlandais m'inspirent une vive sympathie Mes amis s'en amusent volontiers à l'occasion.

Ils ont donné au monde un merveilleux exemple de i'oi, de vitalité et d'endurance. J'adiuire proroudéinent leur éloquence ,leLir verve, leur enthousiasme, leur esprit de corps, leurs aptitudes variées.

Je crois que dans un grand nombre de cas où nous nous plaignons d'eux, nous devrions plutôt nous accuser nous-mêmes de ne pas acquérir les vertus nationales, un peu agressives peut-être mais assurément fécondes et agissantes, qu'ils pratiquent.

Je m'explique très bien qu'arrivés en Amérique, où un régime d'intense liberté succédait brusquement pour eux à trois siècles de tyrannie, ils aient mis une ardeur extraordinaire à prendre leur place partout, et surtout dans les fonctions d'autorité, religieuses ou civiles, dont ils avaient été privés si longtemps.

Que dans cette lutte, il leur arrive de marcher sur les pieds de leurs rivaux et même de leurs alliés, je le eomprends encore.

Nous nous étonnons de les voir, dans nos querelles de race, se ranger parfois du côté des Anglo-Saxons contre nous.

Quiconque a étudié, dans l'histoire et dans la société contemporaine, la force d'attraction qu'est la langue, s'étonne moins de ces manifestations, tout en les regrettant.

Il est également injuste de leur reprocher d'avoir perdu leur idiome national et adopté la langue du vainqueur.

Aucun peuple, soumis au régime que l'Irlande a subi pendant trois siècles et privé comme elle de toute source d'alimentation extérieure pour sa langue et sa littérature, n'y aurait résisté.

On peut déplorer qu'unis à nous par la foi, les Irlandais émigrés au Canada n 'aient pas adopté notre langue. On ne saurait s 'en étonner ni leur en faire un crime.

L'anglais était devenu leur langue maternelle. Ils la retrouvaient au Canada, et surtout aux Etats-Unis, parlée par l'immense majorité des citoyens de leur nouvelle patrie. Us prirent immédiatement contact avec ceux qui parlaient le même langage qu'eux, et ils le conservèrent.

Je reconnais donc shus conJesto aux Irlandais du Canada comme à ceux des PJtats-Unis le droit de parler anglais, de donner une formation anglaise à leurs enfants, de réclamer des instituteurs, des prêtres et des évêques de langue anglaise.

Mais en toute justice ils doivent nous reconnaître, au même titre, le droit de conserver notre langue, de l'enseigner à nos enfants, de la parler et de l'entendre à l'église comme à l'école, de demander des instituteurs, des curés et des évêques canadiens-français partout où nous constituons des groupes sociaux suffisamment nombreux pour justifier

ce légitime désir.

Sans doute, je le répète, le sort du catholicisme n'est pas, au Canada plus qu'ailleurs, lié à la conservation d'une langue ou d'une race.

Il n'en est pas moins vrai que chez un grand nombre de Canadiens-français, la conservation de la foi dépend, dans la mesure où les moyens naturels aident à l'action de la grâce divine, du maintien de la langue et des traditions nationales.

Les Irlandais d'Amérique en sont un exemple frappant.

On évalue à près de quinze millions le nombre des descendants d'Irlandais catholiques qui ont perdu la foi de leurs pères.

N'est-il pas vrai que l'usage de la langue anglaise, en jetant les Irlandais dans les milieux anglo-protestants, est la cause première et principale de cette effroyable trouée dans les rangs de l'Eglise? (1)

N'est-il pas également vrai que les cas d'apostasie sont extrêmement rares chez les Canadiens-français qui ont conservé leur langue et leurs traditions nationales?

L'Eglise renouvelait naguère ses prescriptions contre les mariages mixtes; elle multipliait les entraves à ce qu'elle regarde comme la cause principale de la perte de la foi en Amérique.

Les évêques du Canada ont accompagné ces prescriptions d» solennels avertissements.

Or, dans quels milieux se produisent ces mariages, sinon dans ceux où la langue anglaise réunit protestants et catholiques dans l 'intimité du foyer et des relations mondaines?

Il a moins de mariages mixtes chez les Canadiens-français qu'il y a cinquante ans.

En serait-il ainsi, en dépit des sages prescriptions de l'Eglise, si les Canadiens-français perdaient l'usage de leur langue et entraient

(1) On a prétendu lire rlann ce passage l'affirmation que quinze millions d'Irlandais ava.i

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ries, un grand nombre d'entre eux, grâce à la communauté d idiome, ont épouse des protestants. F.t la descendance de ces mariages est gônf'ralement protestante, la religion de l'énouse et de la m?re étant presque toujours, celle qui prédomine.

Les cas d'apostasie individuelle sont aussi rares chez les Irlandais que chez les Canadiens-Français. Ceux d'anostasic publique et déclarée sont à, peu jirès nyls.

n a prétendu lire dans ce passage ranirmation que qumze mimons ci iraient apostasie. Inutile de dire que c'est là une méchante calomnie.

j'ai voulu indiquer et ce qui est vrai, c'est que l'émigration dTrimérique, contenant une forte proportion d'hommes jeunes et non ma-

en masse dans le mouvement assirailateur de la Church Extension, favorisé d'une manière discrète mais non équivoque par Mgr Sbarretti?

''Mais, objectent les anglicisants, l'isolement des Canadiens-français est un obstacle au progrès extérieur de l'Eglise."

"Les Anglo-protestants, au Canada comme aux Etats-Unis, ont déjà contre nous le préjugé anti-papiste. Ils nous accusent d'être les sujets d'un souverain étranger. Pourquoi leur donner un prétexte additionnel de nous attaquer en nous accusant d'être également étrangers par la langue?"

On exagère beaucoup la force de ce double préjugé qui va toujours en s 'affaiblissant.

Du reste, à mon humble avis, cet argument de la prudence humaine est peu chrétien. S'il est admis, ce qui me semble incontestable, que la conservation de la langue est le plus ferme appui de la foi chez trois millions de Canadiens-français catholiques, il me semble qu'il est plus important de conserver cet acquis que de s'efforcer de désarmer quelques fanatiques.

Un jour, saint Pierre, craignant de scandaliser des hébreux chrétiens, refusa de manger avec des incireoncis. Saint Paul lui représenta qu'il était le père commun de tous les fidèles. Saint Pierre comprit et resta le pape des Juifs et des gentils.

Mais jamais ni saint Pierre ni saint Paul ne songèrent à humilier soit les Juifs soit les Gentils pour flatter les préjugés des païens ou des pharisiens endurcis.

Du reste, je ne sache pas que les orangistes ou tout groupe de protestants fanatiques aient plus d'amour pour les catholiques de langue anglaise que pour nous.

"Mais, dit-on, le Canada est terre anglaise. L'Amérique du Nord est anglo-saxonne, par la langue et les institutions. Partout les races latines sont en baisse. La France persécute l'Eglise. L'Espagne s'y prépare. L'Italie a dépouillé le Saint-Siège. Par contre, l'Angleterre donne asile aux religieux chassés des pays catholiques. Qui sait si l'Angleterre convertie et maîtresse des mers, si les Etats- Unis, si riches et si puissants, ne deviendront pas les piliers. et les flambeaux de l'Eglise catholique?"

Sans doute, l'avenir des peuples est entre les mains de Dieu.

Mais en attendant, je constate qae de la France impie et énervée sortent encore plus de missionnaires et de conquérants d'âmes que de tout l'Empire britannique et de la riche république américaine réunis.

En attendant, je constate qu'en Amérique, la petite province de Québec fournit plus de prêtres, plus de missionnaires, plus de religieuses, plus de collèges, plus d'hôpitaux, plus de couvents, en un mot alimente plus de foyers de foi et d'abnégation que tout le reste du Canada catholique.

Et avant 'do tarir cette flamme, il serait peut-être prudent de laisser les autres feux briller d'un éclat plus intense.

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Il est cependant un autre point de vue que semblent méconnaître entièrement ceux qui veulent mettre le catholicisme au service des [)lus forts, des plus riches, des plus nombreux — par où je ne reconnais guère la doctrine et les procédés de Celui qui a dit: ''Mon royaume n'est pas de -ce monde!"

G 'est que, si j 'en crois ce que l 'on m 'a enseigné du droit public de l'Eglise, la société la plus parfaite est celle où l'organisation politique et, sociale est le plus harmonieusement unie à la constitution et aux lois de l'Eglise.

L'Amérique est par essence le domaine de la séparation absolue de l'Eglise et de l'Etat.

Seule, la province de Québec, par son origine, par ses traditions, par la force des traités, par sa constitution politique, par son organisation paroissiale et diocésaine, a conservé quelques éléments de l'ancien état social — sans les abus du césarisme de Louis XIV et des parlements gallicans et jansénistes.

A moins que le Syllahus et les enseignements des Papes ne soient plus que de vieilles légendes — et le plus ardent des anglicisants hési- . tera à soutenir cette thèse — il me semble désirable de conserver, au Canada et en Amérique ce foyer de catholicisme social qui rayonne des rives du golfe Saint-Laurent aux sommets des Rocheuses, qui projette sa lumière sur tous les groupes catholiques de la Nouvelle- Angleterre, de Ne AV- York, du Michigan et jusqu'aux confins de l'Orégon.

S'il plait à Dieu de l'éteindre, sa Providence y pourvoira. Mais des hommes appelés à l'apostolat catholique, dont la plupart se sont éclairés et réchauffés à ce flambeau qui déjà brille depuis trois siècles, ont autre chose et mieux à faire qu'à ternir son éclat, mêine pour plaire aux puissants du monde et désarmer la haine de ceux qui haïssent d'autant plus l'Eglise qu'elle est plus forte et plus vivante.

HENRI BOUEASSA.

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