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DÉMOCRATIE

« Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.

• Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.

• Aux pays poivrés et détrempés I — au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.

« Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous au-

se détachait du défilé tragique. Haute, pure, religieuse, dressée au-dessus de tous les orages et de tous les bouleversements. Telles, dominant les maisons de la ville, et les tristes faubourgs, et les campagnes environnantes, les tours de la cathédrale de Reims « brillantes comme si le soleil concentrait sur elles ses rayons, comme si elles accaparaient toute la lumière ».

Je pensai au mot de Carlyle : « Celui-là est fort qui a une église. » Et peu importe que l'église d'Isabelle Rimbaud soit ou non la nôtre. On ne peut ici qu'admirer. Quel esprit ne serait pas exalté au-delà de ses habituelles préoccupations en lisant, par exemple, cette description d'une messe en plein air qui, dès les premières pages, semble mêler aux cymbales des combats le chant des harpes célestes ?

Lorsque, tourné vers ses frères, le regard au ciel, dont aucune muraille ne le sépare, le célébrant appelle d'un large geste la bénédiction de Dieu sur l'assistance, leMcgn///canibre, immense et fervent jaillit de toutes ces poitrines dont le canon appelle l'holocauste.

Tons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route ! »

Avec une pareille foi, on est capable de supporter courageusement n'importe quelles épreuves. Quand on plane déjà si haut, la souffrance, en brisant les derniers liens qui vous rattachent encore à la terre, ne fait que donner à vos ailes un suprême essor. Des âmes comme celle d'Isabelle Rimbaud sont pour le reste de l'humanité un réconfort et un soutien, une lumière au bout du noir sentier. Aussi, lorsque la mort éteignit cette lampe merveilleuse, ce fut pour beaucoup d'entre nous comme une douleur personnelle.

Aucun de ceux qui ont connu Isabelle Rimbaud ne pourra l'oublier. La douceur et la bonté rayonnaient en sa physionomie. Grande, droite, mince, avec une bouche méditative, des yeux remplis de ciel et de pensée, un teint mat qui ne trahissait aucune de ses émotions intérieures,, elle ressemblait à son frère Arthur. (En mettant à côté l'une de l'autre sa dernière photographie et celle du poète à seize ans, je crus contempler la mère et le fils). Mais son regard indiquait que le doute ne l'avait jamais effleurée. La sérénité

de la foi éclairait ses traits. Telle nous apparaît,, sur le portrait que fit d'elle Paterne Berrichon et que la guerre seule nous empêche d'admirer dès maintenant au musée du Luxembourg, cette femme d'une beauté si noble, dont les calmes bandeaux châtain foncé ombraient le front lumineux.

Frédérique-Marie- Isabelle Rimbaud naquit à Charieville le l^r juin 1860. Pour des raisons que Paterne Berrichon a fort bien exposées ('), son père, capitaine d'infanterie, n'exerça aucune influence sur sa vie.

Il en fut tout autrement de sa mère.

Mme Rimxbaud, née Vitalie Cuif, appartenait à une famille de propriétaires-agriculteurs ardennnais, dont les biens étaient sis à Roche (canton d'Attigny). Avec le culte de la terre, elle avait hérité de ses aïeux la fidélité aux traditions.

(1) Voy. Jean-Arthur Rimbaud, le Poète. Edit. du Mercure de- France.

Maigre et sèche, l'air dédaigneux, d'allure aristocratique, elle donnait à ses enfants l'exemple -d'une piété rigide. Sentant peser sur ses seules épaules la responsabilité de leur éducation, elle avait cru devoir revêtir une armure de réserve et de sévérité. Au fond mère passionnée, ne vivant que pour les siens. Ses tyranniques colères finissaient toujours par se muer en pardons, ainsi qu'elle le prouva maintes fois avec son fils Arthur. Elle était bien de cette race du Nord, qui si souvent cache une extrême sensibilité sous des apparences glacées.

Au foyer où régnait cette femme autoritaire, mais vigilante, Isabelle, entre sesfrères et sa sœur, eut une enfance heureuse, gaie même, comme il arrive presque toujours dans les nombreuses familles. Elle garda toute sa vie cette gaieté native, qu'elle laissait seulement jaillir par éclairs. Rayonnement d'un idéal ; allégresse d'une âme pure, que ne ternit aucune souillure ; joie fraîche, qui si souvent accompagne, comme une compensation imprévue, le scrupuleux accomplissement du devoir.

La vie d'écolière fut également riante à Isabelle.

L'Institution des Dames du Saint-Sépulcre, à Charleville, était renommée dans toute la région pour l'éducation qu'y recevaient les jeunes filles. Isabelle y fit ses études, le plus souvent comme externe, de temps en temps comme pensionnaire, adorée de ses maîtresses et de ses compagnes, qu'elle charmait par sa tendresse rieuse, les étonnant par sa facilité, remportant des succès aussi variés que son Irère au collège, tantôt par l'habileté de son crayon, tantôt par l'élégante •distinction de son style.

Pourtant, ce n'est point aux arts d'agrément qu'à sa sortie de l'Institution elle devait s'adonner. La vie allait réclamer de ses facultés un tout autre emploi.

En 1879, les fermiers de Mme Rimbaud n'ayant pas voulu renouveler leur bail, la mère de famille se vit obligée d'aller s'installer à Roche pour reprendre la culture, dont elle ne s'était plus occupée depuis une trentaine d'années. Isabelle

la seconda dans la direction des travaux, et elle y apporta la même activité, la même ingéniosité que son frère Arthur devait déployer, quelque temps après, comme agent de commerce en Abyssinie.

Ces occupations sembleraient bien austères à la plupart des citadines. Elles ne déplaisaient point à Isabelle. Il est des êtres qui sont avides de dévouement ; les distractions qui satisfont les esprits vulgaires ne sauraient les tenter. D'ailleurs, en ce pays agricole des Ardennes, où les mœurs changent lentement, il n'était pas rare de voir une femme instruite et distinguée prendre part aux travaux des champs. Les cultivateurs y formaient une sorte d'aristocratie. Ils avaient pour tout ce qui touche à la terre le glorieux respect des anciens Hébreux. S'ils ne prenaient guère la peine de cultiver leur propre esprit, en revanche, ils faisaient donner à leurs filles une éducation soignée. Elles étaient souvent Ttrès supérieures aux commerçantes ou aux petites bourgeoises de Charleville ou de Mézières.

Mais on remarquait chez Isabelle quelque chose de plus, un je ne sais quoi d'élevé, de délicat,.

de rare, qui frappait les imaginations les moins fines. « Elle était si belle qu'on osait à peine lui parler », répétaient, longtemps après, de simples paysans qui l'avaient connue en ces temps-là.

Jamais, en effet, sa beauté n'atteignit autant d'éclat que vers la vingtième année. Ses mains n'avaient encore manié que le crayon ou la plume ; sa peau veloutée ne s'était point hâlée au soleil des champs. Au milieu des plus humbles travaux, ses yeux si purs, miroirs reflétant l'azur, semblaient perdus dans la prière ou l'extase. Avec ses robes claires et sous les ailes de ses coiffes, on eût dit un ange qui se serait amusé à faner ou à moissonner, pour pouvoir aspirer mieux toutes les odeurs de la terre.

Les années s'écoulèrent ainsi, à la fois monotones et remplies.

Vers la fin de son séjour à Roche, survint un petit événement sans importance, dont je ne parle que pour montrer la profonde influence qu'Arthur Rimbaud exerça toujours sur sa sœur. Isabelle fut demandée en mariage par un terrien du pays, très riche, mais sans distinction ni intelligence. Sa mère soutint ce prétendant.

Lasse et désolée de lutter contre la volonté maternelle, elle aurait peut-être fini par céder, sans l'opportune arrivée de son frère. C'était en 1891. Le poète-voyageur, après ses pérégrinations en Afrique, revenait de Marseille, où il avait subi à l'hôpital de la Conception un martyre de deux mois. Amputé d'une jambe, affaibli, souffrant, il espérait retrouver à la campagne ses forces perdues. A ce frère bien-aimé, Isabelle confia ses incertitudes. Violemment il la détourna d'un pareil mariage. Non, elle si « intéressante », si noble, si fine, ne pouvait s'unir à un homme grossier. Il lui insuffla le courage de refuser.

Il ne faut pas oublier que, malgré leurs longues séparations, Arthur avait toujours tenu la première place dans le cœur d'Isabelle. Elle aimait à évoquer les souvenirs de son enfance, alors que le bel adolescent au « front plein d'éminences », au regard lointain, à la c voix profonde et tendre », aux attentions exquises, lui apparaissait déjà avec l'auréole d'un prince de légende.

Les lettres qu'il écrivait d'Afrique avaient apporté au paisible foyer campagnard comme un souffle du large, comme une bouffée de rêve et

d'aventure. N'était-il pas en Abyssinie, dans ce pays que hantent les ibis sacrés, et où la reine de Saba pleura peut-être sous les sycomores l'absence du roi Salomon ? Et les hommes noirs au milieu desquels il vivait, et dont le sang et l'esprit différaient des siens, adoraient pourtant le même Dieu que lui, le même Dieu qu' Isabelle. Il visitait là-bas de vénérables monastères, qui attiraient des plages et des montagnes de longues théories de pèlerins, tous portant sur la poitrine, comme l'insigne de leurs espérances célestes, le cordon bleu des chrétiens d'Afrique.

Et maintenant, le prince de légende, l'explorateur des contrées bibliques, revenait au foyer familial infirme et désolé !

Une ardente pitié aviva encore la tendresse d'Isabelle :

Je l'ai vu ici, venu dans notre maison pour la dernière fois, — écrira-t-elle à Roche, quelques années après, au souvenir de ces moments atroces. — Inoubliables journées, veilles et nuits qui ne reviendront plus jamais, jamais, jamais ! J'ai soutenu son corps chancelant, j'ai porté dans mes bras ce corps souffrant et inerte ; j'ai guidé ses sorties, j'ai accompagné chacun de ses pas, je l'ai conduit partout où il a voulu, je l'ai aidé toujours à rentrer, à

monter, à descendre; j'ai écarté de son unique pied l'embûche et l'obstacle ; j'ai préparé son siège, son lit, sa table. Bouchée à bouchée, je lui ai fait absorber quelque nourriture, j'ai mis à ses lèvres la coupe de boisson, afin qu'il se désaltérât. J'ai suivi attentivement la marche des heures, des minutes... A l'instant précis, chacune des potions ordonnées lui a été présentée : combien de fois par jour ! J'ai employé les journées à essayer de le distraire de ses pensées et de ses peines ; j'ai passé les nuits à son chevet ; j'essayais de l'endormir en faisant de la musique, mais la musique pleurait toujours. Il m'a demandé d'aller, la nuit, cueillir les pavots assoupissants et j'y suis allée : j'avais peur, seule, loin de lui, dans la nuit, et je me suis hâtée, et j'ai préparé les breuvages calmants, qu'il a bus... Puis les insomnies recommençaient, durant jusqu'au matin, et, quand il se mettait à dormir, je restais encore près de lui à le regarder, à l'aimer, à prier, à pleurer. Si je m'en allais, vers le jour,sans bruit pourtant, il se réveillait aussitôt et sa voix, sa chère voix, me rappelait; et je réaccourais tout de suite près de lui, heureuse de pouvoir le servir encore... (^)

Malgré le dévouement passionné de sa fervente garde-malade, l'étrange nomade ne séjourna pas

(1) Ces lignes, dont le style offre tant de parenté avec les Déserts de r Amour (Œuvres d'Arthur Rimbaud), sont extraites des manuscrits inédits laissés par Isabelle et que Paterne Berrichon a bien voulu rae laisser consulter.

longtemps à Roche. Son instinct migrateur le poussait toujours au départ. Accompagné d'Isabelle, il se fit transporter à Marseille, où, après trois mois de souffrance, il devait mourir à l'hôpital de la Conception. Ecoutez l'impression que produisit sur Isabelle l'exaltation mystique de ses derniers moments :

Sans perdre un instant connaissance (j'en suis certaine), il a de merveilleuses visions. Il voit des colonnes d'améthyste, des anges de marbre et de bois, des végétations €t des paysages d'une beauté inconnue, et, pour dépeindre ses impressions, il trouve des expressions d'un charme pénétrant et bizarre.

Certes, il méritait de pareilles extases, celui qui pour retrouver Dieu avait renoncé aux douceurs de la civilisation et aux plus enivrants sortilèges de l'art ! Si grand avait été son détachement littéraire, que sa sœur elle-même ignorait toute la puissance de son génie.

Quelques semaines après sa mort — écrit-elle encore — je tressaillais de surprise et d'émotion en lisant pour la première fois les Illuminations (1).

(1) C'est par les articles de Charles Le Goffic dans l'Ouvrier et les Veillées des Chaumières qu'Isabelle Rimbaud apprit la position

Ces Illuminations qui allaient devenir comme le bréviaire d'Isabelle et que, dans la maison de Santé où elle mourut, on devait trouver à son chevet, avec les Corona de Paul Claudel, la Jeune Parque de Paul Valéry et l'Imitation de Jésus- Christ !

Des royaumes de l'au-delà, « l'ange-poète » veilla-t-il sur sa sœur ? Ce fut, en tous cas, par son influence posthume que le bonheur s'offrit à elle.

Mme Rimbaud et sa fille, ayant pu affermer leurs propriétés, étaient retournées à Charleville, lorsque M. Pierre Dufour (en littérature Paterne Berrichon) entra en correspondance avec Isa-

qu'occupait son frère dans la littérature. Elle eut même avec l'auteur du Crucifié de Kcraliès une sorte de débat au sujet de l'admirable pièce de Sagesse qui commence par ces mots : • O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour ! » Elle en avait trouvé le manuscrit, ainsi que celui de Crimen Amoris, dans un coin de la maison, et l'avait attribué à son frère, tant se ressemblaient à cette époque les écritures de Verlaine et de Rimbaud.

belle au sujet d'Arthur. Un culte délicat de la beauté, un ardent enthousiasme, de la simplicité, de la noblesse, apparaissaient sans doute à travers ses lettres. « J'aime votre âme », lui écrit un jour Isabelle. Paterne Berrichon vint peu après à Charleville, vit les dames Rimbaud et obtint la main de sa correspondante.

Un amour immuable, profond, dévoué, illumina, de nouveau le cœur d'Isabelle, un amour que n'eût effrayé aucun sacrifice et qui, le plus souvent silencieux et contenu, se trahit pourtant dans son livre par ce cri d'angoisse, au moment où elle veille son compagnon souffrant : « Que ne puis-je aspirer sa maladie pour qu'il en soit délivré ! » L'auteur des Poèmes Décadents () en fut tout régénéré.

Quelquefois à Paris, dans la quiétude de leur modeste appartement d'Auteuil, le plus souvent à la campagne, dans la maison familiale de Roche, le mari et la femme partageaient les mêmes pensées, les mêmes rêves. Une sorte de dévotion envers Arthur Rimbaud élargissait leur

(I) Librairie Vanier.

mutuelle tendresse ; les souvenirs et l'admiration tissaient autour d'eux comme un magique réseau. Ils baignaient dans cette atmosphère de poésie que crée la présence invisible, mais efficace, d'un grand homme.

On sait au Mercure de France que la vie de Paterne Berrichon fut dès lors employée à faire <;onnaître son beau-frère, à répandre par la plume une lumière irradiante sur les arcanes de ce merveilleux Initié, à le défendre contre la calomnie, à célébrer par le dessin, par la peinture, par la sculpture, le poète qu'il n'avait pas connu personnellement, mais dont les traits et la physionomie se retrouvaient en ceux d' Isabelle.

La sœur d'Arthur Rimbaud, de celui qui écrivit : « La main à plume vaut la main à charrue : quel siècle à mains ! je n'aurai jamais ma main ! » n'aurait pas pu aimer un simple professionnel, un de ces artisans de la plume qui sont des littérateurs avant d'être des hommes. Elle avait, pour les « sépulcres blanchis » de l'art, la même répugnance que l'Evangile pour ceux de la religion. Ses préférences allaient aux poètes qui ont beaucoup vécu, c'est-à-dire beaucoup souffert,

beaucoup rêvé : Villon, Baudelaire, Verlaine... Vivante et agissante elle-même, Isabelle Rimbaud lisait d'ailleurs bien moins qu'on ne le pourrait croire. Sans doute, la lecture était pour elle un délice, mais le devoir passait avant. A Roche, où elle habitait, je l'ai dit, la plus grande partie de l'année, l'entretien de la maison, la culture des champs et du jardin, occupaient presque toutes ses heures ; elle ne se faisait aider par des journalières que pour les durs travaux. Ces besognes de ménagère ne gênaient nullemicnt son mysticisme discret. Ne faut-il pas mettre de l'harmonie dans les choses comme dans les âmes ? L'Evangile glorifie le travail. Sainte Thérèse expliquait à ses religieuses que Dieu se tient tout autant à la cuisine qu'à la chapelle. Qu'importait à Isabelle Rimbaud l'humilité de ses occupations ? C'est à peine si les âmes comme la sienne ont besoin de loisirs et d'extase, puisqu'elles sentent continuellement, sans presque y songer, la présence de la divinité. Une vie extérieure de labeur et de dévouement, une vie intérieure ardente et riche, Marthe et Marie à la fois : n'est-ce pas là l'idéal chrétien ? Comme Tolstoï, Isabelle Rim-

baud travailla de ses mains ; comme lui, elle obéit à ses croyances, mais avec plus de simplicité peutêtre et, à coup sûr, avec plus d'enjouement. C'est à sa vie active qu'elle dut apparemment de garder ce quelque chose de jeune, de frais, de candide^ qui charme et surprend dans son ouvrage.

Elle aimait la campagne, les animaux, les îleurs. Tous ceux qui ont lu Dans les Remous de la Bataille se rappellent le délicieux épisode de la jument Rosette, menacée de réquisition. Sa sympathie s'étendait à tout. Elle savait regarder les êtres et les choses. Ses yeux, comme ceux de son frère, étaient aussi à l'aise dans la réalité que dans le rêve. Aucun peintre de la Renaissance n'eût pu mieux colorer ce portrait d'un rustre difforme, qui semble sorti d'une comédie de Shakespeare :

Un bruit de querelle nous arrive de la cuisine, et presque aussitôt apparaît dans la salle à manger un fantasque personnage à la démarche oblique et sautillante, aux membres grêles, à la tête f aunesque, oreille pointue, nez caprin,, regard vague dans l'orbite tirée. Grimaçant et hilare, ceint d'une banne bleue de jardinier,il s'avance, portant devant lui à pleins bras une énorme gerbe de fleurs et de pampres^ qu'il dépose aux pieds de notre amie.

Elle décrit les divers aspects de l'âme humaine avec autant de force et de vérité que les objets extérieurs. Personne ne peignit aussi bien qu'elle le caractère des paysans. Sans préjugé, sans embellissement littéraire : c'est de la photographie morale.

Tant est tenace l'accoutumance au travail de la terre, que chacun rentre chez soi pour y prendre sa faux ou sa faucille. Aller aux champs est pour eux comme un besoin physique ; certes, les serfs n'étaient pas plus attachés à la glèbe. Le pur paysan est sceptique à l'endroit de tout ce qui n'est pas la nature, la succession des saisons, les travaux spéciaux à chacune de ces saisons ; il ne peut arriver à prendre au sérieux autre chose que cela... Aussi bien, sous le bruit du canon, le calme revient-il au village.

Et ce n'est pas en femme de lettres ni en dilettante qu'Isabelle Rimbaud regardait la nature. Elle l'observait d'une façon plus simple, plus familière pour ainsi dire, comme une compagne dont on connaît par cœur les moindres jeux de physionomie. Elle nous le dit elle-même :

Les oiseaux chantent. Nous autres, villageois, nous savons par ces bestioles, avant même d'avoir ouvert les volets, si la journée sera belle. De mêm.e, au premier coup d'oeil vers la cime des peupliers inclinés par le vent, nous

savons comment sera l'atmosphère durant la phase lunaire.

Aussi, ne s'attarde-t-elle guère à décrire. A peine une notation de ci, de là, mais si juste, si lumineuse.

Il fait blond, et la terre est engourdie de rosée... Dormans rutile de tous ses toits. Les vignes rousses et les bois enfiévrés décorent les pentes des coteaux, ou s'enfuient au loin, telles des fumées polychromes. Derrière Dormans, à mi-côte, parmi les arbres, une vaste habitation, le château sans doute, miroite de toutes ses fenêtres, pareil à un gros scarabée le ventre en l'air qui chercherait à se remettre sur ses pattes.

La partie des Ardennes où se trouve Roche n'a pas la beauté sauvage des environs de Charleville. Les forêts et les rochers ont disparu. En revanche, ces ciels mouvementés, où le soleil n'apparaît généralement que voilé, et les lignes si gravement paisibles de ces plaines onduleuses, disposent l'âme aux pieuses méditations.

La foi naïve des paysans ardennais plaisait à Isabelle Rimbaud. Elle témoignait d'ailleurs aux humbles une grande cordialité, les traitait en

égaux. N'avait-elle pas vécu parmi eux, partageleurs travaux, reçu la confidence de leurs tracas et de leurs peines ? A chaque instant, dans son livre, nous voyons sourdre sa pitié pour les gens, du peuple. Elle les interroge, puis écoute, avec un mélange d'émotion et d'humour, leurs réflexions sur la guerre, le lugubre récit de leur fuite, leurs craintifs projets d'avenir. Comme son frère, qui savait gagner jusqu'à l'affection des nègres, Oelle avait l'art de se mettre à la portée de ses interlocuteurs, s'oubliant elle-mêm.e, craignant de les offenser par sa supériorité. C'est pourquoi elle ne sera point oubliée des paysans qui l'ont connue.. Depuis sa disparition, son mari a reçu maint témoignage de leur fidèle souvenir. « C'était une femme de devoir — écrit un de ses fermiers — et le bien qu'elle a fait, les exemples qu'elle a donnés, ne seront pas infructueux. » Et certes, de telles mortes sont plus vivantes que bien des vivantes. Parce qu'elles ont accueilli le travail comme un don béni, d'autres, après elles, reprendront vaillamment la même tâche...

(1) Voir La Vie de Jean-Arthur Rimbaud.

Cependant l'ardente sensibilité d'Isabelle Rimbaud ne se traduisait guère par des mots. Tout chez elle était contenu. Elle parlait peu, bien qu'admirablemient, et d'une voix douce et lente qui prenait les cœurs. Evitant les banalités inutiles, elle trouvait toujours le terme le plus juste, l'expression la plus frappante, la plus chargée de pensée. Avec ses rares amis, elle restait peu •expansive, trop profondément sensible pour tomber dans la sentimentalité. On la devine émue, toute vibrante, lorsque, vers la fin de son livre, en passant devant le village de Tréloup-Violaine, «lie évoque le souvenir de Claudel :

Ici, la pensée de Paul Claudel nous accompagne : nous nous murmurons des paroles jaillies de son âme de lumière.

Mais une étrange retenue, où entraient à la fois de la pudeur et de la timidité, l'empêchait généralement de laisser voir ses impressions. Cette possession de soi donne aux Remous de la Bataille une extraordinaire puissance. Parce que l'auteur n'y fait point étalage de sa pitié et de son

indignation, elle éveille plus fortement notre indignation et notre pitié. Et quand, par hasard, elle se permet de divulguer ce qu'elle ressent, la vigueur de l'émotion montre toute la violence du choc intérieur. « J'étouffe d'affliction », dira-t-elle en voyant un convoi de blessés.

Les derniers jours d'Isabelle Rimbaud allaient dévoiler toute l'intensité de pensée et de sentiment qui se cachait en elle, sous la calme dignité de son apparence.

A la suite du douloureux voyage des Ardennes à Paris, du « calvaire », dit Rachilde, que la guerre l'avait condamnée à gravir « sous les obus et sur les cadavres », un mal implacable s'était attaqué à elle.

Il semble que, brusquement, tous les malheurs aient fondu sur cette noble femme. En juillet 1914, elle voyait mourir un neveu dont elle avait redressé l'éducation, pour qui elle nourrissait une affection maternelle ; quelques mois plus tard,

ses deux autres neveux étaient tués au front. On imagine en outre le déchirement qu'elle dut ressentir en abandonnant aux désastres de l'invasion cette maison de Roche, où elle venait dépasser des années si belles et si douces. Un pareil départ ne signifiait pas seulement la ruine matérielle, la perte de tous les biens qui donnent à l'existence un peu de sécurité. C'était le foyer familial qui allait être violé, auquel il fallait dire adieu, le toit sous lequel avaient dormi les aïeux, sous lequel Arthur avait créé, avait souffert ; c'était, en même temps, le sanctuaire où Paterne Berrichon et sa femme conservaient, avec quel pieux amour, tous les souvenirs se rapportant au poète envoie^ les livres, les portraits, les précieux manuscrits. Ajoutez à la cruauté de ce départ les horreurs de l'exode, le long exode « en pleins remous de la bataille », l'obsédant grondement du canon, le spectacle des ravages, les dangers, la peur. « Sous la menace, — écrit Isabelle Rimbaud avec une touchante sincérité, — le corps sain se débat contre l'âme. Je ne suis pas résignée à mourir. J'aime la vie, et j'aim.e la vie de ceux qui sont ici^ dans cette maison. »

Si forte que soit l'âme, si sain que soit le corps, il est difficile de supporter impunément de pareilles épreuves.

Au mois de mai 1917, Isabelle Rirnbaud dut entrer dans une maison de Santé, pour y subir une opération des plus graves, qui, d'ailleurs, ne la sauva point. Elle s'y était résignée bravement, indifférente au danger, navrée seulement d'abandonner son mari, ne fût-ce que pour quelques jours : seule, cette tendresse la rattachait encore à la terre.

Quand elle se vit perdue, elle souffrit à la pensée de quitter pour toujours ici-bas son compagnon de tant d'années. Mais son esprit l'emportait déjà très loin, très haut. Et bientôt, les horizons merveilleux qui s'ouvraient devant elle absorbèrent toute sa vision. « Votre femme bienaimée se recueillit dans une sorte d'extase — écrit à Paterne Berrichon l'infirmière protestante qui assista ses dernières nuits — et, la figure illuminée par un sourire vraiment angélique, elle murmura des paroles entrecoupées et à peine perceptibles, mais qui révélaient que son âme s'était envolée vers le royaume du beau, vers la

sérénité céieste. » Et quand, dans le coma, tandis que son mari la couvrait de baisers et l'implorait doucement, Isabelle eut pour lui, en même temps que des serrements de main, un sourire d'extase et d'appel, cette infirmière fondit en larmes.

Si, le 20 juin 1917, la sœur d'Arthur Rimbaud mourut victime de l'invasion de 1914, en revanche ce cataclysme sans nom fit jaillir toute la lucidité de son intelligence, toutes les flammes qui couvaient en son âme profonde. De même que l'auteur des Illuminations avait écrit ses premiers poèmes pendant la guerre de 1870, elle écrivit son premier livre pendant la guerre actuelle. Etrange coïncidence, qui accentue encore la ressemblance entre Arthur et Isabelle ! Mais chez l'un, ce fut l'explosion d'une jeunesse tumultueuse et géniale ; chez l'autre, ce fut l'œuvre de la maturité, le chant du cygne.

Sans doute faut-il à de telles âmes, pour qu'elles consentent à s'exprimer, la secousse des catas-

trophes : leurs ailes ne pourraient se déployer dans la banalité de la vie ordinaire. Elles ne sont à leur place qu'au milieu des grands événements. Isabelle Rimbaud s'en rendait-elle compte, lorsqu'elle écrivait ces mots : «Je me sens désormais sur un autre plan que celui de la vie ordinaire, le plan d'une existence nouvelle, presque immatérielle, où n'entrent d'aucune façon les misérables petits calculs dont se tisse ce qu'on appelle la vie normale, La vanité des efforts d'antan m'apparaît, et je la considère avec étonnement, tant, à cette heure, je me sens intérieurement, de cœur, d'âme, d'esprit, renouvelée. »

Et puis, qui sait ? Pourquoi l'apparition de ces belles personnalités ne serait-elle pas en quelque sorte providentielle ? A des heures aussi graves, aussi noires, l'humanité s'abîmerait dans le désespoir, si quelques lumières ne venaient pas briller dans ses ténèbres.

Depuis la mort d'Isabelle Rimbaud, j'ai lu un article qu'elle écrivit dans le Mercure de France

du 16 juin 1914, et qui s'intitule Rimbaud mystique ().

Elle nous y aide singulièrement à savourer les Illuminations, ces « fruits cueillis en des vergers inconnus, au-delà du monde palpable ». Avec une extraordinaire intuition, elle analyse « ces musique de rêve ». Et certes, elle en parle trop bien pour ne pas en avoir été bercée elle-même. On devine qu'elle a dû s'envoler maintes fois vers les mystérieuses régions où demeurent les séraphins, où l'œil est ébloui par des vols de flamme et par des lacs d'or, où les jardins de lys se confondent avec les jardins d'âmes...

De pareilles visions lui étaient permises. Et c'est de son plein gré que, ne voulant pas se dissoudre dans l'extase, elle quittait la compagnie des anges, ses pairs. Avec la même modestie ou la même abnégation qui, sans doute, l'empêcha de se consacrer à la littérature, elle renonçait à ces rêves enchantés pour accomplir tout simple-

(I) Cet article figure dans le présent volume sous le titre modifié de Rimbaud catholique. Isabelle Rimbaud fit cette modification aussitôt après la publication au Mercure. (N. de l'E.).

ment, tout bravement, son devoix- humain de chaque jour.

Marguerite Gay, Décembre 1917.

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