SUR QUELQUES BIZARRES TRANSFORMATIONS DE SENS
ensuite les surfaces (généralement circulaires] qui portent l'indication des heures.
Chnsscr est d'abord « chercher à prendre des animaux à la chasse » [captare ferc(s) ; comme l'animal que l'on chasse, que l'on essaie de prendre, cherche à échapper à la poursuite par la fuite, de là le sens de « faire fuir ». De vicieux à cJuirmcinf, la transition est donnée par la signification de malicinix : c'est ainsi qu'en français, da:is la langue populaire, on dit : « cet enfant a du vice », pour dire : « il est rusé, spirituel ». De même l'historique du mot apprend que scMecht « bon, juste », pour arriver au sens de mauvais, a passé par ceux de droit, simple, commun, médiocre, vil, mauvais.
L'histoire de ces mots rend compte de leurs transformations de sens. Toutefois le psychologue peut aller plus loin que le philologue et rechercher quelle est la marche de l'esprit dans ce développement. Il s'assurera que ces transformations ne sont qu'un cas particulier d'une loi générale.
Prenons le mot cadran : les transformations de sens de ce mot donnent lieu à trois observations.
1" Quand il s'est agi de désigner le gnomon, on a considéré un quelconque des caractères de l'objet. Le caractèi'e choisi a été tout à fait secondaire, la forme. C'est qu'en effet, le déterminant qui sert à dénommer l'objet n'en exprime pas nécessairement la nature intime'. Le nom n'est pas créé pour définir la chose, pour la faire connaître en exprimant sa fonction, son essence ; mais seulement pour la désigner, pour on éveiller l'image ; parce que le langage n'exprime point toutes les idées qui sont dans la pensée, mais seulement quelques-unes qui servent à rappeler les autres. Or, pour arriver à ce résultat, on peut se contenter du moindi'e signe, le plus incomplet, le plus imparfait possible, s'il est établi, de quelque manière que ce soit, entre les gens qui se parlent entre eux, qu'un rapport existe entre ce signe et la chose signifiée -.
' Par exemple, le carillon est proprement un • groupe de quatre (cloches) • fqiiadrilloiiem); cahier est un • groupe de quatre (feuillets) > (qunternioneui); une confiture est une • préparation > (anfeclura) ; un soldat est un t homme payé • fsolth'J; un chnpelcl est une ■ petite couronne > [cliupel, chapeau [couronne]); un hongeoir est une pièce « arrondie • fàoui/ej; des lunettes sont do < petites lunes •, et"., etc. Rien dans tous ces mots n'indique élymologiquement les idées essentielles de cloches, de feuillets, de fiidls, d'homme de guerre, de qrains bi'nits et consacras, de chandelier, de verres serraiit à protéger la rue. etc., etc.
^ Autrement, en effet, le langage serait incompréhensible. Généralement dans la langue l'arailiëre, où l'on voit nettement agir les forces qui dirigent le langage, on supprime les mois exprimant les détcrminc's pour ne conserver que les déterminants. Les mois qui expriment le tout, le genre, sont sous-entendus, et rendu s inutiles par la présence des mots exprimant la partie, l'espèce, etc. Ou entendra demander dans une épicerie : t Un quart de café > • et non un quart de livre de café > ; dans un restaurant : ■ un pommes • et non : < un befsteack-pommes ■ ; dans un bureau d'om-
2' Uno seconde ob-:ei'vation, c'est que ]e sulistantif commence par être qualificatif. Pour éveiller dans l'esprit l'image de l'objet, il signnle à l'attention une seule qualité servant à le désigner. Mais peu à [leii, à force de réunir dans la pensée l'image de l'objet et ré[nthète qui a servi à le caractériser, l'esprit, par une erreur de raisonnement, que les philosophes appellent f;ffî'«7o^/s)He-, perd de vue la signification restreinte de cette épithète, et il lui attache la représentation totale do l'objet avec sa fonction propre et toutes ses qualités secondaires. C'est alors seulement que le mot, d'adjectif devient substantif. Cadran n'est plus « ce qui aune surface rectangulaire », c'est le gnomon même, avec sa fonction propre, aussi bien qu'avec sa forme et ses diverses qualités''.
Cette transformation de l'adjectif on substantif est importante à noter, car l'erreur de raisonnement qui la produit est une des forces vives du langage.
3" Si, à présent, il se rencontre un autre objet ayant une qualité quelconque, commune avec le premier, ce rapport suffira pour que l'épithote qui avait donné son nom au premier objet devienne celui du second. On invente les horloges et les pendules avec leur surface circulaire portant indication des heures. On rapproche ces surfaces de celle du gnomon. Le caractère, le déterminant commun, sera cette fonction de marquer les heures à l'aide de nombres écrits. Le mot de cadran qui ne signifie plus sur!"ace carrée, mais surface indiquant les heures (à l'aide d'un style), passera au second objet.
Ce passage présente deux moments. D'abord, les gens qui employaient le mot cadran dans cette nouvelle acception, créée par extension, savaient qu'ils faisaient une ?«f/ffj;/;orc. Le mot cadran éveillait à la fois l'image du gnomon et celle du cadran de l'horloge. ]\Iais peu à
nibus : 1 uu numéro Madeleine • et non : i un numéro ponr l'omnibus uni va de la Bastille il la Madeleine, etc. > Si les mots qui /oy/y«fwcn« paraissent essentiels sont supprimes, c'est que les idées qu'ils expriment sont dans l'esprit des interlocuteurs; rénoncialion des déterminants sul'lità faire reconnaître la nature des déterminés.
' Cr. A. Darmesteter, Traite' de la formation des mots coinposés dani lu langue française, p. 12 et suiv. [et la Vie des Mots].
^ Ce paralogisme est une variante du fameux paralogisme eum hoc, ergo prOj,ter hoc. Les gelées blanches et la lune rousse se produisent en même temps ; donc la lune rousse est la cause des gelées blanches. La forme rectangulaire et l'indication des heures sont concomitantes dans le gnomon; donc le rao\. radrun, qui logiquement désigne et ne désigne que la forme rectangulaire, exprimera l'indication des heures.
^ Nous assistons actuellement à une transformation du même genre dans un mol pop\ilairede création récente. Un porte-honheiir est encore pour beaucoup de personnes ■ un [hijou] de bon augure ■ ; c'est-à-dire que le mot est encore adjeclif. Avant peu certainement pour la plupart des gens, s'il no l'est déjà maintenant pour une classe de gens (ceux qui en font le commerce), le portc-lonhcur sera tout simplement un Iraeelet d'une certaine forme. Porte-lonhcttr n'exprimera plus une qualité, mais éveillera l'image complète d'un objet. L'adjectif aura disparu devant le substantif.