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LA RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE

FRAISCAISE

Il vient de se fonder à Paris une Association ponr la réforme de Vortltoyraphe française. Le président, M. Paul Passy, a groupé un certain nombre de lettrés, de professeurs, de grammairiens, frappés comme lui des abus que présente notre orthographe, et il a pensé que le meilleur moyen d'agir sur l'autorité souveraine qui préside aux destinées de la langue, c'était de lui montrer la voie à suivre. Il a fondé un bulletin mensuel où il applique quelques-unes des réformes qui lui paraissent les plus nécessaires ; il fait de la propagande, recrute des adhésions, quelques-unes del primo cartello ; je citerai entre autres les noms de Gaston Paris et de Louis PLavet, noms d'importance et d'autorité dans la matière, s'il en est. Que M. Passy poursuive son œuvre, qu'il la conduise avec fermeté et prudence, avec mesure et ténacité ; le succès est à ce prix. S'il réussit, il aura bien mérité de la langue et du pays.

L'orthographe française est — après l'anglaise — la plus incohérente etla plus compliquée des orthographes modernes. Nulle analogie régulièrement suivie ; nulle règle générale qui ne soit contredite par

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quelque caprice particulier ; c'est l'arbitraire érigé en loi. On écrit ajjercevoir et appeler, annuler et anéantir, abattre et aiatis, consonnance et assonance, grands-pères ei grand' mères, doigt (de digitum) ei froid {defrigidum), vingt [de viginti) et trente (de triginta), puits et puiser, des bleus et des feux, dix et dizaine, huile, huître, huis (de olea, ostrea, ostium) ; et avoir, on, orge (de Imlere, homo, Iwrdea). On écrit respect à côté de respecter, et contrat à côté de contracter. Dessein et dessin, compter et conter, affaifé et affété, repaire et repère sont les mêmes mets. Laisser donne pour dérivé tais ou les qu'on écrit legs. Des terminaisons latines identiques donnent des formes françaises différentes : comparez musée et cètacé, civil et xdile. A quoi bon poursuivre une énumération interminable '? Un volume ne suffirait pas à relever les complications, les contradictions, les aberrations dont fourmille notre orthographe. Les effets en sont fâcheux à toute sorte de points de vue. Je n'en veux ici considérer qu'un, capital il est vrai, celui de l'enseignement de la langue.

Dans nos écoles primaires, — et ailleurs aussi, — l'enseignement du français se réduit à n'être qu'un enseignement d'orthographe. L'étude des mots, de leur signification propre, de leur valeur dans la phrase, celle des constructions, l'intelligence des textes, tout cela importe peu ; l'orthographe, voilà la grande affaire. Votre garçon fait une dictée sans fauto ? c'est fini ; s'il connaît aussi l'analyse logique, il counait sa langue ; le maitre d'école n'a plus rien à lui apprendre.

C'est une grande puissance que le maître d'école. Son autorité — c'est la seule — est incontestée. A l'heure qu'il est, il tient en ses mains les destinées de la langue. Ce qu'il enseigne fera loi chez la génération arrivée à l'âge d'homme. Or les gens élevés dans le respect de la lettre moulée ont une tendance à prononcer toutes les lettres des mots qu'ils lisent. On écrit dompter par j;/ : on prononcera domp'-ter; on écrit de même compter : on prononcera com'-pter (nous avons entendu cette prononciation) ; on éev'it grammaire: on prononcera ^ra;»'maire. Toutes les lettres doubles ou muettes se font entendre en dépit de la tradition et de l'usage. Une foule de liaisons, inconnues à nos aïeux, s'imposent aujourd'hui, de par l'école et la lecture, à l'usage général. Qui doit, en effet, avoir raison du mot écrit, chose visible, tangible, qui ne peut sûrement se tromper, ou du mot parlé, chose fugitive, instable, insaisissable, qui n'a par devers elle aucune preuve qui la justifie '? Evidemment, c'est le mot écrit. Et la prononciation s'incline devant l'écriture. Le xx'= siècle aura vraiment une belle langue où tous les mots se prononceront comme ils s'écrivent aujourd'hui! Le pérU est imminent ; il n'est que temps d'aviser.

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Que faire"? La question est complexe ; pour l'éclairer, il est utile da jeter un coup d'œil sur l'iiistoire de l'ortliograplie.

Quand le latin populaire de la Gaule, après une série de transformations, fut devenu vers le ■v^II^ ou le ix" siècle une langue nouvelle, les clercs qui commencèrent à l'écrire, ignoraient les rapports qui existaient entre les mots de la nouvelle langue et les mots latins correspondants d'où ils étaient sortis. Ils se trouvèrent dans la situation de gens notant les sons d'une langue étrangère qu'ils entendent pour la première fois. Ils avaient à leur disposition l'alphabet latin, qui n'était guère fait pour cette langue ; car si le français avait avec le latin un certain nombre de sons communs, il venait aussi de créer des sons spéciaux qu'ignorait la langue mère, tels que Ve féminin, le ch, lej, ïl mouillée, ïn mouillée, etc.

A l'aide de quelques conventions rapidement consacrées, l'alphabet latin fit l'affaire, mais tant bien que mal ; car on conserva des lettres inutiles, comme le Je et le ff, et on donna des valeurs doubles aux mêmes lettres, comme le c et le ff. Mais, malgré ces défauts, cet alphabet l'eproduisit assez fidèlement la prononciation nouvelle. Là où le latin avait dit ille Iiabet, le français dit i! at, et il écrivit // ai, et plus tard (7 a, quand il cessa de faire entendre le t de at. Pi'ise dans son ensemble et malgré certaines incertitudes, cei'tains défauts originels, l'orthographe française du xi" et du xii'= siècle est un modèle de simplicité ; on écrit comme on parle.

Cet état de pei'fection relative ne pouvait durer. Dès le xii'= siècle, avec les progrès delà littérature, il commença à se former une tradition orthographique qui arrêta les sons dans leur forme écrite, malgré les changements qui continuaient à les altérer. La diphtongue ai se réduit à è ; on conservera néanmoins la notation ai, et le souvenir de la diphtongue primitive survivra dans l'orthographe : faire, fait, trait, mais, etc. L's tombe dès le xii^ siècle à l'intérieur des mots devant une consonne ; cette s s'écrira, sans se prononcer, jusqu'au xvii<= siècle. La diphtongue oi (prononcée jusqu'au xm" siècle comme en grec oî) se transforme aux xiv« et xvi^ siècles en oè, ouè, et plus tard en ouà ; on continuera d'écrire oi.

Cependant ces anomalies seraient sans gravité si une influence nouvelle, l'influence savante, n'était venue déranger l'élégante simplicité du système français.

Dès la fin du quatorzième siècle, les lettrés introduisent dans l'or-

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thograplie de fâcheuses préoccupations d'étymologie ; on veut rapprocher les mots français de leuri origines latines, réelles ou supposées . On écrit iiuict, hukf,faict, traict, etc., parce que le latin a un c avant le t (jiockm, etc.) et qu'on ignore que c est devenu i dans le passage du latin au français. On écrit dehvoir, rccq)voii\ esscribere, pour rappeler le b de debere, describere, le ^j de rffyjwe, sans reconnaître d'ailleurs que la labiale latine est conservée dans le v de devoir et de recevoir. On ne se pique pas du reste de conséquence, et on continue d'écrire avoir de habere, boire de bibere. Puis depiiteum [pideu] devient i)uHs, alors que puiser de puleare reste intact. On fait reparaître le g dans vingt {vigiidi) et on l'oublie dans trente, quarante, etc. Vers la fin du douzième siècle, Vî s'était changée en u devant une consonne ; altre, palme, c/ievals, étaient devenus autre, paume, chevaus (chevaux) ; on veut rappeler cette l et l'on écrit aidtre, jMulme, chevaulx, puis on la laisse tomber au x^Ti" siècle, sauf dans les faulx et les aidx. Les erreurs d'étymologie devaient naturellement abonder : pais, rois, crois, nais, pois, viennent de l'accusatif jy«f«;H, vocem, criccem, nucem, jncem ; nos lettrés y voient un nominatif jj«.c, vox, crux, etc., et changent de leur propre autorité cette s en a; -.paix, voix, croix, etc.

On fait venir savoir de scire, et le mot s'affuble d"un ç : sçavoir \2oois, substantif verbal de ^7e.sw, est rapporté à. pondus [\) et devient ^JO/Vfe ; Jais ou les (de laisser) est dérive à tort de léguer et devient legs.

Ce n'est pas tout : le grec arrive avec ses surcharges de lettres. On a l'ingénieuse idée de transcrire les mots qu'on emprunte du grec d'après la notation latine, comme si le français prononçait le grec de la façon dont l'avaient prononcé les Latins ! Rgthmos, par le latin rligthmus, devient rhgthme et se prononce ritme. Le latin avait l'aison d'écrire rhgthmus, puisqu'il faisait entendre les deux /* aspirées et donnait à Y g le son de Vupsilon, le son u. Mais qu'a donc à faire le français de cette notation rhgthme, puisqu'il donne à l'y la valeur d'un i, et que les deux /* sont dans le mot comme si elles n'existaient pas?

Ainsi s'explique cette graphie vraiment barbare qui hérisse les pages de nombre d'écrivains au quinzième et au seizième siècle. Voyez les éditions anciennes de Rabelais. Les imprimeurs (c'est les imprimeurs, plus encore que les auteurs, qu'il faut rendre responsables de ces méfaits de lèse-langue) se font un plaisir de rendre les textes illisibles. Beaucoup d'écrivains, cependant, parmi les plus en renom, Pasquier, Amyot, Estienne, la plupart des poètes de la Pléiade et en particulier le grand restaurateur, le grand défenseur de la langue française, Ronsard, admettent la vieille, la bonne et simple orthographe française, et repoussent l'orthographe pédante et révolutionnaire des « latiniseurs ». C'est celle-ci cependant qui triomphe, grâce au secours inat-

tendu que lui apportent les réformes radicales proposées par des grammairiens du temps, partisans d'une rigoureuse écriture phonétique. Les excès de cette école effrayèrent l'opinion moyenne, qui se porta vers l'excès opposé et se rattacha à l'école étymologique. Au xvii" siècle, l'Académie française la consacra en grande partie et déclara « préférer l'orthographe qui distingue les gens de lettres d'avec les ignorants ».

Dès la seconde édition de son dictionnaire, cependant, l'Académie essaya de revenir à une doctrine plus conforme à la véritable tradition de la langue. D'édition en édition, elle supprima çàetlà quelques-unes de ces lettres dites èli/molor/iqucs, simplifia la graphie trop compliquée de certains mots. Mais pourquoi n'a-t-elle pas toujours et partout apporté l'esprit de logique que réclament ces questions d'orthographe '? Les corrections deviennent une source nouvelle d'embarras. L'oi-thographe de rhyihmc est trop compliquée avec ses deux h ; il faut simplifier : soit, mais vous n'avez aucune raison de supprimer la seconde des deux h plutôt que la première. Votre décision est arbitraire ; c'est donc une complication de plus que vous apportez à l'orthographe du mot.

Jusqu'au commencement de ce siècle, le mal n'était pas vraiment grand ; il n'existait pas d'orthographe qui s'imposât absolument. L'orthographe officielle est un dogme nouveau dont nous devons le bienfait à la Révolution. Les plus grands écrivains s'inquiétaient fort peu de savoir comment écrire, mais comment employer les mots. Notre siècle de liberté a fait l'ordre dans les questions grammaticales, et la moindre faute contre Noël et Chapsal ou l'orthographe académique devient un brevet d'ignorance. C'est par l'orthographe que le maître d'école triomphe et est devenu l'homme nécessaire.

L'école étymologique avait triomphé ; elle avait pourtant contre elle le bon sens : elle partait de principes faux pour aboutir à des conséquences absurdes. Le principe est faux, parce qu'en parlant on ne fait point cVéïymoloyie. On se sert des mots tels que l'usage les a faits, sans se préoccuper d'où ils viennent, de même qu'on les emploie dans le sens et avec la valeur que leur donne l'usage, sans se demander si cet emploi dérive ou non d'emplois antérieurs. On écrit pour exprimer sa pensée, et non pour faire des constatations étymologiques. Que diriezvous d'un auteur qui, écrivant un chapitre de morale ou d'histoire, s'amuserait à donner en note l'étymologie de tous les mots dont il se sert "? Remarquons, d'ailleurs, que les lettrés sont inconséquents dans l'application de ce principe. Pourquoi s'attacher uniquement à la langue savante et non à la langue populaire; et pourquoi continuer à écrive j'ai, et non eyo hahco, alors qu'on écrit rythme au lieu de ritme ? Pourquoi ne pas appliquer le principe aux langues étrangères, et ne pas écrire ridiny-coat au lieu de redingote et hachchacMn au lieu d'fls-

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sassin ? Je ne parle pa; des erreurs d'étymologie ; nous en avons cité précédemment quelques exemples topiques. En fait, l'école étymologique se contente de conserver plus ou moins maladroitement le souvenir de l'étymologio pour certains mots d'origine latine ou grecque : singulier principe qui n'a d'application que dans le champ restreint de l'éducation classique !

En face, l'école phonétique dresse son drapeau : un signe pour chaque son et un son pour chaque signe. N'est ce pas l'idéal? Oui, pour le linguiste ou le physiologiste qui veut faire l'analyse des sons humains, ilais de transporter dans l'usage courant des procédés de laboratoire, il n'y faut pas songer.

Vous voulez noter tous les sons d'après leurs éléments constitutifs : par exemple le son oi de moi, par wa, puisque ce son se réduit à une combinaison de ic et de a ? Fort bien, mais cet à peut être long Ipoire), moyen {bois), ou hreî {moile). 11 faut donc noter encore ces différences de quantité. Ce n'est pas tout : ir n'est pas le même dans poire et dans iuis, après une consonne forte et après une consonne douce. Nouvelles distinctions. — Puis nous venons de noter Yni par m : quelle hérésie ! L'm n'est-il pas un son composé, qui se ramène à la combinaison d'un h et d'une résonnance nasale? J/oh ami n'est-il pas phonétiquement bô-dâ-ît? Notons donc moire par bwâr, si nous voulons être exacts ; et c'est à peine si nous le serons.

Une orthographe phonétique est impossible ; la prononciation change de région à région, de ville à ville ; dans une même localité, de gens à gens, de sexe à sexe, chez le même individu, avec Vàge, l'humeur du moment. Vouloir imposer une notation qui représente tous les accidents de la parole humaine serait exiger de tous des connaissances physiologiques qu'on ne peut acquérir sans de longues études. A ce compte, mieux vaut encore en revenir à l'orthographe étymologique. C'est moins d'affaires de l'apprendre avec les complications qui la hérissent et les absurdités qui l'émaillent.

C'est cependant vers l'école phonétique que se portent les réformateurs, même les plus prudents et les plus mesurés. Nous mèneraient-^ ils à leur insu vers un casse-cou ? N'y a-t-il pas là plutôt quelque malentendu? En effet, il s'agit de bien s'expliquer sur le mot de son. Pour le phonétiste, comme pour le physiologiste, le son doit être analysé dans ses derniers éléments, dans ses nuances les plus légères et les plus fugitives ; le grammairien doit le considérer à un autre point T. n. ' 21

de vue ... De même que les mots ne représentent pas pour tous exactement les mêmes sentiments ou les mêmes idées, et qu'ils éveillent chez chacun de nous des images qui ne se recouvrent pas parfaitement, de même les lettres qui sont les signes des sons (et nous parlons ici particulièrement des voyelles) , ne représentent que des moyennes de sons.

Autour de l'rt, de \'e, de Yo se groupent des nuances diverses d'éléments Yocaliques voisins : chacun de nous, en entendant ces sons, retrouve celui auquel il a affaire : et cela suffit pour l'intelligence du langage. Par conséquent la formule : à son miiqne, signe vniqiie ; à sn/ne unique, son unique, doit être comprise dans un sens beaucoup plus large. Le nombre des signes est très restreint, la gamme des sons très étendue : mais l'usage, la tradition ont attribué à tel ensemble de sons voisins un signe déterminé ; il n'en faut pas plus : et voilà arrêtés court tous les raffinements des phonétistes.

Adapter nos habitudes orthographiques à une représentation plus logique des sons de la langue, c'est tout ce qu'on peut demander : c'est le seul but qu'on se puisse proposer. Mais, pour arriver à cette fin, quelle voie suivre ? et doit-on imposer à ses habitudes une violence salutaire qui les rapproche brusquement de l'idéal désiré ?

Ce serait une grosse erreur, l'erreur de tous les réformateurs, qui, du xvi» siècle à nos jours, ont voulu toucher à l'orthographe, l'erreur qui a condamné leurs tentatives à un l'idicule avortement.

C'est en orthographe' surtout qu'il faut tenir compte de la tradition. Voilà deux siècles et plus que Bossuet reconnaissait que l'œil, comme l'oreille, a son habitude faite des mots : changer leur forme sans toucher au son, c'est les rendre aussi méconnaissables que de toucher au son en laissant la forme intacte. Ma cuisinière écrira bien sur son livre de compte : vin soud pin edlê, et comprendra : vingt sous de pain et de lait, pai'ce qu'elle n'a pas pratiqué l'école ou les livi'es et ne voit pas les mots écrits. Malheureusement, pour nous autres qui lisons, nous associons indissolublement l'image du mot écrit à la sensation du mot prononcé. Or toute réforme qui modifie radicalement l'image visible des mots et fait violence aux habitudes de la vision, est condamnée d'avance.

Ce n'est pas tout : il est encore un ensemble de faits qu'il ne faut pas perdre de vue, je veux parler de l'enseignement grammatical. Toute modification qui aurait pour résultat de compliquer l'étude de la grammaire, est à rejeter. Remplacez partout ïj: final par s, vous aurez non seulement simplifié l'orthographe, mais encore supprimé deux ou trois règles de la grammaire, celles qui concernent le pluriel des noms en au, ou par exemple, et celle du féminin des adjectifs tels que heureuse, etc. A cela il n'y a qu'avantages. Mais n'allez pas

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systématiquement supprimer IV après une voyelle clans l'intérieur des mots ; car le futur d'échouer deviendra èchourai et vous aurez une règle nouvelle à édicter. Si vous réglez la graphie de l'adjectif (jr/Wi^Z sur sa prononciation, vous aurez une première graphie gran : un yrcm travail ; une seconde grant : un grant homme ; une troisième grande : une grande course. Ce n'est pas la peine de changer.

Les réformes doivent donc embrasser le vaste champ do la grammaire comme celui de l'orthographe des mots isolés. Elles doivent simplifier l'enseignement, afin d'arrêter l'enfant le moins longtemps possible à l'étude des faits extérieurs, et lui laisser plus de loisir pour pénétrer dans l'étude intime de l'idiome, dans cette étude vivante et féconde qui doit lui apprendre à saisir les pensées des autres et ses propres pensées, discipliner son intelligence, l'habituer à l'analyse et à la réflexion, lui donner enfin les qualités d'observation, de clarté et d'ordre qu'il aura à porter plus tard dans la pratique de la vie.

Mais ces simplifications ne doivent pas se faire à la légère ; elles doivent être longuement méditées et discutées. Les changements sont sans doute nombreux ; mais ils peuvent être répartis sur une longue suite d'années. La langue a l'avenir devant elle, et l'Académie est, dit-on, immortelle. A chaque génération sa peine. Nos successeurs pourront reprendre notre héritage, s'ils partagent nos vues, et achever à loisir l'entreprise commencée. Pour nous, nous n'avons qu'à nous mettre à l'œuvre. Qu'on fasse donc l'accord sur un minimum de réformes nécessaires ; qu'on en examine toutes les conséquences possibles, et, si elles se trouvent ne présenter que des avantages, qu'on aille hardiment de l'avant. Que la Société j'our la réforme de Torihographe française préconise ces modifications, qu'elle les fasse adopter dans un cercle plus ou moins étendu, qu'elle les fasse connaître par des opuscules, des traités spéciaux de grammaire, d'orthographe ; qu'elle s'annonce ce qu'elle est en réalité, non une société révolutionnaire, mais une société conservatrice, qui prend en mains la cause de l'orthographe nationale déformée par l'orthographe étrangère et veut restaurer la bonne et sainte tradition. Cette agitation portera ses fruits ; et quand l'Académie préparera une nouvelle édition de son Dictionnaire, elle pourra accueillir et faire triompher, puisque seule elle a, de par les moeurs, autorité pour le faire, des changements profondément étudiés, modestement proposés par des hommes convaincus, qu'inspire un amour sincère et éclairé de la langue française '.

• Voici l'indication de quelques changemenls qu'on pourrait bientôt réaliser ; mais, à notre avis, il y aurait danger à aller plus loin :

1° Substitution de Vs à r.r final : vois, pois, nois, heurcus, des iateaus, des chevaics. je tiens, je peus. Comme nous l'avons dit plus haut, ce changement a l'avantage de

supprimer plusieurs règles de grammaire et de rétablir l'analogie dans la conjugaison au singulier du présent de l'indicatif ;

i' Réduction de rk à c (quand il a le son de /(), de Ih à t, et changement de ph en f. On peut ici s'autoriser des formes telles que cui'/le de chorda, ifcole de schola, trône de thronv.s, fantôme, fantaisie et leurs dérivés, fi >le, auciennement phantôme, phantaisic, phiol: ;

3» Remplacement de y par t là où j a la valeur d'un ! simple. Ainsi asyU esl devenu asile ;

1° Réduction des consonnes doubles à des consonnes uniques quand la prononciation ne fait entendre qu'une consonne. Toutefois, comme ce dernier changement atteint quantité de mots, il ne fiudrait le réaliser d'abord que dans des cas restreints ; par exemple, on pourrait commencer par les nasales doubles : honeur pour honneur, etc.

[La RëpuhUffie française, 3 nov. et 9 déc. 1S87.)

NOTE SUR VAf DE L'IMPARFAIT

[Voici la note sur Val de l'imparfait, substitut d'un ancien oi, à laquelle on renvoie plus haut, p. 24:5 {Romania, 1873 ; vol. II, 144-145 ; c'est le compte rendu d'un article intitulé : FranzœsiscJies ai sfait des friiherenoi, publié dans le Zeitschrift fiir Stenor/rapliie nncJ Orfko- (jnqiliie, XIX JaUrg., 1811, n° 4>.]

L'auteur, après avoir rappelé que la notation ai, dans les terminaisons de l'imparfait et du conditionnel, et dans quelques noms, s'est substituée à la notation primitive oi, se demande comment le son è, noté par ai, a remplacé la diphtongue oa, ou mieux om. Il ne peut croire que ce changement dans la prononciation soit dû simplement à la cour italienne des Médicis, qui aurait fait arbitrairement triompher la prononciation plus douce è aux dépens de la prononciation oc, et il admet que les Italiens ont trouvé et adopté une prononciation è, déjà dominante dans certaines parties de la population, et qu'ils l'ont introduite dans la haute société parisienne qui l'aurait définitivement consacrée. Où dominait donc ce son è? Dans deux dialectes du vieux français : le bourguignon avait chaniè-ve, etc., pour la conjugaison en are, le normand dev-e-ie, etc., pour les verbes en ère, ire. L'action du bourguignon est peu vraisemblable, parce que la substitution de è à oi s'étend plus loin qu'à l'imparfait. C'est donc le normand qui remplace partout le bourguignon oi par ei, e et même ai, auquel il faut attribuer ce changement de phonétique pour la conjugaison en ère, que l'analogie transporte également aux imparfaits en aiam. En un mot, action du normand sur le bourguignon (le français appartient au bourguignon), assimilation de la première conjugaison à la seconde, telles sont les causes qui ont amené le triomphe de ai sur oi

Cette théorie de la formation de l'imparfait contient de graves erreurs.

L'imparfait français vient de abam et de eiam. Abam a donné aiia, aue, ce, dans les dialectes de l'ouest, et éve (non pas ève) dans ceux de l'est, formes qui prouvent, soit dit en passant, que le b se vocalisant

326 ÉTUDES FRANÇATSES

(v, 11) a formé dans l'ouest avec l'rt la diphtongue au, avant l'époque cil d est devenu é en français, tandis qu'à l'est, le b s'étant maintenu à l'état de v. Va a pu ensuite devenir ê. Dans cimoe = amalmm se trouve un hiatus que la langue cherche à faire disparaître en Normandie par l'adoucissement de oe en oue [amoiic], dans l'Ile-de-France par l'insertion d'un i [amoie). Ainsi, l'Ile-de-France arrive dès le xi" siècle à l'imparfait amoie pour la première conjugaison. — Pour la seconde, jusqu'au XI] ° siècle, l'Ile-de-France dit régulièrement dev-ei-e = deh-e-ham, forme qui se change alors, peut-être sous l'influence bourguignonne, en dev-oi-e. Ainsi, les deux conjugaisons arrivent, non par une action analogique de l'une sur l'ardre, mais la première par un développement phonétique régulier, la seconde par l'action d'une vaste influence dialectale, qui transforme partout ei en ci, les deux conjugaisons, disonsnous, arrivent au xii" siècle à une forme commune oi, qui se maintient dans ses caractères généraux jusqu'au xvi" siècle, époque où elle est arrivée au son oui'. Alors se produit une modification qui change le son ouè en è dans les verbes (imparfait et conditionnel), dans quelques noms de peuples, François, Anglais, etc., et dans quelques noms isolés, craie, monnaie, paraître, etc. Ce phénomène, qui ne se restreint pas aux mots où le normand avait ei (cf. chantais, connais, etc.), peut s'expliquer, sans aucune influence étrangère, par le besoin d'une prononciation plus facile, besoin auquel est dû plus d'un changement dans la phonétique de la conjugaison (par exemple aies pour cites dans vous aimâtes], et qui a amené la chute de la voyelle non accentuée dans la diphtongue ouè. Dans des formes comme 2''>'iouèt, criouèt, nouviouet, on était naturellement conduit à faire tomber la voyelle oii ; de là les formes actuelles priet, crlet, nogct, écrites avec l'orthographe de Bérain priait, criait, noyait, etc., et par analogie les autres. — En résumé, il n'y a dans la formation de l'imparfait ni assimilation de la première conjugaison à la deuxième, ni action du patois normand sur la prononciation générale. Quant à la mode italienne, elle a pu exercer une influence sur la prononciation do certains mots.

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