LA PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE DU LANGAGE
une forme grammaticale répondant à une catégorie de l'esprit, Tidéo d'individu *.
Pourquoi M. Chaignet combat-il les théories de Max Muller et de Scliloicher sur les trois formes des langues monosyllabiques, agglutinantes, flexionnelles ? Parce que ce ne sont que des hypothèses, indémontrées, et jusqu'ici indémontrables? nullement; parce qu'elles contredisent les théories philosophiques de l'auteur. Au fond, et en nous plaçant à son point de vue, nous ne serions pas très éloignés de partager ses idées : mais sur cette question des origines, nous ne pouvons que suivre l'opinion des spécialistes qui déclarent n'y rien connaître.
C'est la même conception du langage, où le sens historique fait généralement défaut', qui inspire à l'auteur sa commode théorie des suffixes. Heureusement que les philologues continueront à « s'égarer dans ces recherches obscures » où ils sauront tôt ou tard apporter quelque lumière, je n'en veux pour garant que les études de M. Bergaigne sur la dérivation casuelle ^. A quoi ont donc servi les théories métaphysiques de M. Chaignet ? A vouloir trancher des questions que les philologues abordent à peine, et à tirer des conclusions générales que renverseront les découverte? quotidiennes des patients chercheurs.
Des remarques qui précèdent, il semble découler cette conclusion que la philosophie n'a rien à voir avec la philologie. Pour la question des origines, oui, jusqu'à nouvel ordre du moins. Laissons les philologues, par une longue et minutieuse investigation, nous débrouiller le chaos do la dérivation et des racines; ce travail achevé, les philosophes auront assez do matériaux pour élever leurs constructions, ou plutôt les vues générales se dégageront assez d'elles-mêmes des faits amassés par les savants. Pour le moment, un seul terrain est ouvert à la philosophie du langage, celui de Vhisloire des idiomes. Les transformations de la syntaxe, des formes grammaticales, des significations des mots, apportent d'innombrables documents, et de longtemps inépuisables, à riiistoiro de l'esprit humain.
1 El encore, les métaphysiciens pourraient trouver à redire, car le nom commun désigne un genre, et en transformant Tadjeclif en substantif, bien loin de i'individualirer, on le généralise, puisqu'on change un phénomène en un fait général.
s Ça ei là le Trai sens des choses du langage se dégage avec tant de force dcsfa'ts
observés quMl sMmposo à l'auteur. Dans plusieurs passages il voit bien que TcUipso
joue un tôle capital et que le langage dit plus par ce qu'il donne à entendre que
par ce quMl exprime. Signalons spécialement, p. 183, ce passage très juste et très
ferme : « Les rapports grammaticaux sont pour la ])lupari des relations subjectives,
• que Pesprit établit spontanément entre les idées. C'est une grande erreur do
• croire que tout s'exprime et doive fitre exprimé, que tout ce qui est pensée ail besoin
• d'sToir dans le langage une représentation spéciale, etc. • Si l'auteur s'était partout inspiré de cette idée si juste, il aurait refondu son livio.
» Dans les Ifémoirtt de la Scc>/t^«U linguiitiqv.e de Paris ^ t. H.
Quelles sont les causes qui agissent sur les mots, pour en moâite h si;:nitication ? Comment tels vocables, transformés depuii roriginepii les aUérations phonétiques, restent-ils immobiles quant à leur vakv, filoi-ji que d'autres voient Tidée qu'ils représentent se déformer, l'itentlrc ou se rétrécir, et se prêtent à Texpresàion de nouveaux concefUt Dans cette histoire de la signification des mots, n*jr a-t-il pas à smnQ rhistoiro des idées humaines ? Les formes grammaticales, désineoeei llexionnolles, suffixes de dérivation, temps et modes, etc., pearest ê^alcniont fournir des indications précieuses sur les conceptions des peuples, et la manière dont ils saisissent les rapports des idées. S Tallemand a emprunté son pronom relatif à un adjectif démonstniit (tf^r), ira-t-on pas le droit de conclure de ce fait à une conception pninitivo toute particulière de Tidée de relation? L'histoire de laBjntiie enfin olTro d'abondants matériaux pour une histoire de la pensée Imniaino. Les belles études do M. Bergaigne sur l'ordre des mots dans les langues indo-euiH)péennes ^ nous montrent déj& que Tordre logi^ à r<)ri«:ino était absolument l'opposé de ce que nous désignons aujourd*liui par ce nom, d'où il semble résulter que les lois formelles deVintelli^oiicc ne sont que des habitudes de la pensée. Les philosophes étudient ^Généralement les lois de l'esprit humain dans des conditions qui sont en dehors de l'ordinaire : c'est sur eux-mêmes qu'ils expérimentent, o'ost-à-diro sur des intelligences d'élite, et ils considèrent l'esprit poursuivant un but précis, la recherche d'une vérité, ce qui est l'exception; mais les iirocédés que l'esprit met en usage dans son activité journaliùro ot banale, les lois qu'il suit inconsciemment dans son développe* mont instinctir, l'étude du langage les enseignera, parce qu'une langue il un moment donné nous représente l'état d'esprit d'une nation, et, dans son développement histoririue, l'histoire inteUectuelle de cette nation.
Los aflli-mations qui précùtlent ne sont pas téméraires. Déjà l'étude générale dos faits du langage permet de constater quelques lois. Les grammairiens ont depuis longtemps noté sous le nom do cafac?irèses, si/nf'Cfhfiues, uniaphorcs, etc., toutes les figures de mots par lesquelles les sens se transforment. Ces figures existent également dans les formes grammaticales et dans les constructions sjntactiques et elles reposent toutes sur le raisonnement suivant : l'esprit se porte sur une qualité spéciale dans un objet, ou sur un point particulier dans une conception quolcon(ino, y attache une expression, une forme grammaticale, ou une construolion syiitactiquo advqwiîp^ perd ensuite de vue la qualité première, lo point spécial do la conception, pour se porter sur une qualité secondaire, sur une seconde conception, que le hasard a faite voisine
* Mt'MoWcs (fe iii S'^rit'ti' i/c îiiignistiquc Je Paris^ l. 111.