‹ Reliques scientifiques recueillies par son frèreChapitre 8 sur 48 · LES VERS FRANÇAIS ET LEUR PROSODIE · texte numérisé non relu

LES VERS FRANÇAIS ET LEUR PROSODIE

mots, par suite do la suppression de Ve muet, deviennent faux? Non ; parce quo la prononciation répare la perte d'une syllabe par des allonffpments ou des silences compensatifs. Les preuves en sont surabondantes. Prenons, par exemple, ces vers do> Chàtimenls [Souvenir de la nuit du 4) :

L'aïeule cependant rapprochait du fuyor

Comme pour réchauffer ses membres déjà roidc**. . .

Dire qu*ils m'ont tud ce pauvre petit ôlrc !. . .

Quo vais- je devenir à présent ioute seule ?. . .

I/cnfant n*a pas or!c : Vice la République !

Ccst pour cela qu'il faut que les vieilles grand'mcros

De iQura pauvres doigts gris que fait trembler le temps

Cousent dans le linceul des enfants do sept aus. . .

On fait entendre Ve muet dans jnmnbres, pauvre , à cauio des groupes h\ ir, peut être dans vieil/es à cause de / mouillée : on no le fait pai entendre dans les autres mots soulignés. On prononce TaiQul\ roni\ iTïr\ rai-;/', ou/", v\v\ fou*', en allongeant la syllabe qui précède Ye muet, et c'est ce qui distingue le vers de la prose où la voyelle reste Lrèvc : aieul\ etc , avec eu bref, etc. Cette compensation no peut s'étendre au-delà des limites indiquées, et il serait impossible d'allonger un mot à terminaison masculine de manière à dédoubler le nombre de syllabes. Loi vers suivants sont pleins et harmonieux :

On pouvait à des plis qui soulevaient la neige Voir que des rc'gimcnls sVtaicut endormis là.

On ne saurait les modifier comme il suit :

On voyait à dos plis qui soulevaient la neige Que des régiments. . .

(prononcez à peu près ;v/7i;wanan)

s'étaient endormis là.

Une conclusion à tirer de ces faits, c'est quo la durée joue un rôle certain dans la constitution du vers français, et que la succesiion des syllabes accentuées et non accentuées, autrement dit, des temps forts et dci temps faibles, amène avec elle une mesure déterminée.

Nous ne nous arrêterons pas sur la question de l'hiatus où l'auteur aurait pu étudier plus rigoureusement les liaisons que, les voyelles nasales an^ en, in, etc., à la fin des mots, forment dans la prononciation avec les voyelles initiales des mots rsuivants. Ces liaisons ont certainement varié du xvi° siècle à nos jours do manière à donner naissance à de nouveaux hiatus ou à supprimer des hiatus existants. Pour Tenjam-

bcmcnt, rauiour accepte, dans certaines limites, la loi qu'iVinterdii; mais il no parait pas se rendre compte de la cause de cette loi. Elle est duo à la nécossitô de maintenir intégralement le temps fort de la fin du vers. M. do Grammont a bien vu qu*À rhéniisticho le temps fort doit être intact pour que le vers conserve sa valeur. Il en est de môme ù la fin (lu vcri. Dans le fameux enjambement du début de Hernani:

h rcscalier

Dérobé

le rojct (Urobé annulo Taccent fort de escalier parce qu*icî répithète fait corps avec le substantif : eacalter dérobé est une sorte de nom composé. Voih\ pour(|Uoi cet enjambement est défectueux. Quand Tenjambcnicnt no produit pas cet effet et qu*il laisse Taccent intact, i! est bon. Ceci nous amène à cotte question de raccent tonique, ou temps fort, dont Tauteur mot vivement en lumière le rôle, jusqu*ici assez méconnu. CVst Âckormann qui lo premier, en 1839, montra que le vers français repose sur Tacccnt autant que sur lo nombre des sjllabos. M. Quichcrnt admit loj principes d'Âckcrmann, mais avec quelque indécision, dans son Trailr tic vp/si/icafion française. Aujourd*hui M. do Grammont reprenant et fortifiant ces thèses, les développe longuement ; et il faut espérer qu*avcc lo succès qui attend son livre, cea vérités nouvelles auront définitivement conquis leur place au soleil. Sur un point, toutefois, où il combat M. Quicherat, je crois que l'auteur du Traité de i^ersificaiion a raison contre lui. Il s'agit dos mots de quatre syllabes et plus dans lesquels M. Quicherat voit deux accents, a Donner deux accents à un mot, (lit M. (le Grammont, c'est faire doux mots d'un seul: c'est substituer à (les vers mal rhythméi, mais très compréhensibles, des séries de mots n'appai tenant t^ aucune langue connue. » Cependant il est tellement vrai que les mots d'une certaine longueur ont un double accent. que dans la période de formation de la langue, cotte coexistence des deux accents a été uno des causes déterminantes des variations de la phonéticiuo française *. Et de fait, aujourd'hui encore, le double accent est l)ien visiMe. Qu'on en juge parles vers suivants où nous marquons par des italiques les tempj forts do la finale et par des petites capitales ceux qui sont au milieu du mot :

Tant le \}Vohlèrne humain Vavaft ci'ouvan/^. . . Kt s'il faut accepter la sombre alTERua^tp^, Croire ou désEspér^r, nous déSESpérero;is, . . Aux Applaudis ^ow/^;i/'5 de la plèbe romaine. . . VA le QLM\h\teur en nian7mw/ vers Varène, . .

■M'"" AcKi:aMANN, Pascale

* Cf. liomnuiix, I, 18T6, p. 173 lans larliclc réimprimé plus bas, sur la ProtoHi^ic ucn initinlc).

Page 1