‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 3 sur 75 · VOIX ET SOURIRE · texte numérisé non relu

VOIX ET SOURIRE

Mais peu de gens sourient, et tout le monde parle. Jamais un beau sourire ne va sans une belle voix.

Les voix de France sont de bien loin les plus douces, les plus fines, les plus diverses, les plus humaines. Les voix de France parlent le mieux.

Il en est de plus rondes, de plus chaudes, de plus gravement passionnées. Mais il y a de la lourdeur dans cette gravité; la rondeur manque souvent d'esprit ; et la chaleur, de délicatesse. La voix de France est surtout la voix de tête : c'est la plus claire. Y aller toujours de la poitrine, quel abus et quelle indiscrète monotonie.

Le timbre fait le charme des voix. La simple parole est un chant par la vertu du timbre. Le timbre est la qualité, à qui tout doit rendre les armes, la force aussi bien que l'éclat, et même l'étendue.

Les voix de France sont les plus tendres de toutes. Et certes la tendresse est la plus profonde passion et la plus longue ardeur.

Entre tout ce qui parle pour la douce France, les voix françaises disent le mieux ce qu'elle est, et le plus

REMARQUES suavement. Je marque enfin que ce sont les voix qui font les langues.

De tous les oiseaux, l'alouette chante, varie et module le plus. Le rossignol est enivrant ; mais sa splendeur peut être monotone.

ESSAI SUR LE CLOWN

L'art du clown va bien au delà de ce qu on pense. Il n'est ni tragique ni comique. Il est le miroir comique de la tragédie, et le miroir tragique de la comédie. La grande farce de Molière est l'excès de la comédie. La parodie n'y règne que par occasion. Cette farce est la prose du genre, et le clown de Shakspeare en est la poésie. Comme tout le théâtre grec sort d'Homère, le fou de Shakspeare est le dieu et le père de tous les clowns.

La caricature n'est pas du tout la parodie.

La farce se borne aux mœurs et aux caractères. L'art du clown est sans limites. Il s'étend à la plupart des idées et à tous les sentiments.

On ne voit point, d'ordinaire, que le clown est sentimental. Le sentiment est son génie. Comme le plus poète, il ne connaît les idées qu'à l'état de sentiment. II y joint l'excès du geste : il le porte à l'extrême parodie : il ose faire le geste opposé au sentiment qu'il éprouve,

REMARQUES et à celui qu'on attend. Tel est le principe de sa retenue, et sa force impassible. La farce est du Midi ; le clown est du Nord. Le silence est son plus haut cri. La stupeur est son éloquence. Il connaît donc la sublime vertu du silence. Cependant, son émotion parle pour lui, dans toutes les allures du corps. Pour la même raison, le clown de Shakspeare chante : le chant est la voix de l'émotion. Merle en cage, oiseau de la parodie, le clown de Shaskpeare est plein de toutes chansons.

L'instant expressif, qui sépare le rire des pleurs, marque entre tous le style du clown. Moment essentiel, où la rêverie et l'action se composent. Il y faut un visage qui n'est pas celui de l'enfant, et qui n'est pas davantage la tête de mort, mais qui tient des deux. Le clown est une tête d'enfant mort dans une robe de poupée. On sent le squelette, là-dessous. Ce squelette a toutes nos passions, et il en joue. Dans le même personnage, la fin pensive et la vive pétulance, les bonds du début, quel abrégé de l'homme, quelle réquisition de tout ce qu'il est !

Entre le rire et les pleurs, dans la contraction des muscles antagonistes, les yeux se font tout petits : ils tendent à deux points ronds, aux lentilles de la poule. La grimace des lèvres laisse le pli de la joue incertain

ESSAI SUR LE CLOWN entre le sourire et le sanglot. C'est pourquoi la joue, sa couleur et sa forme, a tant d'importance dans l'art du clown : elle ne fait qu'un avec la bouche. On regarde le clown à la bouche ou à la joue, comme au front un autre homme. Souvent, la bouche est le front de la farce.

La joue tire sur les lèvres et module la grimace. Que va-t-il sortir de la tirelire? Cette large fente est riche en surprises.

Beaucoup d'enfants ont la même expression : ils rient en pleurant ; ils pleurent en riant. Mais la volonté n'y est pour rien. L'esprit est absent. Dans le clown, l'intention mène le jeu : et ce qu'on voit est fait de tout ce qu'on ne voit pas. L'incertitude de la grimace entre le rire et les pleurs est le principe d'une esthétique. Un animal de métaphysicien ne s'en doutera jamais, surtout Hegel. Le clown l'enveloppe de toutes parts.

Hegel n'est pas capable de rire ni de pleurer. Et Yorick ne peut pas voir Hegel sans pleurer et sans rire.

Blême et vert, le nez noir, les yeux creux, et ce rire éternel, Yorick est le clown achevé : il ne vient pas sous la main d'Hamlet par hasard. Le clown tient encore du poète ce trait admirable : tout fantaisie et tout sentiment, il gouverne absolument son sentiment et sa fantaisie.

REMARQUES Non seulement il les surveille : il les règle avec sévérité ; il les ordonne ; il les conduit où il lui plaît. Tout est calcul dans le grand clown : plus il fait le fou, plus sa folie est méditée. Rien n'est au hasard. Il improvise sur un thème, dont la réflexion l'a rendu maître. L art est à ce prix, pour le clown comme pour le poète. Les rimeurs faciles ne sont pas des poètes.

Dans la grande farce, à la Molière, les farceurs sont des pantins énormes qu'un dieu agite, un dieu qui redevient bambin pour se divertir. Le clown porte sa nourrice à bras tendu, et lui apprend à téter : dans l'art du clown, le farceur tire ses propres ficelles ; il sait tout ce qu'il fait.

Plus il fait rire, moins il rit. Le vrai clown ne doit pas rire. Il joue de lui même et du public comme d un instrument à deux claviers. Si le clown pleure, s'il est troublé, en proie à des passions terribles, haineuses même, tandis qu'il donne à rire, et qu'il dilate le cœur du public, il a le génie de son art.

Le clown de Shakspeare est un fou. Le fou qu'on voit est le masque d'un sage non visible : il a vue sur 1 envers de l'action et des héros; il sait la toile de fond; il est la leçon du drame.

Tout drame de Shakspeare peut être mis en thème

ESSAI SUR LE CLOWN

de clown. Mais non pas les comédies : la fantaisi»^ y est déjà souveraine ; le clown y règne sous la forme du chant et le rire des fées. Caliban est un clown, quoiqu'il semble.

Qui sait ? le clown est peut-être le héros le plus original de l'Angleterre. Il est le grand Anglais luimême, quand il fait du sentiment. Il a trop de roideur et de force pour ne pas se déguiser, trop de pudeur aussi. La sensibilité anglaise s'habille en clown pour tout oser et avouer tout ce qu'elle cache. Deux siècles et demi durant, elle a perdu son audace à la porte de la chambre où se rencontrent les amants ; il se peut demain qu'elle la retrouve. Les clowns ne sont plus dans la poésie ; on ne les voit qu'au cirque : c'est un bonheur de les y rencontrer, mais un grand malheur qu'ils ne soient quelà.

Enfin la bonté du ciel a donné Dickens à l'Angleterre. Dickens est le clown accompli, le plus fécond et le plus ravissant des plaisants à mille gnmaces et mille tours. Les deux écoles de clownerie se rencontrent en lui, celle de Londres et celle de la campagne. Il a tous les tons du caprice à visage d'enfant et de la fantaisie à tête de mort. Il est toute une troupe de clowns à lui seul, et pleine de femmes, la seule où elles soient admises à porter le sac brodé de lunes et cette comète de houppe sur le front.

REMARQUES Shakspeare excepté, le clown Dickens est le plus sentimental des Anglais, le plus doux, le plus tendre. Il est tout trempé de baisers. Il est une ruche à larmes de miel. Il pleure comme une petite fille, et pleure comme un poète. Il rit aussi délicieusement, et tout en même temps, à l'égal d'un merle ou d'une jeune fille qui se trouve jolie dans sa robe neuve. S'il est triste, si quelque épais brouillard de mélancolie lui glace les os, il fait un million de mines charmantes pour ne pas montrer qu'il pleure, comme on chérit un frais enfant qui tord son nez et sa bouche pour ne pas éclater en sanglots.

Chez Dickens, le chien, le chat, le serin, le poney de la maison sont clowns ; et clowns, tous les objets de la famille, la théière et la bouilloire, les vêtements, le bras de fer et la canne du manchot, les meubles de la chambre, la perruque du vieux chauve, les outils du travail, les dossiers du procureur, les girouettes qui jouent pour le vent, les portes et les murailles. Je dirai plus tard les bonds, les écarts, les silences, le génie de Dickens et le talent de Footit, ce tragédien de l'absurde.

Pickwick est un prodige de logique naturelle, comme Panurge. Mais Panurge est toujours nu, même habillé ; et Pickwick, même nu, est toujours vêtu de respect

ESSAI SUR LE CLOWN double : respect des autres, respect de soi. Le jeu du clown est parfait, si tout y semble né du caprice : plus il paraît imprévu, plus il l'a dû prévoir. Le mauvais clown a l'air de réciter sa leçon de gestes : c'est qu'il ne la sait pas. Le grand clown semble inventer son texte : c'est qu'il le possède parfaitement.

L'art du clown est un calcul qui improvise. Il est selon l'esprit géométrique ; et le public ne s'en doute pas. La gifle et le coup de pied sont aussi bien réglés que les bielles de la machine. Le calcul permet tous les excès que la seule fantaisie ne saurait admettre. La comédie italienne invite les farceurs de Bergame à improviser sur un thème : on n'écrit que les thèmes, et non les comédies. Mais Shakspeare écrit les textes de la clownie avec les soins exquis du poète.

La rapidité du jeu et la répétition des allures donnent aux périodes de la farce et aux moments de la grimace un caractère qui ne pouvait être compris que de notre temps. Le clown analyse tous ses gestes, et on n'en saisit que la synthèse. Le jeu du clown est à trois dimensions : il est cube. L'esprit de finesse est l'ornement de ce volume ; mais le volume est la pièce essentielle.

Le clown est triangulaire. Il est au foyer de l'ellipse, des regards et du cirque. Il fait trois fois son geste et sa grimace, à droite, à gauche et droit devant, pour être vu semblablement des trois côtés, et dans les trois plans

où il se meut pour le cirque, son univers fermé. Presque simultanément, il donne trois images de lui-même parfaitement semblables, et on n'en voit qu'une. Là, il est inscrit au cercle humain comme une pyramide, comme un coin de folle dérision.

Ci finit le prélude sur le clown. Reste toute la pièce à dire.

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