‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 37 sur 75 · ALSACE · texte numérisé non relu

ALSACE

Symbole de l'Occident

C'est l'immortel honneur de la France, depuis un demi siècle, de n'avoir pas consenti à la spoliation qu'elle dût subir et que la force seule l'a réduite à contre signer : par là, elle a créé le droit des peuples, et révélé que les nations sont des personnes. La personne noble souffre la contrainte et ne l'accepte pas. Le temps n'y fait rien. Tant que la noblesse dure, l'âme violentée proteste contre la violence, et le corps se refuse. Refuser la paix même en la signant sous le couteau, c'est tout ce que le couteau mérite ; et d'ailleurs le refus mesure ce que la personne forcée garde encore de force pour réparer le tort subi et en venger l'injure.

C'est l'éternel honneur de la République de n'avoir pas fait la guerre pour guérir la France d une blessure qui ne pouvait pas se fermer : l'Europe avait laissé le crime de la violence s'accomplir : une violence particulière, même heureuse, ne pouvait pas l'effacer : pour en ôter le poison universel, il fallait une guerre générale. La France a montré par là que la République est le régime des peuples libres, qui ont atteint à l'état et à la dignité des personnes. Ainsi, la guerre est le fait des

REMARQUES empires et des couronnes. La paix est le fait cTes nations et des républiques.

Le problème de la paix n'est pas moins grave ni moins difficile que celui de la guerre. L'Occident, d'abord,, n'a pas su faire la guerre. Il s'agit de voir s'il saura faire la paix. Il faut des hommes nouveaux à la paix, comme il en eût fallu à la guerre, des esprits vastes, jeunes, hardis, nourris d'histoire, et même des poètes : la jeunesse de 1 imagination passe de loin celle des ans. Une pensée claire se garde également de la folie qui prétend abolir l'Allemagne avec tous les Allemands, et de la sottise qui se flatte de gagner un impitoyable ennemi par la complaisance, l'humanité, et les chimères socialistes. L'Alsace est le prix de la paix, sa raison et son témoin. Le problème de l'Alsace est celui de la conscience et de la liberté. La grandeur de l'Alsace est là, et elle est sans mesure. Les livres, les chartes, les diplômes par montagnes, et par montagnes les arguments ; la force et la violence par millions de soldats et de canons, par milliards d'obus et de balles, de prisons et de mensonges, ne peuvent rien changer au nœud de la question : il est au cœur et serré sans retour par la volonté des peuples. La Prusse dût elle anéantir tous les Alsaciens, il n en serait ni plus ni moins : le nœud est au cœur de la France. Là, il fut noué par l'amour : il est plus que gordien, et ne peut être tranché par l'épée.

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