FORCES
Plus l'inégalité est la reine de la nature, plus nous devons mettre l'égalité dans nos lois. Nous ne sommes pas hommes pour nous ensevelir dans la nature, mais pour nous tirer de la nature. Nous ne pouvons rien sans elle et contre elle ; mais toute notre dignité consiste à la servir pour la vaincre, et à la comprendre pour la diriger. Qui comprend, prend justement possession.
La force qui bride la nature tient sans doute de la nature ; mais pour s'en distraire et la changer en ce qui est nous plus qu'elle. Connaître les forces de la nature, pour les posséder ; muer des forces brutales et sans règle en des forces dociles ; les multiplier par l'obéissance à quelques principes supérieurs, c'est la science.
L'homme sort de la nature, mais l'arbre y reste : il y est scellé par les racines. L'homme n'est homme, même pour la nature, que s'il en sort de toutes façons, pour régner sur elle après en être né. Celui-là seul règne qui se rend libre.
Plus fatale est l'inégalité, plus humaine est donc la volonté de mettre l'égalité dans les lois qui régissent les hommes. Cette volonté fait toute la justice. Elle est la seule morale des sociétés.
Le génie, la beauté, la santé, l'intelligence, les moyens, la vertu, la bonté même et, plus que tout, la conscience, tout est inégal entre les hommes. Il faut donc réparer une si terrible iniquité. La nature use et abuse de l'inégalité comme de son moyen le plus général et le seul propre à ses fins, supposé qu'elle en ait. L'homme n'est l'homme que pour s'en interdire l'abus, et pour rougir de l'usage.
Il n'y a point de lâcheté dans la nature : le plus fort ne jouit jamais plus de sa force, ni à meilleur droit, que contre le plus faible. Dans une humanité qui a pris conscience d'elle-même, l'homme le plus fort est celui qui abuse le moins de sa force. C'est en la réglant le mieux qu'il la goûte le plus. Les lois égales sont des armes que la force humaine donne contre soi à la faiblesse.
La conscience des forts donne aux faibles le prix que peut être ils n'ont pas. La Cité se forme autour de ce noyau de conscience : c'est elle qui fait connaître aux forts ce qu'ils doivent aux faibles, et le besoin même
FORCES qu'ils peuvent en avoir. Au fond, la loi n'est rien de plus qu'un système de balances : elle compense des inégalités, jusqu'à ce qu'elle ait établi un équilibre.
Car enfin nous ne sommes vraiment hommes que pour nous soustraire à la fatalité : seuls, nous pouvons en concevoir le dessein. Il n'y a donc rien de si contraire au sens humain que d'invoquer sans cesse les origines animales de l'homme contre les progrès de l'homme, et ses racines plongées dans la nature contre ses plus belles illusions.
En tout, je vois le problème et la recherche des origines empoisonner l'effort de l'homme à une vie plus belle, plus juste et plus libre. Manie du péché originel, après tout, et qui voue le genre humain au cilice et à l'enfer. En quoi le point d'où l'on part est-il maître du point où l'on va ? Il faut chercher les origines pour s'en délivrer, et non pas du tout pour s'y enchaîner davantage. Il faut les connaître pour se dérober à la plus cruelle servitude, et non pas pour se régler sur elle à jamais. Si l'homme ne sait pas s'affranchir, rien ne l'affranchira. Hors celle qui m'affranchit, je ne connais pas de force humaine en moi.