‹ Remarques sur l'exposition du centenaireChapitre 5 sur 26 · AUX PORTES. —LA TOUR · texte numérisé non relu

AUX PORTES. —LA TOUR

15 juin 1889.

Voici le moment de l'année oii se réveille le nomade qui dort en chacun de nous; depuis le petit nomade, celui qui déménage à la Celle-Saint-Cloud, jusqu'au grand nomade que les paquebots emmènent autour de la planète. Chacun fuit son logis et sa peine accoutumée; un instinct obscur nous pousse à chercher un coin de monde inconnu; nous l'imaginons charmant, et il le sera un instant, parce que la figure des choses n'y est pas encore associée aux vieux soucis que nous y portons. Oui, ce serait l'heure d'aller revoir si d'aventure l'Orient ou la Russie n'ont pas changé. Mais à quoi bon partir cette année? Le monde est venu à nous. Des dieux bien-

faisants ont réduit la grosse boule et Font roulée sur les bords de la Seine; ils ont échantillonné l'univers sous nos yeux. Du temps où les Juifs erraient et ne possédaient que cinq sous, il y en avait un qui faisait perpétuellement le tour du monde avec cette somme. Pour ces mêmes cinq sous, chacun peut refaire aujourd'hui Tilinéraire éternel d'Isaac Laquedem, des Invalides au Champ de Mars, dans les wagonnets de M. Decauville.

Ce sera donc là que nous irons voyager durant Tété du Centenaire. Comme autrefois sur des routes plus lointaines, je recueillerai au jour le jour mes notes de voyage, pour les amis inconnus qui voudront bien me suivre. S'ils réclament un cicérone complet, technique, informé, qu'ils ne lisent pas plus avant; ils ne trouveraient point ici leur homme. Je vais promener à travers cette encyclopédie mes curiosités et mes ignorances, tâchant de rassasier les unes et d'éclairer un peu les autres. Le jour de la fermeture arrivera, et nous n'aurons peut-être rien vu de ^ ce qu'il faut voir », comme disent les guides; mais, en fait de guides, je préférerai toujours la méthode d'Hérodote et de Montaigne, qui est de n'en avoir pas, à celle de Bœdeker et de Murray. Les aspects pittoresques, les souvenirs que fait remonter une vision du pays parcouru jadis, les impressions des foules, et surtout les idées latentes sous les formes sensibles, voilà ce qui nous arrêtera, ce qui ne nous laissera peut-être pas le temps de regarder aux vitrines. L'Exposition n'est si amusante que parce qu'elle est un immense magasin d'idées.

On a quelque peine à s'y reconnaître tout d'abord.

Les grandes lignes du plan matériel sont simples et facilement saisissables; celles de rarcliitecture intellectuelle ne se dégagent pas si aisément. Nous avons tous éprouvé, aux premières visites, celte sensation du trop-plein dans Tœil et dans Tcsprit; il semblait que la pupille ne fiU pas assez large pour recevoir et distinguer tant d'images, le cerveau pas assez solide pour résister à des pressions trop fortes, trop multiples. Remettons à plus tard les jugements d'ensemble. Entrons là sans parti pris d'aucune sorte, comme on pénètre dans un musée oii sont réunis les témoins d'une époque mal connue. Au cours de notre enquête, nous aurons quelque chance de découvrir, Tuu après l'autre, les traits généraux qui constituent la physionomie de cette époque. Il faudra bien l'essayer; partis pour faire le tour du monde, nous ferons avant tout le tour de France et le tour du siècle. On nous y a conviés expressément, en ouvrant l'Exposition du Centenaire. Elle ne serait qu'un divertissement puéril, si l'on n'en prenait pas occasion pour se livrera cet examen de conscience.

Dès maintenant, et sans préjuger nos découvertes futures, une première inspection nous permet d'affirmer ceci : l'Exposition n'est pas seulement une revue rétrospective, elle est le point de départ d'une infinité de choses neuves. De là sa supériorité sur ses aînées, son attrait énigmatique et irrésistible. Dans ce chaos monumental qui a surgi du Champ de Mars, dans ces édifices de fer et de tuiles peintes, dans ces machines qui obéissent à un nouveau pouvoir dynamique, dans ces campements d'hommes de toute race, et surtout dans les nouvelles façons de penser que suggèrent de nouvelles

façons de vivre, on aperçoit les linéaments d'une civilisation qui s'ébauche, Tœuf du monde qui sera demain. L'Exposition est toute une ville. Je crois que nous devons observer les villes du présent comme les archcolop;ues observent les villes du passé. Ils sont arrivés à bien connaître et à reconstituer les plus anciens états sociaux, en partant de ce principe : Tliomme imprime à la coquille où il vit son caractère personnel; elle trahit les moindres particularités morales de l'habitant; la pierre fossile ne moule pas avec plus de fidélité les organes délicats de l'insecte qui s'y était posé. Pompéi, Nuremberg, gardent l'empreinte et livrent les secrets des mœurs romaines, des mœurs féodales; une ville anglaise, italienne, orientale, nous révèle l'Anglais, l'Italien, l'Oriental, plus vite et plus sûrement que de gros traités d'histoire ou de philosophie.

Dans notre Paris, cette puissance de représentation est pour ainsi dire photographique. Quand vous passez sur un des ponts qui donnent accès au grand caravansérail, regardez à gauche : la cité d'autrefois est ramassée sous vos yeux dans son harmonieuse unité, avec tous les organes d'une vie complète : la maison de Dieu, la maison du roi, la maison du juge, l'hôtel du seigneur, le logis du bourgeois, la boutique du marchand. C'est un tableau admirable, mais un tableau de musée; l'esprit y domine la matière, comme sur le visage d'un mort; car la plupart de ces formes achevées, d'un sens si clair, sont des formes mortes, désormais impropres à nos besoins actuels. Ingrat et imbécile serait celui qui la contemplerait, la chère cité, sans amour et sans vénération; nous lui devons la tendresse qu'on a pour l'aïeule. A qui

SUR L'EXPOSITION DU C EN T E N Al Tx F.. 5

viendrait celte folle pensée, demander à l'aïeule de redevenir jeune et de seconder nos travaux?

Tournons la tète, regardons à droite : tout est changé dans la ville des années récentes, et surtout dans la ville d'aujourd'hui, l'Exposition. Qu'on amène sur ce pont un passant ignorant de notre histoire; il se refusera à croire que la même race d'hommes a construit ces deux moitiés de notre capitale; tout au moins il taxera notre chronologie d'inexactitude, il supposera entre ces deux mondes des siècles omis et des dynasties oubliées, comme nous le faisons pour l'obscure Egypte, quand nous y rencontrons côte à côte des monuments trop dissemblables. Dans la cité naissante, tout est confus, moralement inachevé; faute d'accoutumance, l'esprit prévenu la condamne en bloc; cependant nous sentons que la vie s'est transportée là, qu'elle ne rétrogradera plus, et qu'il faut l'aimer aussi, cette créature incomplète, d'un autre amour, comme on aime l'enfant d'une venue incertaine. Elle nous étonne et nous contriste d'abord, parce que sa beauté est mal dégagée, et surtout parce que son âme ne se déclare pas encore. Il faut chercher l'absente. Vaine recherche! dira-t-on. Et que faisons-nous donc, quand nous nous penchons sur le berceau d'un nouveau-né, pour épier l'éveil de l'âme? Nous ne nous effrayons pas des retards, car nous avons la certitude qu'elle illuminera ce petit animal inconscient, comme elle avait jadis illuminé l'aïeule; et pourtant nous sommes impatients d'en surprendre les premières révélations. C'est avec ces sentiments naturels et contradictoires que nous interrogerons la ville de fer, la ville cosmopohte et savante bâtie par nous à notre ressemblance.

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Avant d'aller plus loin, je devrais peut-être donner place à un préambule obligé pour quiconque exprime sa pensée sur l'Exposition. Je trouverais sans difficulté dans les casiers de notre imprimeur les deux clichés entre lesquels on a le choix.

Cliché numéro un. — L'Exposition du Centenaire de la liévolution française (ne craignez pas de redoubler les r) nous montre les bienfaits de cette révolution réalisés dans un épanouissement magnifique. La galerie des machines et la tour Eiffel élaient en germe dans la Déclaration des droits de l'homme. Seul l'accord fécond de la liberté et de la démocratie pouvait enfanter ces merveilles, seul le régime républicain pouvait donner ce grand spectacle au monde. — Citoyens, des urnes vous attendent au sortir du Champ de Mars; si vous êtes salisfaits de ce que vous avez vu, aux urnes pour la République !

Cliché numéro deux. — L'Exposition (que nous voudrions bien avoir faite) a avorté, parce qu'elle était associée à la commémoration des plus mauvais jours de notre histoire. Ce n'est qu'une vaste fête foraine, indigne de la France; elle n'offre rien de neuf, et le goût du laid s'y étale. Cependant l'effort qu'elle atteste nous apprend ce dont notre peuple serait capable sous un bon gouvernement, monarchie ou Empire. — Peuple, ne te laisse pas distraire par l'Exposition; aux urnes pour la monarchie ou l'Empire !

Il y aurait un grave inconvénient à développer l'une ou l'autre de ces thèses : la moitié des lecteurs me fausseraient compagnie. Le bon sens public est si las de voir mêler la politique où elle n'a que faire ! Écoutez les

propos de la foule qui envahit le Champ de Mars; les uns s'instruisent, les autres s'amusent, tous admirent; on vante M. Berger, M. Alphand, M. Contamin, M. Eiffel; personne ne pense à l'ingénieux abbé Sieyès, ni aux continuateurs qui travaillent aujourd'hui dans sa partie, pour grossir le carton où s'entassent nos constitutions. Personne ne s'avise d'établir un rapport quelconque entre nos crises d'épilepsie politique et la saine dépense de labeur d'où est sortie l'Exposition. Si l'on interrogeait sur la genèse de celte grande œuvre un de ses ouvriers d'élite, savant ou ingénieur, j'imagine qu'il répondrait à peu près ceci :

« Nous célébrons une révolution scientifique et industrielle qui est, à cette heure, le facteur le plus considérable de l'histoire générale. Elle a été lentement préparée dans les cabinets d'étude, par plusieurs générations d'hommes de génie, jusque sous le couperet de la guillotine par un Lavoisier, au bruit du canon de l'Empire par un Laplace. Elle a passé dans le domaine des applications pratiques grâce au groupe saint-simonien, qui comptera dans le gouvernement effectif de ce siècle plus que tous les pouvoirs officiels. Le mouvement a pris naissance durant les années pacifiques de la monarchie parlementaire; il s'est développé avec une rapidité prodigieuse sous le second Empire, autoritaire et belliqueux. Après un désastre où l'on croyait voir sombrer notre fortune, au milieu de l'anarchie tranquille et tempérée où uous vivons, il a continué et accéléré son œuvre de transformation universelle. Les politiques de toute couleur, lorsqu'ils prétendent aider ou diriger ce mouvement, nous font l'effet de castors qui maçonneraient leurs digues

sur la chute du Niagara. Étant la fonction maîtresse du siècle, il est supérieur à tous les accidents de la vie nationale, de la vie européenne. A intervalles périodiques, le monde du travail ressent le désir de marquer une étape et de constater ses progrès; de là nos Expositions toujours agrandies, comme la toise où un enfant robuste mesure sa croissance. Chaque fois le gouvernement du quart d'heure nous impose son écusson et ses étiquettes; il rattache notre entreprise aux idées, aux souvenirs qui lui servent d'enseigne. Rien de plus naturel. Comme nous avons besoin du gouvernement, quel qu'il soit, nous lui chantons Tantienne qui lui plaît. Si un autre prenait sa place, il n'y aurait pas un boulon de moins ou de plus dans nos charpentes. Ctlui d'aujourd'hui est en mauvaise passe, semble-t-il; je crois bien qu'en nous appelant sur les chantiers il voulait recommencer l'expédient des ateliers nationaux et bénéficier d'une superbe réclame électorale. Si cela lui réussit, tant mieux pour lui î Nous nous sommes emparés de l'idée des politiciens; la France nous a suivis, elle nous a apporté toute sa bonne volonté, tout sou génie. Il en est résulté cette création incomparablement belle, qui n'appartient à aucun parti, mais à nous, à la France, à tous. L'Europe ne l'a pas compris : il y a tant de choses que l'Europe ne comprend pas ! ^

Ce sceptique, — pour ma part, je rappellerais un croyant, — serait au moins dans le vrai sur un point. L'Exposition est très belle, c'est chose jugée par acclamation. On a eu mille fois raison de la faire à l'image de la France, sérieuse en dessous et gaie en façade, avec son labeur du matin et sa fête du soir. La réussite dépasse

toutes les espérances. Noire peuple s'est pris de passion pour ce miroir où il se reconnaît si bien, il y court avec entrain, avec amour. 11 éprouve là de naïves jouissances d'orgueil; pour douze sous, pendant quelques minutes, le commis de boutique ressent les mouvements altiers d'un Nabuchodonosor, et ses yeux goûtent des voluptés que ne connurent point les yeux d'Héliogabale. Des physiologistes judicieux voient avec inquiétude cette débauche quotidienne du sensorium parisien; ils se demandent par quoi l'on remplacera l'enchantement de chaque soir, et comment on réhabituera à l'ennui normal une foule grisée par ces sensations néroniennes. 11 est certain que nos concitoyens sont soumis depuis quelques mois à un régime d'hypnotisations successives; le ravissement magnétique est devenu leur état constant, avec une série d'objets stupéfiants : la chromolithographie d'un militaire, la Tour, les fontaines lumineuses... Ou'iuvenlerons-nous après cela? Enfin, la difficulté des lendemains de \^ètc n'est pas nouvelle, le proverbe l'atteste, et ce n'est pas un motif pour se priver de fêtes. Carpe dieni, prends ce jour de joie, pauvre travailleur du faubourg; tu l'as bien gagné, toi qui as fait ces merveilles avec ta peine.

Des prophètes chagrins ont un autre souci. Ce faste vaniteux et cette clameur de plaisir ramènent leur pensée aux menaces de l'Apocalypse. Sous la rumeur joyeuse de Babylone, ils entendent la trompette du sixième ange, celui qui déchaine à l'Orient, sur le grand fleuve, l'armée innombrable, les cuirassiers aux cuirasses d'hyacinthe et de soufre; ils voient rompre les sceaux et sortir le cheval noir, avec le cavalier qui lient la balance et

fait renchérir le pain. Sans remonter si loin, d'autres se remémorent Tlvresse pareille de 1867, la veillée folle du grand deuil; ils nous rappellent que ces violenls accès de joie présagent le plus souvent de sinistres renverses; ils constalent que par delà notre horizon illuminé de feux électriques, le ciel est noir partout, gros de nuages où s'amasse la foudre. Je n'y contredis point. Les signes donnent raison aux pessimistes; il est fort possible que les temps soient proches et le réveil sérieux. Mais nous n'y pouvons rien. S'il faut se battre demain, il n'est guère dans notre tempérament déjeuner et de revêtir le cilice avant d'aller se battre.

Loin qu'elle hâte les catastrophes, l'Exposition devrait plutôt les conjurer, puisqu'elle est garante de notre humeur pacifique et laborieuse. Elle aura du moins ce bon effet de donner à notre pays plus de confiance en lui-même. Certes, il faut rabattre de ces bouffées d'orgueil qui nous montent à la tête; il y a quelque danger dans l'infatuation qui nous gagne depuis deux mois, depuis que nous avons dressé notre génie tout vivant sur cette place, où nous pouvons mesurer sa puissance et son universalité. On ne saurait trop redire à la France, si fière de sa force intellectuelle et industrielle, qu'il y a d'autres force* dans le monde, forces brutales, forces morales aussi. Le moment viendra d'en faire le calcul, dans notre examen final, et de marquer celles qui nous manquent. Je crois bien qu'alors nous emploierons un langage plus exact, dicté par les leçons que nous aurons reçues de la science, durant notre voyage. La science nous aura enseigné qu'il n'y a qu'une seule force susceptible des applications les plus diverses; toute

machine qui ne se prête pas à ces transformations de l'énergie unique est condamnée, comme arriérée et imparfaite. Les lois du monde pliysique n'étant que la figure des lois du monde moral, dans ce dernier aussi la force est une; sagement distribuée, elle doit animer le cœur pour tous les offices de la vie. Mais dans cet ordre d'idées, il est préférable de rendre à la force son beau nom romain, vertu, et d'appeler ses métamorphoses des transformations de vertu.

Notre vertu de travail pourra en offrir un exemple. Je m'explique. Le jour de l'inauguration, je me trouvais dans la foule qui inondait le Champ de Mars; ce jour-là, elle n'avait qu'une âme, une âme excellente, cette foule gaie, souple, vibrante, si facilement remuée et conquise parla claire vision d'une grande chose. Le coup de canon de l'ouverture retentit : je pensai alors aux pressentiments des pessimistes, à l'autre coup de canon, dans la note grave, qui peut appeler demain tous ces hommes au rendez-vous de la mort. 11 me parut, — les pessimistes vont rire de ma naïveté, — qu'à ce moment, en pleine fête du travail, ce peuple était accordé au diapason voulu pour toutes les exigences de la pairie, et qu'il se porterait où il faudrait, comme il était venu là, du même élan, si la voix grave lui commandait un changement de front, — un changement de cœur. Ayez donc confiance en ce peuple, vous tous qui lui demandez d'avoir confiance en vous.

Mais nous causons à la porte, et le temps presse. Entrons par l'un des guichets, donnons nos tichts, puisque c'est le terme officiel; je n'aurais jamais cru que la langue française fut si pauvre et le mot billet si

insuffisant. L'élégante perspective de gazons, d'eaux et de fleurs s'étend devant nous, entre les dômes polychromes des palais et le labyrinthe des pavillons multicolores. Où irons-nous d'abord? Oti va la foule, au gros morceau, à la grande attraction, à la tour Eiffel ou tour en fer. Par une opération populaire bien connue des philologues, les deux consonances glissent insensiblement Tune dans l'autre et préparent de cruels embarras aux biographes de l'avenir, qui hésiteront sur la véritable étymologie.

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