Remarques sur les notes de M. le Docteur Quinet
M. le Dr. A. Quinet a publié sous le titre „ Notes sur le IV-e Congrès international ornithologique à Londres du 12 au 18 juin 1905, Bruxelles 1905“ une sorte de causerie dans laquelle il traite avec beaucoup d’esprit, mais hélas, aussi avec beaucoup de légèreté des matériaux bien disparates.
Comme j’ai fait dans ma „Recensio critica, automatica" la critique des routes de migration cartographiées dans les ouvrages de M. Quinet, celui-ci a saisi l’occasion pour donner un libre essor à son dépit et cela dans une manière sarcastique, surtout en ce qui concerne ma personne. Je ne suis point susceptible à cette sorte de polémique et j’aurais pu passer en silence là-dessus. Cependant M. Quinet occupe en Belgique une position qui est à respecter, c'est pourquoi il faut consacrer à son mémoire une attention toute particulière, d’autant plus parce que ses assertions scientifiques ne sont pas toujours exactes et exigent quelques rectifications.
La manière à laquelle les questions scientifiques sont discutées dans les „Notes“ de M. Quinet, m’a engagé à suivre son exemple, c’est à dire: à adopter la devise: „Vicem pro vice, reddo tibi, bone vicine !“
Budapest, juillet 1906.
O. Herman.
es membres du IV-e Congrès ornithologique international de Londres peuvent être bien reconnaissants à M. le Dr. Quinet d’avoir publié ses Notes" dont le mérite principal est ce qu’elles ne sont en réalité qu’une causerie spirituelle, agréable à lire : vive, parfois piquante, parfois un peu bavarde, mais dans des questions 'sérieuses souvent superficielle, comme le sont en général toutes les causeries.
L’auteur tombe cependant quelquefois de son rôle ; il devient sérieux et voudrait faire une savante critique, mais il lui arrive à ce propos souvent quelque petit accident, comme nous le verrons plus loin.
Le B. C. O. H. (bureau central ornithologique hongrois) doit être tout particulièrement reconnaissant à M. le Dr. Quinet d’avoir daigné soumettre à une critique si approfondie et si honorante le programme et les travaux de cette institution et d’avoir reconnu que dans les questions d’ornithologie économique ainsi que dans l’ornithophénologie, c’est la Hongrie qui marche actuellement à la tête des autres pays. *
* Quinet: Notes etc. pag. 58: ,Mais voici la Hongrie qui, la première en Europe, à publié un grand ouvrage sur les oiseaux de la Hongrie et leur importance économique."
M. le Dr. Quinet donne en même temps une description fort bizarre de ma modeste personne, mais les caresses qu’il m’y adresse, ressemblent dangereusement à celles d’un jeune matou à pattes veloutées, mais qui fait nettement sentir les pointes de ses griffes. Je ne manquerai pas de rendre à l’auteur, à la fin de mon petit oeuvre, les grands honneurs qu’il m’avait témoignés.
Examinons d’abord la partie pragmatique de son mémoire. M. Quinet écrit (pag. 59 — 60): „En attendant d’en reparler, constatons que sa collaboration à l’étude des questions d’ornithologie économique est précieuse pour les congrès et les gouvernements qui cherchent la vérité sur le rôle économique des oiseaux, à condition qu’il reste fidèle et inébranlable à son principe : la base positive , et ne se laisse pas glisser sur la pente dangereusement glissante du protectionnisme, et entraîner par le sentimentalisme propre à l’âge mûr. Et j’ai des raisons sérieuses de craindre qu’il n’en soit déjà ainsi et que le fond de son caractère et de sa pensée n’ait viré vers le protectionnisme quand même, avec le secret désir de décerner un brevet d’utilité publique à tous les oiseaux qui mangent des insectes ou des souris. La publication d'un livre récent de vulgarisation par Otto Herman, genre de l’Atlas de poche des Oiseaux de France, par le baron d’Hamonville, où tous les oiseaux sont jugés utiles, nuisibles ou indifférents, d’après les préjugés de l’auteur et non d’après l’étude consciencieuse de leur régime alimentaire „seule base positive", si souvent invoqué par Otto Herman dans les congrès, en est une preuve."
Il ressort bien nettement de ce qui précède, que r M. Quinet est fort inquiété du salut de mon âme,
puisqu’il pense que je suis en train de retomber dans le protectionnisme (!). Et pourquoi? parce que, d’accord avec mon feu viel ami, le baron d’Hamonville, je suis de l’avis, que les oiseaux sont ou utiles, ou nuisibles, ou enfin indifférents (mais M. Quinet oublie d’ajouter „au point de vue de l’intérêt humain" ce qui constitue justement la distinction fondamentale). Et puis : pourquoi M. Quinet n’instruitil pas le monde, comment est-ce qu’on devrait classifier les oiseaux ou quelle est sa propre classification, du moment que les oiseaux touchent les intérêts humains ?
La négation est la plus facile méthode de critique. Il est beaucoup plus difficile de trouver une base positive : mais nous l’avons trouvée, la nôtre !
M. Quinet se sert d’une terminologie peu exacte, en disant „ protectionnisme". Il aurait dû dire „ sentimentalisme", une tendance qui prédomine chez les unionistes (Bündler) allemands et qui y atteint déjà souvent un degré maladif ; car tout le monde, et même M. Quinet, veut exercer le protectionnisme, là où il est à sa place.
11 me sera très facile de convaincre M. Quinet et de lui prouver que je n’ai quitté pas un instant „la base positive".
Mais continuons d’abord. Voici ce que M. Quinet dit (pag. 60): „J’ai une seconde preuve dans la publication, par l’Institut central ornithologique hongrois, de l’arrêté circulaire rendu par le ministre de l’agriculture Darânyi (18 mai 1901 ) sur la protection des oiseaux utiles à l’agriculture, arrêté évidemment in-
spiré et rédigé par M. Otto Herman, puisque l’institut ornithologique dépend du ministère de l'agriculture et a été fondé pour l’étude des rapports de l’oiseau avec l’agriculture. Or, cet arrêté ministériel est encore plus draconien, plus absolu que la fameuse Convention internationale, qui autorisait au moins le fusil; il protège tout en tout temps, les insectivores, granivores, baccivores, etc. ... y compris les Grives et le Pluvier doré. Il n’y a guère que les rapaces diurnes, Corbeaux et Pics, qui ne figurent pas dans la nomenclature des protégés. Or, le régime alimentaire des trois quart de ces espèces n’a pas été étudié jusqu’ici par l'institut hongrois; j’ai donc le droit de dire qu'Otto Herman est en train de retomber dans les vieux errements. Et je n’ai pas manqué, comme bien vous pensez, de lui en faire observation, le soir de la réception-conversation au Musée de Kensington, en présence de M. le Dr. Horvâth, son compatriote, qui nous servait d’interprète, et il dut convenir que c’était exact, mais’ que c’était pour le principe ! Quel principe ? Ses attaches avec le ministère hongrois de l’agriculture et le comité de patronage des congrès internationaux ornithologiques suffisent à expliquer ces tendances et ces retours vers les vieux préjugés. Il se réclamait des investigations scientifiques exclusivement pour résoudre les questions d’ornithologie économique, il n’a pas su persister dans la voie de la vérité avec toute l’indépendance d’esprit et d’opinion personnelle qu’il faut apporter en ces questions. Je le regrette pour lui, il avait bien débité/1
Examinons maintenant quel est le vrai sens de ces phrases. Il est évident que M. Quinet est assez
mécontent de ce que, en Hongrie, on protège aussi les oiseaux, dont on ne connaît pas encore le régime alimentaire. Cependant d’après la logique hongroise, cette manière de voir est absolument juste, puisqu’elle est basée sur le principe: il ne faut poursuivre l'oiseau que quand* il est démontré, par son régime alimentaire, qu’il est en effet nuisible; tandis qu’il faut le protéger si son régime alimentaire le justifie comme oiseau utile. Je suis convaincu que ce principe est absolument juste, aussi d’après la logique belge, quoique M. Quinet paraît le contester. J1 suivrait d’après la logique de celui-ci que nous devrions fusiller tous les oiseaux, dont l’alimentation nous est encore inconnue.
J’espère que AI. Quinet comprendra maintenant ce que j’ai voulu dire, à notre entrevue au Musée d’ Histoire Naturelle de Londres, par le mot principe. Je dois répéter: Ce n’est pas notre sentiment, mais le régime alimentaire de l'oiseau d’après lequel nous le jugeons et, si nous ne connaissons pas sa nourriture, nous l'étudions, mais, en attendant, nous protégeons l'oiseau.
Est-ce que cela ne constitue pas une „base positive ?“.
M. Quinet en connaîtrait- il une autre? Pourquoi n’en fait-il pas don au monde civilisé ?
Mais on peut envisager encore d’un autre côté cette question.
Le 111. Congrès ornithologique international de Paris 1900 avait discuté dans sa séance du 30 juin le rapport de M. V. Fatio. Ce rapport contient aussi la proposition suivante :
„4'° prier chaque État de faire sur son territoire des recherches à la fois ornithologiques et entomologiques en vue de déterminer l’alimentation des espèces et par là leur degré d’utilité."
„M. le Dr. Quinet insiste pour que l’on fixe une période de quatre ou cinq ans' pour la durée des recherches etc."
„M. le président met ensuite aux voix l’addition proposé par M. Quinet : Le rapport sur ces observations devra être donné au Comité international dans l’espace de cinq ans/1 *
Je ne veux pas m’occuper ici de ce qu’aurait dû être dans cette question le devoir du Comité ornithologique international permanent, mais je dois vivement insister sur un seul point. C’est que nous étions bien autorisés d’attendre que M; Quinet, l’auteur empressé du supplément au voeu de M. Fatio, nous dise après les cinq ans écoulés: Quelle est la qualité et la quantité de la nourriture consommée par les oiseaux de la Belgique dans le courant d’une année? et s’il faut les juger, d’après ces recherches, utiles ou nuisibles ?
Tous les savants sérieux sont d’accord que les recherches du régime alimentaire des oiseaux, comme tous les études basés sur l’induction, ne sont jamais à terminer. Il faut avouer qu’elles sont assez compliquées puisqu’on doit examiner non seulement la nourriture de la nourriture — p. ex. la nourriture de l’insecte mangé par l’oiseau — mais aussi le stade du développement de l’insecte : larve ou bien imago ? etc. Cinq ans ne suffisent guère pour
Compte rendu des séances, Paris 1901. pag. 130 — 131.
élucider et résoudre toutes les questions de ce programme.
M. Quinet a plaidé déjà en 1900 à Paris pour ce programme de cinq ans et quel en était le résultat en 1906 à Londres: „Parturiunt montes et nascitur . .
En ce qui concerne le régime alimentaire du Rouge-gorge on trouve dans un tableau, sous le no. 1010 (Notes ad pag. 84), au sujet des Élatérides, Curculionides et Carabides l’indication : „Rien de caractéristique au point de vue économique ... 10“ c’est-à-dire l’oiseau qui a mangé ces insectes est indifférent à l’agriculture ! Mais cette conclusion n'est nullement scientifique, car si on ne parle que des Curculionides en général, on ne devrait pas oublier que p. ex. la Hongrie seule possède 1200 espèces de ces Coléoptères, dont la majeure partie est nuisible. Est-ce que ce serait autrement en Belgique ? Qui pourrait donc baser un jugement sur la simple indication Elatérides , bien que nous connaissons certains Elatérides qui sont à l’état larvaire non seulement nuisibles à l’agriculture, mais qui deviennent parfois de véritables fléaux de nos champs. — Avant d’inscrire dans sa liste le nom général Elatérides, M. Quinet aurait dû penser un peu à Lacon murimis ou Agriotes lineatus par exemple. Sous le no. 864 nous lisons „Harpalus et autres Carabides." Cette indication qui conduit M. Quinet à son chiffre 10 == indifférent, est absolument prématurée, puisqu’on trouve parmi les „Harpalus et autres Carabides" aussi des espèces réellement nuisibles.
La plus grande inconséquence commise par M.
Quinet, c’est de dire sous les numéros 1044, 1235 et 1267 au sujet de Phyllotreta nemorum qu’il est
2 1 et 2
utile dans la proportion de — -, mais de n’en
avoir aucune opinion sous le no. 1266, où il »
s’agit cependant de „ nombreux débris de Phyllotreta nemorum".
Les indications de ce tableau sont généralement trop incertaines ; il en résulte que la conclusion finale — pag. 84, 3'° — „Le Rouge-gorge se nourrit principalement d’insectes, vivant à terre ou sur des plantes basses et que la plupart de ces insectes sont indifférents à l’agriculture et à la sylviculture" est très peu fondée.
Je dois remarquer, en passant, que ce tableau, en ce qui concerne les noms des insectes, pululle de graves fautes d’impression ; ainsi : Becubidion, pinctarius, Aucara, Shophosoma etc. etc. au lieu de : Bembidium, fimetarius, Amara. Strophosoma etc. M. Quinet a pu se convaincre que même des études aussi superficielles et généralisantes comme les siennes sur le Rouge-gorge, dont je viens de parler, exigent plus que cinq ans. C’est lui-même qui nous l’explique par les phrases suivantes : „Nous sommes les premiers à reconnaître que le terme de cinq ans primitivement fixé est tout-à-fait insuffisant pour mener à bien semblables travaux." Il est vraiment charmant que M. Quinet arrive après cinq ans là, où nous autres, nous étions déjà avant cinq ans.
Pour être agréable sinon à M. Quinet, mais aux lecteurs de lQAquila", je vais publier ci-dessous quelques résultats des recherches faites récemment
par le B. C. 0. H., ce qui permettra en même temps, de juger l’importance de notre institution.
l'°. On a souvent discuté, si le Cinclus cinclus qui n’était pas protégé chez nous, est nuisible ou non à la pisciculture? L’administration des forêts a donc ordonnée que cet oiseau fût observé et étudié pendant une année d’après la méthode positive. Les matériaux qui nous sont arrivés, étaient nombreux (482 spécimens) et le résultat définitif fut que l’oiseau n'est pas nuisible. Sur la proposition du B. C. 0. H., le Ministre de l’agriculture a publié, le 12 juillet 1904 sous le no. 19384. 1. 4. une circulaire, par laquelle la protection de cet oiseau fut arrêtée. Voici notre manière de procéder et je pense qu’elle répose bien sur une base positive.
2'°. Les apiculteurs ont mis sur la liste des proscrits aussi le gobe-mouche gris — Muscicapa grisola L. — bien qu’il figure parmi les oiseaux protégés. M. Titus Csôrgey, adjoint du B. C. O. H.,* profita d’une occasion favorable pour observer l'oiseau auprès des ruches. Le résultat de ses recherches fut que cet oiseau n'attaque que les fauxbourdons, car sa bourre contenait exclusivement des têtes de faux- bourdons. Aussi les attitudes de l'oiseau vivant ont confirmé ce fait. Il n’attrapait jamais des abeilles ouvrières, qui auraient été beaucoup plus facile à atteindre dans les parties périphériques de la volée, mais il pénétra toujours au milieu de la masse, sans être attaqué par les ouvrières. On pourrait dire que les ouvrières ont reconnu
* Aquila XII. 1905.
le rôle auxilaire de l’oiseau qui les aide dans la destruction des faux-bourdons.
Voici maintenant une question qui s’impose : Pourquoi cet oiseau prend-il des guêpes et jamais des abeilles ouvrières, qui sont cependant toujours beaucoup plus nombreuses ? L’explication en est la suivante : Tous les deux insectes sont armés d’un aiguillon, mais celui des guêpes est simple, tandis que l'aiguillon des abeilles ouvrières est pourvu d’un crochet. Il en résulte que la piqûre de cellesci devient dangereuse. Je ne veux pas entrer ici dans une discussion sur l’instinct des animaux, ni m’abriter derrière le vieux dicton: „Quam magnifica sunt opéra tua, Domine !“ Je ne borne à constater la base positive.
3"°. La migration du coucou présente une anomalie. C’est ce qui a engagé déjà notre Petényi à dire que cet oiseau est une bête extraordinaire de la nature. L’étude sur la migration du coucou, exécutée d’après notre méthode par M. Jacques Schenk, adjoint du B. C. O. H.,* et combinée avec l’élevage de sa couvée, a démontré que cette anomalie est la conséquence de ce que le coucou ne nourrit pas lui-même sa couvée et que par conséquent, sa migration s’adapte toujours à celle des parents adoptifs, qui l’ont élevé.
J’espère que les trois observations citées cidessus suffiront pour montrer la différence entre une guillerette causerie et une sérieuse investigation scientifique.
* Dix ans de travail du personnel de l’Administration forestière de l’Etat hongrois etc. Erdészeti Lapok 1905. I.
Les phrases suivantes sont fort caractéristiques pour la méthode peu scrupuleuse de M. Quinet. 11 écrit dans ses Notes pag. 63: „Les affirmations de M. Bêla de Hauer relatives au rôle du Freux, qui non seulement déharasse le bétail de ses parasites, mais encore le chien du berger du Taenia coenurus et le cheval du Gastrus larvae, appellent des nouveaux observations/
Comment M. Quinet se figure-t-il le débarassement du chien du berger du Taenia coenurus, par le Freux?
Ce que M. Hauer dit, est toute autre chose et a d’autres conséquences. Le Taenia coenurus,, proprement Coenurus cerebralis, quitte le chien avec les excréments , sans l'aide du Freux, donc par une voie tout à fait naturelle. Le rôle de l’oiseau ne commence qu’après cela, puisqu’il picote dans les excréments ïe parasite déjà sorti du chien. Ainsi ce n’est pas le chien qu'il débarrasse de son parasite, mais il empêche l'infection des moutons et protège par conséquent l’oviculture contre les ravages du tournis. 11 ne me parait pas nécessaire de donner ici une description de la migration du Taenia du chien, jusque dans le cerveau des moutons. M. Quinet la trouvera dans chaque manuel de zoologie.
M. Ouinet s’efforce de prouver que les corneilles ne prennent jamais de souris. Il écrit à ce sujet : .,J’ai observé les corneilles pendant des années, j’ai assisté à leur chasses aux insectes, à leurs voyages dans les champs, mais je ne leur ai jamais vu prendre un Mulot : cet animal est bien trop agile. “ Ces observations ne sont pas assez exactes
et la conclusion est inadmissible, car dans cette question la vue seule n’est pas suffisante, c’est l’examen de l'estomac des corneilles qui a le dernier mot. Les recherches de M. Csôrgey battent en brèche les affirmations de M. Quinet, et moi-même j’ai complété ces recherches en démontrant que les axes optiques des yeux des oiseaux jouent un rôle important quand un oiseau veut attraper la souris.* Tous les travaux respectifs et beaucoup d’autres étaient à Londres à la disposition de M. Quinet.
Abordons maintenant le chapitre „Varia“ des „Notes“ de M. Quinet. Nous y trouvons les passages (pag. 179): „Enfin, M. Otto Herman, du bureau central ornithologique hongrois, fit donner lecture par Mme Herman de considérations sur la migration des oiseaux Les Congrès, dit-il, furent fondés en grande partie pour développer l’étude internationale de cette question, et au Congrès de Paris il fut décidé qu’on recueillerait des observations sur la Cigogne et l’Hirondelle des fenêtres. La Hongrie fut jusqu’ici le seul pays qui tint compte de ce voeu et les travaux qui y furent entrepris peuvent servir de modèles pour la suite. Ainsi, en ce qui concerne l’Hirondelle de fenêtre (Hirundo rustica ), 6000 instituteurs des écoles primaires expédièrent des cartes postales indiquant l’arrivée de cet oiseau dans toute la Hongrie, au printemps, et les dates furent consignées sur une série de cartes géographiques par le bureau central ornithologique de Budapest. 11 résulte du relevé de plus de dix mille dates
* Csürgcy : Aquila XII. 1905. — Herman: Der Blick des Vogels. Aquila XII. 1905.
que l’arrivée de l’Hirondelle de fenêtre en Hongrie peut être fixée au 7 avril en moyenne “
Je dois déclarer tout simplement que la dame qui a lu mon travail „On the migration of Birds" n’était pas Mme Herman, mais bien Mme Ginever- Gyôry, comme c’était indiqué aussi sur le programme. Ce petit „lapsusu de M. Quinet est en même temps un bon exemple de son exactitude. 11 paraît penser que toute dame qui lit mes communications, doit être mon épouse. Ainsi je pourrais devenir, d’après les rapports de M. Quinet, peu à peu un véritable type polygame.
Quant à l’Hirondelle, la chose est un peu plus sérieuse. M. Quinet parle de la grande observation de cet oiseau faite en Hongrie comme si elle eût été la conséquence du Congrès de Paris 1900. Mais ce n’est pas exacte, puisque nous sommes arrivés à Paris avec les résultats des travaux déjà terminés. Aussi M. Quinet les a reçus. Notre observation a été exécuté en 1898 tandis que le Congrès de Paris ne s’est réuni qu’en 1900.
C’est un fait historique, mais voici maintenant une remarque touchant à l’histoire naturelle M. Quinet écrit pag. 179: ,,1’HirondeIle des fenêtres “ c’est à dire : Chelidonaria urbica. Or, ni la grande observation organisée en Hongrie, ni le Congrès de Paris ne se sont occupés de cette espèce, mais bien de „r Hirondelle de cheminée11 , donc de „Hiruudo rustica* .* On pourrait penser d’abord que ,,1’Hirondelle des fenêtres" pag. 179, est un simple «lapsus calami“, un accident qui peut arriver même aux
* Compte rendu 1901. pag. 112.
plus grands naturalistes ; mais malheureusement M. Quinet écrit aussi à la pag. 180: „en ce qui concerne l’Hirondelle de fenêtre (Hirundo rustica)“ et répète encore une troisième fois : ,,1’arrivée de l’Hirondelle de fenêtre en Hongrie . . . fixée au 7 avril K ! ! !
C’est bien ennuyant que pour M. Quinet, le naturaliste franco-belge, Hirondelle de fenêtre est — Hirondelle de cheminée, donc Chelidonaria urbica est = Hirundo rustica! 11 attribue par conséquent le jour moyen de 10,000 dates, le 7 avril, à Chelidonaria = Hirondelle de fenêtre, quoique tous les travaux respectifs indiquent bien nettement que ce jour appartient à Hirundo rustica, à l’ Hirondelle de cheminée ! On n’y avait jamais parlé de Chelidonaria urbica, de l’Hirondelle de fenêtre, dont le jour moyen d’arrivée en Hongrie est, d’après les observations du B. C. O. H., bien différent, c’est le 13 avril.
Un autre petit accident est arrivé encore à M. Quinet. Il parle dans ses „ Notes “ d’un certain M. Svetozâr Igali, de Hongrie, qui annonça une conférence sous le titre : „The Usefulness of, and the Harm done by the Sparrow to Agriculturists“. L’auteur traduit ce titre (pag. 9 ainsi: Sur l’utilité et les dommages causés par V Étourneau ! / etc. Comment donc? Le Moineau (sparrow) et l'Étourneau ■ (starling) sont pour M Quinet la même espèce ?
Après avoir démontré ainsi les „lapsus“ ornithologiques de M. Quinet, nous pourrions soumettre bien tranquillement son opuscule au jugement des savants sérieux. Cependant un auteur qui veut se faire respecter comme savant, mais dont les travaux
scientifiques présentent pourtant tant de fautes et d’erreurs, est déjà suffisamment jugé par lui-même.
Et nunc venio ad fortissimam rem. M. Quinet veut critiquer ma „Recensio critica automatica of the doctrine of Bird-Migration“ présentée au Congrès de Londres, car, d’après son avis, c’est mon point vulnérable ; tout ce qu’il dit de moi, est basé sur ce mémoire.
11 commence (pag. 180): „Dans ce livre de M. Otto Herman, livre au titre ronflant et trilingue, puisqu’il est en latin, anglais et en français, on s’attend à voir exposées les vues neuves et personnelles de l’auteur sur le sujet des migrations, mais il s’est borné dans ce travail à réunir les idées des principaux auteurs qui ont écrit sur les migrations pour les opposer les unes aux autres, ou montrer le désaccord et les contradictions."
Si, après tout ce que j’ai déjà dit de M. Quinet, on pouvait le prendre au sérieux, je devrais le demander tout catégoriquement : Comment ose-t-il proclamer que ma „Recensio critica" n’est qu'une simple reproduction des idées d’autres auteurs sur la migration des oiseaux, sans donner un exposé de mes vues personnelles? On trouve à la pag. 17 de ma Recensio“ les „ Inductive Theses; the Results of the Work of the Hungarian Central Office of Ornithology" et à la pag. 19 la signature: „Otto Herman". Mes vues personelles y sont exposées en 37 thèses ; elles sont suivies de thèses importantes de MM. Gaston de Gaâl, Jacques Hegyfoky et Jules Pungur, et enfin (pag. 31) de celles des auteurs étrangers.
Je ne veux pas rappeler ici aux douze volumes
de „l’Aquila“, où tout ce qui est en rapport avec la migration, est traité en deux langues; ni aux „Elemente des Vogelzuges“, travail publié en 1895 également en deux langues.
Mais il est tout à fait évident que M. Quinet n’a pas même feuilleté dans cette „Recensio“ dont il veut faire la critique, car autrement, il ne pourrait pas réclamer la publication de mes vues personnelles.
Il me fait aussi des reproches de n’avoir pris aucune note des auteurs français et de ne citer ni Toussenel, ni Brevans, ni Ternier, ni Dubois (pensant que je ne comprends pas la langue française) ce qui diminue notablement la valeur scientifique d’un travail soumis à la critique d’un Congrès international.
Ici je pourrais procéder de nouveau avec toute rigueur contre M. Quinet, car il ne distingue pas assez nettement, comme c’est le devoir d’un censeur, et car il trahit par ce fait même qu’il est peu versé dans cette matière. Ce n’est pas V Ornithogéographie, mais bien V Ornithophénologie dont ma „Recensio“ s’occupe, et si M. Quinet eût jeté un coup d’oeil sur la pag. 67, il aurait trouvé dans la liste des auteurs en premier lieu le nom „Angot“, c’est-à-dire Alfred Angot, chef de la .Section météorologique et climatologique de l’Institut de Météorologie de Paris qui est en même temps un ornithophénologue très distingué, dont les travaux ont été appréciés toujours en toute leur valeur dans „l’Aquila“ et qui est, depuis 1901, membre du B. C. O. H.
Aucun des auteurs cités par M. Quinet ne s’est occupé de l’ornithophénologie spéciale. Brevans a écrit dans un style populaire pour le grand public ;
M. Ternier est un ornithogéographe du territoire français. Cette partie de la critique de M. Quinet me paraît donc entièrement déplacée.
En ce qui concerne les voies de migration cartographiées, M. Quinet a bien compris cette partie — forte de trois pages — de ma „Recensio“, parce que la critique y est faite automatiquement d’après la carte générale des routes des divers auteurs.
Je m’empresse d’attester que c’est M. Quinet qui a tracé les routes les plus téméraires sur le papier.
Pour l’Europe, toutes ses routes commencent en Afrique, dans le Sahara, ce qui est bien à remarquer.
En Asie, il y a une route qui prend naissance, avec trois branches, près du golfe de Perse, dans la région de Bender Abbas et Kirthar, puis se réunit aux environs de Hérat et traverse en ligne droite tous les déserts d'Asie, toutes les fleuves du Continent asiatique, en passant près de la terre de Wrangel, jusqu’en Alaska, pour finir aux environs du Cap Lisburne !
Le monde savant serait fort reconnaissant à M. Quinet, s’il daignait nous signaler les oiseaux mirifiques qui sont capables de faire cette route gigantesque.
Cependant le clou de ces routes épatantes est incontestablement celle qui conduit, avec une facilité stupéfiante, de Bombay à Pékin, sans respecter aucun obstacle, ni le Davalaghiri, ni le Gauri-Sankar, ni le désert de Gobi — absolument rien ! Le tireligne est appliqué d’abord à Bombay et puis on
trace courageusement une ligne droite jusqu’à Pékin — voilà tout !
Puisque M. Quinet ne se contente pas de la critique automatique de ces routes, je dois recourir ici à ,,1’experimentum crucis", en me reportant à ses propres phrases suivantes („Notes“ pag. 182): „ Connaissant, par exemple, les points extrêmes de l’aire de dispersion des espèces, soit leur habitat d’été et leur habitat d’hiver, quelle base plus positive peut-on exiger, pour les tracés des grandes lignes de vol de la plupart des migrateurs, que la direction générale indiquée ci-dessus et admise aujourd’hui par tous les auteurs, quitte à éviter, si Von veut, les plus hautes chaînes de montagnes, les déserts infranchissables . .
Est-ce qu’on n’est pas autorisé maintenant à demander :
l'°. Les routes de vol de M. Quinet pourquoi commencent-elles dans le „désert infranchissable* du Sahara ?
2'°. Pourquoi conduisent elles par le „ désert infranchissable* de Gobi ?
3"°. Pourquoi passent- elles par les plus gigantesques montagnes du globe, par V Himalaya, le Davalaghiri et le Gauri-Sankar ?
Dans une épopée populaire hongroise de notre immortel Alexandre Petôfi, les hussards hongrois passent à cheval des montagnes si hautes que leurs chevaux trébuchent dans les étoiles; et je pense que c’est le capitain Gahagan par Mark Twain qui dirige les boulets de ses canons le long des fronts de l’ennemi, dont les rangs sont renversées ainsi l’un après l’autre. Il me semble que les routes
imaginaires de M. Quinet rentrent dans la même catégorie des idées phantastiques.
Et maintenant, à la fin des fins, voici encore quelques mots de réplique à l’aimable description que M. Quinet se plaît de donner de ma personne. Il y prétend que je pourrais passer avec ma longue barbe blanche, et avec mes longs cheveux, pour un adorateur du petit Jésus, comme on en voit sur les vieux tableaux. 11 pense assurément aux trois Mages. Or, je regrette bien vivement de ne pouvoir faire figurer dans cette honorable compagnie aussi M. Quinet ; mais pour les types blancs sa barbe est insuffisante, et pour le roi nègre il est, malgré le Congo, encore moins admissible Son éloquence surpasse décidément la mienne. Mon langage lui rapelle le cliquetis des castagnettes, le sien par contre me paraît ressembler au babil incessant de la Pie : là où le rhythme fait défaut, commence l’incompréhensible qui fait d’un moineau un étourneau, d’une hirondelle de cheminée une hirondelle de fenêtre et qui flaire dans le Gauri- Sankar une taupinée.
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