ETUDE D APRES NATURE
Dessin à la plume (Collection Je M. L. Bonnat).
garnie de fourrures et retenue sur sa poitrine par une agrafe d'or, ce vieillard a tout à fait grand air, et son fin profil, en pleine lumière, se détache très franchement sur un fond d'architecture d'un brun jaunâtre. Nous signalerons encore, au Musée de Dresde, un autre Vieillard à la barbe blanche, aux traits nobles et réguliers (n° 1 57 1 du catal.), peint vers la même époque, mais dont le manteau et la toque ont été malheureusement retouchés au siècle dernier par de Pesne. Enfin le comte de Scarsdale possède également, à Kedleston-Hall, une autre étude d'après ce même personnage.
Les portraits de vieilles dames peints par Rembrandt comptent, en
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général, parmi ses meilleurs ouvrages, et celui qui à l'Ermitage passe pour représenter sa mère justifie pleinement cette appréciation. J'ignore pourquoi la date 1643 et la signature du maître ont été contestées : l'une et l'autre me paraissent indiscutables; mais la dénomination de Mère de Rembrandt me semble, au contraire, peu fondée. Ce n'est assurément pas là le type que les eaux-fortes et les peintures de la jeunesse de l'artiste nous ont appris à connaître (1). Quoi qu'il en soit, le visage est vénérable, et le regard plein de pénétration et de bienveillance. D'après le costume de fantaisie — cape de velours rougeâtre brodée d'or, robe de satin violacé ouverte sur une chemisette à petits plis, manteau noir bordé de fourrures en bas et garni vers le haut, ainsi que le corsage, de larges ornements d'or, — nous devons penser qu'il s'agit encore ici, non d'un portrait de commande, mais d'une étude. La bonne dame tient un pince-nez d'argent dans une de ses mains, qui reposent toutes deux croisées sur un vieux livre placé sur ses genoux; devant elle une petite sacoche de cuir est pendue à la muraille, et près de là sa canne, une ceinture et un bocal en métal sont rangés sur une tablette. Tout cela peint avec un soin et un art merveilleux, d'une touche appropriée aux objets eux-mêmes, lisse pour le satin, moelleuse dans les velours, en relief et scintillante pour rendre les ornements d'or et les bijoux, habile à ce point qu'elle donne complètement l'illusion de cette peau ridée, encore ferme, mais prête à se flétrir.
Si parfaite que soit l'exécution du portrait d'Elisabeth Bas, légué en 1880 au Ryksmuseum par M. J.-S.-H. van de Pool, on n'y songe même pas en sa présence, tant l'impression qu'il produit est saisissante. De tous les portraits peints par Rembrandt à cette époque, c'est certainement le plus remarquable et l'un des chefs-d'œuvre du maître. Veuve de l'amiral J.-Hendrick Swartenhout, Elisabeth Bas était issue d'une famille de condition médiocre ; mais, mariée à l'un de ces héroïques marins qui contribuèrent si puissamment à la gloire et à la prospérité de la Hollande, elle était entrée par cette union dans la plus haute société d'Amsterdam. Grâce à sa robuste constitution, elle devait conserver jus qu'à un âge avancé l'apparence de dignité et de force que Rembrandt a si admirablement rendue dans ce bel ouvrage. Née en 1 57 1 , elle semble
(1) Le modèle du tableau de l'Ermitage, à cette date de 1643, que confirme du reste l'exécution de ce portrait, est aussi moins âgé que celui de ces premières œuvres de son fils.
Portrait d'Elisabeth Bas (vers i643\.
(RVKSMUSEl/M D AMSTERDAM >.
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PORTRAIT D'ELISABETH BAS. 3o7
avoir ici de 72 à 75 ans, et le caractère de l'exécution s'accorde, du reste, avec la date approximative, de 1643 à 1646, que nous croyons pouvoir assigner à cette peinture. La vieille dame est représentée assise de face et vue jusqu'aux genoux. Elle est vêtue de noir avec l'élégance et la correction un peu sévère qui conviennent à son rang et à son âge. Une petite coiffe blanche à ailettes demi-circulaires laisse apercevoir la naissance des cheveux et encadre son visage, qui projette lui-même une ombre très arrêtée sur sa collerette blanche à larges tuyaux réguliers. En dépit de son teint jauni, de sa peau parcheminée, sillonnée de rides, elle a gardé la fermeté de son maintien. A côté d'elle, sur une table couverte d'un tapis verdàtre, est posé un gros livre dans lequel elle vient de lire, sans doute une Bible, et elle semble réfléchir à sa lecture. Les petits yeux enfoncés, un peu bridés aux tempes, demi-clos mais très brillants, indiquent l'expérience de la vie ; le menton largement accusé, les lèvres minces et serrées montrent une volonté encore énergique et vivace. La franchise des contours qui se découpent nettement sur un fond gris neutre, le dessin serré de près, suivi dans ses moindres inflexions, la justesse du modelé, la décision des accents, la franchise extrême des intonations, le choix même de l'attitude, tout ici s'accorde pour caractériser la personne; et ces qualités du peintre répondent à la simplicité, à la droiture, au bon sens et à la force morale de son modèle, à je ne sais quoi d'arrêté qui se manifeste dans tout son être. En face de cette femme à la fois si bienveillante et si perspicace, on sent qu'on ne surprenait pas sa confiance; que, sûre dans ses affections, elle ne se livrait qu'à bon escient, et l'on jurerait volontiers qu'à l'esprit d'ordre et d'économie dont elle était probablement redevable à sa naissance, elle joignait ce sentiment de noblesse et de dignité foncières qui lui permettait de tenir son rang parmi les familles patriciennes les plus en vue. Bien qu'il excelle d'ordinaire à mettre en pleine lumière ces traits individuels que les habitudes et les mœurs impriment sur une physionomie humaine, jamais Rembrandt n'a su les manifester avec plus d'éloquence que dans ce portrait dont la sincérité et la puissance de son génie ont fait un chef-d'œuvre si attachant.
Contrairement à sa coutume, l'artiste à ce moment ne s'est pris que bien rarement pour modèle. La tête d'étude du Musée de Dresde datée de 1643 et représentant un jeune guerrier au visage allongé, paré cette
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fois encore du hausse-col bien connu et coiffé d'une toque de laquelle s'échappe son épaisse chevelure, n'offre qu'une bien vague ressemblance avec les traits de Rembrandt et nous comprenons que l'insignifiance de la physionomie aussi bien qu'une certaine mollesse dans l'exécution aient fait aussi un peu suspecter l'attribution. Mais c'est bien le maître lui-même que nous retrouvons dans un portrait de Buckingham-Palace dont les trois premiers chiffres de la date : 164,
sont seuls apparents,, une peinture assez travaillée qui nous montre le peintre coiffé d'une toque avec un vêtement rouge sur lequel est jeté un manteau noir.
Ainsi que le remarque M. Bode, depuis le portrait de 1640 à la National Gallery, les traits de Rembrandt se sont altérés et il a beaucoup vieilli. L'effet des années se fait sentir plus encore dans le portrait de Carlsruhe, peint vers la même époque, aux environs de 1645. Le maître approche de la quarantaine; ses rides se sont accentuées et le travail comme le malheur ont creusé leurs plis sur son visage. Entre les sourcils, le froncement provoqué par la concentration du regard s'est marqué plus profondément. Les yeux n'ont plus ni la fièvre de la passion, ni la fierté joyeuse qu'ils montraient autrefois; leur expression est triste, un peu inquiète. La moustache a disparu, les cheveux courts commencent à devenir plus rares ; ils laissent le front à découvert, le beau et noble front sous lequel fermentent tant de projets, tant de pensées.