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LES DESSINS

1 les ventes de plus en plus fréquentes des tableaux de Rembrandt qui appartiennent à des amateurs rendent déjà bien difficile la rédaction d'un catalogue de ses peintures, cette difficulté est bien plus grande encore pour l'établissement d'un catalogue des dessins du maître. Non seulement il n'est guère possible de suivre la trace de ces dessins lorsqu'une des collections qui en possédaient vient à être cédée à l'amiable, dispersée en vente publique ou partagée en famille, mais les questions d'authenticité sont aussi bien plus délicates pour les dessins que pour les tableaux. Sans parler des copies anciennes faites par des faussaires, parfois avec un talent très réel, bien des sectateurs ou des élèves de Rembrandt ont cherché à imiter sa manière, et quelques-uns d'entre eux y sont parvenus, du moins en une certaine mesure. Nos lecteurs eux-mêmes pourront d'ailleurs s'en convaincre, car parmi les reproductions que renferme ce volume, plusieurs ont été faites d'après des œuvres de ces imitateurs, tels que S. van Hoogstraten, G. van Eeckhout, etc. ; par exemple : Y Effet d'Orage (pi. 77) et la Famille de Tobie et l'Ange (pi. 78) de la collection de l'Albertine. De même en regard de la copie du Ganymède(p\. 5o) exécutée d'après ce tableau par une main étrangère, nous avons donné le croquis original de Rembrandt (pi. 84), qui, ainsi que cette copie, appartient au Cabinet de Dresde. Rembrandt n'a presque jamais signé ses dessins, et si les meilleurs d'entre eux proclament assez nettement leur auteur, quand il s'agit de croquis ordinaires et de qualité moyenne, on peut, en bien des cas, hésiter à se prononcer. Dans les collections privées, et même dans les grands dépôts publics, il n'est pas rare de rencontrer, à côté des imitations dont nous venons de parler, des

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répétitions, en double ou même en triple, de dessins qui depuis longtemps appartiennent à ces diverses collections et qui présentent des différences si peu sensibles qu'il faudrait les voir réunis et les confronter pour pouvoir décider entre eux. Dans la masse considérable des productions du maître en ce genre, le degré de fini et le caractère de l'exécution ne sont pas moins variés que les procédés auxquels il a eu recours et qu'il a employés tour à tour, soit séparément, soit en les combinant entre eux, avec une liberté extrême. Le crayon noir, la sanguine, la pointe d'argent, la plume d'oie ou de roseau, le pinceau ou ses doigts, l'encre ou la sépia, le blanc pour les retouches ou les corrections, les rehauts légers de couleur rouge, Rembrandt s'est servi de tous les moyens et il en a tiré les effets les plus piquants.

La chronologie de ces dessins, nous l'avons dit, soulève des problèmes plus compliqués encore. C'est surtout aux débuts de l'artiste qu'on rencontre ces études consciencieuses, précises et d'une si élégante facilité dont nous avons donné plusieurs fac-similés, mais on peut aussi, dès sa jeunesse, relever déjà quelques esquisses heurtées, sauvages, singulièrement expressives dans leur audace. D'autre part, jusqu'à la fin de sa carrière, on trouverait à signaler des études faites avec un soin minutieux, des silhouettes d'une correction absolue, des lavis où il a reproduit, aVec les dégradations les plus délicates, le jeu des ombres et des lumières. Il faut donc — à moins d'avoir, par les dates d'eaux-fortes ou de tableaux pour lesquels ces dessins auraient été faits, des points de repère assurés — s'en tenir aux grandes lignes et aux périodes nettement établies.

Tout différents qu'ils fussent de ceux que les amateurs recherchaient alors de préférence, les dessins de Rembrandt étaient déjà appréciés de son vivant, mais surtout par les artistes. Lui-même d'ailleurs en prenait grand soin et nous avons vu, d'après l'inventaire dressé à la suite de la déclaration de son insolvabilité, le 25 juillet 1 656, que ces dessins, qui ne remplissaient pas moins de vingt-cinq albums ou portefeuilles, avaient été classés par lui en diverses catégories. Figures nues, études d'animaux, paysages, études d'après des statues antiques, projets de compositions ou esquisses plus soignées, tous étaient ainsi répartis suivant un ordre méthodique, afin qu'il pût à l'occasion mettre la main sur ceux dont il avait besoin. A la fin de 1657, les meubles et les biens composant son actif ayant été vendus au profit de ses créanciers, les dessins qui n'avaient pas été compris dans cette vente furent mis aux enchères au mois de septembre 1 658.

Plusieurs des élèves ou des amis de Rembrandt avaient déjà commencé à en recueillir : Zoomer, Six et G. Flinck surtout en avaient réuni un grand nombre, et le peintre de marines J. van de Cappelle accaparait tous ceux qu'il pouvait trouver. De Piles, l'écrivain français bien connu, nous apprend aussi qu'il en avait formé une collection, probablement pendant sa captivité en Hollande. Depuis, à côté des grands dépôts publics où les dessins de Rembrandt allaient s'immobiliser — comme le Louvre, les Cabinets de Dresde, de Berlin, de Munich, de Stockholm, de Budapest, l'Albertine, le British Muséum, les Musées Fodor à Amsterdam et Teyler à Harlem, — d'autres collections privées, célèbres en leur temps, ont pour la plupart successivement changé de mains. Ce sont : en Hollande, celle du poète Feitama, de Ploos van Amstel, Verstolk van Soelen, Goll de Frankenstein, Leembruggen, de Vos, de

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Kat et Biokhuysen; en Angleterre, celles deJ. Reynolds*, de sir T. Lawrence, de Woodburn, W. Esdaile, Payne-Knight, lord Aylesford, et plus récemment celles de MM. Mitchell et Seymour-Haden vendues en ces derniers temps aux enchères 7 mai [890 et i5 juin [891) ; en France, celles de Crozat, Julienne, de Claussin. Paignon-Dijonval, Em. Galichon, Firmin Didot et Armand. Aujourd'hui les plus nombreuses et les plus remarquables de ces collections privées sont : à Londres, celles du comte Warwick. de sir Fr. Leighton, de MM. G. Salting et J.-P. Heseltine; à Chatsworth, celle du duc de Devonshire, également possesseur, on le sait, du Liber veritatis de Claude Lorrain ; celles du Dr Straeter à Aix-la-Chapelle et de M. A. von Beckerath à Berlin ; enfin en France celles de Mgr le duc d'Aumale et de M. Léon Bonnat; cette dernière et celle de M. Heseltine sont les plus importantes et les plus choisies que nous connaissions.

Les prix des dessins de Rembrandt ont toujours été en augmentant. Jusquevers le milieu du siècle dernier ils étaient restés cependant assez peu élevés. Crozat, qui professait une véritable passion pour le maître, avait réuni plus de 3oo de ces dessins, et si, comme nous l'apprend Mariette dans la notice qu'il a consacrée à cet amateur, il avait eu l'amer regret de voir lui échapper « le célèbre cabinet de M. Flinckde Rotterdam (1) que milord Devonshire lui avait enlevé », il avait pu, du moins, acquérir la plupart des dessins recueillis par de Piles et parmi ces derniers, sans doute, plusieurs de ceux qui avaient appartenu à van de Cappelle. A la vente Crozat 1 741 ) , 106 de ces dessins de Rembrandt furent achetés par le comte G. de Tessin, alors ambassadeur de Suède à Paris, et probablement à un prix assez minime, car, pour une somme de 5 072 livres 10 sous, ce dernier avait acquis 7000 dessins, ce qui les met, en moyenne, à moins de o fr. 70 la pièce. Heureux temps où les amateurs pouvaient a ce taux se procurer des satisfactions pareilles et faire du même coup un bon placement ! Les dessins de Rembrandt, en effet, ne devaient pas tarder à augmenter de valeur. Josi, dans la préface du Recueil de fac-similés de Ploos van Amstel, constate qu'il n'est aucun maître dont les ouvrages aient « graduellement haussé de prix comme ceux de Rembrandt et que ses plus beaux paysages ainsi que ses dessins historiques s'élèvent de 5oo à 1000 florins », au moment où il écrit. Mais depuis cette époque, et surtout à partir du milieu de notre siècle, les prix sont devenus bien plus élevés encore. A la vente Verstolk van Soelen, en 1847, 'e Portrait d'Anslo atteignait 2 100 lianes, un Paysage 2812 francs, une Vue des anciens remparts d'Amsterdam 3 125 francs Un dessin, contesté avec raison depuis lors, la Vierge à son lit de mort, était poussé jusqu'à 3 7 1 7 francs, et en 188.L à la vente de Vos, jusqu'à ô 5 10 lianes. A cette dernière vente, nous noterons les prix suivants: une Etude de vieillard 8400 francs; une autre Etude à la sanguine, dont nous avons donné le fac-similé, était achetée 2 142 francs pour le Musée de Berlin, qui se rendait aussi acquéreur, moyennant 9 240 francs, du Garçon récalcitrant, que nous avons également reproduit. Lutin un Paysage hollandais était payé 6 691 francs et une Vue des remparts d'une ville devenait la propriété du Musée Tc\ 1er au prix de 10 920 francs.

(1) Le tils ,1c (i. Flinck, l'élève île Rembrandt. Sa collection, Formée par son père, se composait surtout *.lc paysages dessinés d'après nature ei nous en avons reproduit un grand nombre.

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Dès le siècle dernier, plusieurs graveurs ont essayé de copier quelques-uns des dessins de Rembrandt ou du moins de ceux qui lui étaient alors attribués. Mais la critique d'art était, à ce moment, fort rudimentaire, et, la vanité ou l'intérêt des possesseurs aidant, bien des pièces plus que douteuses se glissèrent parmi ces reproductions. Telle est, entre autres, la série des dix compositions relatives à YHistoire de Joseph qui fut acquise pour le Louvre à la vente Revoil, en 1842, et qui avait été gravée sous le nom de Rembrandt par le comte de Caylus, bien qu'elle ne soit certainement pas du maître (1). Dans le recueil de fac-similés de ce genre commencé en 1765 par Cornelis Ploos van Amstel et continué après sa mort, en 1800, par C. Josi (2), la plupart des œuvres reproduites sont d'une authenticité tout à fait suspecte. Ces diverses tentatives de fac-similés ne brillent pas non plus par une exactitude bien scrupuleuse et elles n'offrent souvent avec les originaux qu'une assez vague ressemblance.

Il était réservé à la photographie de nous fournir des copies d'une fidélité absolue. MM. Braun, les premiers, sont entrés dans cette voie en nous faisant connaître les dessins les plus remarquables qui se trouvent dans les principales collections de l'Europe, ou qui ont figuré à diverses expositions, telles que celle de l'École des Beaux-Arts en 187g. Cependant, tandis que l'œuvre gravé de Rembrandt suscitait presque simultanément un grand nombre de publications, ses dessins jusqu'à ces derniers temps avaient été un peu négligés. Le savant et actif directeur du Cabinet de Berlin, M. le D1' F. Lippmann, s'est proposé de combler cette lacune. Avec l'aide des critiques ou des amateurs qui se sont particulièrement occupés du maître, il a entrepris de donner sur ce point satisfaction aux admirateurs toujours plus nombreux que Rembrandt compte à notre époque. La publication des quatre livraisons qui forment ce beau recueil vient d'être terminée (3), et chacune de ces livraisons contient cinquante phototypies exécutées d'après des dessins pour la plupart inédits. C'est à ce magnifique ouvrage que, grâce à l'obligeance de M. Lippmann, nous avons pu emprunter le plus grand nombre des reproductions de dessins de Rembrandt qui ornent ce volume. Rapprochées de celles des eaux-fortes et des tableaux du maître, ces reproductions nous montrent son talent sous un jour nouveau. Plusieurs d'entre elles sont aussi dues à l'amabilité de MM. Scholten, directeur du Musée Teyler, Haverkorn de Ryswyk, directeur du Musée Boymans, et Baër, photographe à Rotterdam. Enfin M. G. Upmark, directeur du Musée de Stockholm, a bien voulu nous autoriser à faire photographier quelques-unes des pièces les plus intéressantes de cette belle collection, enrichie au siècle dernier par l'achat d'une grande partie du fonds de Crozat.

Quant à la rédaction de ce catalogue, forcément assez succinct, bien que nous ayons cherché à le rendre aussi complet que possible, nous avons nousmême vu et noté sur place la plupart des œuvres qui le composent. Pour celles qui se trouvent dans les grands dépôts publics, les conservateurs de ces

(1) D'accord avec M. Bredius, je crois qu'il convient de la restituer à Aert de Gelder.

(2) Collection d'imitations de dessins d'après les principaux maîtres hollandais ou flamands. C. Josi; Londres, 1821.

(3) Original Drawings by Rembrandt, reproduced in Phototype. Berlin, Londres, Paris, in-fol. 1890-1891.

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dépôts nous ont prêté le plus utile concours et nous devons des remerciements particuliers a MM. le D' W. de Seidiitz ei Hofstede de Groot, à Dresde, -i \1. le l)r Schmidt, à Munich, à M. le 1)' Richard Cïraul, directeur des Graphischen Kùnstc de Vienne; à M. Duplessis, directeur du Cabinet des Estampes à la Bibliothèque nationale, et au Louvre, à MM. G. Lafenestre et H. de Chennevières. En ajoutant a ces noms ceux de MM. G. Salting et J.-P. Heseltine à Londres, et celui de M. Léon Bonnat, a Paris, je ne lais

qu'acquitter une dette de reconnaissance pour l'affectueux accueil et les précieuses communications que j'ai reçus d'eux.

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