LA VIE ET L'ART HOLLANDAIS
si bien le sol de la Hollande et dont elle faisait dès lors un important commerce.
Ces maisons, dont van der Heyden devait si fidèlement reproduire l'aspect, sont à tout moment lavées, peintes et repeintes chaque année, avec cette propreté minutieuse, proverbiale, dont le souci semble exagéré, mais qui, en réalité, est commandée par l'expérience et les conditions mêmes de la vie en ce pays. Tout, on le voit, indique l'ordre, le soin, la prévoyance; tout porte la marque de cet esprit net, sensé, pratique dont nous pourrions encore relever ici bien des témoignages. Ces façades alignées, ces rangées d'arbres plantés régulièrement le long des quais, au bord de ces canaux sur lesquels glissent sans bruit les bateaux qui apportent devant chaque demeure les objets nécessaires à la vie, tout cela, aux yeux de l'étranger, peut sembler ennuyeux et monotone. Le Hollandais n'est pas blasé sur ce spectacle, et cette uniformité dont il s'accommode est l'image de sa vie elle-même. Ces biens dont un trop facile usage a désappris la valeur à ceux auxquels la nature les a dispensés, c'est à lui-même qu'il les doit; ils sont son ouvrage; il sait ce qu'ils lui coûtent et ce qu'il a fait pour les mériter. Ce sol sur lequel il vit, ces constructions qui l'abritent, cette mer dont il a tiré sa richesse, cette indépendance dont il jouit, tout lui rappelle une longue suite d'efforts opiniâtres ou de luttes héroïques, et tout cela, il faut encore à chaque instant le défendre, le conserver, ainsi qu'il se le propose dans sa modeste devise : « Je maintiendrai ». En cherchant à se suffire et en ne comptant que sur lui-même, il a donné au monde de grands exemples. C'est pour lui et pour lui seul qu'avaient travaillé des artistes qui font aujourd'hui l'admiration de tous et dont on se dispute les œuvres à prix d'or. Comme Fromentin l'a si bien dit (i), après la révolution qui venait de s'accomplir, ce « peuple de bourgeois, pratique, aussi peu rêveur, fort occupé, aucunement mystique, d'esprit antilatin, avec des traditions rompues, un culte sans images, des habitudes parcimonieuses », cherchant « un art qui lui plût et dont il saisît la convenance », un pareil peuple n'avait plus qu'« à se proposer une chose très simple et très hardie, la seule au reste qui depuis cinquante ans lui eût constamment réussi : exiger qu'on fît son portrait »
(i) Les maîtres d'autrefois, p. 172.
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Rembrandt seul, tout en s'y conformant, devait dépasser ce programme, et peut-être n'était-il pas inutile de montrer un peu ici ce qu'était la population au milieu de laquelle il allait vivre, afin de mieux comprendre à quelles influences il serait exposé et comment il s'en détacherait bientôt pour manifester de plus en plus l'originalité de son génie. Il avait maintenant à se mesurer avec des maîtres dignes de lui. Si en peu de temps nous le verrons triompher d'eux et devenir le favori de la mode, nous savons déjà qu'il n'était pas homme à accepter ses contraintes. Elle ne trouvera jamais en lui un complaisant, et, loin de se laisser griser par le succès, il réagira plutôt contre lui pour marcher plus résolument encore dans la voie où le pousse sa sincérité.