‹ RembrandtChapitre 73 sur 285 · IÎ5I · texte numérisé non relu

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bijoux dont elle est déjà parée, son mari, debout derrière elle, tient dans ses mains un collier de perles de prix qu'elle va ajouter encore à toute cette joaillerie. Lui-même porte un riche costume de fantaisie dont le vert sombre s'accorde très heureusement avec le rouge brillant du

LE BOURGMESTRE PANCRAS ET SA FEMME. (Vers 1 635) Buckingham-Palace.

tapis. C'est Rembrandt qui cette fois a voulu parer lui-même sa compagne et disposer sur elle ces riches étoffes et tous ces bijoux que depuis quelque temps déjà il se plaît à amasser pour elle. Maintenant qu'il en a trouvé l'emploi, il ne cessera pas d'en accroître le nombre, dépensant avec la prodigalité d'un fils de famille afin d'entasser dans sa demeure tout ce qui peut récréer ses yeux. Il ne s'est jamais

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répandu au dehors et il n'a pas les besoins de société ou de voyages qui travaillent beaucoup de ses confrères. Son univers à lui tient en quelques pas, entre les murailles de cet intérieur qui lui est toujours plus cher, puisqu'il abrite désormais ses affections et son travail. Peutêtre, au début, lui avait-il fallu quelque courage pour résister aux séductions de toute sorte qui, dans cette grande ville où il se sentait isolé, devaient solliciter sa jeunesse. Mais le travail est devenu pour lui un besoin impérieux. Impatient de tout ce qui pourrait l'en distraire, il n'a pas d'autre plaisir et son art est comme mêlé à la trame de sa vie. C'est à lui qu'il rapporte tout, et il lui demande de traduire ses émotions les plus profondes, comme ses sentiments les plus fugitifs. Aussi peut-on suivre dans son œuvre la trace des moindres événements qui traversent son existence, et, au moment même où avec un soin jaloux il se dérobe à tous les regards, c'est dans ses tableaux qu'il met ses confidences et qu'il nous dévoile ses pensées les plus intimes.

Dans cet intérieur où, libres de toute contrainte, ces jeunes mariés oublient si volontiers le monde, ils s'amusent de riens, comme des enfants, variant à chaque jour leurs distractions et leurs déguisements, se donnant l'un à l'autre des fêtes ou des spectacles dont ils sont, à eux seuls, les invités ou les acteurs. Même ces jours-là, cependant, le peintre ne saurait rester inactif et c'est d'une de ces parties fines, improvisées par le couple en goguette, qu'il nous a laissé le souvenir dans le célèbre tableau de la galerie de Dresde où il s'est représenté tenant Saskia sur ses genoux. Qu'elle est mignonne la frêle créature! si mignonne qu'avec ses vingt-deux ans elle paraît encore une enfant ; et quel contraste avec le type robuste de Rembrandt! Assis sur une chaise et affublé, cette fois encore, d'un travestissement guerrier, l'artiste élève en l'air un grand verre rempli d'un vin écumant; son autre main est passée autour de la taille de sa femme. Saskia dans une toilette de coupe un peu bizarre, mais toujours aussi riche, tourne vers le spectateur son frais et gracieux visage. Auprès d'eux est une table couverte d'un tapis d'Orient, sur laquelle sont posées une assiette et une pièce de pâtisserie dressée avec un paon la queue étalée. Rembrandt, les yeux un peu vagues, rit à pleine bouche, montrant ses deux rangées de dents et secouant son épaisse chevelure. Rapprochée de sa grosse tête, celle de Saskia paraît plus menue encore ; on dirait un géant et une petite fée qui, sûre de

Rembrandt et Saskia (vers i635).

(galerie de Dresde)

REMBRANDT ET SASKIA (MUSÉE DE DRESDE). i83

son pouvoir, s'épanouit confiante et heureuse de l'amour qu'elle inspire. Elle reste calme d'ailleurs et son regard montre plus d'étonnement que d'assurance; c'est à peine si un léger sourire se dessine sur ses lèvres. Quant au maître lui-même, les éclats de sa gaieté bruyante semblent un peu affectés ; il a besoin de se forcer pour soutenir jusqu'au bout son rôle. On sent que ces bombances ne sont point dans les habitudes de cet homme, si sobre d'ordinaire, et qui a cherché là un régal pittoresque bien plus qu'une satisfaction de gourmandise et de sensualité. La distinction exquise de cette harmonie faite de rouges éteints et de verts amortis, la douceur et la délicatesse du clair-obscur, l'exécution elle-même posée et correcte, protestent, comme à l'insu de Rembrandt, contre le choix d'un pareil sujet. Malgré soi, on songe à la verve endiablée que Hais y aurait mise et le souvenir de son plaisant tableau de Ramp et sa maîtresse (i) revient involontairement à l'esprit. Là nulle contrainte, et pas l'ombre d'une fausse honte. Ces gens-là ne posent pas, et sans songer à la galerie, ils s'amusent pour leur compte et s'en donnent à cœur-joie. Quel couple assorti et de quel élan cette donzelle aux pommettes fouettées de rouge se presse contre ce jeune gars déjà pris de vin, qui, les yeux enflammés et comme hors de lui, braille à tuetête, tandis que, gagné par l'ivresse de ses maîtres, un grand chien jaune allonge entre eux son museau en quête de quelque caresse. Et comme ici l'entrain fiévreux de l'exécution répond à la scène ! Quelle décision dans ces coups portés d'une main si sûre et quelle prestesse dans cette étourdissante virtuosité, montée au diapason de toutes ces griseries ! Habitué des tripots, Hais avait eu plus d'une fois l'occasion de voir pareils épisodes et il se plaisait à les reproduire. Mais ni ces éclats, ni ce débraillé ne convenaient au tempérament de Rembrandt. Il se sentait dépaysé sur ce terrain où bien rarement, du reste, il s'est aventuré. Toujours en quête de nouveau, il n'a vu là que l'occasion d'aborder une donnée que jusqu'alors il n'avait pas traitée et dont les éléments étaient sous sa main. Il aimait à varier ainsi son travail, à passer d'une étude faite pour son instruction à un portrait scrupuleusement ressemblant ou à une composition qui stimulait son imagination et ses facultés créatrices. C'était sa manière à lui de se reposer que de changer de

(i) Aujourd'hui chez M. le comte de Pourtalès à Paris.

tâche; si à d'autres égards il était incapable de diriger sa vie, s'il obéissait sans beaucoup de résistance aux impulsions de sa nature ardente, du moins il entendait tirer parti pour son art des situations diverses dans lesquelles il se trouvait successivement placé. Tout l'effort de sa volonté ne tendait qu'à faire respecter son travail. Sur ce point, il était intraitable, et au milieu de son bonheur comme au temps des cruelles épreuves qui lui étaient réservées, il restera jusqu'au bout l'ouvrier laborieux, infatigable, qui s'applique à faire de son mieux et ne connaît pas de satisfaction plus haute que de se mettre tout entier, dans son œuvre.

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