COMME DANS LA VIE
“ Comme dans la vie !? Cela a l'air de vous promettre des: situations extrêmement dramatiques, comme le roman d'Albert Delpit qui porte ce titre. Ah ! bien oui. Vous allez les voir,
les situations !
Voici comment cela commence.
“ Le grand vieillard, bâti comme les chênes et enracinécomme eux, vient de terminer sx course. ” D'abord, s’il est enraciné, il est difficile qu’il ait pu courir. Remarquez bien que c’est le début, cela.
Qu'est-ce que c’est un peu que ce grand vieillard, bâti et enraciné comme les chênes !
On n’en a pas encore entendu parler. D'où vient-il ? Je conçois très-bien que Victor Hugo ait pu commencer vne: poésie par ce vers :
L'enfant avait reçu deux balles dans la tête,
parce qu’on sait d'avance ce dont il s’agit ; tout vous y a préparé ; c’est comme une suite aux pièces de vers antérieures ; le poète n’offense ni le goût ni la raison en écartant les préambules inutiles. Mais débutèr par une pareille prise de possession de: son sujet, quand personne ne sait ce qu'est ce sujet, ni où vous voulez en venir, ni ce dont vous allez parler, c’est abuser de ces.
procédés inexplicables au moyen desquels les décadents cher-
chent à introduire une littérature fantasmagorique, montée sur des échasses à deux cents pieds du sol. On n’en comprend pas un mot, et c’est ce dont ils se glorifient. Plus iis sont incompréhensibles, plus ils sont admirables à leurs propres yeux et plus ils sont convaincus que le pauvre vulgaire est tout simplement incapable de les cousprendre.
Immédiatement après :
“ Les dernières notes du lugubre libera me résonnent encore à l'oreille. ”
Voilà maintenant le docteur C. qui entend subitement un chant funèbre. S'il nous disait qu'il s'était mis tout à coup à éternuer, c'eût été absolument la même chose. Il n’y a pas
plus de raison pour l’un que pour l’autre.
Mais, voyez-vous, ça fait dresser l'oreille, cette manière de dire les choses. Et tout cela, distribué en petits paragraphes d'une ligne ou une ligne et demie....Quoi de plus saisissant ? Le paragraphe ! Il n’y a rien de tel pour frapper à coups redoublés sur l'esprit du lecteur ! Ursalinéa tout seul n’est peut-être pas grand’chose en soi, mais une trentaine d’alinéas de suite, c’est évidemment du génie.
‘ Les gouttes d’eau bénite sont à peine séchées sur son
cercueil. ”
Le cercueil de qui ? On se le demande. Du grand vieillard, direz-vous ? Mais vous ne nous avez nullement fait assister à
sa mort, vous ne l'avez nullement conduit a l’église. Et puis
PEER Le SEX TUTER
avouez que voilà des gouttes d'eau bénite qui mettent singulièrement de temps à sècher, puisque dans l'alinéa précédent même, vous ne parlez de tout cela que comme d'un souvenir : ‘“ les
dernières notes du libera me résonnent encore à l'oreille. .”
Croyez-vous en bonne vérité qu'on puisse de la sorte, dans un tableau ou dans un récit, mêler toutes les circonstances, intervertir toutes les péripéties du fait qu’on raconte, au lieu de les présenter dans leur ordre naturel, en ayant soin avant tout de commencer par le commencement, ce qui est essentiel ? Que diriez-vous d’un acteur arrivant sur la scvne et s'exclamant dès
l’aborc Le flot qui l'apporta recule épouvanté,
sans tous dire au préalable ce que ce flot apporte et pourquoi il reeule épouvanté ? Vous croyez peut-être que ces procédés de style, au rebours de toutes les règles et même du simple bon sens, produisent un effet mirobolant sur le lecteur étourdi ?. . Détrompez-vous, docteur, et soyez convaincu que tout l'effet produit, c'est la consternation.
“ Je sors de l’église où je n'ai cependant pu prier ;—jen demande excuse à Dieu. ?
Et pourquoi n'avez-vous pu prier ? "Y a-t-il quelque chose qui nous l'indique ? Nous avez-vous fait part de quelque émotion incontrôlable ©
Demandez pardon à Dieu, jeune homme, l’occasion en est
excellente ; mais ne lui demande: pas exeuse ; Dieu ne vous
en fera juioris, fa revanche, il vous pardonne : soyez en biea sûr.
“Seul, probablement, de tout le monde accouru, une dis-
traction bête, une hantise m'en à empêché. ?
C’est à La Patrie qu'on en a eu une distraction bête quand on y à luissé passer aux mains des typhographes cette élucubraliou patentée ! Si encore il y avait là-dedans quelque chose, ua riea, une Shnple apparence qui rappelât ce qui se passe d'ordinaire dans la vie ! Mais il n'y à rien, rien, tout au contraice. Eble docteur n’en continue pas moins à battre l'air de ses ailes.
C'est pourquoi personne n'a encore compris uu mot, et il à déjà écrit treize lignes, qui forment à elles seules cinq paragra phes ! C'esb de la hantise, cela, a coup sûr.
Da reste, nous allons voir ce que c’est que cette hantise
C'est que j'ai déja sauvé la vie à cette homine.
Voilà nu déjà qu'il faut atteler aux pyramides.
Ah ça ! Mais, venez-vous ici assister à un enterrement, oui ou uon Ÿ Et fout ce mode accouru, est-il là pour contempler uu citoyen sauvé encore une fois par vous où pour lui dire ladieu suprême * Combien de fois faut-il que vous lui sauviez la vie, à cet honumne, pour être bien sûr qu'on l’enterre !
Foujours la hantise ” !
“Naivé.. anssi sérement que si jeusse saisi la balle qui
allait le taier, aussi c'airement qu'en tranchant la corde qui
allait le jendre, ?”
LES JEUNES BARBABES 83
Quand ou saisit la balle qui va tuer quelqu'un, on le sauve sérement. Quand on tranche la corde qui doit le pendre, on le sauve clairement.
C'était pas la peine, C'était pas la peine,
C'était pas la peine, assurément De changer d'adverbe aussi prestemeut.
Voilà tout dé même un condamné qui peut se vanter d'avoir de la chance dans su vie...comme dans la vie! Je ne sais s’il était bâti commr les chênes, mais bien sûr qu’il était ‘ enraciné comme eux.”
“Je ne veux rappeler la chose que pour rendre hommage à la médecine ; (vous allez voir comme c’est rien que pour cela ! l'evécutant west pour rien.”
L'exécutant ! Le docteur a fait ça en musique, par dessus le marché! Si encore il avait écrit l’exécuteur, pour rester dans son rôle ! |
‘ Peut-être alors que le rôle que nous jouons parfois sera mieux jugé, qu'on y trouvera l’ipothéose à côté du persiflage, qu'on y trouvera les larmes à côté du rire.”
Oh! oh! En voila par exemple ! Shoo Hy, don’t bother me.
Heureusement que le docteur n’entreprend rien pour rendre hommage à la médecine. I] la coulerait du coup.
Mais le voyez-vous qui parle dé'à d’apothéose ? Il n’a encore risqué qu'un bout d'oreille ; mais tout à l'heure cet£e oreille va paraître toute grande, et vous allez voir comme elle est
grande !...
“ C'est déjà un peu en arrière que cette aventure, mais je ne l’ai point oubliée.” | ; . ; G A C’est une aventure maintenant qu’un malade soit soigné par le médecin de son village ! Et une aventure en arrière ! Savezvous ce que c’est qu’une aventure en arrière? Non. Eh bien !
vous allez l’apprendre.
‘“ Sans alors y attacher plus d’importance que de raison— tant le sentinent du devoir est naturel chez le médecin !— [voyez vous l’exécutant qui commence à poindre, là, tout de suite ; il ne s’agit déjà plus de la médecine.] Ce n’est que de ce matin que je me reprends à y réfléchir profondément ”
Qu'il est donc maladroit dans sa manière à lui de s'effacer
-pour rendre hommage à la inédecine, ce bon médecin !
Mais le moment est venu pour vous, lecteur, de tomber tout de votre long.
“ Ce n’est pas à toute minute qu'il est permis à un homme de se compter puissant comme celui qui donne le jour, qu'il peut dire sans crainte de contradiction : Vous, monsieur, vous me devez la vie.”
Là! Mais la médecine, la médecine? J’ai beau chercher, je ne vois encore que l’emécu/an!, toujours l’exécutant. Aussi,
ce n'est pas uñ mince exécutant que celui-là. Puissant conime
celui qui donne le jour |! Plus exécutant que cela n’est pas possible, Et savez-vous pourquoi il est si puissant que cela, cet exécutant? Il n'y a plus moyen de tarder à le dire. Tout le monde en a l’eau à la bouche, C’est parce qu’il a réduit jadis
une hernie au vieillard enraeiné !
Réduire une hernie ! Opération qui se pratique tous les jours dans le pays par excellence des crevés, sans qu’on ait jamais vu ni entendu un médecin, fût-il aussi puissant que le Créateur même, prendre la peine de se targuer de cette vulgaire opération dans toute une colonne de journal, où il se
met en ligne avec l'Eternel !
Et dire qu'il s’est trouvé des gens pour prétendre que les Canadiens sont une race inférieure, quand ils possèdent des.
exécutants de cette force !
‘ Même dans notre chère profession de médecin, quelque bonne volonté que nous ayons de nous attribuer un succès de: survie, il est très-rare qu'il n’y ait point d’issue pour le doute. Nous sommes souvent moralement convaincus d’avoir réussi à sauver les jours d’un pauvre diable, maislesceptique peut-être ?? qui se dresse inévitablement nous éreinle nos convictions.”
Ouf! Ah! Attendez. Nous allons respirer d’abord, puis nous reprendrons ce galimatias si informe, si barbare, qu’il ressemble à ces grossiers fétiches des nègres d'Afrique qui ont une tête d’hippopotame sur un corps de crocodile, collé à des pattes de girafe,
D'abord, pour de ‘Ia bonne volonté ” de s'attribuer des
succès, le docteur ©. en a en masse, comme on dit ; il en a même beaucoup trop. Je lui reconnais même une bonne volonté féroce pour assommer ses contemporains avec ses articles, et il l'exerce sans pitié, sans vergogne.
C'est égal, il est roide à avaler le ‘succès de survie. ? Pour du succès, le docteur en a un incontestable, Et Krostrate donc ? Et ce groupe des ‘ jeunes ” de Montréal, qui n’ont pas la moindre notion de langue ou de style, pus la moindre idée des convenances du langage, qui écrivent furieusement des choses sans queue ni tête et qui s'appellent entre eux des écrivains, par dessus le marché, est-ce qu'ils n'en ont pas,ausssi eux, du succès ? Oh! Ce n’est pas le succès que je discute : c'est le survie qui m'effare. Voyez-vous un homine ordinaire, aussi modeste que le docteur C. est puissant, à qui ilarriverait un succès de cette espèce étonnante ?
Il aurait toutes les raisons du monde d'en perdre la tête. Dans le cas présent, c’est encore plus fort, c'est nous qui la perdons.
Ensuite, docteur, vous dites qu'il est rare, dans votre profession, qu'il n’y ait point d’issue pour le doute. ‘“ Issue ” en français, se dit d’un lieu par où l’on sort. Les mortels communs, qui se contentent ‘ d'avoir reçu le jour ? et qui parlent comme tout le monde, disent qu'il y a place pour le doute ou raison de douter ; mais il répagne essentiellement à ia tribu des “ jeunes, ” laquelle n’a pas le sens commun, de
parler eommunément. fs n'out qu'une manitre de se distinguer
et ils en abusent. Dans leur bouche, pas un mot n'a son sens véritable et il y en a des milliers qui n’en ont aucun. Oh ! Ki l'on avait le temps et surtout l'envie de relever une foule de choses mirifiques qui paraissent,chaque semaine, dans une couple de publications où les ‘ jeunes ” sont allés chercher un refuge, après l'issue de la vie du défunt Glaneur, on aurait de quoi occuper une imprimerie entière pendant toute une génération. Et si on s'amuserait, bon Dieu ! Si on s’amuseraitil donc,
donc ! !....
Mais vite, reempoignons notre docteur © Celuilà nous donne autant d’amusement à lui tout seul, pour una fois, que toute la gayne ensemble...
‘ Le sceptique Peut-être !? (avec deux points d'interrogation) dit-il, qui se dresse inévitablement, nous éreinte nos convictions.
Voilà le docteur qui commence à avoir quelque chose de cassé. Ça va être beau tout à l'heure, car nous ne sommes encore qu’au tiers de son article !
Et il continue, avec ses convictions de plus en plus éreintées.
“Je fus appelé auprès de mon vieillard à la cinquantesixième heure d’un étranglement herniaire qui l'avait réduit à la dernière extrémité --les parents mettant sur le compte de
l'âge (voilà des parents comme rares de créatures) -— quatre-
vingt-trois ans, — (Il était évidemment inexcusable d’être si vieux que cela, le bonhomme, Il ne savait pas qu'à cette âge-là on a tous les torts. Tout de même, qu'il se trouve des parents qui mettent sur le compte de l’âge un étranglement herniaire, c'est vif. Cela me paraît merveillensement imaginé pour assurer un succès de survie), les parents mettant sur le compte de l’âge, disions-nous donc, “les symptômes de cette maladie étrange qui le poussait à la mort. ”? ;
# Maladie étrange ” fait très-bien ; c’est d'un effet sûr, Il ya encore des gens à l’imagination sensible chez qui la vue seule du mot ‘range produit une véritable commotion. Mais il n’en reste pas beaucoup dans notre siècle à qui vous pouvez parler, sans qu'ils vous rieut au nez, des symptômes d'un étranglement herniaire !
Nous ne sommes pas tous des parents du vieux.
D'un coup d'œil il me fut facile de comprendre la terrible responsabilité qui m'était faite. (Plus puissant même que celui qui donne le jour, cet étonnant docteur C., puisqu'il comprend... d’un conp d'œil !)
Il me fallait entreprendre une lutte corps à corps avec la mort... j'échouais, et c'était fini. (On comprend cela ‘d’un coup d'œil” ; c’est assez clair. Quand vous luttez avec la mort, si ce n'est pas vous qui la domptez, c’est elle qui vous dompte, et c’est fini, archi-fini, aussi clairement, aussi sûrement que la
corde ou que la balle qui va vous tuer ou qui doit vous pendre.)
‘“ Le médecin seul a de ces angoisses... (Ah! pardon : je
commence à en avoir de terribles depuis votre apparition chez ce malheureux vieillard), et plus elles sont horribles plus elles mettent en relief la confiance élonnnnte (je vous crois) exigée de ceux qui areuglément (ah! pour ça, c’est vrai), vous remettent leur vie entre les mains.
Quel gâchis, bon Dieu ! Quel pathos ! Arrangez cela comme
vous pourrez ‘les angoisses horribles des médecins qui mettent »
en relief la confiance étonnante exigée...
Cela s'appelle à la campagne parler dans les târmes.
Il serait temps de prendre quelque chose, je pense,
Pour nous remettre Pour nous remettre......
Mais envoyons fort encore un peu.
Tl n'y a que le médecin sur la terre, (dit celui qui s’appelle C.) qui puisse se vanter de produire de tels sentiments.?".
Et, parmi les médecins, il n’y en a qu'un, entendez-vous, non seulement sur la terre, mais encore dans tout le système: solaire, qui produise des sentiments comme ceux dont on est ‘abimé en lisant “Comme dans la vie.”
S'il y en avait deux sur notre étroite planète, ils produiraient en réalité trop de sentiments et l’humanité tomberaït
en compote.
90 LES JEUNES BARBARFS
“Mon pauvre vieux était donc mourant, L'ensemble des plus mauvais symptômes (il y tient) existait, jusqu'au hoquet des derniers instants.”
Le hoquet des derniers instants est un symptôme de l’étranglement herniaire! Oh! oh! Quel médecin ! Nan seulement il trouve une maladie étrange dans un accident, mais encore il découvre un symptôme nouveau et tout spécial de cette maladie, le symptôme ‘ du hoquet des derniers instants !” Maintenant, quand notre docteur aura découvert que la cessation de la vie est un des symptômes de la mort, sa mission sur la terre sera accomplie. .et tous ses patients pourront respirer.
“Je dis au prêtre (Ah! Il y a donc un prêtre ?On ne l’a pas encore vu. Vous n'en avez pas parlé. Pourquoi nous surprendre à chaque instant! Mais je m'égare Les parents du vieux ne sont pas aussi naïfs qu'ils en ont l'air, et leurs convictions, à eux, ne sont pas du tout éreintées. Quand ils ont affaire au docteur (., ils savent bien prendre leurs précautions.)
“Je dis au prètre de régler a’abord les affaires spirituelles, craignant que mon patient ne meure (ne mourüût, mon ami, ne mourdi) de suite sous mes manipulations (c'était prudent); puis je vrocédai.”
Ce “puis je procédai” à une vague allure de sublime. C'était de l'héroïsme, cela, docteur, après avoir laissé à votre patient le temps de mourir dix fois, comme vous nous le laissez à nous, lecteurs, pous comprendre où vous voulez en .enir. Enfin, vous y êtes. A vouez que vous abusez de votre habitude de faire tirer
la langue,
Ce pauvre vieillard en a-t-il couru des dangers, tout de même !
Et puis, quelles difficultés ne présentait pas une opération sur un homme enraciné comme Îles chênes! Vos manipulations, auraient pu prendre racine, aussi elles, et voyez un peu où vous en seriez et où nous en serions, Car vous n'auriez pas pu écruc Comme dans la vie !
“Je veux n'en tirer aucune gloire. (Voila une heure que c'est évident) Avec les premières manœuvres que l'étude et l'expérience nous apprennent, jé réussis trés parfaitement à réduire la hernie.”
# Et au bout d'une demi-heure je repartais, laissant ce brave
vieillard retourner à grands pas vers la vie, Il était sauvé.”
est trop beau. Jamais vous ne ferez accroire à personne que ça été si facile que ça. Votre modestie vous joue un mauvais tour. Etant donnée votre répugnance évidente à parler de vous-même, vous n'auriez jamais pris la peine de raconter, on ne sait combien de temps après, que vous n'aviez accompli autre chose cette fois-la qu'une opération ordinaire, pour laquelle ue demi-heure avait suffi. Non, non, nous savons mieux. ‘ Celui qui donne le jour ? a pris toute une semaine pour créer Punivers, et vous, qui étes aussi puissant que lui, vous n'auriez pris qu'une demi-heure pour réduire une hernie ! Vous voulez nous mystitier, docteur, Et si nous n’étions en ‘ présence d'un ‘exécutant ” comme il n’en fut jamais, nous aous servirions de l'expression vulgaire : “ C'est une blague
que vous nous faites.
Avant de continuer permettez-moi une petite observation, indigne de vous sans donte, mais quine paraîtra pas dép'acée à, ceux qui ont quelque souci de la maniere de parler et d'écrire, dans ce pays où les deux-tiers de ceux qui ont limpudeur d'écrire le font encore plus mal que ceux qui parlent mal.
Est-ce qu'on dit “ Avec les premières manœuvres..? On laisse ces manières de s'exprimer aux orateurs parlementaires, qui sont incapables de s’a seoir, leur boniment débité, saris la formule consacrée ‘ Avec ces quelques observations, M. l'Orateur, je reprends mon siége,” Il est trop facile et trop élémentaire de dire en français : ‘“ Ces observations faites, M. l’'Orateur, .” Il faut à tout prix parler l'anglais: ‘ Wish these simple remarks, Mr. Speaker. .?
Est:ce qu'on procède dans une opération avec des manœuvres, ou bien ‘ par l’emploi de ”, ou encore ‘ ayant eu recours à. .”?
Et ce mot manœuvres, pour une opération chirurgicale, comment le trouvez-vous ?
Docteur, docteur, restez dans votre laboratvire. Ne vous servez que du pilon, jamais de la plume. Une plume entre vos mains est plus dangereuse qu’un rasoir entre les mains d’un
enfant.
Pilulez, réduisez, onguentez et cautérisez, mais n’écrivez pas.
Nous alluns maintenant entrer dans la phase superbilificososupérieure, extrà raffinée idéale de la chose. Lisez avec des yeux de séraphin ce qui va suivre.
Mais la grande profanation de telles (!!!) actions, c'est qu’elles se paient en dollars.
J'ai tendu la main ; (I se profane vite, ce cher docteur) l'on m'a reinis ce que j'ai réclamé (si c’est vous qui réclamez, c’est vous qui accomplissez la profanation), et nous nous sommes
laissés quittes.
. Quittes ! ce mot ne vous fait-il pas réver ?” continue le
docteur. Cela dépend de la quantité de dollars. ‘ Quittes.. lui du salaire, moi de mon devoir.” Profane docteur !
A travers tous les rêves qu’un pareil récit vous précipite dans la tête, il y en a un surtout qui vous hante, c’est de savoir avec quelle autre chose que des dollars on peut bien payer un médecin qui vit de sa profession, et comment on peut s’y prendre pour ne pas le scandaliser, chaque fois qu'on le paie pour ses services.
Mais le pire, c’est qu'on n'est jamais quitte avec des médecins comme le docteur C., puisqu'après vous avoir bourré de püules, ils vous font avaler leurs articles par-dessus le marché,
‘ Je suis passé à travers mon village, ?” (J'ai passé, cher docteur. Ne réduisez pas la grammaire, ie vous prie),
“ Quelqu'un m'a dit simplement : Hein !le père X. n’est pas
très-bien, il paraît 7
Ces pauvres gens de villazre parlent comme ils peuvent. Au cun d'eux ne se serait avisé de débiter nn discours académique
pour en arriver à dire “le père X n'est pas très bien. “
Mais voici que nous emjambous subitement une dizaine de barreaux dans l’immense échelle de l'idéal que le docteur C. nous tend.
On donne des statues et des médailles, s’écrie-til, à celui qui happe d’une main, «/ors qu'il est solidement c'impé sur un rempart, le malhenreux qui tombe à l'eau.
Qui est-ce qui sait seulement qu'un médecin a sanvé ut homme ? Personne. |
‘ Qu'il sauve cent vies. .un voisin eurieux lFabordera en lui disant qu'un tel prend du mieux. Ce sera tout.
Y atal seulement une personne dans ma paroisse qui sache que, sans moi, ce grand vieillard, au lieu d'être nn cadavre,
serait maintenant un squelette ? Je ne crois pas. ”
J’ai tenu à aller jusqu'au bout d2 ce mirifique passage, qui explique tout l'article, afin le ne pas interrompre un aussi
beau cours de bêtise humaine. .
LES JEUNES BARBAREKS 95
POESIE san md tone
Mais celle-ci est à trente-six pattes et jette Nabuchodonosor dans le cinquantième dessous.
{ne suftit pas d’appartenir à une race inférieure quelconque pour accoucher de machines comme celle là ; il faut avoir pratiqué l’idiotisme, pendant de longues années,chez les zoophytes, et avoir passé par une multitude d'incarnations descendantes qui rendent aujourd’hui le classement comme impossible.
Qu'on soit boufti de prétention au point d’être absolument aveugle sur le ridicule dont on se couvre, cala se voit souvent. Pour ina part, j'ai vu nombre de prétentieux dans ma vie, et des plus étonnants. J'en ai vu même parmi des hommes remarquables, que la flagornerie et la plus révoltante adulatiom avaient complètement aliénés. Mais je n’en ai jamais vu, et personne n’en a vu avant moi et n'en verra jamais, qui dewmandent qu'on leur élève une statue pour avoir réduit une hernie ! Je n’en ai jamais vu d'assez infatués dans leur ignorance eb d'assez complètement hypnotisés par cette infatuation, pour prétendre qu'on élève des statues à ceux qui, so/idement eampés sur un rempart, happent un malheureux qui tombe à l'eau
Mais, malheureux vous-même, vous ne savez donc pas que d’obscurs héros vont en mainte occasion, vingt fois au péril de leur propre vie, arracher des humains à une mort certaine, et cela sans jamais non pas seulement rêver à une statue en récompense de leur héroïque dévouement, maïs même à l’humble
médaille qui attestera de leur courage, mais même à la plus
modeste des rémunérations ! Ceux-là sont réellement quittes envers les malheureux qu'ils ont sauvés, par: le seul bonheur du devoir accompli. Ceux-là ne tendent pas la main pour crier ensuite que c’est une profanation que de les payer en dollars, et quand ils reviennent meurtris, souvent à jamais invalidés par leur lutte contre une mort imminente de tous les instants, ils ne songent pas à ce qu’on leur doit, mais à ce qu'ils ont fait et à ce qu'ils feront encore demain, et cela leur suffit. La statue et la récompense, ils l’ont dans leur cœur et dans la souveraine joie de leur triomphe quotidien sur les périls auxquels ils arrachent d'autres hommes.
Mais vous.... ah! soyez tranquille. Vous l'aurez, votre statue, et elle sera colossale. Quand on à écrit ‘ Comme dans la vie ”, on s’est élévé à soi-même une statue qui dépasse toutes les dimensions connues et l'on s’est placé du coup bien au-dessus des sept merveilles du monde.
Puisqu'on à pr-posé d'envoyer à l’exposition de Chicago des échanti£ons de la littérature canadienne, qu’on envoie celui-là ! Il en résultera de nouvelles études anthropologiques fort inté-
ressantes, sur notre race,
Continuons à citer. Nous ne sonmiaes pas au bout des
étonnements.
LES JEUNES BARBALES 97
‘ C’est là le rôle du médecin d'accomplir ce qui peut se faire de plus grand sur la terre (réduire une hernie par exemple) sauver la vie, et quand on devrait le remercier à geroux, on
ignore même ce qu'il à fait.
Souvent, cela s’ignore, mais pas dans ce cas-ci, bon Dieu !
‘“ Vie de dévouements de suite oubliés (on dit {ut de suite),
de sacrifices toujours méconnus, c’est là notre récolte. ”
Mais de quoi vous plaignez-vous donc, sacrebleu, puisque
vous reconnaissez vous-même qu'on est quitte envers vous ?
“ Avez-vous déjà vu dans un journal certains passages où
justice complète soit rendue au médecin ? Jamais. ”
Qui, cela se voit, etsouvent et beaucoup. Cette fois-ci,
par exemple, la justice va déborder, je vous eu réponds. ‘ Au lieu de ça, les Molières roucoulent leur persifilage. ”
O Molière ! As-tu jamais rêvé que tu ferais souche de roucouleurs ? Des roucouleurs de persifilage, mes amis ! Vous
est-il arrivé déja d'entendre le chant du crocodile ?.
Et dire que la plupa:t de ces j#unes gens, dont le cerveau est infesté par le microbe littéraire, s'ils voulaieut sérieusement le combattre, feraient tous soit d'excellents pâtissiers, soit de bons fabricants d’allumettes, soit des chemisiers ou des tailleurs en renow, soit enfin des maçons qui gngnera:ent honnêtement leurs trois dollars par jour ! Chacun d'eux, j'en suis convaincu,
se ferait un métier profitable et deviendrait un chef de famille
Lré
nl \
utile à son pays ei à lui-même. Mais non : il faut qu'ils
alignent des paragraphes... “ Le grand vieillard. ..... 4
Il faut qu'ils rendent tout le inonde malade, sous prétexte qu'ils sont médecins.
Vous êtes médecin ? Eh ! mais, c'est magnifique. C’est là une noble profession qui doit suffire aux plus nobles ambitions. Vous surtout, docteur C., contentez-vous de prescrise des purgatifs et de réduire des hernies, et soyez convaincu que vos patients s'en trouveront infiniment mieux et vous aussi. En agissant de la sorte, vous serez réellement quitte envers eux et envers le public, qui n'attend pas autre chose de vous ; tandis qu'avec des “ Comme dans la vie,” vous contractez avec ce public une dette énorme qu’il vous faudra bien du temps et bien des laheurs
pour acquitter.
Ah ! si je pouvais réussir, par des exemples comme celui que je viens de mettre sous les yeux et par une critique aussi expéditive que salutaire, à faire comprendre à nos débailés de collège qu'ils ne peuvent s’improviser écrivains, qu'ils ne peuvent le devenir qu'après un apprentissage, après un entraînement spécial, après de longues années de pratique constante et d'étude laborieuse, je ne compterais’pour rien tous les déboires que cette
critique m'attire et tous; les outrages qu’elle me vaut, tant serait
grand le service que j'aurais rendu et au public et à ces jeunes gens même, qui peuvent avoir d'excellentes dispositions pour
faire de bons boulangers, mais aucune pour frire des écrivains. .!
Mais hâtons-nous d'arriver aux derniers traits de notre: “ modèle.”
‘“ Ah ! je me rappelle toujours la rancœur révoitée de mom vieux professeur, alors qu’il nous rapportait un trait de sa vie-
de praticien.”
Des rancœurs révoltées ! C’est de l'anarchie, cela. ‘“ Ma grand’conscience, il rempironne”, dirait la vieille cuisinière que j'avais il y a deux ans, et qui m'a délaissé pour une profanration plus forte que celle que me permettaient de lui offrir mes
modestes appointements.
Voyons la rancœur Du vieux professeur,
“ J'avais sauvé indéniablement, nous disait-il, la vie d’un haut fonctionnaire public, père d’une famille nombreuse. A moins de lui donner le paradis j'avais fait pour lui ce qui pouvait lui a river de mieux sur la terre. Je produisis un compte très raisonnable. .
—“# Ciel ! s'écriu t-il, mais ça ne vous a pris que quelques
minutes. .
“__ Ah! Excusez-moi, repris-je indigné, je croyais que votre vie valait au moins quelques piastres.
4 Je vous laisse sur cette dernière réflexion.” Dr C.
Un instant, docteur.
Une réflexion se présente immédiatement, qui n’est pas ‘ la dernière.” C’est que la base essentielle de toute comparaison est l’analogie. De même qu'on ne peut comparer un limaçon avec une sauterelle, de même on ne peut comparer un médecin, qui s’indigne contre son client, avec un médecin qui se déclare -satisfait du sien, tellement satisfait qu'il ne peut résister au
plaisir d’en faire part au public.
Allons, il est évident que c’est vous qui avez une ‘‘rancœur révoltée,” et l’on parierait sans crainte que le vieux professeur c'est vous-même. Mais, dites-nous un peu, qui êtes-vous, jeune ‘homme, et que prétendez-vous ?
Ignorez-vous donc que lorsqu'on entreprend de raconter ou de peindre un des mille incidents de la vie, un de ce: mille riens qui renferment au moins une leçon philosophique, il faut le faire de telle sorte que le spectateur ou le lecteur se trouve en présence d’une œuvre &art, et que l’inanité du sujet disparaisse sous la beauté du tableau ? Tynorez-vous qu'il faut pour cela avoir des qualités d'écrivain exceptionnelles, qu’il faut y mettre une telle perfection de style, un tei éclat de coloris, un
‘humour ” et un entrain si piquants, une si remarquable
finesse d'exécution et un si éblouissant décor de détails que l'esprit du lecteur, entraîné par des émotions réelles et fasciné. par le talent de l'artiste, éprouve des jouissances aussi fortes et aussi profondes que s'il était en présence d'une grande
œuvre noblement exécutée ?
Pour faire d’un événement banal un tableau qui attire et charme les regards, il faut avoir doublement du talent ; il faut avant tout que ce talent soit servi par un esprit judicieux et exercé dans le choix des couleurs fugitives qui conviennent à cet objet. Il faut être sûr de son pinceau, savoir sa langue si bien qu’on en soit le maître absolu et qu’on la manie à sa fantaisic, sans jamais tomber dans l’excentricité ou dans l’enflure
ou dans lé baroque.
De quel droit alors, vous qui ne savez même pas l’a. b. c. de: la grammaire, imposez-vous au public le spectacle de vos infirmités ? L'auteur de “ Comme dans la vie,” ou le monsieur qui demande qu’on lui élève des statues, ne peut exciter d'autre intérêt que celui que présente un cas psychologique très. curieux ; il ne peut arrêter et fixer notre attention qu’en qualité de phénomène ou d’extravagance de la nature. A ce titre, il est bien en dehors des déséquilibrés ordinaires, lesquels n’ont que des lésions, des troubles cérébraux, de simples écarts de la machine encéphalique.
L'étrange mortel, qui a pu écrire “ Comme dans la vie ” et faire suivre cet article, quelques jours après seulement, d'un autre article intitulé ‘ Suppositions,” en tous points le pendant du premier, vaut à lui seul toute une étude. C’est le plus étonnant produit de la prétention qu’on ait encore vu en Canada, et Dieu sait s’il y en à ici! Mais je l’abandonne aux spécialistes et je me hâte d'arriver, pour en finir, aux conclusions générales qu'impose la découverte de phénomènes analogues, se produisant régulièrement dans ce qu'on appellé
la littérature des ‘“ Jeunes.”
Mes amis, vous êtes jeunes ! Je vous en félicite. C’est là un aimable défaut, dont vous êtes certains de vous guérir avec l’âge. Plût au ciel que vous pussiez vous guérir aussi bien de la démangeaison d'écrire, qui est chez vous une maladie et nou pas un don, croyez-m'en bien. Tout de même, tels que vous êtes, je vous aime suffisamment, en qualité de compatriotes, pour vous donner de salutaires conseils, qui ne seront pas écoutés, bien entendu, mais que je vous dois, afin d’empêcher, si possible, que vous déshonoriez, quelqu'involontairement et inconsciemment que ce soit, notre belle langue française, et que vous coinpromettiez, par vos scandales littéraires,
l’honneur et la dignité de notre race.
Oh ! C’est là une question plus sérieuse qu’elle n’en a l'air. Les parasites dela génération actuelle ont tellement infecté notre littérature qu’ils dévorent jusqu'aux germes mêmes, déposés en terre par nos prédécesseurs et cultivés par nous avec tant de soin et d'amour. Il est temps d'arrêter ce fléau ; c’est là un devoir impérieux, si nous voulons mettre nôtre avenir à l'abri. Nous ne consentirons jamais, non jamais, à laisser outrager sous nos yeux, par de jeunes profanateurs, 14 plus vivante de nos traditions, la plus aimée de toutes, celle qui résume tout ce que nous sommes, tout ce que nous avons été et ce que nous espérons devenir. Que l’on commette cantre notre bien-aimée mère,la langue française, toutes les gamineries, toutes les cruautés puériles même, soit, cela est de tous les temps, et la langue, toujours ancienne et toujours renouvelée, forme impérissable et toujonrs changeante, ne souffre pas de ces atteintes. Mais qu’on en fasse ur objet de dérision, qu’on l’expose au mépris de ses ennemis invétérés, qu’on la déshonore par les plus grossiers abus, c’est ce qu'il faut empêcher sans retard, car elle est en péril imminent et de la main même de
ses propres enfants.
Nous dirons à ces ‘‘ jeunes,” qui n’ont aucun souci de nous ni de ce que nous leur avons conservé avec une si vive tendresse
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filiale, qu'ils ne s’imaginent pas avoir acquis libre carrière pour commettre leurs vandalismes, et que nous les traiterons à l’égal des barbares qui envahissent les pays civilisés. C’est déjà hien assez que tout ce qui faisait l’orgueil et la distinction des Janadiens d'autrefois, savoir-vivre, urbanité, courtoisie, bonres manières, ait sombré sous un déluge de façons prétentieuses et triviales, conservons au moins la langue, aussi intacte, aussi inviolée que possible ; défendons-la pas à pas, nous qui sommes ses gardiens, et sauvons-la de l'invasion de tous les insectes
destructeurs.
Vous avez du temps devant vous, jeunes Visigoths ! Eh bien ! profitez-en pour ne pas écrire, où du moins pour apprendre à écrire, Vous ne savez pas tout ce qui vous manque et tont ce que vous avez à apprendre. Quand bien même vous n’apprendriez qu’à douter suffisamment de vous-mêmes pour ne pas tomber dans les plus abominables excès, ce serait déjà quelque chose. Mais, tels que vous êtes, avec vos prétentions monstrueuses, édifiées sur des grains de sable, vous ne pourrez jamais commettre que des horreurs. Fussiez-vous d’incomparables génies, il vous manque encore l'étude, les connaissances, la pratique assidue, les leçons, la direction. On naît écrivain sans doute, de même qu’on naît artiste ou poëte, mais personne
ne naît avec l'intuition des règles de l’art ou du style. Plus. on apprend et plus on découvre ce qu’on a à apprendre ; bien plus, on ne se corrige jamais autant que lorsqu'on est le plus. près de la perfection.
Quand bien même encore vous mettriez deux ou trois ans à apprendre comment exprimer convenablement vos idées, cela n’est touiours bien pas plus long qu’un apprertissage ordinaire, et vous en avez besoin, grands dieux! comme vous en avez besoin !
7, comme vous en avez
Ætüdiez non pas les ‘“ décadents évidemment - l'habitude — les décadents sont des aliénés qui stationnent aux portes du sanctuaire et qui déroutent les néophytes, — mais étudiez les maîtres. Notre siècle si décrié, s calomnié, en compte peut-être plus que les autres. Jamais la langue française, malgré toutes les absurdités qui la compromettent journellement, n’est arrivée à une telle perfection dans les détails et à une expression aussi parfaite des plus délicates et des plus difficiles nuances. C’est ce qui en fait aujourd’hui l’ornement du peuple le pius civilisé du monde.
Pénétrez-vous de la clarté lumineuse du génie français, de la méthode et des procédés des maîtres. Vous trouverez peut-être que c’est dur de commencer par le commencement ; mais on marrive à rien en commençant par le milieu. Hé! mon Dieu! Qu'est-ce que c’est que quelques années bien employées quand on est jeune? Vous vous rattraperez vite.
Appliquez-vous avant tout à avoir du bonsens. Le bon sens, c’est la qualité par excellence du français.
Soyez simples. Cela n'exclut ni le coloris, ni l'abondance des images, ni l'éclat du style. Je vous assure que vous pouvez être très simples et très brillants à la fois Vous ne chercherez plus alors l'effet dans des bouts de phrases tapageurs qui ressemblent à du style comme les coups de baguette des sauvages sur leurs cymbales ressemblent à de la musique d'opéra ; et quand vous aurez acquis les qualités essentielles et fondamentales du style, quand vous serez parvenus simplement à vous discipliner, vous aurez déjà parcouru une étape qui vous dédommagera du facile sacrifice de prétentions aussi
ridicules que funestes.
Vous direz peut-être que c’est par trop fort de vous voir de la sorte mis sur les bancs de l’école, quand vous vous croyiez de force à éblouir vos contemporains? Eh! mes pauvres amis, vous n’y êtes jamais allés, a l’école! Quels ont été vos instituteurs? Quels ont été vos maîtres? De jeunes ecclésiastiques, fraîchement émoulus des classes de collège, où ils ont reçu Tinstructior que l’on sait, et bombardés, du jour au lendemain, professeurs dans n'importe quelle branche des connaissances humaines qu'ils ignorent à peu près également! Ce sont des produits ordinaires de ces institutions où l’on habitue bien plus notre jeunesse à des exhibitions puériles, dont objet principal
est de flatter la vanité des élèves et de masquer l’inanité déplorable des études, qu’on ne les forme à des exercices sérieux qui développent le raisonnement et l'esprit d'analyse. Aussi n'est-on pas surpris de voir les produits de cette éducation-là épouvanter plus tard leurs contemporains avec des ‘“ Comme
dans la vie ” st autres singularités de la même famille.
Quelqu'un prétendra-t-il que ce sont Jà des faits exception nels ? Je répondrai que c’est la règle. On enseigne bien mieux:le français dans les institutions supérieures anglaises, auxquelles sont attachées des professeurs de France, qu’on ne le fait d’ordinaire dans ces réduits obscurs qu'on appelle les colléges canadiens. Jlen donnerai comme exemple, entrebeaucoup d’autres, les élèves de M. de Kastner, professeur de français au Morrin College et au High School de Québec.
En dehors d’un petit nombre d'hommes très restreint, qui se sont fait une réputation dans les Lettres canadiennes, véputatation qu’ils doivent à l'instruction qu'ils se sont donnée euxmêmes et aux efforts qu'ils ont accomplis, efforts doublement méritoires dans notre pays en raison des difficultés spéciales à surmonter, en dehors de «es hommes-là, dis-je, que sont les autres ? C’est à peine si l’on peut trouver dans nos journaux— à l'exception de quelques-uns des plus importants d’entre eux, si l’on peut y trouver, dis-je, Ça et là un fait divers convenablement raconté, des entrefilets avouables, des annonces qui ont seulement du bonsens et des traductions qui
ont le moindre souci de la grammaire, de la construction des
phrases, de la géographie, de l’expression simple et claire, de l'emploi et de l'intelligence des mots. A tout instant on est décontenancé et stupéfié par des trivialités de langage inexplicables, tellement que les façons de Gire les plus intelligibles des gens les plus ignorants passent cerrr2ment dansnos journaux et font partie de leur style quitidien, comme par exemple ‘embarquer à bord des chars ” pour dire tout simplement ‘# prendre le train. ” Etcela n’est qu'un exemple entre vingt mille, entre vingt mille, entendez-vous bien ! + * *
Oh ! Quand je vois ce qu’on a fait de notre jeunesse, si intelligente en somme et si bien douée, quaud je pense à l’instruction qu’on lui a donnée en retour de la confiance illimitée et de l’obéissance passive de tout un peuple, quand je la vois livrée sans contrepoids à une caste d'hommes qui s’est constituée l’unique éducatrice des générations, qui repousse comme un sacrilége l’idée seule de recruter des professeurs en dehors de son propre sein et qui aime mieux nous abandonner au mépris des autres races, quede voir diminuer d’une infime fraction la domination qu’elle exerce, je me sens, —et bien d’autres se sentent comme moi, —saisis d’une indignatior: patriotique qu’il
n’est plus possible aujourd’hui de contrôler ni de retenir en soi !
Hélas ! Hélas ! Est-il donc vrai que cet état de choses soit décidément sans remède 7? Sommes-nous done voués à une infériorité fatale, et devrons nous nous débattre indéfiniment, sans espoir, sous le poids de ce cauchemar ? Devrons-nous ronger éternellement un frein indigue d'hommes libres ? C’en est fait de la race française en Amérique, si une instruction virile, sérieuse et libre, n’est pas enfin donnée à notre peuple. Car c’est nous qui, en somme, constituons la base de l'élément français sur ce continent ; c’est nous qui formons la charpente de cet élément, à laquelle viennent se rattacher tous les fragments épars ; c’est nous qui sommes l’âme de cet élément, qui rassemblons en nous toutes ses forces vives et toutes ses capacités reproductives. Sans nous l'élément français ne serait qu’une forme éphémère, un fait divers perdu dans l'existence de la grande famille américaine. Sans nous enfin, tout ce qui constitue la vie propre d’une nationalité, les traditions, les qualités natives, les liens du sang, la communauté des sentiments et des aspirations, tout cela n’existerait même pas ou n'aurait aucune cohésion, aucun point d'appui, aucune condition de vitalité.
Or, l'élément français est destiné à vivre et à se perpétuer dans le nouveau monde. Ce n’est pas par un pur hasard que le peuple canadien, st débile à l’origine, si isolé,si entouré d'éléments destructeurs,a passé à travers trois siècles d’une vie essentiellement distincte, s’est maintenu en dépit de tout et a formé aujourd’hui cette nationalité imposante de plus de deux millions d’âmes, qui est un phénomène historique et une véritable énigme
pour l'observateur étranger.
Étant arrivés à l’âge où nous sommes et à un tel degré d’expansion, ayant acquis une viabilité victorieuse de tous les accidents et de toutes les forces hostiles, il ne peut plus être question désormais de l’effacement ou de la disparition de la nationalité canadienne-française. Mais il ne suffit pas pour elle de continuer à vivre, de se maintenir avec son caractère et ses qualités propres, il faut, bien plus, qu’elle se maintienne à la hauteur des autres nationalités et qu’elle ne se contente plus d’une
place à l’ornbre, quand toutes les autres prennent la leur au soleil.
Nous ne sommes plus à cette période de la vie où le mirage des souvenirs héroïques suflisait à nos regards et à notre esprit, que ne poursuivaient pas encore des visions d'avenir et d’horizons agrandis. Nous sommes entrés, à la veille de l’âge mûr, dans une humanité nouvelle, et si rapidement changeante et si étonammant pressée d'arriver aux destins qu’elle entrevoit par le développement des sciences, que nous ne pouvons plus nous attarder dans les antiques conditions, dans les méthodes surannées et dans une croissance p rement végétative. Tout autour de nous sollicite les hommes au progrès indéfini, à la conquête parfaite et entière d’une planète, qu’ils commencent à connaître que d’hier à peine et qui, dès aujourd’hui, livre à profusion ses trésors ignorés, entr’ouvre, larges et libres,les voies mystérieuses et secrètes qui mènent à la réalisation de tant de vagues, mais persistantes aspirations.
Eh bien ! Sachons entrer dans ces voies, et nous qui avons eu un passé d’héroïsme, sachons nous conquérir un avenir de liberté.