Remy de Gourmont et son oeuvre
Depuis que ce petit ouvrage a été, en 1909, donné au public, Remy de Gourmont a produit, évolué, et disparu. Le changement qui se préparait en lui et auquel je fais allusion (page 74) s'est achevé. Une dernière révision des valeurs a occupé cet esprit inquiet; mais elle s'est faite moins sous le regard ironique de l'intelligence que sous le contrôle d'un cœur enfin avoué et qui a trouvé la tendresse. J'ai essayé de définir ailleurs (La Femme et le Sentiment de l'Amour chez Remy de Gourmont) ce qui a marqué, cette suprême étape et, surtout, regardant l'œuvre tout entière d'un point de vue que la mort seule pouvait autoriser, d'atteindre le fond même d'une personnalité rebelle aux confidences, hostile à sa propre sincérité.
Devais-je mettre à jour la présente étude ? Les œuvres qui ont suivi 1909, si elles sont plus largement humaines, n'infirment en rien celles qui ont précédé. Remy de Gourmont n'a rien renié de ses idées. Tout ce qui se rapporte à la vie purement spéculative, l'attitude vis-à-vis de l'art et de la morale, tout cela demeure, et l'image que j'ai voulu peindre ofire les traits essentiels de la ressemblanc^spirituelle.
Enfin j'aurais eu, je l'avoue, quelque tristesse à reprendre un essai, qui, si insuffisant qu'il puisse être,* garde à mes yeux le prix d'avoir été agréable au maître écrivain de la Cullure des Idées.
A M Aljrcil Vallclte.
La véritû est une illusion et l'illu sion est une vérité.
Une Niiil au Luxembourg, p. Gl.
Voici plusieurs sentiers, les uns, faciles et fleuris avec la fraîcheur pressentie de la rivière où Simone se baigne; d'autres, sinueux entre des chênes aux fatidiques murmures, conduisent à la retraite des amants et des sages ; et ceux-ci, où les pas hésitants n'osent poursuivre, s'en vont, à travers broussailles et ronces, vers des clairières pleines d'ombre odorante. Lequel allons-nous choisir? Quel est celui qui mène au cœur de la forêt ? Notre curiosité hésite et doute. Par cpiel livre entrerons-nous dans l'œuvre de M. Remy de Gourmont ? Quel est celui qui nous livrera son âme?
Lorsqu'on jette un regard d'ensemble sur cette œuvre, on ne laisse pas que d'être étonné de la voir si diverse et si complexe. L'esprit, qui aime les simpli-. fications et veut classer les hommes, ne sait en quelle catégorie ranger celui-ci. Il a publié des romans, des contes, des poèmes ; il est grammairien et mieux : philologue ; c'est aussi un moraliste qui se plaît à la critique des mœurs et des hommes ; on trouve enfin un philosophe et un grand érudit; la critique des idées* des œuvres études doctrines ne forme pas la partie la moins importante de sa production. Comment retrouver sous d'apparentes contradictions les traits caractéristiques de cette personnalité ? Où peut-on
saisirrâme de M. R. de Gourmont ? Elle est d'une agilité inouïe. Vous pensez surprendre enfin son attitude et la fixer ; mais elle se métamorphose sans cesse. Cet esprit veut îire. ; et il change afin de se diiïérenciér constamment des autres, de lui-même, et d'éviter toute cristallisation.
D'un romancier contemporain, R. de Gourmont écrivit un jour, et le mot fit fortune — qu'il était un spectacle magnifique. M. R. de Gourmont est un spectacle magnifique. On admire en lui une richesse excessive d'émotions et de pensées. Les facettes de son talent brillent chacune d'un éclat difl'érent, et net. Il ne saurait y avoir d'équivoque, ni d'incertitude. Une seule de ces tendances, tant elles sont dégagées de tout balbutiement, suffirait à rendre précieuse une âme. Mais pourquoi parler de l'âme de M. R. de Gourmont? Il a une infinité d'âmes, comme le ciel passe, depuis l'aube pâle jusqu'aux violences du couchant, par toutes les nuances où le jour décompose sa lumière. Il a tour à tour un visage d'idylle, de drame, de féerie. Il y a en lui le poème bucolique, la chanson d'amour, les drames pathétiques, le sublime orgueil que le soir drape de sa pourpre. L'esprit et les yeux sont éblouis. Ayant relu, à la suite les uns des autres, une vingtaine d'ouvrages de cet écrivain, j'ai ressenti une sorte de vertige intellectuel à parcourir tant de paysages d'une variété toujours curieuse et séduisante ; une belle plénitude de pensée soulève l'esprit ivre d'une grande ivresse, et qui sait enfin qu'il est délivré. M. R. de Gourmont est un libérateur.
On n'est plus l'esclave de rien lorsqu'on a su comprendre son œuvre et si l'on peut en supporter l'audace. En présence d'une telle pluralité d'âmes, il est impossible de ne pas songer à la pauvreté psychologique habituelle aux hommes. La plupart des cerveaux, mécaniques simples et frustes, ne réagissent que d'une façon peu variée. Un homme souvent pourrait être synthétisé d'un mot. Il est sous la domination d'une seule tendance. C'est l'œuvre de l'art littéraire de créer ces types où s'exagère jusqu'à la
perfection cette inclination unique, qui, la plupart du temps, règne, médiocrement, dans la pauvre âme humaine. ,
L'art exige une telle simplification, et l'analyse aussi. C'est pourquoi, cherchant à dénombrer les âmes de M. R. de Gourmont, j'ai pensé que Platon en donnait trois aux hommes. Je réduirai à trois les âmes de j\I. R. de Gourmont. Aussi bien ce nombre est-il très philosophique. Pythagore l'appelait le premier parfail,csiT il contient,le premier, un commencement, un milieu et une fin.
Platon accorde à l'homme trois âmes, ou plus précisément deux, dont la seconde se divise elle-même en deux parties. On trouvera peut-être qu'il y a du pédantisme à citer du grec « en ce temps où le primaire est roi » (1), mais je m'en tiendrai à trois mots, afin de ne pas mériter trop de rigueur. L'esprit, l'intelligence: v:jr, siège dans la tête ; le Oj|j.oç est dans la poitrine et comprend les sentiments et les passions ; Vïzi- G'jjj.YjT'.y.sv réside dans le ventre, avec tous les appétits qui assurent la conservation de l'individu et de l'espèce. Cette dernière âme était vile au regard de Platon. C'est « une bête féroce, qu'il est pourtant nécessaire de nourrir pour que la race mortelle subsiste (2)i). Nous verrons que M. R. de Gourmont est l'un de ceux qui restituèrent sa dignité à la sensibilité.
Il n'est pas malaisé de retrouver, dans cette distinction, la sensation, le sentiment et l'idée, qu'on différencie afin de pouvoir les étudier plus à l'aise. La plupart des hommes ne possèdent que l'une de ces trois âmes et le plus souvent Vi-'.f)j[j/r,-'./.z'K lis sont en général et seulement « des sacs où passe de la nourriture ^'.Ceux qui sont tenus pour supérieurs ont le 0j;j.6ç, avec sa vertu : le courage. La vie leur appartient. Ce sont ceux qui réussissent. Le vcO; n'est pas considéré
(1) Dialogue des Amaleurs, p. 253.
(2^ Cf. Œuvres de Platon, traduction V. Cousin, Timée ou de la Nature, tome XII, page? 19G à 200. Rey et Gravier, éditeurs, 1839. Paris.
10 UliMY DE GOURMONT ET SON ŒUVRE
parmi les hommes ; il est anti-social. Les sages ne sont chez eux que dans le désert, M. R. de Gonrmont a jTiené ces trois âmes à un merveilleux épanouissement, et l'on va étudier dans son œuvre les tendances esthétiques, les sentiments moraux, les idées philosophiques. « Il faut cultiver notre jardin», conseillait Candide. « Il est du devoir d'un individu de cultiver sa personnalité, de la développer dans tous les sens qui ne sont pas anti-sociaux,de la pousser à bout )),écrit R. de Gourmont (1), Dans les diverses régions de la sensibilité, du sentiment et de rintelhgence il a fait pousser les fleurs les plus rares
L'esthétique rattachée à re-'.OjixfjT'./.cv, cela n'est pas selon l'Evangile de Kant, mais s'accorde avec la conception scientifique de R. de Gourmont. Avant même que parût le livre de M. R. Quinton, lorsque sa doctrine était encore éparse- dans des com.munications à l'Académie des Sciences, R. de Gourmont indiquait la ])lus importante conséquence piiilosophique de cette découverte : l'homme était replacé dans la série animale. Il venait à son rang et n'était plus juché au haut de l'échelle des êtres, comme l'accomplissement et le but d'une évolution qui aurait atteint avec lui l'état de perfection où pouvait prétendre la nature (2). Cette remarque semblerait trouver plus logiquement sa place au chapitre que je consacrerai à la philosophie. Mais toutes les manifestations d'un esprit sont solidaires, et puisque j'ai cité le Chemin de Velours, j'y trouve cette excuse : « L'esprit humain est si complexe et les choses sont si enchevêtrées les unes dans les autres que, pour expliquer un brin de paille, il faudrait démonter tout l'univers (3). » Il convenait de débuter ainsi, parce que R. de Gour-
(l)Epil., III, p. 44.
(2) R. deGourniont,ZeC/iemmde Velours, note 1 de la page 10.
REMY DE OOURMONT ET SON ŒUVUE 11
mont l'st un physicien. Et les cs])nLs léqcrs l'entendent même dans les deux sens : il est celui qui, dans (oui ce qui touche à riiomnie,voit desi^hénoniènesde lasérie|)hysique; ilest cehii qui jongle avec les idées en prestidii:|itateur. Mais ce second aspect est de première vue seulement. Cette impression provient de son extraordinaire souplesse d'esprit. Il ne faudrait pas comprendre — au contraire de ce qui est — que' nous avons en lui un de ces sophistes qui s'amusent des mots, et remuent seulement dans leurs controverses sonores et creuses des phrases vides de toute réalité. Non. II est logique, jusqu'à l'extrême : voilà tout le secret de son apparente magie. Il ne redoute pas les conséquences et les déduit avec un désintéressement presque toujours ironique. Et sa logique n'est pas une logique verbale, d'une rigueur figée, mais telle au contraire que sa nouveauté consiste à être flexible, à se plier aux valeurs de la vie. Elle ne s'exerce pas dans l'abstrait. Je dirai encore, et ceci m'a tout à fait déterminéà rattacher l'esthétique àri-'.0'jp.r,Tt7.ov, que la beauté pour R. de Gourn'iont, comme pour Stendhal, est une promesse de bonheur.
Avant toutes choses, il est « adorateur des formes, des sons, des mots ! Par cela même artiste » (1). Sa sensibilité est très nuancée, très subtile et très profonde. Ce dernier qualificatif a bien perdu de sa valeur ; il faudrait, avant de l'appliquer à cet écrivain, lui restituer son sens le plus fort. Les sensations ont en lui un retentissement prolongé. Cette âme, ouverte à toutes les émanations de la nature,reçoit avec amour toutes les images, toutes les musiques, tous les parfums,les savoure avec délicatesse et violence, et ordonne, à se les remémorer, de savantes voluptés. R. de Gourmont est un maître dans les raffinements ; on verra même à l'examen de son œuvre que sa recherche voluptueuse s'exagère quelquefois au point de s'égarer du côté du sadisme. C'est un sensuel délicat et violent tout ensemble, je le répète, un païen dépaysé dans
(1) F. Nietzsche, Crépuscule des Idoles.
noire civilisation imbue de morale et de pensée chrétiennes. Les restrictions édictées, il a vu combien elles étaient hypocrites et factices ; son eiïort s'est employé à rénover le culte de la nature et de la beauté en retrouvant d'abord le sens perdu de ces mots. Ce qui est naturel, c'est tout ce qui est normal, selon la biologie ; et tout même est naturel. Et ce qui est beau n'est pas en dehors des choses de la chair: au contraire. R. de Gourmont, interprétant à sa manière la pensée d'Epicure, a rendu leur noblesse logique à toutes les fonctions de notre physiologie. Il faut savoir jouir de tous nos organes. Il n'y a plus de plaisirs bas, ni de choses viles, surtout depuis que Zarathoustra a retrouvé le sens de la terre et proclamé que Dieu était mort. Ceci n'est pas hors du sujet : la jouissance esthétique pousse ses fleurs plus ou moins haut dans le désintéressement et le loisir,mais elle a ses racines mêmes dans notre organisation physique. Elle est en intime concordance avec l'état de nos organes.
L'esthétique de R. de Gourmont peut être caractérisée d'un mot : c'est le symbolisme. Il est vrai que ce mot est imprécis, mais en montrant de quelle manière cet écrivain l'a compris, nous allons l'enrichir de toute l'intelhgence et de toute la sensibilité qui embellissent son œuvre. Il a deux significations, l'une occasionnelle et l'autre permanente. Il se trouve que chez R. de Gourmont ces deux sens se rejoignent dans l'unité ; mais cet accord n'est pas nécessaire. Réduit à son sens momentané, le symbolisme est une étiquette vaine : il désigne la réaction contre la tyrannie du naturalisme en prose et des parnassiens en poésie. Ceux qui furent appelés symbolistes ne pratiquèrent pas tous un art symboliste.
R. de Gourmont, dans V Idéalisme, (1), a défini ainsi sa seconde signification :
Il doit s'enquérir de la signification permanente des faits passagers... Il doit chercher l'éternel dans la diversité momentanée des formes... Je sais bien que, ])ar la
(1) Voir Chemin de Velours, pp. 207 et suivantes.
définition même de l'idéalisme, le permanent lui-même ne peut être conçu que comme personnel, c'est-à-dire comme transitoire, et que ce (lu'il y a d'absolu vraiment est incogniscible et hors d'être lormulé en symboles ; ce n'est donc qu'au relatif absolu que vise le symbolisme, à dire ce c^u'il peut y avoir d'éternel dans le personnel.
Et ailleurs :
La littérature n'est pas, en efïet, autre chose que le développement artistique de l'idée au moyen de héros imaginaires (1).
Qu'est-ce autre chose, cela, que l'art, l'art sans épithète, celui qui veut durer, celui qui n'a pas de préoccupation étrangère à lui-même ? Le symbolisme de R. de Gourmont n'exprime que la théorie universelle et éternelle de l'art. Il enseigne à considérer les choses sub specie œlernilatis.
Chaque écrivain même, dans les définitions qui prétendent à l'objectivité absolue, dévoile sa personnalité propre. Mallarmé ayant à expliquer le symbolisme se définit lui-même. Le génie du mystère, le subtil poète du clair obscur pourrait-il parler de même que le peintre franc du plein jour, amoureux de la belle clarté (2) ?
Ces éclaircissements donnés par R. de Gourmont laissent entrevoir ce qu'il va tenter lui-même ; on devine qu'il s'efiorcera de voir de haut, et que son œuvre d'artiste sera synthétique. S'il n'est pas arrivé
(1) Le Livre des Masques, p. 9.
(2) « La contemplation des objets, l'image s'envolant de rêveries suscitées par eux sont le chant ; les Parnassiens, eux, prennent la chose entièrement et la montrent ; par là, ils manquent de mystère ; ils retirent aux esprits cette joie déUcieuse de croire qu'ik créent. Nommer un objet c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve. C'est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole ; évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d'âme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état d'âme par une série de déchiffrements. » St. Mallarmé, Enquête sur l'Evolution littéraire, 1891.
du i>roniicr (^oup à la maîtrise, il n'a pas non j)lus derrière lui d\t'uvre dont il suit forcé de rougir. Il a subi des influences ; le contraire serait absurde. Si, par hasard, cela était possible, il y faudrait voir la preuve d'une totale absence de sensibilité.
On subit le milieu où l'on a d'abord évolué et on en garde la marque. La marque symboliste est noble, et je tiens beaucoup , pour ma part, à la porter visible et même impertinente (1).
Il y a une forme générale de la sensibilité qui s'impose à tous les hommes d'une même i^ériode (2).
On trouverait en ce dernier aphorisme l'explication de la conformité des œuvres à un certain moment de l'évolution littéraire. Il faut débuter dans l'imitation involontaire et inconsciente ; cela est inévitable, et puis on se délivre, si l'on peut. Et l'on a toujours cette force quand on doit prononcer à son tour une parole personnelle.
Il était impossible, de 1885 à 1895, d'écrire en vers ou en prose sans songer à Mallarmé ou à Verlaine (3).
Les mots m'ont donné peut-être de plus nombreuses joies que les idées, et de plus décisives... Je les aime en eux-mêmes pour leur esthétique personnelle, dont la rareté est un des éléments ; la sonorité en est un autre. Le mot a encore une forme déterminée par les consonnes ; un parfum mais difficilement perçu, vu l'infirmité de nos sens Imaginatifs (4).
C'est l'époque où R. de Gourmont publie ces livres où ce ne sont pas seulement les papiers ni les tirages qui sont bizarres jusqu'à l'affectation. Il écrit alors ces poèmes en prose étranges : le Livre des Litanies. Ce raffinement verbal trouva sans doute son approbation chez le maître du « Phénomène futur « qui l'avait ' déterminé. L'exemple de sa vie adonnée à l'art, dis
(1) Epil, 1902-1904. p. 19.
(2) Le Probl. du Style, p. 29.
(3) Promenades lilt éraircs, P» série, p. 202.
(4) Chemin de Vélo iirs, pp. 226-227.
HEMY DE GOUBMONT ET SON ŒUVRE 15
nèlonuMiL élégante, ajouta plus d'autorité à une influciH'e que le talent seul eût jnstiliée.Le même amour (iu*nu>t rare el de la loiirnnre l'iliplique se découvrent à ce momint chez l'un el Tautre écrivain. Ces recherches, si elles conduisent à ne réaliser que des œuvres entachées de préciosité, — d'ailleurs d'une saveur et d'une beauté certaines — sont cependant utiles parce qu'elles enseignent à écrire avec scrupules, à choisir une l'orme précise et harmonieuse. I\Iais il faut être assez fort pour se débarrasser d'elles au moment où elles deviendraient tyranniques ; elles pouvaient avoir pour conséquence d'entraver une pensée hardie et rapide. Le Fantôme est,certes,d'une écriture précieuse, elliptique,et la domination de ^Mallarmé s'affirme ici, comme s'étend Tombre de Maeterlinck dans le court mystère : V Histoire tragique de la Princesse Phénissa ; mais/eFa/7/dmen'est pas delà musique verbale toute pure. Cet étrange roman, subtil et naïf, contient des dissertations philosophiques, de délicates controverses. On y rencontre ce contraste piquant du sensualisme païen et du mysticisme chrétien. Tous les sceptiques de notre temps, d'ailleurs, affectent volontiers une tendresse, presque dégagée de toute ironie, pour les légendes de la religion chrétienne. Ils y détour- ♦Jient leur amour du paganisme. Dans le Fantôme, on goûte le plaisir sacrilège de ces deux cœurs, consacrés à Dieu, sembie-t-il, et qui se donnent la satanique joie de violer leurs vœux, de se damner délicieusement. On y parle comme si l'on était en religion. On y controverse dans l'alcôve ; c'est une philosophie dans le boudoir. Il y a une perversité raffinée à user du langage sacré, d'un langage de sacrifice divin, dans la liturgie intime de toutes les sensualités. En certains petits chapitres, il m.e semble voir l'influence du Là-bas de Huysmans. On s'y entretient du péché avec la jouissance d'un blasphème délibéré, avec la satisfaction cherchée de transgresser la loi. S'il n'y avait que cela, le Fantôme serait seulement une œuvre curieuse. Mais déjà le véritable R. de Gourmont s'y découvre avec sa belle ambition de parler pour dire quelque chose. Il
s'y trouve l'idée profonde qui, plus tard, prendra dans Une Nuit au Luxembourg sa définitive forme aphoristiquc : « Les femmes sont de la métaphysique. >) « Je ne suis ni chair,ni esprit ; je suis femme et fantôme ; je deviendrai ce que tu me feras (1). »
Et dans les autres récits,qui, réunis, forment le Pèlerin du silence, se confirme cette préoccupation d'enfermer une idée dans la fable du conte.
Pourtant ce styletrop travaillé laissait difficilement prévoir la souplesscl'agilité prochaines de l'écrivain. Il y a ici un hiératisme voulu où la pensée se fige, où la parole sur une cadence sacrée s'attarde à sa propre sonorité, s'aime pour elle seule. C'est une sorte de narcissisme verbal.
Si le Fantôme rappelle Mallarmé, si Phénissa fait songer à Maeterlinck, c'est le génie de Villiers qui pèse sur Histoires magiques et Proses moroses.Lestyle est déjà plus libéré. Il rompt peu à peu ses liens et va bientôt s'ébattre, magnifique et nu, au soleil. A propos de ces livres je voudrais noter une particularité. Le Primary de « Distraction Matinale » (2) ressemble fort à un disciple de Bonhomet; la prose qui suit : « La Cloison », nous montre mélangées les influences de Villiers et de Laforgue ; et dans ces deux récits (je les prends pour exemples,mais on en pourrait trouver d'autres) nous assistons à un assaisonnement du plaisir par la douleur d'autrui, qui paraît caractéristique du sadisme. De même dans « la Robe » (3), la perversion raffinée conduit l'aventure à une conclusion sadique. Je rappelle enfin les pages du Fantôme consacrées à la flagellation. M. Louis Dumur (4), essayant d'établir l'arbre généalogique de M. de Gourmont, indique tout à fait à la fin et le faisant précéder d'un peut-être : le ]\Iarquis de Sade. Qu'est-ce donc que le sadisme ? Il n'est pas inutile de le définir, puis-
(1) Le Fantôme, p. 76.
(2) Proses moroses, p. 7.
(3) Histoires magiques, pp. 147 et suiv.
(4) The Weekly critical Rcview, 15 octobre 1903, article cité dans le Mercure de France de décembre 1903, pp 785 et suiv.
que l'on ose. écrire que M. de Gourniont s'en est littérairement rendu coupable. Il est vrai qu'il a manifesté depuis son déiToùt de ce qui touche au Marquis de Sade : « le bourreau extravagant, le fou sanguinaire et stercoraire (1) )>. Le sadisme consiste à pimenter de la souffrance d'autrui notre personnel plaisir. Qu'on se rappelle ceux qui étranglent ou poignardent leurs victimes au moment même où ils jouissent d'elles. Nous touchons à la volupté ; chez l'être normal, elle s'augmente de celle éprouvée par « l'objet aimé » ; chez le sadique la volupté qu'il ressent est en raison directe de la douleur qu'il fait ressentir. Par extension le sadisme peut être transposé dans le pur domaine intellectuel. Il devient alors un surcroît de plaisir que se donne le raffiné par le spectacle de la soufTrance des autres, même s'il n'est pas la cause de celle-ci. Si je pensais ici aux trois âmes de Platon,] e pourrais dire que le sadisme de rc7:i6'j[j!.Y]T'.-/.ov est le sadisme véritable, celui qui se montre dans « la Robe ». Le sadisme de Visite matinale et de la Cloison serait un sadisme sentimental. Et on peut trouver un exemple de sadisme philosophique dans l'immoralisme, où l'écrasement du faible contribue à, créer ou grandir le bonheur du fort, qui méprise la sympathie et se réjouit en sa cruelle volonté de puissance.
On considère le sadisme comme une exception ? Peut-être y a-t-il là une bien petite clairvoyance. Il n'a d'exceptionnel que son caractère excessif et pathologique. Toutes nos joies sont faites de douleurs étrangères ; et nous n'avons pas de remords à le savoir. Nous en tirons au contraire plus d'orgueil. Le fait d'exister implique un sadisme à la mesure de chacun et d'autant plus violent c^ue l'être est plus vivace. Il n'y a que des différences de degré.
Par delà Villiers, c'est à Baudelaire sans doute qu'il faudrait remonter pour trouver la source de cette influence. La recherche du rare et de l'exceptionnel, qui caractérisa les débuts de la réaction symboliste, a pu
(1) Epil.,l, p. 313.
là REMY DE GOURMONT ET SON ŒUVRE
également y conduire M. do Gourmont. Il s'est d'ailleurs depuis longtemps ressaisi (1),
Dès les contes D'un Pays loiniain, M. R. de Gourmont est libre. Je pense que sa collaboration au Journal fut loin de lui nuire. Obligé d'être compris du lecteur ordinaire, il allégea son style, le clarifia, céda moins au goût des recherches précieuses. Mais ces contes sont infiniment supérieurs à toute littérature de journal. La préoccupation d'enclore une idée, un symbole, en ces brèves aventures nous a valu ces courts chefs-d'œuvre, qui s'égalent aux plus belles histoires de Villiers : Plwcas, la Révolte de la Plèbe, la Ville des Sphinx, la Métamorphose de Diane, Mains de Reine, où reparaît la hantise de Maeterlinck, le Mauvais Moine, Jase cl Josette. Par le cadre où il écrit, il est forcé à la concision et au raccourci. Mais cette mesure n'est encore qu'occasionnelle. L'équilibre qui plus tard embellira d'une valeur unique Une Nuit au Luxembourg, par exemple, n'est pas encore atteint avec les Chevaux de Diomède.
Ceci est moins un roman qu'un livre de philosophie. La dissociation qui doit séparer, dans la réalisation d'une œuvre, l'artiste et le philosophe intimement mêlés, n'a pu s'accomplir. C'est un roman métaphysique, et il faut pour intéresser les hommes quelque chose de plus communément humain. 11 se passe presque entièrement sur le plan intellectuel. L'intrigue n'est là que pour fournir des motifs à la méditation ; la réalité ne semble valoir pour Fauteur que par la pensée qu'elle est capable de suggérer. Elle y est songée avec une subtile aisance etpeinte touteintellectuaiisée, toute imprégnée de pensée. Et que d'exquises réflexions inattendues et séduisantes ! En somme, un livre très curieux, très précieux, mais où la vie est entravée par l'idée, où pèse trop la pensée cependant légère et agile. Il est savoureux néanmoins par la façon de regarder les choses et de les montrer ; il est trop riche pour tout dire.
(1) Voir en dernier lieu : Pr. Philos., 11° série : Soleilland.
niLMY DE OOUIi^rONT KT SON qiUVRR 19
Avec le Songe d'une femme, la réalité entre en riiaîtrosse dans l'œuvre de R. de Gourmont, et la vie se fait aimer pour elle-même. Sans doute, Anna des Loges et Claude de La tour, Pierre Bazan et Paul Péiasgc sont des personnages un peu intellectuels. Mais il n'est pas possible que M. R. de Gourmont nous déi)eigne des gens communs et bas ; et ce n'est pas moi qui m'en plaindrai. Le Songe d'une femme est un roman si délicieux qu'on redoute de le raconter. L'intrigue ? Elle est quelconque. Elle est la grimace et le sourire du visage de la vie, et surtout le sourire. Voici de la vie pure ; mais vue par un artiste. Dans l'arrangement des motifs fournis par la réalité, ce n'est plus le philosophe, mais l'artiste qui intervient le plus ; c'est pourquoi la vie respire ici. Ce qui le fait exquis à mes yeux c'est surtout la liberté, la franchise. Dans ce livre où le mensonge est le deus ex machina, on aime surprendre les âmes telles qu'elles sont. Il n'y a chez l'auteur aucun souci de ce qui est bien ou mal ; il est libre de toute préoccupation de moralité. Et i'efîort de la composition, s'il y en a un, demeure caché. On ne voit qu'une aventure simple et complexe comme la vie, où des gens, peut-être un peu trop littéraires quelquefois par le rafTmement du bien dire, montrent leur cœur nu, et bien d'autres nudités encore plus belles. Les femmes y sont elles-mêmes avec une telle vérité que la correspondance entre Anna des Loges et Claude de Latour semble parfois indiscrètement recopiée sur des lettres d'une réalité certaine. Et quelle subtile psychologie si véridique 1 A. des Loges ment, en exagérant ou en créant même des bonheurs qu'elle n'a encore réalisés qu'en songe, Claude de Latour est plus intcllectuelle,un peu froide, même dans ses sensuelles violences. Elle ment pour l'orgueil de paraître seule, inaccessible, entourée d'ennui comme une déesse de ses nuées. L'ennui est devenu très distingué depuis le romantisme et Baudelaire :
Sois muette, sois sombre Et plonge tout entière au goufTre de l'ennui
20 RBMY DE GOURMONT ET SON ŒOVRE
Leurs hypocrites confidences ne les trompent ni l'une ni l'autre. « Tu as vu comme je souris bien sur mon portrait ? Ce n'est pas un mensonge, c'est une habitude. » C'est l'habitude du mensonge. Elles mentent très naturellement parce que mentir est une fonction indispensable à l'équilibre de leur vie. Elles feignent de s'abuser cependant et se caressent quand même au souvenir d'une ancienne amitié, jusqu'au jour du conflit à propos d'un mutuel amant. Qui vaincra ? Il arrive le contraire de ce qui est logique en théorie : l'amant retourne à celle qu'il connaît, au lieu d'aller vers l'inconnue qui l'aime et lui fait signe. Et ceci n'est qu'une des faces du roman. M. R. de Gourmont, qui a une tendresse particulière pour la jeune fille, étudie avec le soin d'un naturaliste cette création du xix^ siècle (1). Il note avec un tendre intérêt les gestes et les paroles. Il esquisse des pastels naïvement pervers, où ;le peintre se double, semble-t-il, d'un libertin un peu blasé. Paul Pélasge et Annette Bourdon c'est déjà le roman d'Un Cœur virginal. Enfin on trouve dans les lettres de Bazan, — la peinture avant tout ! — et dans celles de Pélasge, poète symboliste et immoraliste, des pages où la pensée de l'auteur a mis sa philosophie subtile et prenante. Ce livre offre des surprises délicieuses à chaque nouvelle lecture. Il n'y a presque rien de trop. On peut regretter l'entrée tardive de Fairlie et du Comte de Trévire, qui donne l'occasion d'encore un autre mariage. Les gestes de la vie y sont parés du style admirable de l'écrivain, et les mouvements les plus futiles en tirent une précieuse valeur. Le style est ici à son plein épanouissement. Il est déhvré de toute influence, personnel et fort, d'une précision et d'une harmonie incomparables. Certaines de ces phrases si riches de pensée rappellent les beaux fruits ; elles sont parfumées comme des pêches mûres. Ce langage a vraiment une saveur physique, une beauté très complexe tantôt infiniment mystérieuse, pleine d'ombre et de songe, tantôt plastique, musclée, nue.
(1) Voir Chemin (h' Velours.
« On semble aujourd'hui goûter davantage les histoires très simples et précisément très synthétiques (l).'; Un Cœur virginal est une histoire très simple et très synthétique. M. Hervart, conservateur de la sculpture grecque au Musée du Louvre, a une quarantaine d'années. Il vient passer quelques jours à la campagne chez son ami Des Boys, qui a une fille, Rose. Rose a vingt ans et l'habituelle curiosité de l'amour. ^I. Hervart, après les galanteries obligatoires et ces prévenances d'usage avec les femmes, est tenté par la fraîcheur de la jeune fille. De paroles irréfléchies en gestes à demi voulus il arrive à en être tout à fait amoureux. « Pareil à Panurge, il se répétait mentalement: L'épouser ? Ne pas l'épouser ? » Et parce que Rose est amoureuse de lui — c'est le premier homme qui s'occupe d'elle — parce que l'enchaînement des petits faits quotidiens les conduit jusqu'aux baisers, jusqu'aux furtives étreintes, INLHervart épousera. M. Hervart est sensuel ; il a des audaces trop directes et Rose lui ordonne pour pénitence de la quitter pendant quelques jours. Il devra lui écrire au bout d'une semaine que tout est prêt pour leur mariage. Mais, dès qu'il est éloigné de Rose, l'enchantement de sa présence évanoui, M. Hervart songe à la sottise qu'il est près d'achever. Il se voit sur le retour, et une malencontreuse défaillance, à peine redressée par sa maîtresse Gratienne, lui conseille la sagesse. Désormais, il laisse faire. Comme le mariage s'est fait tout seul ainsi se défera-t-il, car la vie nous mène, quelle que soit notre prétention de la diriger.
D'autre part, il y a maintenant chez M. Des Boys un architecte, Léonor Varin. Il est jeune. « Quel meilleur exercice que l'amour ? quel sport plus apte à conserver aux membres leur souplesse ? «X'est pour lui avoir entendu dire cela par surprise que Rose commence à s'intéresser à lui. Elle regrette tant de ne rien savoir, la petite curieuse ! M. Hervart, plus savant, certes, que Léonor, ne lui enseigne rien. Et elle épou-
(1) Le Problème du Style, p. 130.
22 r.EMY DE GOURMONT ET SON ŒUVRE
sera Léonor, lorsque celui-ci lui aura révélé que Hervart écrivait à une maîtresse le jour même qu'il disait à Rose : je vous aime! 11 y a cela sans doute dans ce roman ; mais que d'autres choses qu'on ne peut conter et qui sont savoureuses. La fraîcheur de Rose, ses naïvetés, même ses petites complaisances, son ardeur à apprendre l'amour, tout cela est exquisement dépeint. Elle fait songer à la Cécile Volantes des Liaisons dangereuses. Rose est vraiment un cœur virginal. Mais, je l'avoue, M.;Hervart me semble un assez vilain monsieur. « La bonhomie perverse de M. Hervart » est peu sympathique. C'est tout juste s'il ne devient pas odieux. Les pages sensuelles où sont complaîsamment décrites les amours de Léonor et de ]\|me (Je ]q Mésangerie sont belles. Ce n'est donc pas en eux-mêmes que les gestes de M. Hervart sont laids. Ils le deviennent parce que Rose ne sait pas. Peutêtre M. de Gourmont a-t-il trop facilement cédé à son goût littéraire des raffinements libertins; Hervart, amant usé, blasé, semble d'autant plus pervers que Rose est plus fraîche, plus neuve et plus ignorante. Et quel prodigieux égoïsme de vieux garçon !
Ce roman est plus simple et plus dépouillé de littérature que le Songe d'une femme. Il est charmant par le contraste de ces deux âmes à l'opposé de l'amour et de la vie. La fraîcheur bucolique de ses paysages, l'odeur de plein air parfumé qui l'entoure imprègnent de candeur ce qu'il peut y avoir de petites perversités
Si l'on voulait caractériser brièvement cet ensemble d'œuvres, dont je n'ai examiné que les plus importantes, il faudrait d'abord indiquer parmi ses qualités profondes : la sensibilité. Elle est d'une suprême délicatesse et parcourt toute la gamme des voluptés, de la plus frôleuse à la plus poignante, de la plus légère à la plus violente. Puis je vois cette finesse dans les notations sentimentales, dans l'analyse des cœurs, qui va même jusqu'à la subtilité ; une distinction, une élégance éloignées de tout ce qui est vulgaire et banal. Par contraste,on goûte mieux la simplicité bucolique
apris tics rairinements qui sembleraient trahir une àiiii' iiua|)alile de sentir et d'évoquer les fraîcheurs des eh;\n)|>s. Vu air s iri^ilien eircule dans ces paysages décrits avec l'éniolion d'un poète et la précision d'un savant. 11 faut aussi remarquer que voici une œuvre dont la beauté n'emprunte rien à la douleur. C'est surtout en dépeignant la soulïrance que l'art trouve ses accents les plus durables, ceux que la gloire retiendra et que les hommes rediront pour enchanter leur mal. La douleur est la Muse qui élève le plus haut ceux qu'elle a choisis. Mais il est peut-être plus difTicile de réaliser de la beauté avec la joie. Toujours est-il que cela nous paraît plus sain. L'œuvre de R. de Gourmont a cette belle santé ; elle incite à vivre, elle fait aimer la vie. Enfin, et ce caractère est certainement particulier à l'œuvre qui nous occupe, M. R. de Gourmont a voulu la séparation de l'art et de la morale. Ses aHîvres d'im.agination ne tendent à aucun didactisme. Elles sont pures de toute préoccupation morale. Et cette liberté, pleine d'une savante ingénuité, n'est pas un de leurs moindres charmes.
Admettre l'art parce qu'il peut moraliser les individus ou les masses, c'est admettre les roses parce qu'on en tire un remède utile aux yeux; c'est confondre deux séries de notions que l'exercice régulier de l'intelligence place sur des plans différents (1).
Cette particularité accentue le caractère païen de l'œuvre. Le christianisme interdit la représentation du corps humain et la peinture des passions. Il nie l'art puisqu'il nie le désintéressement. Le chrétien doit sans cesse penser à son salut et y travailler. Ne pouvant détruire toute activité esthétique, car il était impuissant à supprimer le jeu, il a voulu faire servir à l'édification cet indéracinable besoin. D'où la liaison de l'art et de la morale. Rien de tel ici Et pourtant tous ces livres, sous leurs phrases légères, portent plus de pensée que bien des tomes de philosophie.
(1) La Culture des Idées, p. 106.
Le prestige de l'Idée les ennobllt,leur prête une valeur plus haute et plus durable. Lorsque les roses qui couronnent son front seront fanées, la pensée montrera, nu, et beau comme un marbre, son visage de silence et de méditation.
Pour allier la réflexion philosophique à ces récits sans les alourdir, la séduction de l'idée elle-même avec sa force et son ingéniosité n'eût pas été suffisante, ni l'art par lequel elle s'enchâsse dans la réalité. Il y fallait ce don supérieur : l'harmonie. Toutes ces œuvres sont des poèmes. On constate en elles l'aboutissement des recherches verbales qui, dans les essais de début, nous paraissaient trop exclusives. L'influence de Mallarmé fut donc salutaire. Elle ne put évidemment que développer des dons personnels à l'écrivain, puisque rien de ce qui touche à notre sensibilité ne se peut acquérir. Mais elle encouragea de son autorité magistrale des tendances qui se fussent peut-être amoindries, si elles avaient été dédaignées.
En somme, il n'y a qu'un seul genre en littérature, le poème (1).
Au fond, il n'y a qu'un genre, le poème, et peut-être qu'un mode : le vers ; car la belle prose doit avoir un rythme qui fera douter si elle n'est que de la prose. Buffon n'a écrit que des poèmes, et Bossuet et Chateaubriand et Flaubert (2).
M. R. de Gourmont a surtout écrit des poèmes. Certaines de ses œuvres critiques ne peuvent pas entrer dans ce cadre, mais ce n'est pas à cause de la foule d'idées qu'elles renferment. La preuve en est dans l'exemple de ce livre : Une Nuit au Luxembourg, poème magnifique où l'intelligence et la sensibilité ont mêlé leur complet épanouissement, livre unique par cet équilibre, si rare, de l'imagination et de la pensée.
Cette opinion de M. R. de Gourmont ramenant
(1) Promenades lilL, !'« série, p. 281.
(2) Culture des Idées, p. 16.
tous les genres au poème nous conduit à chercher (jnelle est sa conception de la beauté.
L'idée d'art est sous la dépendance de l'idée de beauté, mais cette dernière idée elle-même n'est autre chose que l'idée d'harmonie ; et l'idée d'harmonie se réduit à l'idée de logique. ■ Le beau c'est ce qui esta sa place (l).»
L'idée de beauté n'est pas une idée pure ; elle est intimement uuie à l'idée de plaisir charnel. Stendhal a obscurément perçu ce raisonnement quand il a défini la beauté : v Une promesse de bonheur (2). »
J'ai déjà indiqué d'un mot cette conception ; elle n'étonnera pas ceux qui connaissent la philosophie scientifique de M. R. de Gourmont. Voici maintenant une autre citation qui paraît contredire la première. j\L de Gourmont s'est souvent contredit; c'est la preuve de sa sincérité et de sa constante activité intellectuelle. 11 ne veut pas se laisser duper ; il revise sans cesse les notions qu'il a classées.
La beauté est un excès. Il ne faut pas la confondre avec la perfection, qui est une moyenne. Ce n'est que par soumission ciue nous feignons d'admirer les têtes impensantes de la statuaire grecque, aussi mornes dans leur perfection que les figures byzantines dans leur archa'isme, et qui ne sont en somme que des problèmes de géométrie résolus en marbre. Il n'est personne parmi les esprits un peu dégagés du pédantisme de l'école qui ne leur préfère les têtes de Donatello, et toutes ces faces réelles et vivantes qu'ont multipliées les sculpteurs d'avant la superstition delà Renaissance. Les nymphes de Jean Goujon qui ont les jambes trop longues, voilà la beauté dans l'imperfection. Raccourcissez-les, ces jambes, et la beauté sera devenue un modèle académique, ce qui est assez différent (3).
Cette distinction entre 1^ perfection et la beauté est très exacte. D'autre part, si la beauté est définie
(1) Culture des Idées, p. 202.
(2) Culture des Idées, p. 103.
(3) Promenades littéraires, IP série., pp. 51-52.
plus haut une harmonie, — le beau c'est ce qui est logique, ce qui est à sa place, — et maintenant lin excès, je ne vois pas de contradiction nécessaire entre ces deux propositions. Même d'ailleurs si cette contradiction existai c, on pourrait facilement l'atténuer. Ce serait, en cfîet, dépasser toujours la pensée de l'écrivain que de prendre une de ses affirmations et de l'ériger en critère définitif, bon à toutes les mesures. Il ne faut pas oublier que R. de Gourmont goûte la dissociation. C'est ici une méthode pour se libérer, ne fût-ce qu'un instant, d'une admiration qui tenterait de devenir tyrannique. Mais on peut mettre d'accord les deux théories. La beauté grecque, la perfection seront le plaisir de l'esprit ;ce sera la jouissance réservée au vcu;;, notre première âme. L'admiration est ici pure de toute sexualité. Et l'intelligence veut surtout comprendre et aime l'ordre, la logique. Mais la beauté, qui est un excès, est intimement liée à l'idée de sexualité. Les Nymphes de Jean Goujon sont belles parce qu'elles sont humaines. Ces déesses sont femmes, c'est-à-dire imparfaites, mais avec les imperfections où l'instinct a mis le picge qui séduira notre amour. Et cette beauté sera la joie recherchée par notre sensibilité. M. de Gourmont, qui insiste sur cette beauté, écrit encore :
Le propre de la beauté est de plaire. Aussi est-il surpris (Laclos, dans VEducaiion des Femmes) que les hommes admirent en statuaire, par exemple, une sorte de beauté régulière et froide « qui ne plaît pas », c'est-àdire qui n'excite pas le désir. Il croit que cette beauté idéale est purement conventionnelle, et c'est peut-être vrai. Les Grecs nous ont appris à mettre au-dessus de tout une certaine régularité des formes que, dans la vie réelle, nous ne recherchons pas particulièrement. Les femmes de ce genre, quand il s'en rencontrepar hasard (cela n'est pas fréquent), nous font plutôt l'effet d'un jeu de nature — d'un jeu heureux — que d'une production normale. Mais quel homme d'aujourd'hui oserait dire qu'il préfère à la beauté glaciale et trop majestueuse de la Vénus de Milo la beauté souple, menue et rieuse de la femme de l'Ile de France (1) ?
(1) Promenades liUdraires, P^ série, p. 302.
Si l'instinct sexuel est à la base de l'admiration, du moins tl'une oerlaine qualité d'admiration, on peut se demander s'il a dans tous les arts la même imporlanee. Il faudrait étudier la musique, la peinture, la sculpture, la littérature, de ce point de vue, afin d'ordonner les diilérentes manifestations de la beauté selon la hiérarchie sexuelle. Mais ici la critique devient encore plus particulièrement personnelle. Cependant il ne paraît pas inutile de noter quelques impressions. Par le fait de notre affinement nerveux, la sexualité n'est plus attachée uniquement à l'instinct qui la nomme. Elle s'est difTérenciée à la fois et répandue dans tout notre être. Elle est devenue la sujette de notre imagination. Une sensibilité délicate vibre à tous les arts et pourra, par le mécanisme d'une transposition cachée, trouver en tous le motif de son désir. Au dernier rang et contre l'évidence, semble-t-il, je mettrais la sculpture. Elle paraîtrait,par sa matérialité, devoir occuper la première place. Elle a le mouvement, le contour, le relief. Mais il lui manque la couleur, et les polychromies, dont on nous oiïrit quelques modèles, ne furent vraiment pas heureuses. La vue, sens éminemment excitateur de la sexualité, se laissera peut-être mieux séduire par la peinture. La couleur prête au visage la séduction du sourire et surtout l'enchantement du regard. La chair nous tente par ses nuances, par le grain de la peau, par J'atmosphère dont le peintre entoure sa création. La musique, bien que certains prétendent en connaître de sensuelle,est, à mon avis, sentimentale. Je ne sais si la musique est capable d'induire l'homme à autre chose qu'à la tristesse ou la joie, surtout à la tristesse. La miisique, au lieu de nous isoler dans l'égoïsme, fait s'épancher notre sympathie — au sens fort du mot. Elle met notre cœur à l'unisson de celui qui, par elle, exprime sa douleur ou son espérance. Elle entraîne une diminution de nous-mêmes. S'il y a des agents qui concentrent en nous notre énergie, elle tend au contraire à tirer de nous toute force. Elle est une puissante magicienne qui nous asservit sans nous laisser le pouvoir
ni le désir de notre liberté. Et l'instinct sexuel est une affirmation, et la plus belle, de notre apparente liberté. Il reste l'art écrit : la littérature. Le mot contient le maximum de « réel et d'imaginé ». La phrase est riche de son sens précis, de sa musicalité, de l'image qu'elle suggère. Et cette opinion vient sans doute de ce que j'écris au lieu de composer, peindre ou sculpter. Telle physiologie répondra mieux à l'invitation de la musique, et telles gens aiment, dit-on, caresser des statues. M. de Gourmont cite le cas d'un homme — «il est vrai d'un certain âge — qui pouvait tromper un désirsexuel en feuilletant des albums d'estampes «(l). En somme, dans la sexualité civilisée, l'imaginé est encore plus puissant que le réel. Et le pouvoir de l'art, r enchantement qu'il nous donne seront d'autant plus souverains que l'œuvre, tout en étant fortement assise sur la réalité, tout en plongeant profondément dans la réalité, élèvera plus haut son incantation dans le mystère,qu'elle dépassera la vie pour nous conduire au rêve.
Que cherchons-nous d'ailleurs dans l'œuvre d'art? Est-ce nous-mêmes ou quelque chose au-dessus de nous-mêmes ? Il est impossible de répondre d'un mot. Il y a, d'autre part, du danger à trop distinctement séparer les éléments de nos émotions. Toutes les fonctions psychologiques sont complexes ; on les déforme en les dissociant. Cependant, ici encore, la distinction platonicienne peut être utile. Ayant éclairci cette question du but de l'œuvre d'art,nous comprendrons mieux la beauté et la variété de l'œuvre de M. R. de Gourmont.
Il faut reprendre la théorie diiïérenciant la beauté de la perfection. Est-ce que ces deux manifestations déterminent d'identiques mouvements de notre sensibilité ? Non. Ne peut-on pas diviser ces jouissances et les classer d'après quelque caractère suffisamment marqué ? Je crois qu'on peut distinguer l'émotion lyrique, sentimentale, philosophique, en songeant aux trois âmes de Platon.
(1) Le Chemin de Velours, p. 63.
L'éniolioii lyrique est pure de toute abstraction. Elle est à ee point concrèle qu'elle semble s'adresser uniquement à notre physiologie. Elle est le produit de l'ivresse formelle, — sonorité des mots, rythme, couleur. Non seulement l'idée est accessoire, mais elle lui ?st contraire. On en subit l'emprise à la lecture de Hugo; les épithèles sonores et vagues, — un mot trop précis est dangereux, — la fougue du vers,rardeur de la voix enivrée de musique nous entraînent à l'enthousiasme.Et cette émotion n'est pas particulière à la littérature. Il me semble que c'est un émoi de cette qualité qu'on ressent à la vue de certaines œuvres de l lodin. R. de Gourmont a éprouvé l'ivresse verbale ; il confesse quelque part que les mots lui ont donné plus de joie que leur contenu de pensée, chose qu'il ;i'écrirait plus aujourd'hui, je crois. Mais il domine >on œuvre et la dirige; chez lui cette qualité d'émotion est beaucoup plus cérébrale ; elle semble venir surtout de l'érudition qui, dans un mot, lui fait respirer tout un bouquet de formes transformées et vi- ^'antes. M. de Gourmont, malgré ses poèmes, n'est 3as lyrique. Il a trop de fmesse pour cela.
L'émotion sentimentale est plus commune et touche un plus grand nombre de lecteurs. On a expliqué souvent que c'est nous-mêmes que nous cherchons ians une œuvre d'imagination. Par notre volonté de auissance, par notre besoin de grandir notre individualité, de l'étendre, nous aimons les héros en qui flous voulons reconnaître soit notre réalité elle-même, feoit la chimère que nous essayâmes de chevaucher. Nous y saisissons des rêves que nous nous sentons Capables de réaliser dans la vie, mais que les circonstances contraires ou notre inconsciente médiocrité d'àme ne nous permirent pas d'atteindre. C'est une émotion du cœur,du Wy.oç, tandis que la première, plus extérieure, est une émotion des sens. L'une est psychologique et l'autre purement physique. Elle met pn jeu tous les sentiments, et puisque j'ai pris plus [laut, à côté de l'œuvre littéraire, un point de comparaison dans la sculpture, je dirai que la Victoire de
Samothrace est l'un des types de l'œuvre scul[)Lée capable au plus haut point de susciter cette émotion. Mais il est un instinct qu'elle fait surtout vibrer. Qu'y a-t-il en nous de puissant et de tyrannique, sinon cette force d'amour, où le génie de l'espècie déguise la volonté de perpétuer sa durée ? « N'y aurait-il au monde qu'un seul et unique thème, et que cela fût Uaphnis et Chloé, il suffirait (1). » M. R. de Gourmont, qui écrivait cela, a lui-même interprété ce thème éternel. Il a fait parler à l'amour un langage subtil jusqu'à ne plus sembler matériel ; il lui a fait aussi exagérer ses violences jusqu'à la plus cruelle luxure. Il l'a merveilleusement peint et analysé. Cette émotion sentimentale, les romans de R. de Gourmont la font naître en nous, bien qu'il ne soit nullement sentimental, comme il sera expliqué plus loin. C'est encore une émotion déterminée parla beauté.
Enfin, voici l'émotion philosophique ; on pourrait dire aussi justement l'émotion scientifique. Elle est plus lente à paraître queles deux autres, parce qu'elle est moins matérielle. Mais elle est aussi intense et certains hommes la ressentent aussi profonde que l'émotion lyrique. Elle vient de l'ordre parfait rencontré. Elle est fille de l'harmonie paisible et de la perfection. ?.I. Poincaré, dans la Valeur de la science, en pourrait fournir des exemples. Elle naît de la logique avec laquelle un esprit nous poursuit, déjoue nos ruses, prévient nos objections, force enfin l'adhésion de notre intelligence vaincue. La contemplation de la Vénus de Milo ou de l'Apollon du Belvédère ne donne pas une émotion différente de celle procurée par la solution d'un problème de mathématiques. Ce sont des œuvres qui sont parfaites au regard de notre esprit, parce que, selon la parole de R. de Gourmont, citée plus haut, tout en elles est à sa place Kant distinguait deux sortes de sublime: le sublime mathé matique et le sublime dynamique ; le sublime de grandeur qui répondrait à notre idée de l'infini ; et
(1) La Culture des Idées, p. 15.
le sublime de jinissance rattaché j)ar lui à l'idée de perlectiou. En interprétant ces deux expressions au rebours du philosophe rationaliste, on pourrait construire une théorie générale de l'esthétique d'accord avec notre classification platonicienne. La beauté malhétnaticpie — perfection — serait le plaisir de l'esprit, jouissance pure de toute sexualité ; la beauté dynamique satisfera par son excès et son imperfection instinctives notre sentimentalité et notre scnsibiUté.
Cependant, si la sexualité est au fond du sentiment esthétique, elle y demeure dissimulée par le génie sournois de l'espèce. Avec la tradition française, la beauté est une vertu à laquelle il est bon que l'esprit donne son approbation, avant qu'elle soit consacrée dans sa valeur la plus pure. La beauté n'est plus l'excès, mais l'harmonie, et la mesure. Notre race préfère la Vénus Uranie. Après avoir suivi les outrances des « Symbolistes ^\ M. il. de Gourmont a pu écrire ceci, qui est la conclusion où il s'est arrêté : « Malgré la profonde influence que le romantisme a exercée sur l'esprit français, il est resté classique, ami de la mesure, de la règle, d'une simplicité digne (1). » L'œuvre que nous avons étudiée est parvenue à cette mesure, cette simplicité, cette belle logique. M. de Gourmont rejoint ainsi la tradition nationale la plus haute. Il est, au plus beau sens du mot, un génie français.
Dans l'âme seconde de l'homme, Platon comprenait l'ensemble des sentiments et les passions nobles. Que la morale ressortisse à la sentimentalité, c'est encore loin de la prétention kantienne et de l'autonomie de la raison. On ne doit pas s'étonner si je pense au rationalisme une fois de plus. JM. R. de Gourmont le pourchasse de tout son talent. Il emploie contre lui aussi bien la force de sa pensée que la cruauté de son
(1) Promenades lilléraires, P^ série, p. 184.
ironie. Il a vu, en cette fausse philosophie, la cause de notre mentalité contemporaine, contondant les domaines de l'idéaUté et de la sentimentalité, adorant enfin l'idole tyrannique et décevante : la Vérité.
J'avoue avoir eu même un instant la tentation de joindre la morale à l'esthétique. L'inlluence de la sexualité et des appétits de conservation me paraissait justifier cette mésalliance. J'y étais encouragé d'ailleurs par certaines éthiques grecques. Mais si M.R. de Gourmont est trop physicien pour situer le sens moral dans le vcDç, dans l'intelligence, je doute qu'il s'abaisse à la théorie brutale et sans nuances d'Aristippe de Cyrène et des Cyniques. Le phénomène moral se produit sur le plan sentimental. Il n'y a pas de sensations morales ni d'idées morales, mais il y a des sentiments moraux. Les sensations sont des faits ; étudions-les librement. Les idées sont des jeux ; nous pouvons jouer sans souci d'autre chose que d'adresse et d'agrément ; mais les sentiments doivent être examinés du point de vue moral, parce qu'ils sont desmotifs d'agir. Voilà la seule justification possible; la préoccupation de moralité, indifférente aux idées et aux sensations, intervient ici parce que l'action, nous dira M. de Gourmont, ne doit pas être anti-sociale. C'est la limite qu'il donne à la liberté.
Kant eut cette prétention de faire gouverner les 1 hommes par la raison. Mais qu'est-ce que la raison ? \ M. de Gourmont nous en propose une définition d'accord avec l'ensemble de sa philosophie. « La raison n'est que de la sensibilité analysée et cataloguée. On retire la raison de la sensibilité comme l'alcool du vin(l).)) «La sensibilité comprend la raison elle-même, qui n'est que de la sensibilité cristallisée (2). » Et ceci est vrai de Kant lui-même. Sa sensibilité était glacée, sa raison s'érigea en iceberg. Nietzsche artiste, sensible jusqu'à l'excès, montre l'exemple contraire d'une raison ardente et vibrante. C'est la physiologie d'a-
(1) Epilogues, II I« série, p. 49.
(2) Le Problème du Style, p. lOG.
bord, ce sont ensuite les tendances obscures de la sentimentalité qui délerniinent notre conception théorique. On vit ; et puis on adapte une philosophie aux habitudes qu'on croit s'être choisies. L'on s'imagine, par une inconsciente inversion, qu'on vit ainsi parce que l'on a d'abord j)ensé ainsi. Et c'est le contraire qui est exact.
Indiquant les vertus des trois âmes, Platon lesénumère de telle sorte : à la première conviendra la tempérance ; la prudence sera la vertu du vcy; ; le ôuijlo; doit s'épanouir dans le courage. R.de Gourmont possède cette vertu à un degré exemplaire. Il a, quand il veut, cette tranquille audace d'aller jusqu'au bout de sa pensée sans souci des conséquences. Et c'est à cause de cette sincérité désintéressée que son opinion a une telle importance au regard de ceux qui méditent la vie. M. de Gourmont a un grand dédain et un grand orgueil; et ce sont deux armures que rien ne saurait entamer. Il porte la tête en arrière; on devine, à le voir, un homme jaloux de son intégrité et qui veut demeurer lui-même.
Cette attitude explique naLurellem.ent sa théorie des moeurs. « Qu'est-ce qu'une doctrine, sinon la traduction verbale d'une physiologie (1) ? »
Sa doctrine morale est profondément individualiste ; c'est l'Epicuréisme et l'Immoralisme. Je dis cela provisoirement ; en effet, je montrerai que si son éthique personnelle procède de ces deux systèmes, elle s'en différencie cependant, et très nettement. L'immoralisme n'est pas la négation de toute règle de mœurs, mais seulement du caractère d'uniformité et d'universalité de la loi morale. Il réalise l'inchvidualisation de la morale. Chaque homme doit se forger pour lui-même une règle de vie conforme à sa sensibilité particulière, à l'impératif physiologique. Il accomplit aussi le renversement des valeurs admises à ce jour, réagissant conîre la (morale chrétienne, qu'elle lutte à visage découvert ou qu'elle prenne le
(1) Le Problème du Slife, p. 71.
34 REMY DE COUnMONT ET SON ŒUVRE
masque du rationalisme kantien. Le bien, c'est la charité, le renoncement, c'est l'effort contre l'égoïsmc, disent le Christ et Kant.Le bien, proclame Nietzsche, qui élève jusqu'à l'évangile la constatation amère de Schopenhauer ne trouvant dans le monde qu'un âpre et invincible vouloir-vivre, le bien, c'est l'exaltation de l'égoïsme, la volonté d'élargir notre personnalité sans souci des individus plus faibles que notre accroissement diminuera. Le bien, c'est la volonté de puissance. Ne levons plus les yeux vers le ciel, où Dieu détrôné a laissé la place à une idole plus dangereuse que lui : la vérité. Nous ne sommes que des hommes, retrouvons » le sens de la terre ». Mais ce que cette doctrine pouvait avoir d'étroit et de vulgaire, Nietzsche le repousse. Il nous propose un idéal aussi ; une réalisation plus haute et plus pure de nous-mêmes dans le sens humain : il nous demande l'effort qui peu à peu nous permettra de devenir des héros de la terre. Le surhumain est le correctif indispensable de cette théorie, qui aboutirait autrement à la satisfaction bourgeoise de nos petits instincts, à une règle de mœurs sans noblesse.
Cette théorie, si sèchement indiquée en quelques mots, est-elle compatible avec la doctrine d'Epicure ? .Je ne le pense pas.
Epicure ne met pas en l'homme d'autre idéal que lui-même, dans le présent. Le surhumain, c'est le « demain » héroïque auquel nous devons tendre de toute notre énergie, sans espoir de jamais l'atteindre. Dès qu'un degré sera franchi, nous en trouverons un autre plus élevé, et ainsi de suite dans cette ascension éternelle vers un idéal, exhaussé davantage chaque jour. La morale d'Epicure ne considère pas autre chose quaujourdlmi. sans autre préoccupation que d'éviter la douleur. Nietzsche, au contraire, prêche la dureté envers soi-même : la soulîrance est un moyen de grandeur, nous devons^ion seulement l'accepter, mais l'appeler, car elle nous permettra de nous surmonter, de parvenir à une plus belle réalisation de nous-mêmes.
Le seul point de contact entre rimmoralisme et la morale d'Epicurc est celui-ci : les deux doctrines font de la morale une science exclusivement individuelle. Encore pourrait-on douter si le surhumain n'a pas quelque caractère de généralité. M. de Gourmont ne serait donc pas un immoraliste, puisqu'il se réclame souvent d'Epicure. Mais sa morale est-elle, même, celle d'Epicure ? Voici quelques réflexions qui m'éloignent de cette façon de penser. On sait la distinction épicurienne entre le plaisir en mouvement : y;Sov^ y.tvfjT'.y.Y;, et le plaisir en repos, le plaisir stable : Tjoovfj s-:a-:(x-ri . Si le plaisir est pour Epicure quelque chose de très positif, un état d'équilibre, il n'en est pas moins vrai que, pour l'obtenir avec quelque certitude, il convient de s'éloigner prudemment de toute activité. Tout mouvement est un signe qu'on fait à la souffrance. Il faut renoncer aux passions et se méfier même des sentiments qui semblent les plus bénins ; l'insensibilité devient un idéal.
Mais M. de Gourmont tient-il talit que cela à être un disciple d'Epicure? A la vérité, il aime Epicure. Il l'aime pour la vie harmonieuse qu'il sut conduire à une fin pleine de courage et de dignité, et parce qu'il a débarrassé les hommes de la crainte des Dieux. L'indifïérence aux Dieux est le commencement de la sagesse. Il l'aime surtout pour sa théorie des atomes et pour ce que son nom contient d'antiquité païenne. Il doit le considérer comme un ami lointain, sans trop se soucier de suivre strictement ses enseignements. ^I. de Gourmont n'est le disciple de personne. On trouve, il est vrai, chez lui, l'encouragement à rechercher toutes les sensations, tous les sentiments, l'exaltation du jeu des forces humaines, l'évangile du plein développement de la personnalité dans sa logique individuelle. Et cette volonté de puissance est incompatible avec l'a-aOi'.a d'Epicure. Pour R. de Gourmont, s'il y a un bonheur possible, c'est celui qui vient du jeu normal de tous nos organes, dans les limites de leur puissance et dans la logique de leur activité
propre. La philosophie de Nietzsche exige une attitude active; celle d'Epicure veut, au contraire, la passivité. R. de Gourmont conseille évidemment une attitude active ; mais il y ajoute en même temps ce correctif qu'on en saura la parfaite vanité. L'épicuréisme n'est valable que dans sa partie métaphysique, pour la conception des atomes, aux yeux de M. R. de Gourmont.
Quant à sa morale, elle est l'expression de la nature violente et raffinée, hardie et sensée de l'écrivain. Elle est la création d'un tempérament avide de Jouir et sceptique cependant à l'endroit de toute jouissance. De sorte que le même homme a pu paraître accepter la volonté de puissance, avec tout ce qu'elle contient de hauteur aristocratique et, plus tard, [écrire des pages, qui, elles, sont en parfaite conformité avec la modération épicurienne. Et ce n'est pas le moindre étonnement qu'on puisse éprouver que cette évolution partie d'une ambition forcenée aboutisse à Vaiirea mediocritas, qui semblait si peu digne d'un immoraliste (1).
Les éléments qui composent cette morale — ou ces morales plutôt, car il a une morale par jour, par heure, selon la nuance du ciel ou l'équilibre nouveau de son intelligence — sont épars dans tout son œuvre. Riais la critique des mœurs forme presque toute la matière de ces Epilogues, publiés au Mercure de France, et qui remplissent déjà quatre volumes, où les événements sont commentés de façon savoureuse. L'originalité de cette critique est dans l'esprit philosophique qui la domine. « Le vrai philosophe est celui qui se place, par le seul effort de sa raison, au point où le commun des hommes n'arrive que par le bienfait du temps(2).)) Cette remarque contient toutl'éloge qu'on puisse faire de ces articles; les gens et les choses y sont jugés avec cette lucidité d'un esprit qui est assez fort pouri se préserver de cette sorte d'aimantation, par laquelle le milieu nous influence. Cette critique
(1) Voir Promenades Philos. IP série : Épicure conclut.
(2) Rivarol.
REMY DE aOURMONT ET SON ŒUVRE 37
recule soudain les événements, les isole des passions du jour, leur donne une perspective cjui nous permet * d'en saisir avec clarté l'ordre et rcnchaînement.
La morale étant une expression individuelle, il est certain que M. de Gourmont ne sera jamais tenté d'éditer la sienne en règle générale. Il ne faut donc chercher dans ses livres que sa morale particulière, personnelle. C'est grâce à Nietzsche que cette notion est entrée dans nos habitudes de pensée. Il fallait son individualisme violent, et sa logique sans itimidité pour affirmer qu'une philosophie : critique de la connaissance ou critique des mœurs, n'est que la production d'une sensibilité, qui peut trouver des échos, mais non pas une autre sensibilité identique. Il me semble qu'on a dépassé souvent ce point de vue nietzschéen et qu'on a dogmatisé à tort à propos de son immoralisme. Mais la si dangereuse tendance à généraliser est commune à tous les hommes. Presque toutes les négations de Nietzsche, on les retrouvera chez R. de Gourmont. Filiation? Non pas, plutôt rencontre de deux esprits d'une nature voisine, guidés surtout par la même haine de la règle, par une pareille passion de la liberté, par un égal amour du paganisme. R. de Gourmont est païen, entièrement. Et peut-on imaginer un artiste qui ne soit pas païen ? Il semble que ce serait se contredire dans les termes. Ce paganisme, avec son apport de panthéisme, on en découvre de nombreux et délicieux exemples :
II n'y a de vie que de nous, peut-être ; un bras nu qui se glisse dans les rosiers augmente la beauté des roses et l'herbe est plus verte le long du sillage qu'y laisse une robe de femme ; un désir se lève en notre cœur vers tout ce qui vit ; — et je baisai, je m'en souviens, sur les lèvres d'Annette, les bois, les joncs, les bruyères et les pierres. De tels souvenirs, si on y mêle quelques grains de poivre ironique, sont sans doute durables (1).
(1) Le Songe d'une Femme.
Le paganisme entraîne la condamnation des vertus chrétiennes, qui sonl des vertus d'esclaves. Le chrétien passe toute son existence à réfréner ses appétits. L'irnmoraliste s'efforcera de dcvelopj)er harmonieusement toutes ses tendances, de tirer de chaque inclination le bonheur qu'elle peut contenir.
Oh ! avoir l'immoralité de la nature, sa cruauté et sa beauté ! N'être pas une chose d'intelligence ; sentir des instincts et violenter le monde plutôt que de ne pas les satisfaire (l;!
Il n'y a pas de vice, ni de vertu, il n'y a que des forces. Cette conception scientifique relie cette morale à la littérature d'idées de M. de Gourmont et à son œuvre de savant et d'érudit. Mais ici, dans ce domaine où régne le sentiment, c'est l'artiste qui est le démiurge de ces données. La vie est belle à ceux qui savent l'embellir, suivant l'idée de Nietzsche (2).
Le sage n'a qu'une croyance : soi-même : le sage n'a qu'une patrie • la vie (3).
Que vous importent les mouvements du monde qui n'atteignent pas votre sensibilité ? Gardez vos larmes pour vos propres douleurs et pour celles qui vous égra • lignent en passant, comme des ronces. Il n'y a point d'autre morale que celle-ci : vaincre la douleur (4).
J'insiste sur ceci que cet égoïsmc n'est pasl'égoïsme banal « des chansons à boire ». « Soi, cela peut comprendre un monde », nous dit M. R. de Gourmont. Ainsi je m'efïorce de donner à sa morale un but plus élevé que ce culte du moi ; et lui-mêmxc y tâche quelquefois ; cela prouve à quel point le moralisme chré-
(1) Le Songe d'une Femme.
(2) « Je veux apprendre toujours davantage à considérer comme la beauté ce qu'il y a de nécessaire dans les choses ; c'est ainsi que je serai de ceux qui rendent belles les choses. Amor fali ! que cela soit dorénavant mon amour. » F. Nietzsche, le Gai-Smwir.
(3) Une Nuit au Luxembourg, p. 155.
(4) Une Nuit au Luxembourg, p. 157.
tien ou kantien nous a pénétrés. Nous n'osons pas donner à l'iiomme l'homme mênu' pour (in. Ce que la nature nous montre sans pudeur, nous n'osons pas le synthétiser en une doetrine philosophique. La lutte universelle et imp]aeai)le, quel (pu^ soit le masque de générosité sous lequel elle se cache, — altruisme socialiste ou chrétien, — trahit toujours le désir égoïste du fort qui veut vivre au détriment du plus faible. Et le monde verra toujours des maîtres et des esclaves, parce qu'il y aura toujours inégalité des forces; l'égalité des forces, ce serait l'arrêt de la vie. La vie ne peut pas s'arrêter. Les forts abuseront toujours de leur puissance ; et, sous le fouet de la douleur, les faibles régénérés deviendront les maîtres à leur tour. L'évolution est inéluctable... Mais c'est aussi une vérité que l'homme ne réalise une belle destinée humaine que s'il vainc en lui l'animalité naturelle et son égoïste cruauté...
Cette vérité, M. de Gourmont la dédaigne, elle n'est pas sa vérité. Il faut que nous cultivions notre chère personne. Nous avons jeté à terre le dieu unique qui remplaçait tous les anciens dieux ; hissons-nous maintenant sur le socle inoccupé et l'homme usurpateur d'une gloire sacrée sera la divinité et le prêtre ensemble. Vivons avec toute l'intensité possible. Il nous faut apprendre qu'il n'y a pas en nous de jouissances viles. M. de Gourmont restitue à tous nos sens leur noblesse ; il réhabilite re7:''0'j[rr,x{/.ov et prête à Epicure ce grand appétit de jouissance.
Epicure avait trop de sagesse pour dédaigner aucune sorte de plaisir. Il voulut connaître et il connut toutes les jouissances qui peuvent devenir des jouissances humaines ; il n'abusa de rien ; mais il usa de tout dans sa vie harmonieuse (1).
Sachons d'abord vivre dans le présent. Les morales nous ont détourné vers l'avenir, et même Nietzsche. Il nous fallait tenir notre front levé vers l'absolu et
(1) Une Nuit au Luxembourg, p. 83.
40 REMY nK GOURMONT ET SON ŒUVRE
nos yeux fixés sur une perfection inaccessible. Pi dant ce temps d'elTort et de souiïrance, notre vie s coulait, et nous connaissions dans le même instn que nous allions mourir et que nous n'avions pas vé(
Tous, papes, empereurs, maçons, séminaristes, pr^ dicants, grévistes, tous, murmurent extasiés le méii vœu : «... et le paradis à la fin de nos jours ! ■> Il s'ac^ toujours de demain, ce qui est vraiment fastiditii| pour ceux qui voudraient vivre un peu la minute pi sente (1).
Il faut ])rendre la minute telle qu'elle s'offre à noi dans sa robe de hasard ; celle d'aujourd'hui ne revic dra jamais ; il faut se collectionner des souvenirs, non des regrets (2).
La sagesse humaine est de vivre comme si on ne d vait jamais mourir et de cueillir la minute présen comme si elle devait être éternelle (3).
Enfin je citerai cet admirable fragment d'un liv; dont je parlerai plus longuement tout à l'heure :
Il n'y a de nobles créatures humaines que celles qi) s'adorent elles-mêmes et qui s'étudient à tirer de lei nature tout le vain bonheur qui y est contenu. Vaii mais réel et seule réalité. Savoir que l'on n'a qu'une v' et qu'elle est limitée! Il est une heure, une seule poi vendanger la vigne; le matin,le raisin est âpre; le soi il est trop sucré. Ne perdez vos jours ni à pleurer vers I passé, ni à pleurer vers l'avenir. Vivez vos heures, vive vos minutes, les joies sont des fleurs que la pluie va tei nir ou qui vont s'efl'euiller au vent (4).
M. R. de Gourmont n'est pas seulement une sens bilité, et la distinction platonicienne, dont je me su déjà servi pour résoudre d'apparentes contradictionva me permettre de caractériser plus précisément li diverses tendances morales de cet immoraliste. Si 1 règle derà-'0uij.rj-:(v.ov est de jouir de tous nos organes
(1) Epilogues, II" série.
(2) Le Songe d'une Femme.
(3) Une Nuit au Luxembourg, p. 160.
(4) Une Nuit nu Luxembourg, p. 100.
h volonté do puissance est le but de son énergie, du j^z:, (jue modérera la raison; et la morale du voj; resituera à cette doclrine une noblesse selon la tradition. *ar le jeu de rintelligence, dirigeant sa curiosité du ôté des sciences et du côté de l'art, JM. R. de Gourlont va dépasser, malgré lui, le but égoïste qu'il pa- Liissait uniquement se fixer. Je veux répéter d'abord ue, lorsqu'il expose cette morale hédoniste, il ne fait u'oser dire ce que l'hypocrisie nous empêche d'aouer ; l'homme n'a jamais d'autre préoccupation ue sa satisfaction individuelle, même lorsqu'il pré- ?nd travailler au bonheur de l'humanité. Chacun de ous se considère complaisamment comme le centre e l'univers. Mais il veut avec non moins de force rouver chez son semblable un don, quelque dédaineux qu'il soit. jM. R. de Gourmont, par son œuvre e poète, de philosophe et de savant, augmente ce résor où les élites vont puiser un peu d'illusion, l'ouli des médiocrités quotidiennes, une ivresse spiriuelle qui nous délivre et nous grandit. En assignant son àme supérieure la curiosité scientifique comme ne vertu, en s'adonnant à l'art, il embellit sa morale goïste d'une plus haute fin. Il donne de Tau delà à ne doctrine qui paraissait étroite et bornée à soilême. Enfin, et c'est la conclusion où je veux en venir, y a une utilité involontaire de l'eiTort individuel, ^n développant tous ses pouvoirs, l'homme qui pouruit une satisfaction personnelle sert tous ses semlables. La réconciliation de l'individualisme et de altruisme peut être tentée sur ce terrain ; car l'homle n'est pas libre de s'abstraire de son milieu. Ses êtes y retentissent. Ils ont l'air de converger vers on moi égoïste. Au contraire, ils s'épanouissent auour de lui comme des rayons.
On lui fait aujourd'hui un devoir du don volontaire, l/altruisme est une morale sentimentale. M. de Gourlont n'est pas altruiste, parce qu'il n'est pas sentilental. Cette nouvelle caractéristique est d'autant Jus curieuse qu'il a une très vive et très délicate senibilité. ]Mais cette absence de sentimentalité explique
qu'il n'ait jamais été Ij'iique. Ses poèmes sont œuvres d\uiisle. Ce sont des jeux savants; ils ne proviennent pas de ee jaillissement où s'épanche le cœur du poète.
Qu'est-ce donc que le sentimentalisme ? Il faut rappeler d'abord la diflerence entre le sentiment et la sensation, celle-ci ayant une cause extérieure, l'autre une cause interne, psychologique. Le sentiment est à la sensation ce que le cliché est à l'image, en philologie. C'est la sensation dépouillée de son élément physique et de relativité, c'est une image usée, abstraite, et dont la fleur est tombée. La sensation est relative, spéciale, momentanée ; le sentimental lui confère un caractère de durée que va démentir douloureusement sa fugacité naturelle. Le sentimentalisme serait alors l'exagération de l'élément intellectuel, du terme imagination. Cette disposition psychologique nous conduit à évaluer faussement la réalité, à donner à la sensation, à cause du retentissement prolongé qu'elle éveille en nous, un caractère de permanence qui lui est contraire. Le sentimentalisme proviendrait donc du déséquilibre entre l'élément physique ou d'expérience et l'élément intellectuel ou à priori, entre l'élément réalité et l'élément rêve. Et si on pousse plus loin, on s'aperçoit que « la perception est une hallucination vraie ; mais nous n'avons pour la dilTérencier de l'hallucination fausse que des moyens empiriques et fugitifs ; entre l'objet et nous il y a la sensibilité qui grossit ou rapetisse, qui déforme toujours. La raison, au sens vulgaire, n'est que la moyenne des sensibilités ; elle vaut ce que valent les moyennes» (1). On arriverait ainsi à la conclusion où conduit toute discussion un peu précise, à savoir qu'il faut se taire ; rien n'est connaissable et le langage, avec le contenu de sens que l'homme met en lui, n'est pas moins vain que le chant des oiseaux. Il contient tout autant de certitude philosophique.
Cependant, si je prends des exemples, voici plus de clarté. Une morale sentimentale sera celle qui ne
(1) Epilogues, IIP série, p. 68.
BEMY DE QOURMONT ET SON ŒUVRE 43
licndra pas complo des exigences physiologiques de loniine. Une sociologie sentimcMilale sera celle qui lop.slruira ses théories hors de i'ex[)érience, d'après un rêve et non pas à la suile de l'examen des volontés iologiques de riuiinauilé. Une philosophie sentiment:i!e exigera que l'honiine conquière la vérité, se repose ci:ins la certitude d'un but et dans l'espoir d'une ^réconipcnse. Le rationalisme montre cette exagération de l'élément a prioriste.
Mais venons à l'exemple le plus précis ; l'amour est le domaine préféré du sentimentalisme. Si je devais définir l'amour, je dirais qu'il est un instinct ennobli d'un rêve. Et je note en passant combien cet ennobli, que j'ose écrire, porte l'empreinte de la tradition chrétienne et platonicienne. Il dévoile l'ancienne appréciation de l'instinct, cette prétendue bassesse heureusement niée par R. de Gourmont. L'amour, en sa réalité d'acte, étant tenu pour un abaissement au rang de la bête, on le justifie d'un sentiment ; on le poétise d'une participation intellectuelle. Mais il paraît indiscutable que l'amour comprenne ces deux éléments bien distincts. Lorsque l'élément de sexualité et celui d'imagination sont en équilibre, on a l'amour. Si c'est l'élément réaliste qui paraît seul, on trouve la luxure, et le platonisme enfin quand l'élément onirique nie toute intervention de la sexualité.
Un autre caractère du sentimental, et pas le moins curieux, c'est qu'il se prend au sérieux ; le sentimental n'est pas capable d'ironie, et cela est logique, car lie suppose un point de vue critique où il ne peut s'élever. Stendhal, dont l'influence sur R. de Gouriiont est certaine, a remarqué ce détail psychologique : « Les Allemands deviennent fous à la vue ie ce qu'ils appellent l'ironie française. Je pousse ia prétention anti-ironique jusqu'à être sentimental, etc.. (1). » M. R. de GoOrmont a le don de l'iro-
(1) Anecdotes françaises. Les plus belles pages de Stendhal, Mercure de France, p. 369.
nie : elle est le sourire de son œuvre ; il advient même quelquefois, car on l'y rencontre avec toutes ses gra dations, qu'elle aille jusqu'au sarcasme. Elle prend alors un ton de détachement, de dédain supérieur qui augmente sa cruauté. L'ironie est une méthode de scepticisme. M. de Gourmont, qui est sceptique au plus haut point, en fait gloire à ceux qui la pratiquent.
Bien que l'ironie et ia sentimentalité ne puissent logiquement coexister dans la même î\me, il y a l'exemple du contraire, l'exemple déconcertant de Jules Laforgue. Le charme ambigu de son œuvre et sa rare valeur viennent de ce rire trempé de pleurs. On se rappelle à le lire ce que Stobée raconte de Pandore : la divine voyageuse, qui portait à l'homme le coiïretoù ne devait rester que l'espérance, fut, dit-il, pétrie avec de la terre mouillée de larmes. Mais si Laforgue avait vécu, son orientation intellectuelle eût sans doute changé ; l'amour paraît avoir pris chez lui la plus haute et la plus pure forme de sentimentalité. Il ne rit plus, il ne se moque plus dans ces lettres exaltées où il parle de celle qui va être sa femme.
Chez R. de Gourmont la conception de l'amour est dégagée de toute compromission sentimentale.
Il n'y a pas, reprit Bourct, plusieurs sortes d'amour. Il n'y en a qu'un, l'amour physique. Le pkis éthéré retentit dans l'organisme avec autant de certitude que le plus brutal. La nature ne connaît qu'une fin, la procréation, et si le chemin que vous prenez n'y conduit pas, elle vous arrête et vous condamne au moins à quelques simulacres, c'est sa vengeance (1).
Dans son œuvre, on rencontre plus souvent la luxure que l'amour. Cependant l'élément intellectuels s'il est parfois absent, n'est pas nié, au contraire. Oui sait que sa participation est ici nécessaire ; j'en vois la preuve dans cette exquise définition : « L'amour,
(1) Un Cœur virginal.
î'est une religion nuitnelle (1). >> Et je citerai aussi ce jassage très explicite :
Je hais le sentiment à l'heure même où je le subis et e range dans le musée des niaiseries les fleurs séchées 5ue je sarde pourtant entre les feuillets de mes poètes... Je ne suis dupe ni de la beauté des femmes, ni des pièges ic l'inconscient. Les femmes sont belles parce que nous les désirons. La femelle ne contient pas plus d'absolu :5ue le mâle. Je sais que si je suis ému au mouvement li'une gorge qui se gonfle sous les dentelles, c'est parce :iuc le dieu qui nous leurre m'impose le souci de perpétuer ce mouvement d'amour et l'organisme qui en est le moteur (2).
On retrouve en cette théorie l'esprit scientifique de R. de Gourmont. La vision de l'artiste est chez lui presque toujours corrigée par la conception du philosophe, dont l'idée s'achève en cet aphorisme définitif : < Les femmes sont de la métaphysique (3). » Cette théorie amoureuse s'accorde avec l'idéalisme de l'écrivain : nous l'avons déjà découverte, je le rappelle, dans cette œuvre de début, si curieuse et si précieuse : 'e Fantôme.
Le moraliste c'est l'éternel vieillard qui fait un tableau terrible de l'amour à la jeune fille dont il est amoureux (4).
Il n'y a rien de pareil chez ]\L R. de Gourmont à :ause de ses dons d'artiste, de cette union si rare de a sensibilité et de l'intelligence. Il a beaucoup écrit des femmes et ses livres sensuels trahissent ensemble un amant et un philosophe. Enfin, rencontre curieuse, malgré son absence de sentimentalisme, il s'arrête à a même conclusion que cette George Sand dont, iprès Nietzsche, il a si durement parlé. Elle glorifiait
(1) Un Cœur virginal.
(2) Le Songe d'une Femme.
(3) Une Nuit an Luxembourg, p. 178.
(4) Une Nuil (Ui Luxembourg, p. 110.
l'autorité de la passion ; sou exaltation romantique ne permettait à rien de contredire le désir mutuel de deux amants. M. 1\. de Gourmont écrit presque la même chose ; il est vrai que les conclusions sont indifférentes ; seules nous intéressent les méthodes qui nous y conduisent
Il y a en elle une plénitude de vie et de chair qui atlirc la mor.sure ; elle excite la sensualité ou peut-être la gourmandise : je deviens ogre à sentir sous cette robe tendue et insolente la certitude d'un corps qui m'est dû, comme le corps de toutes les fen>elles de ma race. Il est évident que, d'après les lois de la nature et de mon désir, j'ai le droit de la prendre et de la courber sous mon joug (1).
C'est le règne des instincts proclamé. Il a une confiance, peut-être excessive, dans l'instinct qu'il prétend infaillible.
Quand il s'agit de distinguer ce qui leur est utile d'avec ce qui leur est inutile, les hommes sont infaillibles. Notre raison a beau se révolter, il faut en venir là. J'appelle cela le principe d'utilité. On en ferait la clef de toutes choses. Avec cette clef on ouvrirait même des portes qui n'ont jamais cédé. (En note) : Gela dilïère de la théorie des attitudes d'utilité de M. J. de Gaultier en ceci que, pour moi, l'attitude universelle et permanente d'utilité est la seule possible. Mais les utilités sont diverses et engendrent des conflits. Il y a aussi l'imitation de l'utihté (2).
Ce principe pourrait surtout servir à l'exégèse de certaines notions, et je rappelle la théorie de Stuart Mill mettant à l'origine des valeurs morales cette même idée d'utilité. Ce qui est juste, c'est ce qui est favorable à la tribu primitive. Un acte est vertueux ou vicieux selon qu'il est utile ou nuisible à cette première collectivité. Mais l'affirmation de M. R.de Gourmont paraît trop entière et, — quelle injure à cemaî-
(1) Le Songe d'une Femme.
(2) Epilogues, III, p, 223.
REMV DE OOURMONT ET SON ŒUVRE 47
tiv (lu doute ! — un peu trop dogmatique. Peut-être que, dans la foule d'inslincls en lutte permanente chez le même individu, celui (jui triomphe, le plus fort, n'est pas toujours le plus utile. Cela semble plus logique même avec la conception de R. de Gourmont, substituant des forces pures de toute qualification aux anciennes valeurs du bien et du mal. Tous les désirs sont des instincts ; la victoire est au plus fort et ce dernier peut-être inclinera Tindividu à un mouvement, qui pourra ne pas servir à conserver ou développer sa vie. Aj-ant détruit cet ordre, je tomberais moi-même facilement dansl'erreur habituelle ; je proposerais une sorte de manichéisme physiologique. Il y aurait les bons et les méchants instincts, ceux que l'amour de la vie soutient et ceux qui ont le goût de la mort. La victoire appartiendrait aux bons chez l'être sain, aux mauvais chez le malade. Les bons instincts présideraient à « la vie ascendante », les autres à la décadence. Il est vrai qu'il resterait à définir le sain et le malade. Et si cela semble impossible dans l'abstraction, la réalité concrète s'y prêterait sans doute mieux. J'appellerais sain celui qui augmente sa force.Mais n'est-ce pas un cercle vicieux?... Encore une fois, c'est la dernière conclusion où l'on arrive. Le diallèle est l'argument le plus fort en faveur du scepticisme. Cependant toute parole est un acte de foi. Vivons comme si nous pouvions changer quelque chose à la nécessité qui nous mène. Il est bon de se croire un démiurge,si modeste soit-il, et de s'imaginer qu'on peut diriger du moins la barque, puisqu'il est certain qu'on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, selon la parole désenchantée du vieil Heraclite.
« Oser dire à l'instinct qu'il se trompe, c'est une des prétentions de la raison, mais peu raisonnable (1). •> M. de Gourmont fait ainsi rentrer en sa philosophie l'idée de finalité. Sans doute il prend des précautions, mais sont-elles suffisantes, et l'idéalisme
(1) Culture des Idées, 223.
que nous expliquerons tout à l'heure peut-il s'en contenter ?
Sans doute, et ce n'est pas niable, il y a une finalité générale, mais il faut la concevoir comme représentée tout entière dans l'état présent de la nature. Ce ne sera pas une conception d'ordre, c'est une conception de fait (1).
II semble bien qu'il détruise, dans ce qui suit, cette conception de fait. Mais alors le mot finalité est équivoque. M. de Gourmont paraît donner une valeur qualitative à cet état qu'il constate dans le monde. Il est permis de conclure qu'à l'ordre mis par l'esprit entre les phénomènes correspond un ordre réel, et bon, favorable; or ceci est en dehors de l'idéalisme. Il avait autorisé aussi cette affirmation en écrivant cette dangereuse phrase où la pensée est moins hésitante : « Il n'y a d'absolument nécessaires que les lois naturelles, elles ne pourraient difTérer, et elles ne peuvent changer (2). ï' Pour avoir sur cette question une opinion exacte, il est bon de lire dans Physique de Vamour, p. 146, une excellente définition de la loi. L'idéalisme irréductible de l'écrivain corrige en cette page les hypothétiques défaillances que je viens de signaler.
Avec une telle affirmation, il n'était pas même besoin de prêcher la recherche du bonheur. Cette nouvelle finalité nous y conduirait malgré nous. Et d'ailleurs à quoi bon ce bonheur, ce vain bùnheur,puisque R. de Gourmont, en face de cette ardente conquête, en montre l'inutile aboutissement, et explique l'insatiabilité de l'hom.me ? Nous devrions en être découragés à jamais, si seulement nous avions la liberté de ce découragement. Nous ne pouvons pas choisir, malgré notre orgueilleuse volonté, le chemin que nous suivons. Il s'y trouvera sans doute plus de ronces que de roses ; il ne nous est pas permis d'éviter les buissons ou de nous arrêter près des fleurs. Il faut aller
(1) Voir Phijs. de l'Amour, pp. 144-116.
(2) Culture des Idées, p. 116.
REMY DE GOUiniONT ET SON ŒUVRE 49
sans cosse : le Desliii nous pousse aux épaules jus- (lu'à ee que nous pliions les genoux pour faire notre lioinniage à la Mort. Mais si nos mains sont grifl'écs, si nos pieds sont meurtris et saignent, nous pouvons du moins constater que celui-là, qui, près de nous, a rencontré un sentier facile, n'en goûte pas la douceur. Et peut-être même qu'il envie notre souiïrance. Il n'a pas même la liberté de sentir son bonheur.
Les actes appelés vertueux ou vicieux, il les voyait nécessités par l'état des organes, par la disposition du système nerveux (1).
L'influence de la conscience sur la conduite des hommes lui semblait nulle (2),
A l'impératif catégorique de la raison est substitué l'impératif physiologique. Qu'importent nos efforts, c'est la roue du Destin qui nous entraîne. Chrétien ! tu peux mater tes instincts, fermer tes lèvres aux baisers, écarter les odeurs tentatrices de la nature. Ce n'est pas le souci de ton salut qui te guide, et tes gestes ascétiques ne sont pas plus libres que ceux du débauché. Dans le déterminisme universel il ne saurait y avoir de place pour une liberté, si petite qu'elle soit. Nos actes, ce sont les fleurs que nous portons. Il y a des plantes qui ne fleurissent jamais; d'autres tendent des fleurs putrides et des fruits empoisonnés. Mais tous et toutes ont une beauté aux 3'eux de l'immoraliste pour qui ces mots : bien et mal, n'ont pas de valeur absolue. Bien et mal, blanc et noir. Le noir sied mieux à certains visages et le blanc seul peut bien revêtir d'autres statures. Bien et mal ! Le mal a sa beauté, âpre et violente à nos sens meurtris de christianisme, mais réelle, vivante, au regard désintéressé du savant. Et gardons-nous de prononcer le mot de certitude. Bien des certitudes différentes s'imposèrent au cours des âges à l'humanité toujours pleine d'espérance. Il y en eut de tristes et d'autres plus opti-
(1) Un Cœur virginal.
(2) Un Cœur virginal.
mistcs. Nous en sommes en ce moment revenus à la philosophie antésocratique. Peut-être un nouveau Platon va-î-il paraître avec sa doctrine poétiquement finaliste. Si M. Anatole France n'avait pas derrière lui un long passé de souriant scepticisme, il pourrait tenter cette œuvre salvatriceetfaire ligure derédempteur. Sa grâce et sa séduction lui sauraient faciliter la victoire, avec l'aide des Muses, qui ne l'ont pas abandonné.
On naît croj^ant parce qu'on apporte ep naissant la nécessaire et tenace volonté de vivre. La vie est fondée sur un acte de foi et M. J. de Gaultier nous a dit combien les hommes avaient besoin du mensonge ; le non-vrai est la condition de la vie. Mais on devient sceptique par l'examen scientifique. Cependant il est indispensable,lorsqu'on ne veut pas perdre pied, de tenir compte de la réalité dans la construction théorique. Aussi la dernière conclusion de M. de Gourmont en cette matière est-elle celle-ci :
La morale est une moyenne qui s'obtient en réduisant par la coutume les tendances personnelles : développer son caractère, nourrir ses goûts, satisfaire sa sensibilité en respectant les usages du milieu et du moment où l'on vit, c'est la limite de la liberté des mœurs comme de toutes les libertés (1).
Il paraît ainsi, pour reprendre l'expression nietzschéenne, se rapprocher plutôt du type apollinien, par sa préoccupation du moment présent, que du type dionysien, qui entraîne avec lui l'etfort vers un idéal inaccessible, la volonté de réaliser le surhumain. Mais il ne nous oiïre pas une règle de mœurs universelle, uniforme, impérative.
La vie est indéchiffrable, illogique et incertaine, et c'est pour cela que les plus difficiles l'aiment avec une triste passion (2)-
M. de Gourmont aime la vie, parce qu'il est un ar-
(1) Epilogues, III, p. 92.
(2) Epilogues, II.
REMY DE GOURMONT ET SON CEUVBE 5l
tisto ; il interroge le sphinx, i)arco qu'il n la curiosité j)îiilos()i)liique. Mais il a aussi trop de sagesse {)our espérer résouilre un jour Ténignie.
Des trois âmes que Platon enfermait dans l'homme, une seule était immortelle, le voO; ; elle seule était d'une essence supérieure. Toutes les théories, quelles qu'elles soient, on peut les adapter à l'époque où l'on jiense soi-même. On peut les rendre compatibles avec n'importe quel état de culture et de science. Cette immortalité, il est facile encore aujourd'hui de l'admettre, puisque les œuvres vivent par ce qu'elles contiennent de pensée. Elles vivent ; ne cherchons pas si cette survie, au regard de la durée du monde, est minime ; il ne faut pas comparer cette éternité de quelques siècles à ramonceîlement des millénaires de l'évolution. C'est une éternité à notre taille, et elle peut suffire à l'ambition humaine : d'autant plus qu'il vaut mieux s'elTacer bientôt dans l'oubli plutôt que d'être considéré comme caduc et vain par c{uelque sévère exégète. Ceux-là seuls peuvent conquérir cette gloire dont le cerveau produit les pensées rares et subtiles, nouvelles, où l'homme d'aujourd'hui, du moins, ayant oublié celui d'hier, retrouve le passé sans le reconnaître et le recrée selon sa fantaisie ou son besoin actuels. j\I. de Gourmont émet une idée très précisément platonicienne quand il écrit : a Je compris que les hommes n'inventent pas, mais qu'ils se souviennent (1). » Le uoû; dirige et commande chez l'homme supérieur. La plupart des gens sont conduits parleurs seuls appétits ou tournent à tous leurs sentiments, dociles girouettes. D'autres plus rares, portant un cerveau fortement organisé, imposent à leurs tendances la domination de la pensée. Je sais l'olîjection : l'idée est sans influence sur les actes; il s'agit de deux mondes différents.
(1) Une Nuit an Lnxcmbourg, p. 189.
bien qu'ils se pénètrent mutuellement, et où tout se passe suivant un étroit déterminisme. Mais il faut quelquefois savoir oublier cela, ou se taire. Nulle discussion n'est possible dès que le déterminisme est admis dans sa formule absolue. Nous n'avons pas le droit d'écrire : je. Et cependant ce je est à la base de toute philosophie, surtout de celle de M. de Gourmont. L'homme au cerveau lucide, celui qui vit dans la plus haute et la plus claire conscience de ses actions et de ses pensées, les voit sitôt qu'elles naissent, à tel point qu'il croit commander et choisir, lorsqu'il n'y a que simple simultanéité. Il se croit libre et maître de luimême. ^
Les hommes, quoique soumis, vous le savez, et très étroitement, à des lois physiques fatales, ne sont-ils point, en apparence, aptes à l'initiative ? Vous êtes libres quand vous vous croyez libres (1).
A cause de cette heureuse illusion, la pensée semble prendre plus d'audace et d'assurance. Elle domine hardiment chez M. R. de Gourmont malgré la saine ardeur de la sensibilité. Je parlerai plus loin de cet équilibre entre la sensibilité et l'intelligence que l'on découvre en presque tout son œuvre. Il s'agit bien d'une domination alternée où toujours l'esprit a le dernier mot.
Mais il a vulgarisé cette idée de Nietzsche qu'une philosophie n'est qu'une production physiologique, au même titre que n'importe quelle création humaine. Vouloir empêcher la sensibilité de collaborer à ce grand œuvre est parfaitement vain. Le penseur organise une philosophie avec son tempérament tout entier que, pour le seul besoin d'une analyse plus minutieuse, on sépare en intelligence et sensibilité. Toutes deux sont des fleurs de la même tige. Cette idée nous explique la tentative de M. R. de Gourmont qui
(1) Une Nuit au Luxembourg, p. 55.
essaya do icduirc à l'identité l'idéalisme et le matérialisme (1).
La concept ion philosophique porte donc la marque de notre sensibilité ; aussi l'individualisme de M. de Gourmont ne pouvait se formuler que dans l'idéalisme. L'idéalisme est une philosophie 1res humble et très hautaine. « Le monde est ma représentation », je ne connaîtrai jamais que des états de ma sensibilité, le monde des choses en soi, le noumène, comme dit Kant, en son jargon, est hors d'atteinte. Je dois vivre dans l'apparence, et mes constructions n'ordonneront jamais que les pales fantômes des choses qui vivent hors de moi. Mais, et mon orgueil s'exalte ici, par le fait même de cette subjectivité, je créele monde à mesure que je le coiîtemple. Les choses n'existent que parce que je les conçois. Je suis le centre de l'univers et ma fantaisie organise autour de moi la ronde des phénomènes, satellites qui tirent leur précaire existence du peu de lumière que je daigne projeter sur eux. A mon geste, ils s'éteindront pour retomber à la nuit du non-être. Je suis un démiurge ; tout est à moi, rien ne vit que par moi. Cette philosophie semble inattaquable. Son plus beau caractère est d'être humaine et simple, et de laisser les Dieux dans l'inaccessible qu'ils habitent. Elle est répandue en tous les livres de R. de Gourmont, qui, dès ses débuts, parvint à la sagesse. En efïet, la plaquette où il restituait tout son sens à ce mot : idéalisme, est de 1893. On retrouve cette conception dans les Epilogues, les romans, les contes, les livres de critique littéraire, philologique et philosophique. Mais c'est dans une Nuit au Luxembourg qu'elle est exposée avec le plus d'ingéniosité et de fantaisie. Cependant il ne faut pas oublier que cet ouvrage est surtout un conte, un beau conte où tout doit être harmonieux. C'est ainsi que j'hésiterais à laisser INI. de Gourmont responsable de la métaphysique expliquée par le mystérieux « Lui );. Ces dieux, qui se seraient conquis un royaume dans les planètes,
(1) Promenades Pliilos., P" série.
54 HBMV DE QOURMONT ET SON ŒtJVHB
rappellent d'aimables imaginations du xviii^ siècle. Mais j'ai été fort réjoui d'apprendre que Jéhovah, l'un des derniers venus, habitait la planète Jupiter. 0 Zeus ! ironie du destin « créateur et régulateur du monde », tu as donne ton nom au palais du Dieu qui t'a supplanté ! Il est vrai que tu fus toi-même usurpateur
Concevoir le monde comme le produit d'une série de hasards, c'est-à-dire d'une série de faits ricochant à l'infini les uns sur les autres, c'est une conclusion à laquelle les plus nobles esprits de votre temps osent à peine s'arrêter, quoique elle les séduise. Vingt siècles de Platonisme ont tellement dérangé l'entendement des hommes que les vérités simples n'arrivent plus à s'y fixer (1).
Il adopte sur la matière et le monde les théories d'Epicure. L'hypothèse des atomes le séduit par sa simplicité, son irréductibilité, et parce qu'elle ne contredit en rien les dernières vues de la science. Mais il a rejeté le vice profond de la métaphysique épicurienne, son dogmatisme. Epicure, empruntant à Démocrite le système des atomes, n'eut pas la sagesse de lui prendre aussi cette idée de « la relativité des qualités sensibles « qu'on devait retrouver seulement de nos jours, après une critique minutieuse de la connaissance. Et Démocrite est bien plus grand qu'Epicure pour avoir connu le caractère de subjectivité attaché à toute philosophie. Le disciple, plus timide et inquiet de stabilité, pense que nous pouvons connaître les choses telles qu'elles sont. Il n'a pas pour la vérité ce beau dédain où se plaît M. de Gourmont. Il s'imagine que ce mot a un contenu réel et que nous pouvons saisir. Or ceci, M. R. de Gourmont ne saurait l'admettre. Si la part de la sensibilité dans la conception philosophique consiste en cette théorie de la lutte éternelle des forces pour un équilibre instable sans cesserompu, l'intelligence apporte le tempérament nécessaire du
(1) Une Niiil au Luxembourg, p. 84.
RKMY DE GOUKMONT ET SON ŒUVRK 55
doute et de l'ironie. Après avoir exposé le système du monde, la destinée des hommes et des dieux, le sublime étranger iVUne Nuit au Luxembourg conclut ainsi :
Lui. — J'ai encore quelques paroles à te dire, et ce sont les plus importantes. II faut que tu oublies notre conversation.
jMoi. — Maître, c'est impossible. Elle fait partie de moi-même, elle est entrée dans ma chair, dans mon sang et dans mes os.
Lui. — Eh bien, tu sauras alors que l'aurais. pu te dire tout le contraire, et que cela aurait été aussi la vérité (1).
La vérité ! qu'est-ce que la vérité ? Il faut citer ce passage d'une si belle et si forte simplicité.
Qu'est-ce que la vérité ? N. S. Jésus-Christ, qui prétendait savoir toutes choses, ne savait pas ceîle-là. On est mieux renseigné à cette heure. Nul n'ignore plus que la vérité est un mot commode, composé ( en français) de six lettres, par lequel on exprime l'accord entre l'objet et la représentation, c'est-à-dire rien qui ait un sens pénétrable à une intelligence humaine, puisque nous ne connaissons jamais un objet, quelle que soit sa nature, que selon la représentation mentale que nous nous faisons de cet objet. L'objet n'existe pas plus réellement dafts la représentation cru'un arbre dans une photographie ; et, cependant, nous devons nous contenter de la représentation, car nous ne verrons jamais i'arbre, nous ne verrons jamais l'objet, nous ne saurons jamais s'il y a un accord, et de quelle sorte, entre ce qui est et ce que nous connaissons (2).
On lit plus loin :
« La vérité, c'est le doute k tempéré par ie mépris (3) ».
(1) Une Nuil au Luxembourfj, p. 173.
(2) Epilogues, II« série, pp. U-1-65..
(o) lbid.,i).71.
Et ailleurs :
Il est aussi absurde de chercher la vérité et de la trouver, quand on a atteint l'âge de raison, que de mettre ses souliers dans la cheminéela nuit de Noël (1).
On pourrait multiplier les citations à ce sujet. Le doute est un état d'inquiétude ; ils sont peu nombreux, ceux qui peuvent le nommer « un mol oreiller ». L'instinct métaphysique reste un parasite bienfaisant, puisqu'il favorise la vie. Les hommes ont besoin d'une foi, comme les voyageurs se coupent un bâton à la première haie. Nous voj^ons aujourd'hui naître un nouveau culte ; et l'idole récente paraît devoir être aussi absurde et tyrannique que ses devancières, La science, en parvenant au peuple, lui est arrivée sous la seule forme qu'elle pût adopter pour pénétrer jusqu'à lui : la forme d'une croyance. On invoque la Science, le Progrès, l'Evolution ; et l'on met dans ces mots un pouvoir quasi-miraculeux. « La vérité entre dans un cerveau comme l'eau dans un vase, elle en prend la forme (2), » Mais l'idole a subjugué aussi des intelligences. M. R. de Gourmont combat le rationalisme actuel et ses prêtres convaincus. Il lutte contre ce « despotisme rationaliste, plus dangereux encore (que le despotisme théologique), à cause du masque d'illusion intellectuelle dont il se pare pour séduire les esprits simples et droits » (3). « Ce qui constitue le phénomène religieux, ce n'est pas la croyance à une religion, mais bien la croyance à toute vérité (4). » Il est bon d'insister sur ce sujet. C'est en elïet l'une des gloires de M. de Gourmont,auprès des esprits avertis, de savoir distinguer le savant du hiérophante, d'avoir rendu, par exemple, à M. Berthelot l'hommage que méritait le chimiste et montré du même coupla vanité de ses visions philosophiques (5).
(1) Le Problème du Style, p. 8.
(2) Epilogues, II, p. 67.
(3) Promenades Philosophiques, I, p. 130.
(4) Epilogues, III, p. 68.
(5) Epilogues, III, pp. 14 et suiv.
Il n'y a plus qu'une philosophie digne de ce nom : la pliilosophie sciontilique (1).
11 nous faut une philosophie de plain pied, familière et scientifique, toujours provisoire, toujours soumise au fait nouveau qui va nécessairement surgir, une philosophie qui ne soit qu'un commentaire de la vie. mais de la vie entière (2).
Il s'applique parfois à ce commentaire, mais ses préférences sont ailleurs. Il est surtout celui qui sape les vérités et non celui qui les construit. «Mon métier est de semer des doutes. Ce mot de Pierre Bayle contient toute une méthode et toute une morale. La vérité est tyrannique, le doute est libérateur (S),»
Individualiste forcené, 'SI. de Gourmont veut rester libre. J'écris ce mot avec plus d'assurance, maintenant que j'en ai indiqué l'illusoire valeur. Toute vérité est une chaîne. Il possède des limes à qui nul métal ne résiste. Il sait s'évader de toutes les certitudes ; il n'a pas cette « horrible manie de la certitude » dont il parle dans les Epilogues ; la fréquentation de son œuvre est salutaire, parce qu'elle nous rend l'indé-. pendance. Elle offre une méthode et enseigne les ruses, qui vont nous permettre de démasquer toute vérité. Cette méthode, c'est «la dissociation des idées».
Il y a deux manières de penser: ou accepter, telles qu'elles sont en usage,les idées et les associations d'idées, ou se livrer, pour son compte personnel, à de nouvelles associations et, ce qui est plus rare, à d'originales dissociations d'idées. L'intelligence capable de tels efforts est plus ou moins, selon le degré et selon l'abondance et la variété de ses autres dons, une intelligence créatrice. Il s'agit, ou d'imaginer des rapports nouveaux entre les 'vieilles idées.les vieilles images, ou de séparer les vieilles idées, les vieilles images, unies par la tradition, de les considérer une à une, quitte à les remarier et à ordonner une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle
(1) Promenades Philosophiques, V^ série, p. 133.
(2) Promenades Philosophiques, !'« série, p. 133.
(3) Le Problème du Style, p. 8.
58 HliMY DE GOUr.MONT ET SON ŒUVRE
opcration désunira encore, jusqu'à la formation toujours équivoque et fragile de nouveaux liens (1).
Il faut lire ces pages alertes, précises, dont la hardiesse logique et l'ingéniosité d'analyse sont incomparables. Ici, vraiment, M. R. de Gourrnont parvient au degré le plus haut -de îa puissance intellectuelle. Je cite, entre autres, les dissociations suivantes: l'idée de génération et celle de plaisir charnel, l'idée d'honneur et celle du soldat, l'idée de justice, l'idée de liberté, d'art, de beauté, etc. On trouve là de curieux exemples de la hardiesse ironique de l'auteur. A propos de l'idée de justice, par exemple, ne va-t-il pas jusqu'à insinuer que c'est la victime qui mérite d'être châtiée et non pas le coupable. Cet ouvrage, l'un des plus beaux de l'écrivain, est d'une admirable richesse. Le Paganisme Eternel, la Morale de V Amour montrent autant d'érudition, étendue et minutieuse, que d'originalité philosophique.
L'esprit de contradiction facilitait à M. de Gourmont la dissociation des idées, mais pour la manier de façon pas trop m-aladroite, il est une science nécessaire dès l'abord, c'est la connaissance exacte des mots. Je me rappelle avoir lu jadis à peu près ceci : la période symboliste ne nous a donné qu'un écrivain fortement organisé : R. de Gourmont. Encore n'est-ce qu'un grammairien ! — Ce dédain est d'une grande légèreté. Les mots ont un contenu de pensée; il change au cours de l'évolution d'un même terme. On ne sait exactement en quoi il consiste que si l'on est un philologue. « Je crois qu'un écrivain quel qu'il soit doit être aussi un grammairien (2). » Sans parler des poèmes en prose mystérieux et d'une étrange musicalité,il n'était possible qu'à un philologue et a un grammairien d'écrire ces ouvrages d'une critique siérudite et si délicate : Les Promenades liilcraires, les Promenades philosophiques, le Chemin de velours, la Culture
(1) La Cullurc des Idées, p. 73.
(2) Promenades Utléraires, I, p. 338.
REMY DE aOURMONT ET SON ŒUVRE
des Idées. Enfin l'examen des doctrines et des faits se spécialise encore davantage autour du Problème du Style et de celte Ksllivliqne de Ui laïKjiic française, où tout écrivain devrait venir apprendre la tradition et la pureté du style. On use des mots sans apprentissage; parce que l'outil est dans toutes les mains, on s'imagine que n'importe qui peut s'en servir. La lecture de CCS livres incline à plus de modestie. L'intelligence de M. de Gourmont éclaire toutes ces œuvres, qui sont à la fois solides de science précise et séduisantes par leur spirituelle subtilité. Enfin, il n'écrirait pas cette langue nerveuse et sûre s'il n'avait d'abord patiemment étudié son élément premier : le mot. Cette culture a certainement contribué à lui donner ce sens de la mesure et cette clarté par lesquelles il se rattache à la tradition la plus classique de notre littérature.
Mais toute cette philosophie des idées et des mots, cet idéalisme, ce scepticisme se situent sur le plan intellectuel, il me semble intéressant d'étudier en quelques lignes l'ombre que ces conceptions projettent sur la réalité. Un homme ne peut pas s'abstraire du milieu où il vit, et ceci estencoreplus vrai de I\L de Gourmont que de tout autre. Son isolement n'est pas la claustration en quelque tour d'ivoire. Pour employer encore un autre cliché célèbre, il a ouvert la fenêtre sur la vie ; il aime le spectacle des mouvements de la vie. Il peut paraître alors que les notes qui vont suivre ne sont pas à leur place. Et, en effet, si j'avais dû analyser l'attitude politique, l'appréciation des phénomènes sociaux chez un autre écrivain, il eût fallu s'en occuper à l'occasion de l'étude des sentiments. Ce sont en général des manifestations de l'âme seconde, du fiî)\j.oq. C'est l'une des originalités de I\L de Gourmont de rester ici logique avec lui-même, de regarder la lutte du seul point de vue philosophique, avec un désintéressement supérieur.
Ce détachement fut pire au début ; il était de l'indifférence délibérée et M. de Gourmont en tirait quelque gloire. INIais, je l'ai déjà dit, nous avons vu la réa-
lité entrer peu à peu clans cette âme ; de sorte que celui qui considérait les événements comme n'ayant d'autre intérêt que de se prêter à nos méditations, en est venu à s'étonner de cette existence de quelques milliers d'hommes occupés de pensée et qui, au lieu de vivre la vie, se passionnent à la rêver.
Parce qu'il n'est pas sentimental, il ne saurait fonder une sociologie sur certaines visions romantiques. Il méprise les conceptions de Rousseau, qui n'ont rien d'humain, malgré leurs prétentions. Il s'élève contre toutes les constructions utopiques. Cependant, à propos de Rousseau, je veux noter une restriction. On la trouvera dans Une Loi de Constance Inlellecluelle. Il dépeint ce que pouvait être l'existence pacifique et facile des hommes de l'époque lacustre. Il confesse alors que Rousseau a pu dire que l'état de nature était préférable et meilleur. Ceci montre à quel point M. de Gourmont est sincère, éloigné de tout parti pris, et combien il s'elTorce de faire le tour de toute question.
J'ai dit qu'il était un immoraliste. On pourrait se demander si cet immoralisme ne consiste pas tout simplement en une clairvoyance désintéressée, en une facilité particulière à appliquer à la réalité mouvante et diverse la méthode d'examen scientifique. La première conséquence de cette méthode fut de replacer l'homme, dans la série animale, à sa place logique.
L'homme n'est pas au sommet de la nature ; il est, dans la nature, l'une des unités de la vie et rien de plus. Il est le produit d'une évolution partielle et non de l'évolution totale ; la branche où. il fleurit part, ainsi que des milliers d'autres branches, d'un tronc commun (1).
Ce qu'il y a de plus beau dans l'homme c'est son animalité. Sa noblesse, c'est d'être une parcelle de la nature, soumise comme les autres aux lois générales de la vie (2).
(1) Physique de l'amour, p. 7.
(2) Promenades Philosophiques, II, p. 122.
M. R. Quinloii, en apportant de nouvelles vérités, dont ou ne peut encore prévoir toute la fécondité, permit à R. de (iournionl d'assurer cette pliilosophie. C'est encore d'un [)i)int de vue scientifique, ou inimoraliste comme l'on voudra, qu'il put démontrer l'utilité sociale du vice(l). Il fallait aussi sa hardiesse d'esprit pour établir, succinctement, mais avec rigueur, la théorie de l'insatiabilité humaine et de la vanité du progrès (2). Cependant la réalité n'entre pas exactement dans tous ces cadres et il ne l'ignore pas. Elle ne se plie pas à toutes les classifications qu'on lui veut imposer. M. de Gourmont avait d'abord considéré le monde d'un regard nietzschéen et très aristocratique. Il traitait cruellement les démocraties, et cette morale d'esclaves qui anoblit très chrétiennement la faiblesse et veut rabaisser la force (3). En païen, il ne pouvait consentir à cette humilité. Aujourd'hui, son attitude semble s'être inclinée. Et qu'on ne se méprenne pas, il ne s'agit nullement d'une abdication de pensée dont cette âme est incapable, mais de deux moments difTérents d'une pensée qui se renouvelle sans cesse et ne redoute pas la contradiction. « Ceux qui ont créé cette rose ne sont pas ceux qui en jouissent... Des hommes se révoltent : comment les empêcherez-vous de se révolter? Ils ont raison (4). » Puisque le but de la vie est la recherche du bonheur, de quel droit dénier aux autres hommes l'efî'ort vers cette conquête ? Du droit de la force ? Mais ne sontils pas la force '? Ils sont la force, une force virtuelle, qui s'organise, et va bientôt jaillir malgré les digues. C'est parce qu'ils sont une forme active de l'énergie universelle que 'SI. de Gourmont les considère avec curiosité et sympathie, avec quand même un peu de dédain. Il méprise les démagogues, ces gens qui agitent des mots sonores pour faire venir le badaud. Il
(1) Epilogues, II, p. 255.
(2) Epilogues, III, p. 159.
(3) Epilogues, IIÏ, p. 50 et suiv. — Epilogues, III, pp. 91 et suivantes.
(4) Une Nuil au Luxembourg, p 149-150.
62 HEMY DE OOURMONT ET SON ŒUVRE
méprise surtout ceux qui disent à l'homme le conseil renouvelé du Christ : soufl're dans le présent, ne place ton bonheur que dans l'avenir. Encore apporte-t-il à ces opinions le tempérament de son scepticisme,
M. Del. — Vendre du Paradis I vendre du paradis!
.M. Desm. — Ah ! c'est un beau commerce !
M. Del. — Et savez-vous ce que ]e pense, mon cher ami ? C'est un commerce qui ne va pas sans quelque noblesse.
M. Desm. — Quand on y croit (1).
M. de Gourmont s'intéresse trop aux jeux de l'énergie pour que le spectacle social lui soitindifi'érent. Vivre, c'est changer; les changements lui sont sympathiques. La préoccupation nietzschéenne du renversement des valeurs se trouverait peut-être parmi les motifs qui l'ont persuadé. 11 doit redouter aussi d'être parmi ceux cjue leur indolence intellectuelle endort dans Tadmiration stérile du passé. Enfm il est influencé par les principes biologiques de M. Quinton:
Loin d'enseigner la stagnation, la résignation, l'acceptation, il conseille, au contraire, si l'on sait le comprendre, la révolte contre tout ce qui viendrait empêcher la vie de maintenir ses plus hautes conditions de force et d'intensité. Ces idées se relient aux idées maîtresses de la philosophie de Nietzsche : il faut grandir ou déchoir. Il en est des individus et des peuples comme des espèces animales : ceux cjui acceptent les conditions que leur fait le milieu traditionnel, ceux qui ne réagissent pas sont condamnés à la décadence ; ce sont des invertébrés. Les caractères de l'organisme supérieur, au contraire, sont de réagir soit par une évolution profonde et continue. soit par une bruscjue révolution, contre la médiocrité du milieu où il vit et qui tend à le dominer et à l'amoindrir (2).
Mais je doute qu'il prenne jamais parti à la façon de M. Anatole France. Il serait nécessaire qu'il attri-
(1) Dialogues des Amateurs, Epilogues, IV, p. 195.
(2) Promenades philosophiques, II, p. 121.
buâl; à 50 vcrilé une valeur dogmatique, et cela paraît bien iinprobnhie
Si la conception sociologique de M. de Gourmont semble incertaine, il ^aut en voir la raison dans son habitude du scepticisme. Il ne s'agit plus de controverses spéculatives où l'esprit peut: indéfiniment balancer entre deux solutions également logiques, adoj)tant l'une ou l'autre selon les heures. Le scepticisme ici correspond à l'éloignement. Dès qu'on veut porter un jugement sur la réalité immédiate, il est indispensable de devenir partisan. M. de Gourmont n'y saurait consentir que provisoirement. Il s'eflorce d'adapter la rigueur des théories scientifiques à la réalité quotidienne, comj)lexe et changeante. Il s'aperçoit combien ce traitement entraîne avec lui d'injustice, et cet immoraliste, si hautain d'abord, finit par trouver injuste l'injustice. Je pense à ces pages où la pitié se montre à peine.
Il n'est jamais nécessaire que la force use de toute sa puissance. Je me séparerais ici !de Nietzsclie, si j'entrais dans la discussion pliilosophique, et je permettrais à la pitié et au dédain d'entrer ensemble dans la maison des maîtres ; il faut acliever les vaincus ou les traiter avec humanité (1).
Ne pourrait-on pas concilier, du point de vue nietzschéen, l'immoralisme avec ce sentiment ? Se surmonter soi-même sans cesse, n'est-ce pas lutter contre son égoïsme ? Nietzsche exalte la volonté de puissance, mais ne peut-on pas conclure de l'ensemble de sa doctrine que, cette volonté amenant l'homme à une réalisation plus haute de lui-même, il emploiera ensuite ce superflu de force douloureusement acquis à tirer jusqu'à lui ceux qui, plus faibles, sont restés plus bas sur le chemin sublime du surhumain ? Ceci est inexact si on considère Nietzsche comme purement dionysien (2). Nietzsche ne paraît condamner
(1) Epilogues, II, p. 92.
(2) Voir la belle discussion de MM. J. de Gaultier et Louis Dumur à ce propos. Mercnj-e çfe France, n°' 260, 263, etc.
o4 KEMY DE GOURMONT ET SON ŒUVRE
la pitié que lorsqii'ollc détourne de lui-même un individu faible. Mais elle i>eut être un surcroît. Quoi qu'il en soit, cette interprétation n'est pas valable avec M. de Gourmont. Encore une fois le scepticisme reprend le dessus. Il est vain de s'elTorcer pour soimême ou pour les autres, puisqu'on ne peut détourner le cours du destin. Un grand découragement nous déconseille une activité, qui ne s'achèvera jamais qu'en d'illusoires conquêtes.
Connaissant la vanité de tout, des religions, des philosophies et des morales soumettez-vous extérieurement aux coutumes, aux préjugés, à la tradition. Accordez votre démarche au rythme de l'esprit public (l).
Mais cet aphorisme n'exprime qu'un instant fugitif de sa pensée. Ce renoncement, qui exigerait désormais la retraite et le silence, n'est que momentané ; il est incompatible avec le courage et le franc parler de M. R. de Gourmont, l'un de ceux qui ont la belle audace de dire toute leur pensée, parce queleur pensée est désintéressée.
Si l'on veut, en somme, comprendre son attitude en cette question, il faut se rappeler qu'il a l'horreur de toute affirmation définitive, et le dédain des religions, qu'elles soient laïques ou non. Sa pensée dernière, on la trouverait dans ce Dialogue des Amateurs intitulé Prédiclions (2).
M. Del. — Il faut vivre comme si rien ne devait jamais changer. Cette maxime l'ait le pendant de cette autre : vivre comme si on ne devait jamais mourir. Pourtant nous mourrons et pourtant le monde reverra des révolutions sociales, politiques et peut-être géologiques. A quoi bon nous troubler soit à propos de l'inévitable, soit à propos de l'incertain ? Le mot de Louis XV l'égale aux plus fermes philosophes : après moi le déluge.
M. Desm. — Et le déluge est venu, en effet, et il ne
(1) Une Nuit au Luxembourg, p. 164.
(2) Pages 298 et suiv.
REMY DE GOUliMONT KT SON ŒUVRE G5
manque pas de bons esprits pour penser que ce qui pouvalL arriver de mieux, à ce moment, c'était le déluge : je ne détesterais pas un nouveau déluge.
M. Del. — Vous savez nager ?
M. Desm. — Non, mais je me réfugierais sur les montagnes de l'ironie. Et de là je m'amuserais peutêtre beaucoup.
M. Del. — J'en doute.
M. Desm. — Pourquoi cela ? Je resterais fidèle à ma philosophie, qui est de contempler d'un œil innocent les mouvements de la vie.
Je pense que j\I.de Gourmont se résume aujourd'hui dans cette simple, ironique et profonde phrase : contempler d'un œil innocent les mouvements de la vie. Et si les dieux lui donnent l'occasion d'un spectacle révohitionnaire, il est certain qu'il en saura commenter les scènes avec cette haute philosophie, cette ironie et, cette acuité de vision dont Rivarol, l'un de ses parrains intellectuels, a donné le magistral exemple, dans le Journal politique national.
On ne peut entreprendre l'examen des phénomènes qu'en les séparant de la chaîne continue du déterminisme. Ainsi nos vues scientifiques sont étroites et fragmentaires. Nous avons saisi l'un des grains du tourbillon de poussière, et, parce que nous en mesurons les facettes, nous pensons connaître tous les autres que le vent emporte. La médiocrité de nos sens ne nous permet pas d'autre expérience, et néanmoins l'ambition de notre esprit prétend à formuler des lois. Il faut à toute science des vues générales et, après l'analyse, la synthèse qui va refondre en un tout les éléments d'abord dissociés.
J'ai essayé, choisissant certaines manifestations, de dégager les caractères qui composent l'originalité de M. R. de Gourmont. Il était nécessaire d'ordonner les attitudes de cette personnalité si riche et si changeante. Mais elle est une, et il faut reconstituer cette
66 REMY DE aOURMONT ET SON ŒUVRE
unité, car tous ces gestes, qui semblent si différents, procèdent d'une même tendance fondamentale. Une même sève circule dans Tarbro tout entier, aussi bien dans les racines qui creusent la nuit que dans les branches où feuillages et fleurs mêlent leurs nuances diverses et leurs parfums distincts.
Il serait bon d'abord de rappeler une direction de plus en plus affirmée ; à travers les livres et les années, l'œuvre s'achemine de l'abstraction vers la réalité concrète. Cette orientation se précise à mesure que l'auteur avance en âge et en sagesse. La vie n'était pour lui qu'un motif à méditation philosophique et la contempler lui paraissait préférable à la vivre. La vie, il ne l'a vue d'abord évoluer que sur le plan intellectuel. C'est l'époque de ces livres où la réalité est froide et toute intellectuelle, malgré la présence d'une sensibilité violente. Les Chevaux de Diomède présentent un type complet de cette première étape. Ils portent cette épigraphe révélatrice : Veritas in diclo non in re consislit. Puis, peu à peu, nous assistons au magnifique spectacle de la vie entrant dans cette âme. Les fantômes se dissipent comme des nuées ; les pâles statues dressées par la pensée, ces déesses qu'il aime d'un amour infidèle, exigeant et sceptique, baignent peu à peu dans la chaude clarté du jour. Le marbre illuminé de soleil devient ambré comme de la chair, les yeux s'alliimentet les lèvres sourient. C'est alors le Songe, d'une Femme, et ses idylles païennes et sensuelles ; enfin Un Cœur virginal où la vie, dépouillée de toute littérature,aime et rit dans l'instinctive Rose.
Cependant, rintclligence a conservé le sceptre. Elle impose sa discipline. Elle dirige et domine, imprégnée de sensibilité toute vive. Cet équilibre si rare de l'intelligence et de la sensibilité fait aujourd'hui la valeur unique de M. R. de Gourmont, Dans Une Nuit au Luxembourg, la vie et la pensée sont si merveilleusement unies et mêlées que ce livre est presque invraisemblable. Sans doute c'est une œuvre de pensée, mais parmi les divers paliers de cette ascension vers les vérités philosophiques il y a des oasis pleines
RF.MY DE OOUnMONT ET SON ŒUVRE 67
de i)arfiims et de caresses. A tout dire ce livre est entièrenieiiL insolite ; j'hésite à le raconter. Je crains de rendre ridicule une iable qui, par un miracle d'art, est charmante. « Je définirais le livre une ceuvre de sorcellerie d'où s'échappent toutes sortes d'images qui troublent les esprits et changent les cœurs. » Jamais je n'avais aussi bien compris cette définition de M. A. France. Pour ramener sur la terre ic dieu que des âges dilïérents nommèrent Apollon et Jésus, pour nous le présenter habillé comme le journaliste contemporain qui le rencontre, en veston et ganté de gris, il fallait un art ingénieux et sûr. Le dieu, dont le front supporte, au lieu d'une auréole, un vulgaire chapeau rond, n'est pas grotesque. On ne rit pas ; on est gagné bientôt par une émotion sentimentale et sensuelle, jusqu'à ces pages où la hauteur de la pensée nous subjugue, laisse cette impression de l'achevé que nous donnèrent les chefs-d'œuvre. Ici surtout, M. de Gourmont est sérieux sans lourdeur etproiond sans obscurité. Quant au journaliste Sandy Rose, peut-être s'est-il laftsé duper. '( Lui >', est-ce bien le dieu qui s'appela jadis Apollon et plus tard Jésus ? Un eatholique craindrait plutôt que ce ne fut.., Y Autre, celui qui dit à Adam et Eve : vous serez semblables à Dieu ; celui qui redonne au docteur Faust la jeunesse et l'amour, enfin l'ange des ténèbres au nom de lumière. Cet inconnu, dont la voix est séduisante et la pensée subtile, protecteur des fornications et des philosophes, refuse en effet l'eau bénite : « Je remarquai qu'il ne prit point d'eau bénite, et même, comme j'avançais la main vers la conque, il murmura : Inutile (1). » En somme, il sent le fagot.
J'ai dit ailleurs qu'on trouvait résumées là toutes les théories de M. de Gourmont. C'est une belle œuvre de synthèse. Je regrette pour ma part qu'elle n'ait pas été éditée dans le petit format des Elzévirs. On aimerait emporter commodément avec soi un livre qui contient tant de sagesse et tant de sourires.
Il est une autre caractéristique, indiquée au cours
(1) Une Nuit au Luxembourg, p. 33.
68 HEM Y DE GOUnMONT ET SON ŒUVRE
de cette étude, et qui, dans Une Nuit au Luxembourg, trouve sa parfaite expression. Il s'agit de cet équilibre entre la sensibilité et rintclligence, dont la rencontre, si rare, fait plus précieuse la beauté de cette œuvre. Il reste à éclaircir un peu cette formule. Quelle réalité contient-elle ? Que veut-elle exactement dire ? Si l'on se rappelle que l'intelligence est de la sensibilité cristallisée, l'explication devient facile. Il y a dans chaque homme une certaine capacité de sentir et de comprendre.Mais bien que l'une ne soit que la conséquence de l'autre, elles ^ne sont pas égales (1). Elles sont très rarement dans un rapport constant Cette réceptivité est donc limitée. L'homme éprouve des sensations ; elles se cristallisent en idées. Au bout d'un certain temps, il semble que cette réceptivité soit comblée, et qu'il n'y ait plus place pour de nouvelles cristallisations. Dès ce moment, chaque sensation nouvelle éveille l'écho qu'une sensation précédente, voisine de celle-ci par sa nature, a déjà inscrit en cette âmê figée ; les cristallisations, devenues définitives, modifient tout nouvel apport des sens.
Chez d'autres hoiîimes, au contraire, à la suite d'une plus intense activité nerveuse, d'une richesse physiologique supérieure, chaque nouvelle sensation entraîne une modification psychologique. La cristallisation paraît n'être jamais que momentanée ; la plasticité mentale est telle que cette cristallisation se renouvelle à chaque sensation. C'est un continuel rajeunissement de l'esprit toujours vivifié d'air pur, de réalité portant la fleur de sa nouveauté vivante. Les plantes classées dans l'herbier sont remplacée s à mesure que leurs nuances et leurs odeurs se fanen!.. L'équilibre est constant parce qu'à chaque sensation nouvelle se forme une nouvelle cristahisation. Il y avait déséquilibre dans le cas précédent, puisque la lumière sensation venait passer à travers l'ancien prisme, qui n'était point spécialement taillé pour elle. Ce renouvellement perpétuel fait la surprise et
(1) Il peut y avoir en e(îet un enrichissement direct, par la notion, sans l'intermédiaire vivinant de la sensibilité.
reiichantcment de celui qui lit M. de Gourmont. Et de cet équilibre proviennent deux pouvoirs de cet écrivain : sa faculté de synthèse, sa tendance optimiste.
Si le doute est le ferment de l'analyse, l'acide qui permet les dissociations les plus hardies, il est en revanche opposé à toute synthèse. Pour être capable de synthèse, il faut avoir une sensibilité toujours oiïerte avec joie aux vibrations du monde, il faut pouvoir aimer. Ce n'est pas l'une des moindres étrangetés de M. de Gourmont d'être un maître en ces deux manifestations contradictoires. Mais la synthèse est venue longtemps ajîrès l'analyse, lorsque l'œuvre, orientée depuis son départ vers la réalité, s'est vivifiée de lumière et d'espoir. Une Nuit an Luxembourg montre le curieux rapprochement des deux tendances agissant côte à côte. Ce livre est une continuelle s^aithèse toujours soumise ensuite à l'analyse. La Physique de r Amour est aussi un beau livre synthétique ; et peutêtre pourrait-on dire que les deux Livres des Masques sont de la critique synthétique. La personnalité des écrivains y est dessinée sobrement d'un trait sûr, qui limite seulement le contour. Ces portraits contiennent une telle intuition qu'ils sont demeurés ressemblants après une suite d'oeuvres ([u'on ne pouvait pas prévoir. C'est surtout dans Une loi de constance intel- IcclueUc (1) qu'on peut apercevoir ce qui soutient l'œuvre synthétique, cet amour où les sceptiques sont en général impuissants à être sincères. M. de Gourmont y explique avec émotion le génie des premiers âges de l'humanité, la découverte du feu, l'invention de l'aiguille, etc. Et ces pages vivent par la sensibilité enthousiaste qu'on y voit palpiter.
Il est rare, je pense, de trouver un douteur capable d'une aussi émouvante synthèse ; mais l'union du scepticisme et de l'optimisme paraît encore plus paradoxale. Lorsqu'on a tout nié, quand on a soulevé tous les masques et qu'on ne croit plus en rien, que
(1) Promenades philosophiques, II.
reste-t-il ? Il reste de croire en soi-même. La vie, î)oiir se mainlenir, exige qu'on ait confiance en elle. C'est là qu'il faut trouver la raison profonde de cet optimisme et aussi en la faculté esthétique de M. de Gourmont. Une pareille conclusion ne pouvait être assurée à cette philosophie négative que par la sensibilité de l'artiste. Le philosophe n'aurait guère de raisons d'aimer la vie. Mais, à côté de lui, mêlé à lui, il y a le poète. Il a écrit de quelqu'un :
C'est même parce qu'il n'est pas très artiste qu'il est pessimiste. Celui qui a le don du style ne fait à la vie d'autre reproche que d'être trop difficile à peindre (1).
Il a peint la vie avec une tendresse attentive ; il a le don du style. « La souplesse solide de son écriture s'enroule merveilleusement à la solidité flexible de sa pensée )>, ceci, M. de Gourmont l'a écrit de Renan. On peut tout aussi justement le dire de M. de Gourmont lui-même. Mais, sans rien perdre de sa séduction, le style de ce dernier est plus mâle et plus fort. Son pas hardi et cadencé fait sonner allègrement le chemin.
On pourrait expliquer physioiogiquement le pessimisme en reprenant la théorie d'équilibre essayée plus haut. Il trahirait un esprit où la cristallisation est définitive, et dont le rajeunissement demeure impossible. Le scepticisme y prédispose par l'examen constant. Lorsque l'intelligence analyse une réalité qui nous semble toujours pareille, toujours immuable par le fait de notre impuissance à en sentir et comprendre la virginité chaque jour renouvelée, alors le pessimisme s'installe en nous ; les vieillards sont pessimistes. M. de Gourmont surprend toutes les nuances qui changent l'aspect de la réalité. Aussi l'aime-t-il avec passion. Le Songe cVune femme débute par une lettre exaltée où Anna des Loges chante son bonheur — un bonheur encore imaginaire qu'elle va s'efforcer de construire. Et le roman se termine sur ces mots : « Je suis heureuse. « De même Un Cœur virginal s'a-
(1) Promenades Uildraircs, P« série, pp. 123 et 125.
HEMY DE OOURMONT ET SON ŒUVRE 71
chève ainsF: « Elle était heureuse. » — « Il faut toujours chercher le bonheur, quand on le cherche, on le trouve », dit Léonor Varin dans ce même roman- Et je citerai aussi ces lignes exquises des Promenades li lierai res (1) :
Le pessimiste ne serait-il décidément qu'un enfant qui boude dans un coin? Allons, surmontez votre amourpropre, avancez-vous, faites un beau sourire. Pourquoi voulez-vous qu'on ne vous réponde pas ? Le sourire appelle le sourire. Pour être heureux, il faut faire d'abord les gestes du bonheur.
Cependant ces gestes ne nous donneront qu'une illusion précaire. Le bonheur, dès qu'on le touche,nous semble misérable. Nous courons après d'autres rêves, parce que la réalité est trop circonscrite ; seul le désir peut contenir Tinfini de nos cœurs. ?J. de Gourmont reproche aux hommes cette aberration, qui les tend sans cesse vers l'avenir et les empêche de se plaire au présent. ]\Iais est-il possible de réduire nos rêves aux proportions de la réalité ? M. de Gourmont estime que cela est souhaitable, en bon disciple d'Epicure cette fois. Et s'il est heureux, c'est sans doute du bonheur amer et désenchanté de l'immoraliste qui écrivit un jour : « L'humanité marche sans trêve, vers rien, pour rien, par nécessité de marcher ou de périr (2). v
La sensibilité est à la base même de l'art, M. de Gourmont l'a écrit. Mais si elle a servi l'artiste et lui donna d'écrire de beaux poèmes en prose ; si elle lui permit d'être — ô contradiction ! — en même temps qu'un érudit informé de tout, un bucolique plein d'agrestes fraîcheurs, le contrôle de la raison, la domination toujours attentive de l'intelligence s'opposèrent à une pure réalisation lyrique.
Le poète s'est exprimé en prose, avec une incontestable maîtrise ; mais ses vers sont trop conscients pour être beaux. Ils ne portent pas en eux ce mystère dont les parent la production spontanée, le
(1) I" série, p. 125.
{2) Epilogues, III, 161.
72 remv de gourmont et son œuvre
surgissement brusque du subconscient. Quand le cerveau a pris rhabilude d'une aussi belle lucidité, la création lyrique devient plus diiTicilc. ]\l.de Gourmont est surtout un maître en œuvres d'intelligence. Il continue ainsi la tradition française de notre littérature.
C'est que nous avons en grand mépris le désordre intellectuel et le déséquilibre de la sensibilité... Qui n'est maître ni de ses nerfs, ni de sa pensée ne nous semble pas très digne de pitié (1).
Il s'est défini lui-même lorsqu'il a écrit cela. L'opinion de A. France s'accorde avec celle de R. de Gourmont :1a critique est le plus subjectif detousles genres.
Voilà plusieurs fois que les noms de ces deux écrivains sont rapprochés ici; c'est que ceux qui aimaient M. A. France sont allés à M. de Gourmont. Le premier me semble représenter davantage l'érudition pure et simple. Il sait beaucoup et peut citer ses auteurs ; mais il a tout emprunté des anciens philosophes, excepté son divin langage et son amour des arts. La science contemporaine, il l'a côtoyée sans en tirer d'autres conclusions que celles où M. Berthelot prouva qu'il était aussi mauvais philosophe que chimiste éminent. M. A. France a, pour un moment, changé sa calotte contre le bonnet phrygien ; il est entré en religion. Sa sensibilité, sa sentimentalité l'ont entraîné. En sera-t-il de même de M. de Gourmont ? Il est plus fort et plus libre. Il apprit moins pour savoir que pour réfléchir. Sous l'excitation de la pensée étrangère, il a su créer une œuvre originale. Et le style de chaque écrivain porte bien l'empreinte de ces différences. M. A. France est imbu de souvenirs de l'antiquité au point que, sous sa phrase, on peut, souvent, retrouver la trame syntaxique des Latins ou des Grecs. Son écriture est fluide, ondoyante, et, j'ose cette expression, désossée. Elle montre des traits féminins. Le style de M. de Gourmont est nerveux et musclé. La phrase ne s'insinue pas avec des glisse-
(1) Une Nuit au Luxembourg, p. 139.
monts onduleux de félins. Sa démarche est robuste et directe. L'ironie de l'un ne sait que sourire; M. de Gourmont va juscju'au sarcasme. 11 ose cette exagération logique des conséquences, paradoxale pour ceux qui voient seulement le point de départ et la conclusion, sans suivre les raisonnements enchaînés qui y conduisent avec rigueur. Mais, par l'équilibre, la mesure, la clarté, la facilité apparente, ils se rattachent tous deux aux grands écrivains de la tradition nationale. Ce sont deux maîtres vraiment français.
M. de Gourmont eut à ordonner les manifestations d'une sensibilité violente. Il est d'un individualisme d'abord agressif, évolué aujourd'hui vers plus de modération, mais toujours net et hautain. C'est cette caractéristique fondamentale qui nous permet de refondre en un tout les éléments de sa personnalité. En effet, le symbolisme, l'immoralisme et l'idéalisme, — sur trois plans différents : le domaine de la sensibilité esthétique, celui des sentiments moraux, celui de la connaissance philosophique — • sont des floraisons de la tendance individualiste. Il suffît de se rappeler comment nous avons défini ces diverses doctrines pour s'en assurer immédiatement (1).
M. de Gourmont est-il encore aujourd'hui tel que j 'ai dit ? On peut se poser cette question, car il est en continuelle différenciation. J'y suis poussé aussi par certaines indications de la 11^ série des Promenades philosophiques. Cet idéalisme destiné à le garder libre lui fit prononcer autrefois un mot imprudent : « Le raisonnement de Stirner : — Ma vérité est la vérité, — ne me déplaît pas. C'est de l'idéalisme pur (2). » Mais ceci ne touche-t-il pas au dogma-
(1) Le Livre des Masques, p. 73 : « Admettons donc que le symbolisme c'est, même excessive, même intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art. » {Le Chemin de Velours, p. 109) : « Si l'on veut savoir en quoi le symbolisme est une théorie de la liberté, etc., j'invoquerai de précédentes définitions de l'idéalisme, dont le symbolisme n'est après tout qu'un succédané. »
(2)JE'pz7oi/ues, III, 252.
tisme? N'est-ce pas attribuer à sa vérité un caractère d'universalité ? La sai^essc prudente du sceptique, et même de l'idéaliste, tolérerait tout juste cette forme de l'aphorisme : Ma vérité est ma vérité. Encore n'estil pas certain qu'on puisse assurer cela sans le corriger d'un sourire. Il semble au lecteur attentif que la pensée de M. de Gourmont soit aujourd'hui plus appuyée et qu'il affirme plus souvent. En outre, cet immoraliste qui écrivit un jour : « Le premier devoir d'un être vivant est de vivre^ et toute vie n'est pas autre chose qu'une somme suffisante de meurtres ))(!), laisse entrevoir des idées moins cruellement scientifiques. Mais ces contradictions nous verrons plus loin sous quel angle on doit les regarder pour en comprendre l'harmonie cachée. LIne sorte de sentimentalisme inattendu paraît dans cette IP série de Promenades philosophiques. Il s'est détourné de la vérité qui était sa vérité ; il en vient à dire :
Le riche Epicurien, bien décide à être complètement heureux, souffrirait-il la misère autour de lui ? Consentirait-il, pour s'enricliir encore, à exploiter les besoins des autres hommes (2) ?
Voilà donc cet immoraliste qui se préoccupe d'un autre que de lui-même ! Il éprouve cette sympathie que Nietzsche détestait ; il jette sur les faibles contre lesquels — qu'il y consente ou non — il a conquis son bonheur, un regard de pitié. Cette attitude moins hautaine doit être notée parce qu'elle ne s'était pas affirmée encore d'une façon aussi précise. Il faudrait la comparer, pour en saisir toute la valeur, à cette autre plus ancienne :
Est-ce donc maintenant, quand la civilisation s'amollit dans une pitié gâteuse pour les faibles, les humbles, les petits, tous les déchets..., etc. (3).
11 semble cependant possible de concilier l'immo-
(1) Physique de l'Amour, p. 243.
(2) Promenades philosophiques, II, pp. 296, 297.
(3) Epilogues, II, pp. 103 et suiv.
ralismo et. la ]n[\C\ et je l'ai essayé plus haut. Une individiialiLé faible sous rinlluence de ce sentiment est ap]nuiviie de toute la i'orce qu'elle dédie à autrui et qui lui serait nécessaire pour accomplir sa propre deslinée. Le sentiment est alors détestable parce qu'il détourne un organisme de sa Un, qui est de « vivre et de maintenir la vie ». Mais la pitié peut devenir une vertu lorsqu'elle fleurit au bout d'un surcroît d'énergie. Néanmoins, elle contredit la volonté de puissance, puisqu'elle limite l'expansion de la force et la canalise vers le bonheur des autres au lieu de l'employer à l'accroissement de l'individu. Epicurc enseignait qu'on peut être heureux avec un pain et de l'eau. Ce bonheur médiocre et banal peut-il, dans son humilité, satisfaire la volonté de puissance et ceux qui désirent réaliser le surhumain? A quelle conclusion devons-nous donc nous arrêter ? Mais est-il seulement indispensable de conclure ? Il reste en somme que les théories doivent s'assouplir assez pour se plier à la réalité inégale et diverse, sans que leurs indulgences puissent diminuer en rien la cruauté du déterminisme dominateur. Le Destin se préoccupe bien d'écraser certains hommes et de lancer les autres vers les sommets de la joie et de la puissance !
Il n'y a ni bon, ni mauvais, ni bien, ni mal, mais des états de vie qui remplissent leur but, puisqu'ils existent et que leur but est l'existence (1).
La nature n'est ni bonne ni mauvaise, ni altruiste ni égoïste ; elle est un ensemble de forces dont aucune ne cède que sous une pesée supérieure (2).
Le jeu des forces est implacable et ne s'acconmiode pas des sentimentales prudences des hommes. Néanmoins, je le confesse, à l'attitude penchée que je crois apercevoir ici, je préfère la hauteur et la belle dureté de ces deux fragments :
Vous en êtes arrivé à ce degré d'imbécillité qui fait
(1) Pinjsique de l'Amour, p. 133.
(2) Physique de l'Amour, p. 240.
regarder le labeur, non seulement comme honorable, mais comme sacré, alors que ce n'est qu'une nécessité triste (1).
On sait que les fourmis rousses font la guerre aux fourmis noires, et volent leurs nymphes, lesquelles, écloses en captivité, leur fournissent d'excellents domestiques, attentifs et obéissants. L'humanité blanche, elle aussi, s'est trouvée à un moment de son histoire devant une pareille occasion ; mais, moins avisée que les fourmis rousses, elle l'a laissé fuir, par sentimentalisme, trahissant ainsi sa destinée, renonçant, sous l'inspiration chrétienne, au développement complet et logique de sa civilisation. N'est-il pas amusant que l'on nous présente comme anti-naturel ce fait, l'esclavage, qui est au contraire à l'état normal et excessivement naturel chez le plus intelligent des animaux (2) ?
Si l'on adopte la théorie de M. de Gourmont luimême, il convient d'aimer l'écrivain dans les manifestations où il se dilïérencie le plus nettement de tout autre. Le vrai R. de Gourmont, et le plus admirable, il faudrait alors le chercher dans ces pages ardentes et claires où, immoraliste et logicien, il démontre l'utilité sociale du vice (3),rerreur de l'humanité refusant de se servir de l'esclavage comme d'un moyen de plus haute réalisation d'elle-même et, pour ne pas trop multiplier les points de repère, je citerai seulement encore les pages : sur la tolérance (4) ; sur l'insatiabilité ; sur l'horrible manie de la certitude ; sur la Morale de l'Amour (5) ; sur le Parlementari^sme (6); et ce sarcastique Paradoxe sur le citoyen (7).
Il ne faut pas tenter de concilier des opinions aussi contradictoires ; M. de Gourmont accumule les contradictions, et sans que cela soit toujours prémédité. Il est très sensible, et cependant il n'est pas sentimental. Il écrira un jour : « Vous êtes libres quand
(1) Une Nuit au Luxembourg, p. 104.
(2) Physique de l'Amour, pp. 220-221.
(3) Epilogues, II, p. 255.
(4) Epilogues, III, p. 163.
(5) Culture des Idées. i
(6) Epilogues, III, p. 50.
(7) Epilogues, I, pp. 143-148.
^ous VOUS croyez libres », et très sincèrement il a déjà lit : « Rien ne change, en somme, que par le pouvoir singulier ciu'onl les lionmu^s de se voir différents ; nais se voir ou se croire dilï'érenls et l'être, ce n'est las la même chose (1). )i J'ai parlé de son optimisme ; 1 n'est pas niable. Mais la tendance opposée coexiste ivec celle-ci. La sensibilité est optimiste, et c'est l'in- :elligence qui est pessimiste. Il sourit à la vie, mais ce sourire est amer et sarcastique dès que l'esprit en a pris conscience. Il prêche la recherche du bonheur ; il ;roit qu'on peut le trouver ; et, à côté, il explique avec une précision désenchantée la vanité de ce bonheur, qui n'est jamais ressenti, et cette théorie si âpre et si belle de l'insatiabilité humaine. La perpétuelle activité de son esprit est la cause de ce perpétuel changement. « La vérité est que toute question reçoit aussitôt dans mon esprit toutes les solutions dilTérentes et même contradictoires qui la peuvent résoudre (2).» Pour mesurer le prix exact que M. de Gourmont attache à ses opinions, il est bon, après lés avoir examinées une à une, de les confronter ensemble. On [voit alors en face de chacune se dresser celle qui la iContredit. Il a aimé telle pensée, il a justifié l'adhésion qu'il lui donnait. Y a-t-il une croyance qui ne puisse être revêtue de vérité par un esprit logique et su])til ? iNIais par crainte de se laisser subjuguer par cette affirmation, pour si momentanée qu'elle soil, le philosophe lui oppose vite, en souriant, une afiirmation contraire. Il assiste, avec ironie, à la lutte de ces deux imaginations ou de ces deux réalités. Il se donne même le délicat plaisir d'appuyer tantôt l'une et tantôt l'autre. Et quand le comJ3at va se résoudre en une victoire et une défaite, indifférent à la conclusion, M. de Gourmont se détourne, non sans dédain. Il a tiré de ce spectacle toute la joie qu'il pouvait contenir. Il fait signe à un nouveau cortège de comédiennes. « La contradiction nous donne l'illusion de la liberté (3). » Cependant, après avoir fait le tour de
(1) EpiloQiics, II, p. 51.
(2) Vue nuit au lAtxcmbourg, p. 105.
{3} Epilogues, II, p. 89.
78 nEMY DE GOURMONT ET SON ŒUVRE
touiesles questions, l'esprit, même le plus sceptique, même le plus agile, veut se reposer un instant. 11 lui faut une halte. Aujourd'hui, la vie semble avoir surmonté la pensée négatrice et pessimiste. Dante,après son voyage en enfer, quitte les ténèbres et retrouve, en même temps que la lumière du jour, l'espérance laissée à la porte fatale.
Mais il sait la fragilité de cette espérance, car il est un impie. Entendez par là qu'il n'a de culte pour rien, de foi dans aucune œuvre des hommes, ni des dieux. Cependant il croit en la vie. Du m.oins il s'efîorce de le répéter, comme si cette foi devait s'implanter en lui plus solidement par cette continuelle incantation. Il veut qu'on aime la vie.
Il y a peut-être un sentiment nouveau à créer, celui de l'amour de la vie pour la vie elle-même, abstraction laite des grandes Joies qu'elle ne donne pas à tous, et qu'elle ne donne peut-être à personne, si l'on réfléchit bien (1).
Et M. de Gourmont par son œuvre philosophique a tout fait pour contredire cet amour de la vie, que l'homme apporte ingénument en naissant. Il est expert à analyser les impressions les plus pures, les plus hautes, et à leur assigner des origines physiologiques qui leur ôtent ce mystère dont s'accompagne toute poésie. Malgré cette crudité scientifique, il y a en lui d'exquises naïvetés ; il est, quand il veut, bucolique et pur. Mais ce n'est qu'un ingénieux exercice. Il ne peut pas s'abuser lui-même. Il est Vcsprit de litige. Il est esprit, et chair; il caresse les idées comme de chères maîtresses avec un sensualisme délicat et violent. Il n'a pas la timidité religieuse des poètes. Sans crainte de sacrilège, il s'est approché des Muses et a dénoué leur ceinture, parce qu'à ses yeux elles sont avant tout des femmes. Il y a en lui l'énergie violente et saine de l'aventurier normand de jadis; cette ardeur se dépense dans le domaine spéculatif et se rue sur les idées. Enfin
(1) La Dépêche, 24 sept. 190S. La leçon de Saint-Antoine
lUÎMY DE GOUKMONT ET SON ŒUVI'.E 79
ceci est tempéré par le goût, don extrtMnement classi([ue; il convient de le noter, M. de Gonrmont est ai)i)arenté à I\ialherbe.
Celui qui poussa sa barque aventureuse au courant de tous les fleuves a-t-il abordé enfin à Tîle enchantée de son rêve ? Mais il est ce véritable voyageur qui va sans repos, non pas vers un but, mais vers ailleurs :
Au fond de rinconnu, pour trouver du nouveau.
Il ne désire pas s'arrêter quelque jour, mais changer d'horizon chaque matin. M. de Gonrmont ne pense pas qu'il soit nécessaire, pour être heureux, d'étreindre la vérité, de conduire ses pas dans le paysage définitif, où l'esprit et le cœur se reposeront désormais dans la paresse et la certitude,
Oh ! enfant, tout est vrai. Crois, et crois aussi quand je te dirai le contraire de ceci, car il n'est pas nécessaire de croire toujours la même chose. La route ne traverse pas d'identiques paysages. Soyons successivement dupe des paysages qui violentent nos yeux : c'est le moyen de ne pas s'ennuyer (1),
Il faut savoir affirmer et croire, ne fiit-ce qu'un instant, car la certitude, provisoire, est le tremplin d'où nous pourrons bondir plus loin. L'important est d'avoir du monde une vision personnelle. La sagesse veut que le philosophe s'arrête auprès de chaque vérité, et la respire. Il faut les cueillir toutes. IM. Remy de Gonrmont n'aura jamais la dangereuse fantaisie d'en enfermer une dans un médaillon cerclé d'or pour en faire un talisman et un fétiche. Il a le mépris de cet enfantillage, si utile aux hommes. Renouvelons tous les matins le bouquet de nos vérités. Elles se fanent vite, mais leur floraison est quotidienne, et elles sont chaque jour plus belles et plus nombreuses pour le chercheur de bonne volonté.
(1) proses moroses, p. 5S^