‹ Ren{acute}ee MauperinChapitre 3 sur 4 · ON FINIRA PAR PIERROT BIGAME · texte numérisé non relu

ON FINIRA PAR PIERROT BIGAME

Et les noms des acteurs suivaient.

Sur tous les sièges de la maison, pressés et rangés en file devant le théâtre, des femmes décolletées se serraient, mêlant leurs jupes, leurs dentelles, réclair de leurs diamants et les blancheurs

de leurs épaules. Au delà du salon, les deux portes démontées, allant à la salle à manger et au petit salon, laissaient voir un public d'hommes en cravate blanche, haussés sur la pointe du pied. La toile se leva sur le Caprice. Renée eut beaucoup d'entrain dans le personnage de madame de Léry. Henri, dans le rôle du mari, révéla un de ces grands talents d'acteur de société, qui se rencontrent souvent chez les jeunes gens froids et chez les hommes du monde graves. Noémi ellemême, soutenue par le jeu d'Henri, parfaitement soufflée de la coulisse par Denoisel, un peu grisée par tout ce public, joua très-passablement son petit rôleattendrissant de femme négligée. Ce fut un grand soulagement pour madame Bourjot.

Assise au premier rang, elle avait suivi avec inquiétude le jeu de sa fille. Son orgueil avait peur d'un fiasco, La toile tomba, les applaudissements éclatèrent, on cria : Tous!,., Sa fille n'avait pas été ridicule ; elle était heureuse de ce grand succès, et elle s'abandonnait complaisamment à ce tapage de voix, d'opinions, d'appréciations qui, dans les représentations de société, succèdent à l'applaudissement et le continuent dans un murmure. Au milieu de tout ce qu'elle écoutait ainsi vaguement, une phrase dite à côté d'elle lui ar-

riva, nette et comme détachée du bruit général : « Oui, c'est sa sœur, je sais bien... mais je trouve que, pour le rôle, il n'est pas assez amoureux d'elle... et vraiment trop amoureux de sa femme; avez- vous remarqué? » Et la femme qui parlait se sentant écoutée par madame Bourjot,.se pencha à Toreille de sa voisine. Madame Bourjot devint sérieuse.

L'entr'acte fini, la toile se releva, et Henri Mauperin reparut en Pierrot, non point dans le sac de calicot avec le serre-tête noir traditionnels, mais en pierrof italien, coiffé du feutre droit et tout vêtu de satin blanc, de la casaque aux souliers. Un mouvement courut parmi les femmes, annonçant que le costume et l'homme étaient trouvés charmants, et la bouffonnerie commença.

C'était l'histoire folle de Pierrot, marié avec une femme, et voulant en épouser une autre, une farce mêlée de passion, retrouvée par un vaudevilliste aidé d'un poète, dans le répertoire du vieux théâtre bouffe. Renée, cette fois, jouait la femme abandonnée traversant les amours de son mari, sous toutes sortes de travestissements, et Noémi, la femme aimée. Henri enleva les scènes d'amour qu'il avait avec celle-ci. Il joua avec jeunesse, avec fièvre, avec entraînement. Dans la scène

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d'aveu, il eut les notes, les cris d'une déclaration qui échappe et déborde. Au reste, il avait affaire à la plus jolie Colombine du inonde : Noémi était adorable, ce soir-là, dans son costume de mariée Louis XVI, exactement dessiné d'après le Menuet de la Mariée^ une estampe de Debucourt, qu'avait prêtée Barousse.

Autour de madame Bourjot, il y avait comme un enchantement répandu dans la salle, comme une complicité sympathique du public encourageant le joli couple à s'aimer. La pièce se déroulait. Par moments, les yeux d'Henri semblaient chercher, par-dessus la rampe, les yeux de madame Bourjot. Cependant Renée arrivait déguisée en bailli de village; il n'y avait plus qu'à signer le contrat : Pierrot, prenant la main de celle qu'il aimait, se mettait à dire tout le bonheur qu'il allait avoir avec elle...

La femme qui était à côté de madame Bourjot

. la sentit un peu peser sur son épaule. Henri acheva sa tirade, la pièce se dénoua et finit. Tout à coup la voisine de madame Bourjot vit quelque

j chose couler le long de son bras : c'était madame Bourjot qui venait de s'évanouir.

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Oh! mais rentrez donc, je vous en prie, dit madame Bourjot aux personnes qui l'entouraiènl. On l'avait portée à l'air dans le jardin. C'est passé, ce n'est plus rien maintenant; c'est la chaleur... » Elle était toute pâle et souriait. « Il ne me faut plus qu'un peu d'air. . . Qu'on me laisse sçulement M. Henri... »

On s'éloigna^ Le bruit des pas était à peine éteint : « Vous l'aimez! dit madame Bourjot en saisissant le bras de Henri avec un geste d'empoignement et des doigts qui avaient la fièvre. Vous l'aimez!

— Madame... fit Henri.

— Taisez-vous I vqus mentez ! — Et elle lui repoussa le bras. Henri s'inclina. — Je sais tout... j'ai tout vu... Mais regardez-moi donc! — Et, du regard, elle lui fouillait les yeux. Henri, devant elle, tenait la tête baissée. — Dites donc au moins quelque chose!... On parle!... Ah! tenez! vous ne savez jouer la comédie qu'avec elle !

— C'est que je n'ai rien à vous dire, Laure, — fit Henri avec sa voix la plus douce et la plus nette. Madame Bourjot se recula à ce nom de Laure, comme s'il l'avait touchée. Je lutte depuis un an, madame, reprit Henri, je ne m'excuse pas... mais tout m'a lié le cœur... Nous nous sommes connus tout enfants... Le charme à grandi chaque jour... Et je suis bien malheureux, madame, de vous devoir la vérité : j'aime votre fille, cela est vrai...

— Mais tu n'as donc jamais causé avec elle?

J'en rougis, moi, quand il y a du monde! Mais tu ne l'as donc pas seulementregardée? Mais qu'estce qui vous prend donc, vous autres, dis? Est-ce que tu la trouves belle? Allons! je suis mieux qu'elle!... Vous êtes bêtes, les hommes!... Et puis, mon cher, je vous ai gâté... Allez donc lui demander de caresser votre orgueil, de faire jouir vos vanités, de flatter et de servir vos ambitions... car vous êtes ambitieux, vous, je vous connais I... Ah! monsieur Mauperin, on ne trouve cela qu'une fois dans sa vie!... Et il n'y a que les femmes de mon âge, les vieilles femmes, comme moi, entendez-vous? pour aimer l'avenir des gens qu'elles aiment!... Vous n'étiez pas mon amant, vous étiez mon petit enfant! — Et sa voix à ce

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mot fut comme une voix sortie de ses entrailles. Puis aussitôt changeant de ton : — Mais laissez donc ! je vous dis que vous ne l'aimez même pas, ma fille, et que ce n'est pas vrai : elle est riche !...

— Oh ! madame !

— Mon Dieu! il y a des gens... on m'en a montré... Cela réussit quelquefois de commencer par la mère pour finir par la dot... Et un million, savez-vous, fait passer par-dessus bien des corvées...

— Plus bas, je vous en supplie... pour vousmême... On vient d'ouvrir une fenêtre.

— C'est très-beau* le sang-froid, monsieur Mau* perin, très-beau... très-beau, » répéta madame Bourjot. Et sa voix basse et sifflante se serra dans son gosier.

Des nuées couvaient dans le ciel et passaient comme des ailes d'oiseaux de nuit sur la lune. Madame Bourjot regardait vaguement dans le noir, devant elle. Les coudes posés sur les genoux, appuyée sur les talons, sans rien dire, elle battait du bout de ses souliers de satin le sable de l'allée. Au bout de quelques instants, elle se redressa, fit avec les bras deux ou trois gestes errants et. comme à peine réveillés; puis, vivement et par saccades, elle passa sa main entre sa robe et sa ceinture, ap-

piiyant le dos de sa main contre le ruban à le briser. Enfin elle se leva et se mit à marcher. Henri la suivit.

« Je compte, monsieur, que nous ne nous reverrons jamais, » lui dit-elle sans se retourner.

En passant près du bassin, elle lui tendit son mouchoir : « Mouillez-moi ça. »

Henri mit un genou sur la margelle et lui rendit la dentelle mouillée. Elle s'en tamponna le front et les yeux. « Maintenant rentrons, dit-elle. Donnez-moi le bras.

— Oh ! chère madame, quel courage ! — dit madame Mauperin en allant au-devant de madame Bourjot qui rentrait, — mais ce n'est pas raisonnable... Je vais faire demander votre voiture...

— Non, du tout, fit vivement madame Bourjot, je vous remercie... Je vous ai promis de chanter, je crois... Je veux chanter... >

Et madame Bourjot s'avança vers le piano, gracieuse et vaillante, avec ce sourire héroïque sous lequel les acteurs du monde cachent au public les larmes qu'on pleure en dedans et les blessures qui s'épanchent au cœur.

Mariée par la raison sociale de deux grandes maisons de commerce, unie par une fusion d'intérêts à un homme qu'elle ne connaissait pas, madame Bourjot avait eu pour cet homme, au bout de huit jours, tout le mépris qu'une femme peut avoir pour un mari. Ce n'est point qu'elle eût de grandes exigences d'idéal, ou qu'elle apportât dans le mariage des imaginations romanesques déjeune fille. Singulièrement intelligente, d'un esprit sérieux, formé et nourri par des lectures, des études et des connaissances presque viriles, cette femme ne demandait au compagnon de sa vie que d'être une intelligence, un être sur la tête duquel elle pût placer ses ambitions et ses orgueils de femme mariée, un homme d'avenir enfin, capable d'une de ces fortunes qui couronnent aujourd'hui l'argent, pouvant, dans les trouées de la société moderne, sauter à un ministère, aux Travaux publics, aux Finances : tout cela lui croulait dans les mains avec ce mari que chaque jour elle trouvait d'un

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creux plus désespérant, d'une insuffisance plus complète, plus vide de tout ce qui aurait dû être en lui et qui était en elle, Tâme plus étroite, le caractère plus mesquin, tout mélangé et contrarié des violences et des faiblesses d'une humeur d'enfant.

L'orgueil avait préservé madame Bourjot de l'adultère, un orgueil qui, du reste, avait été servi par les circonstances. Pendant sa première jeunesse, madame Bourjot, d'une nature sèche, d'un sang méridional, avait eu des traits trop marqués pour être agréablement belle. Ce ne fut que vers les trente-quatre ans que, commençant à engraisser, une autre femme sembla se dégager en elle de la première : ses traits, tout en conservant leur accent, prirent une douceur et une amabilité; la dureté de sa physionomie parut se fondre, et son visage sourit. Ce fut une de ces beautés d'arrière-saison, comme l'âge en donne à certaines femmes dont on voudrait revoir le visage à vingt ans, une beauté qui fait songer à la jeunesse qu'elle n'a pas eue. Jusque-là, d'ailleurs, il n'y avait point eu pour madame Bourjot de dangers bien vifs, ni de tentations bien grandes. La société vers laquelle ses goûts l'avaient portée, son entourage, les hommes de son salon et de son in-

timîté ne l'avaient guère exposée à se défendre sérieusement. C'étaient, pour la plupart, des membres de rinstitut, des savants, des lettrés sur le retour, des hommes politiques, tous gens modestes^ apaisés, et qui semblaient vieux, les uns de tout le passé, les autres de tout le présent qu'ils avaient remué. Contents de peu, ils étaient heureux d'un rien, d'un chatouillement de robe, d'une parole caressante, d'un regard qui les écoutait. Entourée de leur adoration académique, madame Bourjot l'avait, sans beaucoup de péril, laissée monter autour d'elle avec des badinages d'Égérie : cela avait été pour elle une flamme avec laquelle on joue et qui ne brûle pas.

Mais la maturité vint pour madame Bourjot. Le grand changement de sa physionomie, de sa tournure, finissait de s'accomplir. Tourmentée comme par une surabondance de santé, par un excès de vie, il semblait que son être moral perdait les forces que gagnait son être physique. Elle se sentait, avec une grande admiration de son passé, moins de solidité dans l'âme et moins d'assurance dans l'orgueil. Ce fut à ce moment qu'entra dans son salon M. Henri Mauperin. Il lui apparut jeune, intelligent, sérieux, profond, armé, pour les victoires de la vie, de toutes les qualités froides et

constantes qu'elle avait rêvé, avant son mariage, de trouver dans un mari; A preiiière vue, Henri saisit la situation et devina ses chances : ses projets, d'un seul coup, s'abattaient sur cette femme comme sur une proie.

Il'commença à lui faire la cour; et cette femme, qui avait mari et enfant, vingt ans de vertu, une des grandes positions de Paris, lui laissa à peine le temps de l'attaquer. Elle céda à la première entrevue, elle se donna comme une fille dans un restaurant de barrière, d'une façon folle, bête, presque grotesque, au milieu de l'ironie des garçons qui avaient commencé par ouvrir devant ses quarante ans la porte d'une salle commune.

Ce fut dès lors un amoUr plus furieux à mesure qu'il se satisfaisait, une de ces passions qui entrent dans la chair des femmes de cet âge et leur passent dans le sang. Henri, du reste, mit du génie dans l'art de se l'attacher et de la lier à sa faute. Rien ne le trahit, rien ne lui échappa qui pût faire apercevoir en lui un seul instant la fatigue, l'indifférence, le fond de mépris qui reste à l'homme après une victoire trop facile, l'espèce de dégoût que lui laissent certaines situations ridicules de la femme qui aime. Il fut toujours caressant et parut toujours ému. Il eut pour madame Bourjot les

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élancements de tendresse et de jalousie, les superstitions de cœur, les attentions, les prévenances que la femme n'attend plus de l'amour et n'espère plus de raman,t, passé un certain âge. Il la traita en jeune fille. Il lui demanda une bague de première communion qu'elle portait. Enfantillage, coquetteries, tout ce qui grimaçait dans la passion de cette mère de famille, Henri le supporta, le caressa sans un pli d'impatience sur la figure, sans une nuance de raillerie dans le ton. En même temps, il s'emparait de toute la femme en la formant à des docilités, en lui révélant des ivresses dont madame Bourjot restait à la fois reconnaissante et fière comme d'une victoire remportée par sa personne sur ce jeune homme aux apparences froides. Ainsi maître de cette femme, et la possédant tout entière, Henri l'enivrait encore par l'apparente aventure de leurs entrevues, par les risques qu'il lui laissait voir dans leur liaison, par toutes ces émotions d'un roman criminel avec lesquelles il grisait de peur et de danger l'imagination de cette bourgeoise s'exaltant dans son amour par la pensée de tout ce qu'elle avait à perdre.

Elle arriva à ne plus vivre que par lui. et pour lui, de sa présence, de sa pensée, de son avenir, de son image, de ce qu'elle emportait de lui quand

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elle Tavait vu. En le quittant, elle luî passait et lui repassait ses mains dans les cheveux, puis mettait vite ses gants. Et tout le jour et le lendemain, aux côtés de son mari, auprès de sa fille, dans son intérieur, sentant la paume de ses mains qu'elle n'avait pas lavées, elle respirait son amant en baisant l'odeur de ses cheveux!

Cette soirée, cette trahison, cette rupture au bout d'un an brisèrent madame Bourjot. Elle ressentit d'abord l'impression d'un coup par où la vie s'échappe. Elle crut au premier instant qu'elle allait mourir, et il y eut pour elle une douceur dans cette pensée. Le lendemain, elle espéra Henri. Elle était vaincue, toute prête, s'il était venu, à lui demander pardon, à lui dire qu'elle avait eu tort, à le supplier d'oublier, d'être bon, de lui laisser ramasser les charités de son amour. Elle attendit huit jours : Henri ne vint pas. Elle lui demanda une entrevue pour qu'il lui remît ses lettres : Henri les lui renvova. Elle lui écrivit pour le voir une dernière fois, lui dire une dernière fois un adieu suprême : Henri ne répondit pas; mais, par ses amis, par les bruits des journaux et du monde, il entoura madame Bourjot du bruit d'une poursuite dirigée contre un de ses derniers articles sur la misère des classes pauvres.

Il mît pendant une semaine, dans sa tête et dans ses rêves, la police correctionnelle, les gendarmes, la prison, tout ce que l'imagination dramatique des femmes voit au bout d'un procès ; et quand lé procureur général eut donné à madame Bourjot l'assurance que le procès n'aurait pas lieu, toute lâche encore des peurs qu'elle avait eues, à bout de forces et d'émotions, n'y pouvant plus tenir, elle écrivit à Henri :

« Demain, à deux heures. Si vous n'y êtes pas, je vous attendrai dans l'escalier. Je m'assoirai sur une marche. »

Henri était prêt ^t en tenue. Il avait fait une toilette savante et négligée, d'un sans façon recherche, d'un désordre voulu, une de ces toilettes du matin dans lesquelles la jeunesse d'un homme, est presque toujours charmante.

A l'heure indiquée dans la lettre, on sonna.

Henri alla ouvrir; madame Bourjot entra, et, passant devant lui avec cet air et ce pas familiers des femmes qui connaissent un appartement, elle alla s'asseoir au fond du cabinet sur le divan.

D'abord ils ne se parlèrent point. Tl y avait une place à côté d'elle sur le divan; Henri approcha une fumeuse, la retourna, et s'y assit à cheval, les bras croisés sur le dossier.

Madame Bourjot avait relevé et rejeté sur son chapeau son double voile de dentelle. La tête un peu renversée, une main paresseusement occupée à déganter l'autre, elle regardait ce qui était autour d'elle, les objets au mur, les chose^ sur la cheminée. Elle eut un petit soupir, comme si elle avait été seule, puis du regard, revenant à Henri, elle lui dit :

« Il y a de ma vie ici... C'est un peu moi, tout ça! »

Et elle lui tendit sa main dégantée, dont Henri baisa respectueusement le bout des doigts.

« Pardon, reprit-elle, je ne voulais pas vous parler de moi... Je ne suis pas venue ici pour cela... Oh! ne craignez rien... je suis raisonnable aujourd'hui, je vous promets. Le premier moment... oh! le premier moment a été dur, je ne vous le cache pas, mon ami... Il y a eu du tirage, fit-elle avec un sourire mouillé. Mais c'est fini à présent... je ne souffre presque plus... et je suis forte, je vous assure... Oh! sans. doute, tout ne s'efface pas en un jour, et je ne veux point vous

dire que vous n'êtes plus rien pour moi, vous ne me croiriez pas... Mais ce que je puis vous jurer, et cela, il faut que vous le croyiez, Henri, c'est que dans mon cœur il n'y a plus de passion... il n'y a plus de faiblesse... La femme est morte, bien morte... et c'est bien pm, allez, ce que j'ai maintenant pour vous... »

Le jour la gênait, tandis qu'elle parlait, comme quelqu'un qui l'eût regardée : « Voulez-vous baisser le store, mon ami? dit-elle. Ce soleil... j'ai les yeux si irrités depuis quelques jours... »

Et pendant qu'Henri allait à la fenêtre, elle dénoua les rubans de son chapeau, et laissa un peu couler de ses épaules le grand châle qui l'enveloppait. Elle reprit, dans la lumière de la chambre doucement voilée : « Oui, Henri, après bien des luttes... bien des déchirements... que vous ne saurez jamais... après des nuits... je ne vous en souhaite pas de pareilles!... à force de pleurer et de prier, je me suis vaincue, j'ai triomphé de moi... j'ai pensé au bonheur de ma fille, sans en être jalouse... au vôtre comme au. seul qui me fût encore permis sur la terre !

— Vous êtes un ange, Laure ! — fit Henri ; et se levant, il se mit à marcher sur le tapis en jouant Tagit^ion. — Mais il faut voir les choses comme

elles sont... Tenez! vous aviez raison l'autre fois, lorsque vous disiez qu'il fallait nous séparer pour toujours... ne jamais nous revoir... Vivre ensemble ! Vous n'y pensez pas ! ... Il faut si peu pour rouvrir des blessures si mal fermées que les nôtres!... Et puis, si vous êtes sûre de vous-même, qui vous dit que je suis aussi sûr de moi? Qui me répond que dans ce rapprochement de toutes les heures, dans cette tentation de toute la vie... près de vous enfin, dit-il tendrement, une occasion, une surprise, que sais-je?... Et je suis un honnête homme.

— Non, Henri, fit-elle en lui prenant les mains et en l'asseyant auprès d'elle, je ne crains rien de vous... et je n'ai pas peur de moi. Tout est fini... sur quoi voulez-vous que je vous le jure?../ Et vous ne me refuserez pas... Non, vous ne voudrez pas me- refuser le seul bonheur qui me reste... le seul, je vous dis... Mais je n'ai plus que ça au monde maintenant! Vous voir, seulement vous voir! » Et passant ses bras autour du co.u du jeune homme, elle eut une étreinte qui fit sentir à Henri qu'elle n'avait pas de corset.

Après un embrassement de quelques secondes :

«( Ah! tenez, c'est impossible!... Ne parlons plus de cela, dit brusquement Henri en se levant.

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— Je serai forte, moi, » dit gravement madame Bourjot.

Cette comédie de renoncement une fois jouée, tous deux se trouvèrent plus à Taise. « Maintenant, reprit madame Bourjot, écoutez-moi.,.

M. Bourjot vous donnera sa fille.

— Vraiment, vous êtes folle, Laure...

— Ne m!interrompez pas... M. Bourjot vous donnera sa fille... Je crois que son intention est de demander à son gendre de demeurer avec lui... Au reste, toute liberté : appartement, voiture, cuisinier à part... Notre train, vous le connaissez... A moins que M. Bourjot n'ait changé d'idée, elle aura un million de dot; et à moins qu'il ne se ruine, ce qui n'est pas dans les choses probables, vous aurez, quand nous n'y serons plus, de quatre à cinq millions...

— Et comment voulez-vous sérieusement que mademoiselle Bourjot, qui a un million, qui en aura cinq, épouse. . . ?

— Je suis sa mère, — répondit madame Bourjot avec un accent décisif. — Et puis ne l'aimezvous pas? Mon Dieu! c'est une convenance comme une autre... — Et madame Bourjot eut un sourire. — Vous lui apporterez le bonheur, vous...

— Mais le monde?...

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— Le monde?. . . Enfant ! »

Elle eut un petit haussement d'épaules, c On lui ferme la bouche avec des truffes, . .

— M. Bourjot?...

— Cela me regarde... Il vous adorera avant deux mois... Seulement, vous le connaissez: il demandera un titre; il a toujours pensé à un comte pour sa fille... Tout ce que je puis, c'est de faire qu'il se rabatte sur une particule, sur un de,,. Rien n'est plus simple aujourd'hui que d'obtenir l'autorisation d'ajouter à son nom le nom d'une terre, d'un bois, d'un pré, d'un lopin quelconque... N'ai-je pas entendu parler à votre mère d'une ferme de Villacourt que vous avez dans la Haute-Marne? Mauperin de Villacourt,., cela ferait assez bien... Vous savez, pour moi, combien je tiens peu à ces choses-là...

— Oh! ce serait d'un ridicule... avec mes principes... mon libéralisme... engagé comme je le suis... Et pour moi-même...

— Bah ! vous direz que c'est un caprice de votre femme... Mais je vois tout le monde en porter de ces noms-là, c'est comme la croix, ça! Voulez-vous que je fasse parler au ministre de la justice?

— Mais pas du tout... Non, je vous en prie... Je croyais n'avoir mis dans mes paroles rien qui

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pût VOUS faire croire que j'étais disposé à accepter... Je ne sais pas vraiment^Jà, bien sincèrement... Vous comprendrez que j'aie besoin de réfléchir, de me reconnaître, d'estimer mon devoir... d'être plus à moi et moins à vous, avant de vous donner une réponse.

— J'irai voir votre mère cette semaine, mon ami, fit madame Bourjot en se levant, et, lui serrant la main : — Adieu, dit-elle tristement, la vie est un sacrifice ! >

Renée, disait un soir madame Mauperin à sa fille, veux-tu venir voir demain l'exposition de lord Mansbury? C'est très-curieux, à ce qu'il paraît... On ditqu'il y a un tableau qui se vendra plus de cent mille francs... M. Barousse a pensé que ça t'intéresserait. Il m'a envoyé le catalogue et une carte d'entrée. Gela te va-t-il?

— Je crois bien, que ça me va, fit Renée, ça me va tout à fait. »

Le lendemain, Renée fut un peu étonnée de voir sa mère venir à sa toilette, s'occuper d'elle, lui faire mettre son chapeau le plus frais.

c C'est que, vois-tu, maintenant, ces expositions, c'est si couru, — lui dit madame Mauperin en lui refaisaù. son nœud de chapeau, — il faut que tu sois mise comme tout le monde. >

Quoique l'exposition fût particulière, il y avait foule dans la salle où était exposée la collection de lord Mansbury, au premier étage de l'Hôtel des commissaires-priseurs. Le renom des tableaux, le scandale même de la vente nécessitée, disait-on, par les folies de lord Mansbury pour une actrice du Palais-Poyal, avaient attiré tous les habitués de l'hôtel Drouot, le monde que la mode y amène depuis quelques années, tout l'immense public du bric-à-brac, les badauds de l'art, les amateurs connus et presque tous les curieux de Paris.

On avait été obligé de hisser au haut des murs, hors de la portée de la foule, les trois ou quatre précieuses toiles de la vente. Dans la salle, on entendait ce bruit sourd, propre aux ventes des gens riches, ce bourdonnement des prix qui montent, des caprices qui s'allument, des folies qui s'entraînent, des rivalités de banquiers et des vanités d'argent qui s'échauffent. Un murmure d'enchères en sourdine courait de groupes en groupes. « Ça moutonnait, » ainsi que disent les marchands.

A l'entrée de la salle, madame Mauperin et sa

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fille trouvèrent Barousse donnant le bras à un jeune homme d'une trentaine d'années. Le jeune homme avait de grands yeux doux qui eussent été beaux s'ils n'avaient été un peu bêles. Sa tournure, empâtée par un commencement d'embonpoint, lui donnait l'air assez commun.

« Enfin, mesdames... — dit Barousse, ets'adressant à madame Mauperin : — Permettez-moi de vous présenter mon jeune ami, M. Lemeunier... Il connaît parfaitement la collection, et si vous avez besoin d'un guide, il vous mènera aux bons endroits... Moi, je vais vous demander la permission d'aller pousser quelque chose à la salle n** 3. »

On fit un tour de salle. M. Lemeunier conduisit madame Mauperin et sa fille aux toiles signées des noms les plus célèbres, expliqua simplement le sujet des tableaux et ne parla pas peinture. Renée, au fond d'elle, sans savoir pourquoi, lui en sut gré. L'exposition parcourue, madame Mauperin quitta le bras de M. Lemeunier, le remercia, et l'on se salua.

Renée eut envie de voir une salle à côté. Ce qu'elle vit d'abord en entrant, ce fut le dos de M. Barousse, un dos d'amateur en pleine émotion de vente. Il était assis sur la chaise la plus rapprochée* du commissaire-priseur, tout à côté d'une

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marchande en bonnet, à laquelle il ne faisait que pousser le coude, cogner les genoux, souffler fiévreusement des enchères qu'il croyait cacher au commissaire-priseur, au crieur, à l'expert, à la salle.

€ Allons, viens, tu l'as assez vu, — dit au bout d'un peu de temps madame Mauperin. — Et puis, c'est aujourd'hui le jour de ta sœur ; il n'est pas trop tard. Nous n'y avons pas mis les pieds cette année. Cela lui fera plaisir, it

La sœur de Renée, la fille aînée de madame Mauperin, madame Davarande, était par excellence € la femme du monde. » Le monde emplissait sa vie et toute sa tête. Enfant, elle en 'rêvait. Dès sa première communion, elle y aspirait. Elle s'était mariée toute jeune. Elle avait pris le premier homme « bien » qu'on lui avait présenté, sans hésitation, sans trouble, du premier mouvement. Ce n'était point M. Davarande, c'était une position qu'elle épousait. Le mariage, pour elle, était la voiture, les diamants, la livrée, les invitations, les connaissances, la promenade au Bois. Elle eut tout cela, se passa d'enfants, aima ses toilettes, et fut heureuse. Trois bals dans un soir, quarante cartes à mettre avant dîner, courir desjourSy en tenir un,

hors de là, elle n'imaginait point. qu'il y eût de bonheur.

Donnant tout au monde, madame Davarande lui empruntait tout, ses idées, ses jugements, ses manières de charité, ses formulés de cœur, ses façons de sensibilité. Elle avait les opinions des femmes coiffées chez Laure. Elle pensait ce qu'il était distingué de penser, comme elle mettait ce qu'il était distingué de mettre. Tout, depuis ses gestes jusqu'à son meuble de salon, depuis le jeu qu'elle jouait jusqu'à l'aumône qu'elle faisait, depuis le journal qu'elle lisait jusqu'au plat qu'elle commandait à son cuisinier, visait à être bon genre : le bon genre était sa règle et sa foi. Elle suivait la mode partout où elle allait, et jusqu'aux Bouffes- Parisiens. Elle avait appris à connaître au Bois quelques filles pour les nommer : cela faisait bien. Elle mettait à son nom un petit d, une apostrophe, un grand -4, et l'écrivait (TAvarande.

I Madame Davarande était pieuse : Dieu lui sem- / blait chic. Il lui eût paru presque aussi indécent de ne pas avoir de paroisse que de ne pas porter de gants. Elle avait adopté une de ces églises où ' se font les beaux mariages, où se saluent de grands noms, où les chaises sont armoriées, où le suisse reluit d'or, où l'encens sent le patchouli, où le

parvis ressemble le dimanche, au sortir de la grand'messe, au corridor des Italiens quand a chanté Mario. Elle allait aux sermons des prédicateurs qu'il fallait avoir entendu. Elle se confessait, non au confessionnal, mais dans une communauté. Le nom et la personne du prêtre jouaient pour elle un grand rôle dans les sacrements ; elle ne se serait pas crue mariée si elle avait été mariée par un autre que par Tabbé Blampoix, et elle doutait qu'un baptême fût bon, quand on n'envoyait pas un billet de deux cents francs au curé dans une boîte de dragées.

Cette femme, toute au monde, même à l'église et dans le salut, était vertueuse, absolument, na- ' i îurellement, foncièrement, sans qu'il y eût dans sa vertu ni effort, ni mérite, ni conscience. Dans ce tourbillofi, dans cet air factice, dans cette atmosphère chaude, livrée à toutes les occasions et à toutes les sollicitations de la vie de salon, elle n'avait ni ce qu'il faut de cœur à une femme pour rêver, ni ce qu'il lui faut d'esprit pour s'ennuyer. L'appétit et la curiosité lui manquaient. Elle était de ces natures heureuses et étroites qui n'ont pas en elle l'étoffe d'une faute. Elle avait cette sagesse inattaquable de quelques femmes de Paris que la' tentation traverse et ne touche pas ; elle était bon-

etc comme le marbre est froid. Physiquement même, le monde, comme il arrive quelquefois pour les natures lymphatiques et délicates, la détachait du désir en usant ses forces, toute son activité nerveuse, le mouvement du peu qu'elle avait de sang, dans l'agitation des visites et des courses, le travail de l'amabilité, l'accablement des soirées, la lassitude des nuits, l'énervement des lendemains. Il y a des rôles de femmes du monde à Paris qui, par la dépense de vie et de fièvre, par la contention de l'énergie et de la grâce, ressemblent presque à ces métiers d'écuyères et de danseuses de cordes dont le tempérament se perd dans la fatigue des exercices.

Madame Mauperin et sa fille rencontrèrent madame Davarande dans sa salle à manger, en train de reconduire, avec de ^grandes amabilités, un 'monsieur glabre, à lunettes bleues.

€ Pardon, — dit-elle en revenant et en embrassant sa mère et sa sœur, — c'est M. Lordonnot, l'architecte du Sacré-Cœur... Je le soigne pour, mes quêtes... Il m'a fait faire douze cents francs, sais-tu, la dernière fois... C'est beau : madame de Berthival n'est jamais allée jusqu'à huit cents... Enfin on vous voit... c'est gentil d'être venu.

pUj^

Entrez donc, je n'ai personne aujourd'hui : madame de Thésigny, madame de Ghampromard et madame de Saint-Sauveur, voilà tout; puis deux petites bonnes gens, le petit de Lorsac, que tu connais, je crois, maman, et son ami de ^Mai^ joncelles. ,. Attends, dit-elle à Renée en lui donnant une petite tape sur les cheveux pour les rabattre, tu es coiffée trop en chien... — Elle ouvrit la porte du salon : — Ma mère et ma sœur, mesdames... » On se leva, on se salua, on se rassit, on se regarda. Les trois amies de madame Davarande, en- • foncées dans les bergères, avec les poses molles que donnent les meubles moelleux, apparaissaient toutes mignonnes, à demi enveloppées de l'ampleur de leur robe et de leur immense jupe remontée jusque sous leurs bras. Une mise délicieuse, de petits chapeaux adorables, des gants à ganter des mains de poupée, un corsage coupé par un artiste, la toilette et les mille riens qui la font valoir, les jolies attitudes, le piquant du maintien, la fantaisie du geste, le caprice du corps et . du mouvement, lé frou-frou^ ce bruit de soie de l'élégance, elles avaient tout ce dont la Parisienne fait son charme, et, sans être belles, elles trouvaient le moyen d'être presque jolies avec un sourire, un regard, des détails, des apparences, des

éclairs, de l'animation, un certain petit tapage de physionomie.

Les deux amis, Lorsac et Maisoncelles, dans la fleur de leurs vingt ans, roses et blancs, brillants » de santé, encore un peu poupins, imberbes et frisés, tout heureux d'être admis au jour d'une jeune femme, se tenaient sur le bout de leurs chaises, respectueusement. C'étaient deux jeunes gens parfaitement élevés. Ils sortaient d'une pension tenue par un abbé qui leur donnait tous les soirs une soirée présidée par 'sa sœur, avec un thé dans la salle de billard.

La conversation reprit.

« Henriette, fit madame deThésigny en s'adressant à madame Davarande, allons-nous demain voir le mariage de mademoiselle de Bussan ? On m'a dit que tout le monde y allait... Ça fait un bruit, ce mariage !

— Alors, tu viendras me prendre... Le marié, comment est-il ? sait-on? Le connaissez- vous, madame de Saint-Sauveur ?

— Non, du. tout.

— Fait-elle un beau mariage?

— Affreux, fit madame de Champromard, il n'a rien... quinze mille livres de rentes pour tout potage.

178 RENÉE MACPERIN.

— Mais, hasarda madame Mauperin, il me semble pourtant, madame, que quinze mille livres de rentes...

— Oh ! madame, reprit madame de Champromard, mais il n'y a pas de quoi changer ses bijoux de monture, à l'heure qu'il est, avec ça...

— Monsieur de Lorsac, fit madame Davarande, allez-vous à ce mariage ?

— J'irai, si vous le désirez...

— Eh bien! je le désire. Vous me retiendrez deux chaises. On éreirite sa robe sans cela. On peut se mettre en gris-perle, n'est-ce pas?

— Certainement, répondit madame de Thésigny, c'est un mariage moire antique. Monsieur de Maisoncelles, deux chaises aussi pour moi, n'oubliez pas... »

De Maisoncelles s'inclina.

« Et, si vous êtes bien sage, je vous prendrai mercredi pour mon cotillonneur. . . »

De Lorsac rougit pour de Maisoncelles.

€ Vous n'allez point dans le monde, mademoiselle? demanda madame de Saint-Sauveur à Renée, assise auprès d'elle.

— Non, madame, je ne l'aime pas, répondit assez sèchement mademoiselle Mauperin.

— Julie, dit madame de Thésigny à madame de

RËJSÉE MAUPERIN. 179

Champromard, redis donc ta fameuse chambre de mariée. . . Madame Davarande n'y était pas. . . Écoute unpen, ma chère.

— Eh bien ! c'est ma lingère qui m'a raconté ça... Figure-toi que c'est en satin blanc, les murs, avec application de blonde et ruche de satin courante qui dessine les panneaux...* Les draps, on m'a montré l'échantillon... c'est de la batiste... en toile d'araignée ! Les matelas sont en satin blanc. . . et capitonnés avec des nœuds de soie floche bleu de ciel qu'on voit au travers du drap... Et ce qui va bien vous étonner, c'est que tout ça est pour une femme honnête.

— Ah! oui, dit madame de Saint-Sauveur, c'est le plus étonnant. . . Tout maintenant est pour les coquines... Vous ne savez pas ce qui m'arrive, à la campagne? une chose très-désagréable. J'ai une vilaine iemme dans mon voisinage... Nous nous rencontrons à la messe, elle a un banc, figurezvous ! depuis qu'elle est dans le pays, elle a tout fait monter... C'est-à-dire qu'une ouvrière, au château, nous ne pouvons pas en avoir maintenant à moins de quinze sous... L'argent, pour ces créatures-là, vous comprenez, cela ne leur coûte rien... C'est qu'elle est adorée avec ça, cette intrigante-là. Elle va soigner les paysans, elle place

180 RENÉE MA'UPERIN.

des enfants, elle leur donne des vingt francs... Avant elle, nous faisions un peu de bien pour pas cher; maintenant ce n'est plus possible... Çan'apas de nom, je l'ai dit au curé, c'est scandaleux. . . Etc'est à un de vos parents que nous devons cela, monsieur deLorsac, à votre cousin, M. d'Orambeau... Mes compliments quand vous le verrez... >

Les deux jeunes gens se renversèrent en riant sur leur chaise et mordirent d'un même mouvement leur canne d'aise.

f Et d'où venez-vous comme cela? demanda madame Davarande à sa mère et à sa sœur.

— Des Gommissaires-priseurs, répondit madame Mauperin. M. Barousse nous a entraînées à une exposition de tableaux...

— L'exposition de lord Mansbury, fit Renée.

— Tiens, il faudra que nous allions aux Gommissaires-priseurs, Henriette, dit madame de Thésigny; nous irons rococoter,.. c'est très-amusant.

— Avez-vous vu l'exposition de la Petrucci, ma chère? fit madame de Saint-Sauveur.

— Elle vend donc? demanda madame de Thésigny.

— J'avais une envie d'y aller... fit madame Davarande, Si j'avais su que vous y alliez...

— Nous y étioûs toutes, interrompit madame de Saint-Sauveur... C'était d'un curieux... II y avait une vitrine de bijoux ,. un collier de perles noires entre autres... sijlu avais vu!... à trois rangs... H n'y a pas de mari dans le monde capable de vous donner ça : il faut une souscription nationale...

— Nous ne verrons pas ton mari? demanda madame Mauperin à madame Davarande.

— Oh ! il n'est jamais à mon jour, mon mari, Dieu merci ! » Et madame Davarande tourna la tète en entendant entrer derrière elle : c'était Barousse, suivi du jeune homme avec lequel il avait été rencontré à l'Hôtel des commissaires-priseurs par madame Mauperin.

f Ah ! nous nous retrouvons, fit-il en déposant sur une chaise le petit carton qui ne le quittait point. ^

Renée sourit.

Le bavardage recommença :

« Avez-vous lu ce roman... ce roman?

— Dans le Constitutionnel.

— Non.

— De... Ah! je ne sais plus le nom... Ça s'appelle... Attendez...

— On ne parle que de ça. . .

— Lisez-le...

— Mon mari me le prendra air Cercle...

— Cette pièce, est-ce amusant?

— Je n'aime que les drames.

— Y allons-nous?

— Prenons une loge.

— Vendredi?

— Non, samedi.

— Si nous soupions après?

— C'est cela.

— Aux Provençaux?

— Ton mari viendra-t-il?

— Oh! il fait ce qu'on fait, lui... >

On se parlait, on se répondait, on ne s'écoutait pas. Toutes caquetaient ensemble. Les mots, les questions, les voix se croisaient dans le babillage : c'était le ramage d'une volière. La porte s'ouvrit.

« Ne vous dérangez pas, personne, dit en entrant une jeune femme grande, maigre, vêtue de noir, je suis montée en passant;, je n'ai qu'une minute... >

Elle salua les dames, se posa devant la cheminée, le coude sur le marbre, les mains dans son manchon, jeta un regard dans la glace, tendit au feu, en relevant un peu sa jupe, la petite semelle fine de sa bottine, et reprit : « Henriette, je viens pour un service, un grand service... Il faut abso-

lument que tu te charges des invitations du bal que donnent les Brodmer, tu sais, ces Américains qui viennent d'arriver, qui ont un appartement de quarante mille francs rue de la Paix.

— Ah! les Brodmer, dit madame de Thésigny, oui... oui...

— Mais, ma chère, dit madame Davarande, c'est très-délicat. Je ne les connais pas... Sais-tu ce que c'est au moins que ces gens-là?

— Eh bien! ce sont des Américains... Ils ont fait fortune dans le coton, dans la chandelle, dans l'indigo, dans le nègre, dans je ne sais quoi... Mais je te demande un peu ce que ça nous fait !.. . Et puis l'Américain, maintenant, t'est accepté... Moi, d'abord, les gens qui donnent des bals, je ne leur demande qu'une chose, c'est de n'être pas de la police et de bien donner à souper. . . Ce sera superbe chez eux, à ce qu'il paraît... La femme est prodigieuse... elle parle le français des forêts vierges... On dit qu'elle a été tatouée dans son enfance... Ça l'empêche de se décolleter... C'est trèsdrôle ! elle t'amusera. . . Ils veulent avoir des gens bien, tu comprends... Fais ça pour moi, n'est-ce pas? Je t'assure que, si je n'étais pas en deuil, c'est moi qui aurais mis au bas des invitations : € De la part de la baronne de Lermont. . . » Et puis

18i RENÉE MAUPERIN.

ce sont des gens qui font les choses bien... Oh ! ça, j'en suis sûre... C'est impossible qu'ils ne te donnent pas quelque chose.

— Oh ! par exemple, si je me charge des invitations, je ne veux pas de cadeau...

— Es-tu drôle! Mais ça se fait journellement... c'est dans les mœurs... c'est comme si tu refusais, de ces jeunes gens, un sac de marrons glacés au jour de l'an! Là-dessus je me sauve... Je te les amènerai demain, mes sauvages... Adieu, adieu. .. A propos, je suis mourante... »

Et sur ce mot elle disparut.

€ C'est vrai ? demanda Renée à sa sœur.

— Quoi?

— Qu'on fournit aussi le monde dans les bals?

— Tiens, tu ne savais pas?

— J'étais dans la même ignorance, dit le jeune homme amené par Barousse.

— C'est très-commode pour les étrangers, reprit madame Davarande.

— Oui, mais c'est assez humiliant pour les Parisiens, il me semble ; n'est-ce pas, mademoiselle? Et le jeune homme se tourna vers mademoiselle Mauperin.

— Oh! c'est reçu, » fit madame Davarande.

Madame Bourjot venait d'arriver avec sa fille chez les Mauperin. Elle avait embrassé Renée au front et s'était assise à côté de madame Mauperin sur le canapé, près de la cheminée.

« Mesdemoiselles, fit-elle en se retournant vers les deux jeunes filles qui caquetaient dans un coin, si vous laissiez un peu causer vos mères? Promenez-moi un peu Noémi, Renée, je vous la confie. »

Renée prit Noémi par la taille, l'entraîna avec elle en sautant, ramassa sur une chaise de l'antichambre une capeline des Pyrénées qu'elle se jeta sur la tête, chaussa de tout petits sabots et se mit à courir dans le jardin, gaiement, avec des envolées de petite fille, sans lâcher son amie. Puis s'arrêtant tout net, tout essoufflée : « Il y a un secret! il y a un secret! sais-tu le secret ? »

Noémi la regarda avec deux grands yeux tristes et ne répondit pas.

« Bote! fit Renée en l'embrassant. Moi, je de-

vine... j'ai attrapé des mots... Maman est si pot cassé!... Il s'agit de monsieur mon frère, la...

— Asseyons-nous; veux-tu? je suis lasse. »

Et Noémi s'assit sur le banc, à la place où sa mère s'était assise la nuit du spectacle.

« Mais tu pleures ? qu'est-ce que tu as ? dit Renée. » Et elle se mit à côté d'elle. Noémi laissa glisser sa tête sur son épaule, et elle fondit en larmes, en grosses larmes que Renée sentait tomber toutes chaudes sur sa main.

« Quoi? dis! réponds-moi, parle-moi!... Noémi... voyons, ma petite Noémi?

— Oh! tu ne sais pas... répondit Noémi en mots entrecoupés et comme si elle étouffait. Je ne veux pas... Laisse-moi... Si tu savais!... Sauve-moi!

— Et elle se jeta désespérément au cou de Renée.

— Je t'aime pourtant bien, toi !

— Voyons, Noémi, je n'y comprends rien... Est-ce ce mariage? Est-ce mon frère? Je veux que tu me répondes, entends-tu?

— Ah! c'est vrai, tu es sa sœur... Tiens! je n'y pensais plus... Tu ne sais pas? Je voudrais mourir..'.

— Mourir ! . . . Pourquoi ?. ...

— Eh bien! parce que ton frère est... »

Elle s'arrêta devant l'horreur de dire tout haut

ce qu'elle allait dire, finit sa phrase par un murmure à l'oreille de Renée, et, tombanl la tête dans la poitrine de son amie, y cacha la honte de son âme et la rougeur de sa joue.

€ Mon frère?... Tu dis?... Tu mens! » Et la repoussant, Renée se dressa d'un bond en face d'elle.

« Moi ? » Et, pour toute réponse, Noémi leva doucement vers Renée des yeux où la vérité était comme une lumière.

Devant ce regard, Renée croisa les bras. Elle se tint quelques instants toute droite, silencieuse, dans une pose résolue, énergique et recueillie. Elle se sentait la force d'une femme et presque les devoirs d'une mère auprès de cette enfant. Elle reprit :

€ Mais comment ton père?... mon frère n'a pas de nom...

— Mais il doit en prendre un...

— Ah! il quitte notre nom?... Il fait bien ! »

Tiens ! c'est toi? tu n'es pas encore couchée? > dit Henri à Renée, comme elle entrait le soir dans sa chambre. Il fumait. Il était dans ce bienheureux moment où, les pantoufles aux pieds, les pieds ' sur le marbre de la cheminée, enfoncé dans un fauteuil, l'homme rumine ses rêves, en poussant paresseusement au plafond la fumée d'un dernier cigare.

Il songeait à tout ce qui lui était arrivé depuis quelques mois. Il se félicitait d'avoir si bien manœuvré. Il repassait dans sa tête cette idée de comédie qu'il avait paru lancer en l'air, le soir, dans le jardin, son absence des premières répétitions, l'indifierence froide qu'il avait affectée avec Noémi pour la rassurer, endormir ses répugnances, arrêter sur ses lèvres un refus de jouer. Il pensait à ce coup de maître, son amour montré tout à coup aux jalousies de la mère dans l'éclat du spectacle, et s'échappant de lui comme si le rôle qu'il jouait lui arrachait le secret de son cœur. Ce

qui avai^ suivi, la façon dont il avait poussé à bout le désespoir de ce dernier amour, sa tenue dans la dernière entrevue, tout cela lui revenait; et il prenait un certain orgueil de lui-même, en se rappelant tant de circonstances prévues, combinées, arrangées d'avance, et si naturellement amenées et jetées par lui dans la passion d'une femme de quarante ans.

« C'est moi... Je n'ai pas envie de dormir ce soir. — Et Renée, tirant près de sa cheminée une petite chauffeuse, s'y assit. — J'ai envie de bavarder comme nous bavardions autrefois, te rappelles-tu? quand tu n'avais pas ton appartement à Paris... Ah ! tum'as habituée au cigare, àlapipe, à tout, ici. En avons-nous taillé de ces bavettes, quand tout le monde était couché ! Nous avons bien ri, nous avons bien dit des bêtises au coin de celte cheminée-là... Maintenant, monsieur mon frère est un homme sérieux...

— Tout ce qu'il y a de plus sérieux, fit Henri en souriant, je me marie.

— Oh! dit-elle, ce n'est pas fait... Je t'en prie... »

Et se jetant à ses genoux, elle lui prit les mains : « Voyons, c'est moi... Oh ! tu ne voudrais pas... pour de l'argent! Je suis à tes genoux, tu vois

bien. Et puis, ça porte malheur de quitter le nom de son père. . . C'est notre sang, ce nom-là, Henri. . . Notre brave père ! Ne fais pas ce mariage, je t'en supplie... 'si tu m'aimes, si tu nous aimes tous... Oh ! je t'en supplie !

— Ah çà, est-ce que tu deviens folle ? Qu'est-ce que c'est que cette scène-là?... Voyons, en voilà assez, lève-toi ! »

Renée se releva, et appuyant son regard sur le regard de son frère : « Noémi m'a dit. . . tout ! »

Le rouge lui était monté aux joues. Henri était pâle comme si on lui avait craché à la face.

« Vous ne pouvez pourtant pas épouser sa fille ! s'écria-t-elle.

— Ma chère, répondit Henri d'une voix froide et qui tremblait, il me semble que vous vous mêlez de choses qui ne vous regardent pas... et vous me permettrez de vous dire que pour une jeune fille...

— Ah! c'est de la boue que je ne devrais pas connaître, c'est vrai!... et que je n'aurais jamais connue sans toi !

— Ma chère!... >

Et Henri s'avança sur sa sœur. Il avait une de ces colères blanches qui font peur. Renée effrayée

recula. Il lui prit la main, lui montra la porte et lui dit : « Sortez ! »

Un moment, dans le corridor, il la vit s'appuyer de la main contre le mur.

« Montez, Henri, » — dit M. Mauperin à son fils. Et comme Henri voulait le faire passer devant lui : — « Montez, » répéta M. Mauperin.

Au bout d'une demi-heure, le père et le fils redescendaient de chez le garde des sceaux.

« Eh bien! vous devez être content de moi, Henri, dit M. Mauperin, qui avait le sang à la figure. J'ai fait ce que votre mère et vous vous avez voulu... Ce nom... vous l'aurez..,

— Mon père...

— C'est bien, n'en parlons plus... Revenez-vous avec moi? — lui demanda-l-il en boutonnant sa redingote avec le geste militaire dont les vieux soldats sanglent leurs émotions.

— Non, mon père, je vous demande la permission de vous laisser. . . J'ai beaucoup de choses à faire aujourd'hui... Je viendrai demain dîner...

— Alors à demain... Vous ferez bien de venir...

192 RENËE MAUPERIN.

Votre sœur est toujours un peu souffrante. >

En voyant s'éloigner la voiture où était son père, Henri releva la tête, regarda sa montre, et, du pas allègre et dégagé d'un homme qui se sent le vent de la fortune au dos, il se lança dans la rue de la Paix.

Au coin de la Chaussée-d'Antin, il entra au café Bignon, où l'attendaient de gros jeunes gens qui sentaient l'argent et la province.

Le déjeuner se passait à parler concours régionaux; puis, sur les boulevards où l'on allait fumer un cigare, la causerie allait aux questions d'assolement, de drainage, de chaulage^ et de là montait aux élections, à l'esprit du département, aux chances des candidatures dessinées, ébauchées, essayées dans les comices agricoles. A deux heures, Henri quittait ces messieurs, en promettant à l'un un article sur sa ferme modèle, montait à son cercle, parcourait les JQurnaux, puis écrivait lentement sur son calepin quelque chose qui semblait lui demander un grand travail de rédaction.

De là, il courait lire un rapport à une compagnie d'assurances, dans le comité de surveillance de laquelle il était parvenu à se pousser, grâce à la notoriété et à l'honorabilité industrielle de son père. A quatre heures, il sautait dans un coupé et

REIHÉE MÂUPERIN. 193

faisait une tournée de visites à des femmes qui avaient un salon, une influence, des relations au service de la carrière d'un homme. Il se rappelait qu'il n'avait pas porté sa cotisation à la « Société du bon emploi du dimanche pour les ouvriers » : il la portait.

A sept heures, la cordialité aux lèvres et la poignée de main toute prête, il montait l'escalier de Lemardelay, où « l'Association amicale » des anciens élèves de son collège donnait 3on banquet annuel. Au dessert, il prenait la parole, récitait le discours qu'il avait improvisé dans la journée à son cercle, parlait « d'agape fraternelle, de famille retrouvée, de lien entre le passé et l'avenir, d'assistance aux anciens camarades frappés de malheurs immérités... » Les' applaudissements éclataient; l'orateur avait disparu. Il touchait à la conférence d'Aguesseau, en repartait, tirait de sa poche une cravate blanche, la mettait en voiture et se montrait encore dans trois ou quatre spirées.

Le coup au cœur que Renée avait ressenti en sortant de la chambre de son frère, et sous lequel elle avait un moment chancelé, lui avait laissé des palpitations. Elle fut souffrante près de huit jours. Le mal cédait à un régime doux, à quelques pilules de digitale. Mais elle demeurait triste, d'une tristesse que le temps ne guérissait pas. En la voyant malade, sachant d'où venait son mal, Henri avait tout fait pour se rapprocher d'elle. Il l'avait entourée de soins, de caresses, d'attentions où il 1 avait mis comme son repentir. Il avait essayé de rentrer en grâce auprès de ce cœur, de désarmer cette conscience, d'apaiser cette âme indignée. Mais il. sentait toujours en elle une froideur, une répugnance, une espèce de résolution sourde qui lui faisait vaguement peur. Elle n'avait oublié, il le comprenait, que l'injure de sa brutalité : elle avait pardonné au frère, non à l'homme.

Sa mère, un jour, devant la mener à Paris pour la distraire, se trouva indisposée au moment de

partir. Henri, qui avait des courses à faire, se proposa pour y conduire sa sœur. Ils partirent. Arrivés à Paris, comme ils passaient rue Richelieu, devant la Bibliothèque, Henri fit arrêter le coupé qu'ils avaient pris au chemin de fer. « Veux-tu m'attendre un instant? dit-il à sa sœur; j'ai quelque chose à demander au conservateur des titres. Au fait, pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi? Tu as toujours eu envie de voir des miniatures de manuscrits... C'est dans la même salle... Cela t'amusera à regarder... Je prendrai mon renseignement pendant ce temps-là... i>

Renée prit le bras de son frère et ils montèrent aux Manuscrits. Henri l'installa au bout d'une table, et lui fit apporter un livre d'Heures, et alla parler à un conservateur, dans une embrasure de fenêtre.

Renée feuilletait lentement son livre. Derrière elle, un garçon de salle se chauffait à une bouche de chaleur. Bientôt il fut rejoint par un autre garçon qui 'Venait d'apporter des volumes et des titres sur le bureau près duquel causait Henri. Et Renée entendit ceci, qui était dit dans son dos à deux pas d'elle :

« Tiens, Chamerot, tu vois ce petit monsieur?

— Oui, au bureau de M. Reisard.

— Eh bien, il peut se vanter d'être mal renseigné!... Il vient demander s'il n'y a pas eu une famille de Villacourt dans le temps, et s'ils sont éteints... On lui dit que oui... Moi, s'il me demandait, je lui dirais qu'il doit encore y en avoir... Je ne sais pas si c'est des mêmes... Mais pour sûr il y en avait quand j'ai quitté le pays, et im de solide, l'aîné, M. Boisjorand; à preuve que nous nous sommes battus ensemble une fois, et qu'il tapait dur... C'est à deux pas de chez nous, leur château... Il y avait une tour qu'on y voyait dessus Saint-Mihiel, et plus loin... Mais ce n'était déjà plus à eux, déjà, de mon temps... Des mangetout, dans cette famille... Oh! de drôles de nobles! Ils vivaient avec les charbonniers, dans le bois de la Croix-du-Soldat, à la Motte -Noire... comn^ des satyres... »

Saint-Mihiel, le bois de la Croix-du-Soldat, la Motte-Noire, ces mots entrèrent dans la tête de Renée.

« Là, j'ai ce que je voulais, » dit gaiemenl Henri en revenant à elle. Et il l'emmena.

RENËE MAUPERIN 197

Denoisel avait laissé Renée à son piano, et se promenait dans le jardin. En revenant vers la maison, il fut étonné de lui entendre jouer quelque chose qui n'était plus le morceau qu'elle déchifTrait; puis tout à coup la musique se brisa, et il n'entendit plus rien. Il alla vers le salon, poussa la porte : Renée, assise sur son tabouret, la tète dans les mains, pleurait à chaudes larmes.

« Renée, mon Dieu ! qu'est-ce que vous avez? »

Deux ou trois sanglots empêchèrent d'abord Renée de répondre; puis s'essuyant les ^ yeux, comme font les enfants, du revers de ses deux mains, elle lui dit avec une voix étranglée de larmes :

« C'est... c'est... trop bète... c'est cette machine de Chopin... pour son enterrement, vous savez... sa messe... qu'il a faite... Papa me défend toujours de la jouer... Comme il n'y avait personne aujourd'hui à la maison... Et puis, je vous croyais au fond du jardin... Oh! je savais bien l'efiet que

ça me ferait... mais j'ai une rage de me faire pleurer 'avec ça... et vous voyez que je me suis régalée... Mais est-ce bête, hein? Moi qui suis folichonne naturellement. . .

— Voyons, êtes-vous souffrante, Renée? Vous avez quelque chose... On ne pleure pas comme ça...

— Mais... non, je n'ai riçn, je vous assure... je vais comme le Pont-Neuf. . . Je n'ai rien du tout, bien vrai... Si j'avais quelque chose, je vous le dirais, n'est-ce pas?... Ça m'est venu avec cette vilaine bête de musique-là... Et aujourd'hui, je vous demande un peu ! aujourd'hui où papa m'a promis de me mener voir le Chapeau de paille (T Italie,.. — un sourire passa dans ses yeux mouillés, — le Chape^iu de paille d'Italie^ rien que ça, au Palais-Royal ! Je vais m'amuser, je suis sûre! Je n'aime que ça, d'abord... Les autres spectacles, les drames, les pièces à sentiment... D'abord, je trouve qu'on a bien assez d'émotions, que ce n'est pas la peine d'en aller chercher... Et puis, une émotion qu'on partage avec tout le monde, c'est comme de pleurer dans un mouchoir qui ne serait pas à vous, je trouve... On vous emmène,, vous savez... une vraie partie de garçon! Papa a dit que nous dînerions au restaurant... Et

RENÉE MAUI^ERIN. 199

je VOUS promets de retrouver pour la circonstance mon rire pouffant de petite fille, celui que j'avjiis avec ma gouvernante anglaise, vous vous rappelez. Miss... vous savez bien? qui portait des rubans orange, et qui se grisait dans une armoire avec de l'eau de Cologne ! La bonne Anglaise ! »

Et, ses doigts partant sur ce mot, Renée attaqua vivement une fantaisie sur le Carnaval de Venise, Puis s'arrêtant net :

« Vous avez été à Venise, vous?

— Oui.

— Est-ce singulier qu'il y ait un endroit comme ça sur la terre, qu'on ne connaît pas, qui vous attire et qu'on rêve? Pour les uns, c'est un pays, pour les autres, un autre... Moi, je n'ai jamais désiré voir que Venise... Venise, pour moi, tenez! ça me fait l'effet... je vais vous dire une bêtise... c'est pour moi comme une ville où tous les musiciens seraient enterrés... »

Elle remit ses mains sur les touches, mais elle ne fit que les effleurer sans bruit, comme si elle caressait du bout des doigts le silence du piano. Puis, les laissant glisser sur ses genoux, elle reprit, tout abandonnée dans une pose pensive, en retournant à demi la tête vers Denoisel :

€ Tenez, la tristesse... c'est dans l'air... On ne

200 RENÉE MAUPERIM.

Sait pas... 11 y a des jours où il fait du soleil, on ne souffre de rien, On n'a aucun ennui, pas de chagrin devant soi... Eh bien, on a envie d'être triste, on se cherche des idées noires... Il faut* qu'on pleure... Je me suis vue des fois dire que j'avais la migraine, et aller me coucher, tout bonnement pour pleurer, en enfonçant la tête dans mon oreiller... ça me faisait un bien!... Et on a dans ces moments-là une lâcheté à se secouer, à se sortir de là... c'est comme quand on commence à s'évanouir : il y a une douceur à se sentir le cœur s'en aller...

— Allons ! allons ! je vais faire seller votre cheval, ma petite Renée, et nous ferons un tour.

— Tiens! c'est une idée... Mais je vous préviens : j'irai comme le vent, aujourd'hui !... »

Que veux-tu! ce pauvre Montbreton a quatre enfants... et pas trop de fortune, — dit M. Mauperin en repliant avec un soupir le journal où il venait de lire les nominations officielles, et en le plaçant loin de lui sur la table.

— Oui, on dit toujours ça... Aussitôt que quel-

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qu'un fait une lâcheté, on vous dit : Il a des enfants!... On dirait vraiment dans la société qu'on n'a des enfants que pour ça, pour mendier... et faire un tas de bassesses! C'est comme si, d'être père de famille, ça vous donnait le droit d'être canaille...

— Voyons, Renée, essaya de dire M. Mauperin.

— Non, c'est vrai... moi, je ne connais que deux sortes de gens, d'abord : ceux qui sont honnêtes... et les autres... Quatre enfants! mais ça ne devrait servir d'excuse à un père que quand il vole un pain ! La mère Gigogne aurait eu le droit d'empoisonner, alors!... Je suis sûre que Denoisel' pense comme moi...

— Moi ? Ah ! pas du tout, par exemple ! Je vote pour l'indulgence en faveur des gens mariés, des pères de famille. Je voudrais même qu'on eût la même charité pour les gens qui ont un vice, un vice un peu ruineux et auquel ils tiennent... Quant aux autres, à ceux qui, sans avoir rien à nourrir, ni vice, ni femme, ni enfants, se vendent, se ruinent, se courbent, s'aplatissent, s'enrichissent et s'avilissent... ah! ceux-là, je vous les abandonne...

— Je ne vous parle plus, à vous, fît Renée d'un ton piqué. Ça ne fait rien, papa, je ne comprends pas comment, toi, ça ne te fait pas sauter, toi qui

as toujoui's tout sacrifié à tes opinions... C'est dégoûtant enfin, ce qu'il a fait là.

— Mai» je ne te dis pas le contraire... Seulement tu te montes... tu te montes...

— Eh bien! oui, je me monte.... et il y a de quoi ! Comment, voilà un homme qui devait tout à l'autre gouvernement... et qui disait un mal de celui-ci ! Et il se rallie ! Mais c'est un misérable que ton ami Montbreton ! un misérable !

— Ah! ma chère enfant, c'est bien facile à dire, ces mots-là... Quand tu auras un peu plus vécu, la vie te fera un peu plus indulgente... Il faut être plus douce, mon enfant... Tu es jeune...

— Non. C'est une chose qu'on a dans le sang, ça... Je suis trop ta fille, tiens!... et je ne saurai jamais avaler mes dégoûts... C'est une bête d'organisation, qu'est-ce que tu veux! Mais toutes les fois que je vois quelqu'un que je connais... ou même que je ne connais pas... manquer à ce que vous, les hommes, vous appelez l'honneur. . . eh bien, c'est plus fort que moi... c'est comme si je voyais un crapaud! Ça me répugne, ça me dégoûte... et je marche dessus!... Voyons, est-on un homme d'honneur parce qu'on ne fait que les saletés qui ne mènent pas devant les tribunaux? Est-on un homme d'honneur quand on a dans sa

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vie une de ces actions qui font rougir quand on est seul? un homme d'honneur quand on a fait de ces choses que personne ne vous reproche, que rien ne punit, mais qui vous ternissent la conscience?... Ahl je trouve qu'il y a des bassesses pires que de tricher au jeu ! . . . Et les indulgences du monde me révoltent comme des complicités. . . Mais il y a des déloyautés, des malhonnêtetés... Ça me rend indulgente pour les scélérats, quand j'y pense ! Au moins, ils risquent quelque chose, ceux-là. Ils jouent leur peau, leur liberté ! Us y vont bon jeu, bon argent; ils ne font pas des infamies avec des gants ! J'aime mieux ça : au moins, c'est moins lâche ! »

Assise sur le canapé au fond du salon, les bras croisés, les mains fiévreuses, frémissante de tout le corps, Renée disait cela d'une voix vibrante, saccadée, et qui avait les colères de son âme. Ses yeux étaient de feu dans sa figure pleine d'ombre.

« Avec celaqu'il est bien intéressant, reprit-elle, ton M. de Montbreton! Il a quinze ou seize mille livres de rentes à lui ! Quand il aurait eu un loyer un x\en moins cher, quand ses filles n'auraient pas été habillées par madame Carpentier. . .

— Ah I ceci mérite considération, dit Denoisel. Un homme qui a plus de cinq mille livres de rentes,

garçon, et plus de dix, marié, peut parfaitement rester attaché à un gouvernement qu'il a perdu... Il a le moyen d'avoir des regrets...

— Et il continuera à te demander de la considération, des poignées de main, des coups de chapeau! Ah! c'est trop fort! J'espère bien que quand îl viendra, papa... D'abord, moi, je prends la porte.

— Veux-tu un verre d'eau sucrée, Renée? fil M. Mauperin en souriant. Tu sais, les orateurs... Tu as été vraiment belle un moment... Une éloquence... ça coulait comme de source...

— Oui, oui, moque-toi bien... Tu sais bien, je suis une passionnée, moi, comme tu dis... Et Ion Montbreton... Mais je suis bien bonne, c'est vrai! Ce n'est pas nous, ce monsieur, n'est-ce pas? Ah! si c'était quelqu'un des miens qui fît quelque chose comme ça, une chose contre l'honneur, une chose... »

Elle s'arrêta brusquement. « Je crois, reprit-elle avec un effort, et comme s'il lui montait des larmes aux yeux, je crois que je ne l'aimerais plus... Oui, mon cœur, il me semble, se sécherait pour l^i...

— Bon! de l'attendrissement, maintenant!...

Nous avons eu le petit tribun, tout à l'heure... voici la petite fille, à présent!... Tu ferais bien

RENÉE MÂUPERIN. 205

mieux de venir avec moi regarder l'album de caricatures que Davarande a envoyé à ta mère.

— Ah ! voyons, — fit Renée en accourant. Et s'appuyant sur l'épaule de son père, qui feuilletait le cachier, elle regardai deux ou trois feuilles ; puis, détournant la tête : — Eh bien ! j'en ai assez. . . Mon Dieu ! peut-on s'amuser à faire laid. . . plus laid que nature ! Quelle drôle d'idée ! D'abord, en art, en livres, en tout, je suis pour le beau... et pas pour ce qui est vilain... Et puis, c'est que je ne trouve pas ça amusant du tout, les caricatures... C'est comme les bossus... Ça ne me fait pas rire, , moi, un bossu... Est-ce que vous aimez les caricatures, Denoisel?

— Moi ! came fait pleurer... Oui, c'est un genre de comique qui' m'afflige, — répondit Denoisel en prenant une Revue à côté de l'album. — Ça me paraît une joie de famille fossile... Je ne peux pas en voir une sur une table sans penser à un tas de choses lugubres : l'esprit du Directoire, les dessins de Carie Vernet, et la gaieté de la Bourgeoisie !

— Merci, dit M. Mauperin en riant, et vous coupez par là-dessus ma Revue des Deux Mondes avec une allumette! Il est inouï, ce Denoisel I

— Voulez- vous un couteau, Denoisel? — fit Renée, et, plongeant la main dans ses poches, elle en

206 RENÉE MÂUPERIN.

retira toute une collection de petites choses qu'elle versa sur la table.

— Ah ! sapristi ! fit Denoisel, mais vous avez un musée dans vos poches... On en ferait une vacation aux Commissaires-priseurs... Qu'est-ce que c'est que tout ça ?

— Des cadeaux... de quelqu'un. Et ça me suit partout. Voilà le couteau demandé, — et le montrant à son père en le passant à Denoisel : — Te le rappelles-tu, celui-là, où tu me l'as acheté? A Langres, une fois en relayant... Oh! il est vieux... Celui-là... — elle en reprit un autre, — tu me l'as rapporté de Nogent. . . Il y a une lame d'argent s'il vous plaît... Je t'ai donné un sou, tu te souviens ?

— Ah ! si nous entrons dans les inventaires ! dit gaiement M. Mauperin.

— Et là dedans? — demanda Denoisel en désignant un tout petit portefeuille gonflé, usé, et d'où passaient des bouts de papiers froissés et tout salis.

— Ah! ça, ce sont mes secrets... »

Et ramassant tout ce qu'elle avait jeté sur la table, elle le remit vivement dans sa poche, avec le portefeuille. Puis, partant d'un grand éclat de rire, elle se refouilla, retira le portefeuille, et, fai-

sant sauter la patte, elle éparpilla devant Denoisel, sur la table, tous les petits papiers qui étaient dedans, et, sans les ouvrir, les reconnaissant un à un : « Tenez ! ça, c'est une ordonnance qu'on a faite à papa quand il était malade... Ça, c'est une chanson qu'il m'a faite, il y a deux ans, pour le jour"de ma naissance...

, — Allons! allons! emballe ton reliquaire... cache tout ça, — dit M. Mauperin au moment où la porte s'ouvrait et où Dardouillet entrait, Et il balaya de la main tous les petits papiers.

— Ah! tu me déranges tout... » fit Renée d'un air fâché, en les rentrant dans son portefeuille.

A un mois de là, dans le petit atelier. Renée disait à Denoisel : « Est-ce que vraiment je suis romanesque, moi, trouvez-vous?

— Romanesque, romanesque... D'abord qu'estce que vous entendez par romanesque ?

— Oh! vous savez bien ce que je veux dire...

c'est avoir des idées... pas comme tout le monde... c'est penser un tas de choses qui ne peuvent pas arriver. Tenez! une jeune personne est coma-

208 RENÉE MÂUPERIN.

nesque, quand ça lui coûte de se marier comme on se marie, avec un monsieur comme les autres, un homme qui n'a rien d'extraordinaire, qui entre simplement par la porte, qui vous est présenté par papa et maman, et qui ne vous a pas seulement sauvé la vie, à première vue, en arrêtant votre cheval emporté ou en vous retirant du fond de l'eau... Vous ne me croyez pas de cette pâte-là, j'espère?

— Non... C'est-à-dire que je n'en sais rien du tout... Je parie que vous n'en savez rien vousmême...

— Laissez donc ! D'abord, c'est peut-être parce que je n'ai pas d'imagination, mais ça m'a toujour paru si drôle d'avoir un idéal, de rêver un monsieur ! C'est comme les héros de roman : jamais ils ne m'ont toquée. Je les trouve trop bien élevés, trop beaux, trop pourris de talents d'agrément. . . Ils sont écœurants, à la fin... Mais ce n'est pas ça. Voyons, vous, si on voulait vous faire vivre pour toute la vie, côte à côte avec un être... un être...

— Un être . . . comment ?

— Laissez-moi dire... un homme qui ne répondrait pas du tout à certaines petites exigences délicates de votre nature, qui ne vous semblerait pas p.oétique, là, paspoétiquepourunsou... mais

qui, en même temps, rachèterait tout ce qui lui manquerait de tousles autres côtés par une bonté, une bonté comme on n'en voit pas...

— Tant de bonté que ça? Oh ! je n'hésiterais pas, je prendrais la bonté les yeux fermés. . . Diable! c'est si rare.

— Vous estimez donc bien la bonté ?

— Je l'estime. Renée, comme les choses qu'on a perdues...

— Vous? mais vous êtes très-bon...

— Je ne suis pas méchant, voilà tout. Je serais peut-être envieux, si j'avais plus de modestie et moins. d'orgueil. Mais pour être bon... je ne suis pas bon. La vie vous guérit de cela comme d'être enfant. On jette son cœur, voyez-vous. Renée, comme on jette sa gourme.

— Alors, pour vous, la bonté. . .

— Oui, la bonté qui résiste aux hommes et à l'expérience, la bonté que j'ai rencontrée à l'état ft vierge chez deux ou trois bourgeois dans ma vie, 1 pour moi, c'est encore ce qu'il y a de meilleur et » de plus divin dans l'homme. ;

— Bien... Mais si un homme très-bon, aussi bon que vous le dites là, avait... une supposition... des pieds coupés dans ses bottes comme un mor-

ceau de galette ? S'il avait du ventre, cet homme bon, très-bon?

— Eh bien ! on ne le regarde ni aux pieds ni au ventre : voilà tout... Mais pardon, c'est vrai, j'avais complètement oublié...

— Quoi?

— Rien.... Que vous êtes une femme.

— Mais c'est très-méprisant pour mon sexe, ce que vous dites là. »

Denoisel ne répondit rien. La conversation tomba.

Renée reprit :

« Avez-vous quelquefois désiré la fortune, vous?

— Oui, plusieurs fois ; mais absolument pour la traiter comme elle le mérite, pour lui manquer de respect. . .

— Comment cela?

— Mon Dieu, oui, j'aurais voulu être riche pour montrer tout le mépris que je fais de l'argent... Et je me rappelle que deux ou trois fois je me suis endormi avec l'idée d'aller me marier en Italie.

— En Italie?

— Oui, c'est encore là où il y a le plus de princesses russes. Et comme il n'y a plus en ce monde

que les princesses russes d'assez riches pour épouser un homme qui n'a pas le sou... D'ailleurs j'étais prêt à me contenter d'une princesse un peu gênée... Je n'avais pas d'exigences... Je me serais parfaitement rabattu à huit cent mille livres de rentes... C'était mon plus bas mot, par exemple...

— Merci, fit Renée en riant. Et qu'est-ce que vous auriez fait de tout cet argent-là?

— Un ruissellement entre mes doigts, simplement., quelque chose d'étourdissant, et que je n'ai jamais vu faire à l'argent des gens riches... Je trouve tous les millionnaires des millionnaires honteux. . . Voyons ! entre la vie d'un homme qui a cent mille livres de rentes et celle d'un homme qui en a dix, est-ce que- vous trouvez la différence de leur fortune? Moi, vous auriez vu ! Pendant un an j'aurais jeté mon million à des caprices, à des fantaisies, à des folies... J'aurais ébloui et écrasé Paris... J'aurais tourné comme un soleil qui crache des billets de banque... J'aurais avili mon or par toutes les prodigalités... et au bout d'un an, jour pour jour, j'aurais quitté ma femme...

— Bah!

— Certainement. . . pour me prouver à moimême que je n'aimais pas l'argent. Si je ne l'avais pas quittée, je me serais cru déshonoré.

— Eh bien, en voilà des idées!... Moi, je vous avoue, je n'en suis pas encore à votre philosophie. . . Une grande fortune, tout ce que ça donne, les jouissances, le luxe, des chevaux, des voitures... et puis le plaisir d'enfoncer des gens qu'on n'aime pas, de les embêter... Je trouverais très-agréable d'être riche...

— Je vous disais bien tout à l'heure, Renée, que vous étiez une femme... rien qu'une femme... >

Denoisel disait ce qu'il pensait. S'il avait quelquefois désiré une fortune, il ne l'avait jamais enviée. Il avait pour l'argent un mépris sincère et foncier, le mépris d'un homme qui est riche avec peu.

Denoisel était un Parisien, ou plutôt c'était le Parisien. Rompu à toutes les expériences de Paris, merveilleusement formé au grand art de vivre par la pratique de la vie parisienne, il était l'homme de cette vie : il en avait les instincts, les sens, le génie. Il représentait parfaitement ce personnage tout moderne, le civilisé, triomphant

au jour le jour, ainsi que dans une forêt de Bon- ' dy, du prix des choses, de la cherté des capitales, comme le sauvage triomphe de la nature dans une forêt vierge. On le voyait avoir la superficie et le rayonnement de la richesse. Il vivait dans le monde des gens riches, fréquentait leurs restaurants, leurs cercles, partageait leurs habitudes, touchait à leurs plaisirs. Il était comme mêlé par ses relations aux plus grandes fortunes. Ce qu'ouvre l'argent lui était ouvert. On l'apercevait aux grands bals intimes des Provençaux, aux courses, aux premières représentations. L'été, il allait aux eaux, aux bains de mer, aux villes de jeu. Il était mis comme un homme qui a un cheval.

A peine cependant si Denoisel possédait cent vingt mille francs. Sorti d'une famille enfoncée dans les idées de propriété du passé, attachée et comme clouée au bien foncier, à la terre, toujours parlant de banqueroute et défiante de la rente comme un paysan d'autrefois l'était d'un billet de banque, Denoisel avait secoué les préjugés des siens. Sans se soucier des conseils, des remon- • trances, des indignations, des menaces de vieux et lointains parents, il avait vendu les petites fennes que lui avaient laissées son père et sa mère Pour lui, il n'y avait plus de proportion entre le revenu

de la terre et les dépenses de la vie. A ses yeux, la propriété foncière pçuvait être encore un mode de fortune, à l'époque où les romans de Paul de Kock disaient d'un jeune homme : « Paul était riche : il avait six mille livres de rente... > Mais, depuis ce temps, elle était devenue, selon lui, un anachronisme, un genre de propriété archaïque dont la fantaisie n'était plus permise qu'aux gens très-riches. Il réalisa donc et fit de ses terres un petit capital qu'il plaça, conseillé par un boursier de ses amis, en rentes étrangères, en actions, en valeurs doublant ou triplant son revenu, sans compromettre c son pain sur la planche. » Ayant ainsi fait de son capital un chiffre sans signification, sauf aux yeux d'un notaire, et qui ne réglait plus son avoir courant, Denoisel arrangea sa vie comme il avait arrangé sa fortune. Il plaça ses dépenses. Il savait admirablement ce que coûtent à Paris la vanité, les hors-d'œuvre, et le bon marché, tout ce qui ruine. Il n'avait pas honte de refaire une addition avant de la payer. Hors de chez lui, il ne fumait que des cigares à huit sous ; mais, chez lui, il fumait la pipe. Il avait le flair des bons endroits, des maisons qui ouvrent et qui donnent bon pendant les trois premiers mois. Il connaissait les caves des restaurants; il demandait du

chambertin à telle hauteur du boulevard, et n'eu demandait que là. S'il donnait un dîner, son çaenu inspirait du respect au garçon. Et il était par là-dessus capable de souper pour cent sous au café Anglais.

C'était en tout, chez lui, la même entente de la dépense : il était habillé par un des premiers tailleurs de Paris ; mais un ami qu'il avait au ministère des aflaires étrangères lui faisait venir de Londres par la chancellerie tous ses costumes de demi-saison. Avait-il un cadeau, des étrennes à donner? Il savait un arrivage d'objets de l'Inde ou de la Chine ; ou bien dans un quartier perdu, dans un fond de magasin, il se rappelait une vieillerie oubliée, un saxe, un sèvres, une de ces curiosités quelconques sur lesquelles la personne qui les reçoit ne peut mettr.e de prix, et dont elle rêve la facture.

Tout cela, chez Denoisel, était spontané, naturel, instinctif. Cette vfctoire continue d'une intelligence parisienne sur le surfait de la vie échappait aux vilenies et aux mesquineries du calcul. C'était un ensemble de conditions d'existence heureusement trouvées, et non une suite d'économies bourgeoises. Et dans l'emploi si bien ordonné de ses quinze mille livres de rentes, l'homme demeu-

' rait large et noble : il pamit une dépense, il ne la marchandait pas.

Denoisel habitait un entre-sol d'une maison propre, à tapis dans l'escalier. Il n'avait là que trois pièces, mais le boulevard des Italiens était à sa porte. Et son petit salon, dont il avait fait un fumoir, était charmant. C'était une de ces bonbonnières comme en savent faire les tapissiers de Paris, toutes capitonnées, toutes riantes de perse, avec des divans larges comme des lits. Denoisel avait voulu que l'absence de tout objet d'art complétât la gaieté de la pièce. Il était servi par son portier qui, le matin, lui montait une tasse de chocolat et faisait son ménage. Le soir, il dînait à un cercle, à une taverne, en ville.

Ce loyer peu cher, cette simplification du service, du ménage, laissaient à Denoisel beaucoup de cet argent qui manque souvent aux gens les plus riches, de cet argent de luxe, plus nécessaire à Paris que l'autre : l'argent de poche. Cependant quelquefois, cette force majeure, l'Imprévu, tombant tout à coup au milieu de cette vie, en dérangeait l'équilibre et le budget. Alors Denoisel disparaissait de Paris pour quelque temps : il allait se mettre au vert dans une auberge, à la campagne, à* trois francs par jour, auprès d'une rivière, et ne

RENÉE MAUPERIN. 2i7

dépensait que son tabac. Deux ou trois hivers, se trouvant tout à fait désargenté, il avait émigré, et rencontrant une ville comme Florence, où le bonheur ne coûte rien, et où la vie est presque aussi bon marché que le bonheur, il s'y était arrêté six mois, logé dans une chambre à coupole, mangeant à la trattoria des truffes au parmesan, passant ses soirées dans les loges de la société, allant au bal du grand-duc, fêté, couru, fleuri de camélias blancs, et faisant les plus heureuses économies du monde. Denoisel ne dépensait guère plus pour l'amour que pour le reste : comme il en avait retranché l'amour-propre, il ne le payait que son prix. C'avait été pourtant son seul entraînement en entrant dans la vie, mais un entraînement raisonné et à froid. Il avait voulu tâter en grand seigneur de la passion de la femme la plus chère de Paris. Il s'était donné pour cela soixante mille francs sur les cent quatre-vingt mille francs qu'il avait alors, et il avait vécu six mors avec la Génicot sur le pied d'un homme qui a cent vingt mille livres de rentes, vivant avec une femme qui donne cent francs de pourboire aux postillons en revenant de la Marche. Les six mois révolus, il quittait cette femme amoureuse pour la première fois de sa vie d'un homme qui l'avait payée.

Trempé par cette épreuve, il s'était laissé aller aux liaisons passagères. Puis, au.milieu de la monotonie des amours vénales, il lui était survenu bientôt, non un vif désir d'aventures, mais une grande curiosité de la femme. Il s'était mis en chasse de l'imprévu, de l'inattendu, de l'inconnu I féminin. Les comédiennes, lui semblaient toutes à 1 peu près la même courtisane, les courtisanes à 1 peu près toutes la même comédienne. Ce qui l'attirait, c'était la femme non classée, la femme qui déroute l'obsei^ateur et le plus vieux Parisien. Il allait souvent, la nuit, battant le pavé, vaguement et irrésistiblement entraîné par une de ces créa- , tures qui ne sont ni le vice ni la vertu, et qui , marchent si joliment dans la boue. Parfois, il était ébloui par une de ces admirables filles de Paris qui font le jour où elles passent, et il s'oubliait à la regarder encore, après qu'elle s'était comme éteinte tout à coup, dans la nuit d'une allée. Sa vocation était de découvrir des étoiles crottées. De temps en temps, il ramassait au bas d'un faubourg une de ces merveilles de peuple et de nature, la faisait parler, la regardait, l'écoutait, l'étudiait; puis, quand il en était las, il la lançait dans la circulation, et s'amusait à la saluer quand il la retrouvait en calèche.

. L'air de fortune de Denoîsel l'avait fait accueillir dans le monde. Il s'y établit bien vite et sur un pied supérieur, par la gaieté qu'il répandait, par l'esprit qu'il semait, par Ips services de toute sorte qu'il rendait, par tous les besoins que le monde eut bientôt de lui. Ses relations étendues aux étrangers, aux artistes, aux gens de théâtre, sa connaissance des tenants et des aboutissants pour les petites grâces, faisaient de lui un homme précieux en mille occasions. Avait-on besoin d'une loge de spectacle,^ d'une permission pour visiter une prison ou une galerie de tableaux, d'une place à la cour d'assises pour une dame, ou d'une décoration étrangère pour un monsieur? C'était à lui qu'on s'adressait. Dans deux où trois duels où il avait servi de témoin, il avait montré de la solidité, de la décision, un mâle souci de l'honneur aussibien que de la vie dont il répondait. Aux obligations qu'on lui avait s'était joint un respect auquel ne nuisait pas sa réputation de première force à l'épée. Son caractère avait fait l'estime autour de lui, et en était arrivé à être considéré même par les gens riches, dont pourtant les millions n'avaient pas toujours ses respects.

« Tenez ! ma femme a voulu avoir son portrait par M. Ingres. . . Vous l'avez vu. . . Elle n'est pas ressemblante... mais c'est de M. Ingres... Eh bien, savezvous ce qu'il m'a demandé ? Dix mille francs! Je les lui ai donnés, mais je trouve ça une exploitation; c'est toujours la guerre au capital... Comment, parce qu'un homme est connu, il me fait payer ce qu'il veut! Parce que c'est un artiste, il n'y a plus de prix, plus de tarif! il a le droit de me rançonner!... Mais alors, il pourrait me prendre un million. C'est comme les médecins qui vous prennent selon votre fortune... D'abord, ^sl-ce qu'on sait ce que j'ai ? Et puis, c'est une iniquité. . . Oui, dix mille francs : qu'est-ce que vous en dites? »

Et M. Bourjot, qui causait debout devant la cheminée avec Denoisel, changea de pied pour se chauffer.

€ Ma foi ! dit Denoisel du plus grand sérieux, vous avez bien raison... tous ces gens-là abusent de leur réputation... Voyez-vous, il n'y aurait

qu'un moyen d'empêcher cela : ce serait de décréter un maximum légal du talent, un maximum des chefs-d'œuvre. Mon Dieu, c'est très-facile.

— Voilà! fit M. Bourjot, c'est cela... Et ce serait très-juste... car enfin... »

Les Bourjot avaient dîné ce soir-là en petit comité chez les Mauperin. Les deux familles causaient (Ju mariage, dont on n'attendait plus, pour fixer le jour, que l'expiration du délai d'un an, à partir de la première insertion du nom de Villacourt au Moniteur : M. Bourjot avait exigé ce délai. Les femmes parlaient de la corbeille, des châles, des bijoux, du trousseau. Madame Mauperin, assise auprès de madame Bourjot, était en contemplation devant elle comme devant une personne qui a fait un miracle. La figure de M. Mauperin était tout éclairée de joie.

M. Mauperin avait fini par céder à l'éblouîsse-

fient que fait l'argent. Ce grand honnête homme, ur, sévère, rigide, incorruptible, avait laissé peu a peu cette grande fortune des Bourjot entrer dans sa pensée, revenir dans ses rêves, parler et toucher à ses instincts d'homme pratique, de vieillard, de père de famille, d'industriel. Il était séduit et désarmé. 11 lui était venu pour son fils, depuis le succès de son mariage, l'estime qu'on a

pour une capacité qui s'affirme ou une fortune qui se révèle, et, sans se rendre bien compte de son changement, il ne lui en voulait plus guère maintenant d'avoir changé de nom. Les pères sont des hommes.

Ennuyée, rêveuse, triste, depuis quelque temps, Renée était presque gaie ce soir-là. Elle s'amusait à souffler dans les marabouts dont était coiffée Noémi, qui, paresseuse et absorbée, les yeux voilés; répondait avec des monosyllabes au babillage intarissable de madame Davarande.

« Aujourd'hui, tout est contre l'argent, reprit sentencieusement M. Bourjot. Il y a une ligue... Tenez, à Sannois, je leur ai fait une route... Eh bien ! vous croyez qu'ils nous saluent? Jamais de la vie... En 48, nous avons donné des boisseaux de blé... Savez-vous ce qu'ils ont dit? c Ce cochon- « là... > pardon, mesdames... « faut-il qu'il ait peur! » Voilà comme ils m'ont remercié!... Je fonde une ferme modèle, je demande un directeur au gouvernement : on m'envoie un rouge^ un gredin qui passait sa vie à déblatérer contre les riches... Encore maintenant j'ai affaire à un conseil municipal d'un esprit détestable. Je les fais travailler, n'est-ce pas? nous sommes la richesse du pays... Eh bien, s'il arrivait une révolution, je

RENÉE MAUPERiN. 223

suis persuadé qu'ils mettraient le feu au château... Oh ! ils ne se gêneraient pas. . . Vous ne savez pas ce que ça vous fait d'ennemis de payer neuf mille francs d'impôt dans un pays ! Ils nous brûleraient, ça ne ferait pas un pli... En février, vous avez vu... Oh! le peuple ! je suis joliment revenu sur son compte . . . et il nous ménage un joli avenir, allez ! Nous serons mangés par les gens sans le sou, je vous le prédis, moi... Vous verrez... Ce sont des idées que j'ai souvent. . . Encore si on n'avait pas d'enfants ! . . . car la fortune, pour moi. . .

— Qu'est-ce que vous dites-donc, voisin? fit M. Mauperin en s'approchant.

— Je dis que j'ai peur que nos enfants n'aient pas de pain un jour, monsieur Mauperin... Voilà ce que je dis...

— Vous allez les empêcher d'entrer en ménage ! dit M. Mauperin.

— Oh! si M. Bourjot se met dans ses idées noires... s'il commence à parler delà fin du monde., dit madame Bourjot.

— Je vous félicite, madame, de n'avoir pas mes préoccupations, fit M. Bourjot en s'inclinant du côté de madame Bourjot; mais je vous assure que sans être une tête faible, on peut fort bien s'inquiéter...

m RENÉE MAUPERIN.

— Certainement, certainement, fit Denoisel. Je 1 crois, comme monsieur, l'argent menacé, Irès-

A menacé, énormément menacé... d'abord par Tenvie, qui fait à peu près toutes les révolutions... et ensuite par le progrès, qui les baptise...

— Mais, monsieur, ce sera une infamie, ce progrès-là! Car enfin, moi, je ne suis pas suspect... J'ai été libéral. . je le suis encore... Je suis un soldat de la liberté... Je suis républicain de naissance. . . Je suis pour tous les progrès, moi ! . . . Mais une révolution contre l'argent, ce sera de la barbarie ! Nous retournerons à la sauvagerie ! Il faut de la justice... et du bon sens. Enfin, supposezvous une société sans propriété ?

— Pas plus qu'un mât de cocagne sans timbale d'argent.

— Comment! dit M. Bourjol, sans entendre Denoisel et en s'animant, ce que j'ai gagné durement, laborieusement, honnêtement. . . ce qui est à moi, ce que j'ai acquis... l'héritage de mes enfants. . . mais c'est tout ce qu'il y a de plus sacré ! Je regarde déjà l'impôt comme une atteinte à la propriété, moi.

— Mon Dieu, dit Denoisel avec un ton parfait de bonhomie, je suis bien de votre avis, et je serais désolé, ajouta-t-il malignement, de vous faire voir

plus en noir que vous ne voyez... Mais on a fait une révolution contre la noblesse... on en fera une contre la richesse... On a guillotiné les grands noms, on supprimera les grandes fortunes. On était coupable d'être M. de Montmoiency, on sera criminel d'être M. Cinquante -Mille -Livres -de- Rentes... Évidemment, c'est la marche des choses... Je vous en parle d'autant mieux que je suis on ne peut plus désintéressé dans la question. Je n'aurais pas eu de quoi être guillotiné dans ce temps-là, je n'ai pas de quoi être ruiné dans ce temps-ci... Ainsi...

— Permettez, monsieur, dit solennellement 'M. Bourjot, vous faites une assimilation... Nul plus que moi ne déplore des excès... 93 est un grand crime, monsieur... On a été indigne pour la noblesse... et tous les honnêtes gens doivent n'avoir là-dessus qu'une opinion... »

M. Mauperin sourit, se rappelant le Bourjot de 1822.

« Mais enfin, reprit M. Bourjot, la situation n'est pas du tout la même... La société est renouvelée... On a restauré ses bases... Tout est changé... Il y avait contre la noblesse des raisons, des prétextes, si vous voulez... On a fait la Révolution de 89 contre des privilèges... que je ne veux

pas ju{?cr... mais qui existaient... C'est bien différent.. On voulait l'égalité, enfin. C'était plus ou moins légitime... mais au moins ça avait un sens... Au lieu que maintenant, je vous demande un peu où sont les privilèges? Un homme en vaut un autre... Est-ce qu'il n'y a pas le suffrage universel?... Vous me dites : L'argent? Mais tout le monde peut en gagner... toutes les industries sont libres...

— Sauf celles qui ne le sont pas...

— Enfin tout le monde peut arriver à tout... Il ne faut que de Tintelligence et du travail...

— Et des circonstances, dit Denoisel...

— On les crée, monsieur, les circonstances!

Mais regardez la société : nous sommes tous des parvenus... Mon père était marchand de draps... en gros, c'est vrai... Et vous voyez... Voilà l'égalité, monsieur, la vraie, la bonne... Il n'y a plus de caste... La bourgeoisie monte du peuple, le peuple monte à la bourgeoisie... J'aurais trouvé un comte pour ma fille, si j'avais voulu... Mais ce sont tout bonnement les mauvais instincts... les mauvaises passions, les idées de communisme : voilà ce qu'il y a contre la fortune.... On fait des déclamations sur la misère... Eh bien, je le dis, moi, jamais on n'a fait autant que maintenant pour

le peuple... Il y a un progrès de bien-être en France!... Des gens qui ne mangeaient jamais de viande en mangent deux fois par semaine... Ce sont des faits, cela, et je suis sûr que, là-dessus, notre jeune économiste, M. Henri, nous dirait.,.

— Oui, oui, dit Henri, cela est prouvé. En vingt-cinq ans, l'augmentation du bétail a été de douze pour. cent. En partageant la population de la France en 12 millions de citadins et 24 à 25 millions de campagnards, on trouve que les premiers consomment par an et par tête environ 65 kilogrammes, et les seconds 20 kilogrammes 26 centigrammes. Je garantis les chiffres... Ce qu'il y a de sûr, c'est que les évaluations les plus, consciencieuses portent à dix années en France, depuis 1789, l'augmentation de la vie moyenne, dont le progrès est le signe le plus sûr de prospérité pour un peuple... La statistique...

— Ah! la statistique, c'est la première des \ sciences inexactes! — interrompit Denoisel que \ cela amusait de bouleverser avec des paradoxes les idées de M. Bourjot. — Mais j'admets tout; j'admets qu'on ait allongé la vie du peuple, et qu'il mange plus de yiande qu'il n'en a jamais mangé; croyez-vous pour cela à l'immortalité de la constitution sociale actuelle? On a fait une révolution

qui a amené le règne de la bourgeoisie, c^esl-àdire le règne de l'argent; vous dites : c'est fini, il n'en faut plus d'autre, il n'y a plus de révolution légitime maintenant... C'est très-naturel; mais, entre nous, je ne sais pas jusqu'à quel point la bourgeoisie est le dernier mot des sociétés. Pour vous, l'égalité politique une fois donnée à tous, l'égalité sociale est accomplie : c'est peut-être très-juste, mais il s'agit de le persuader à des gens qui ont intérêt à ne pas le croire... Un homme en vaut un autre? assurément au yeux de Dieu... et tout le monde, au xix' siècle, a le droit de porter un habit noir : il faut seulement qu'il ait de quoi le payer... L'égalité moderne, voulez-vous que je vous la résume d'un mot? C'est l'égalité devant la conscription : tout le monde tire, mais trois mille francs vous donnent le droit de faire tuer quelqu'un à votre place... Vous parlez de privilèges : il n'y en a plus, cela est vrai... Mais la Bastille aussi est détruite... seulement elle a fait des petits... Tenez! prenons la justice : et c'est là encore, je le reconnais hautement, où la position de l'homme, son nom, son argent, sont le moins comptés et ne pèsent pas... Eh bien, commettez un crime, et soyez, par exemple, pair de France : on vous évitera l'échafaud, on vous per-

RENÉE MÂUPERIN. 229

mettra le poison... Notez bien que je trouve qu'on a eu raison... Mais c'est pour vous dire commet les inégalités repoussent... Et, ma foi! à voirie terrain qu'elles couvrent, je cherche où étaient les autres... L'hérédité, n'est-ce pas? voilà quelque chose que la Révolution croyait bien avoir enterré, un abus de l'ancien régime contre lequel on a assez crié.... Eh bien, je vous demande un peu si maintenant le fils d'un homme politique n'hérite pas de son nom et de tous les bénéfices de son nom, de ses électeurs, de ses relations, de sa place partout, de son fauteuil à l'Académie? Nous sommes inondés de fils, enfin! On ne voit que cela : ils bouchent toutes les carrières ; ce sont des survivances qui barrent tout. . . C'est que les mœurs, voyez-vous, défont terriblement les lois... Vous êtes l'argent, et vous dites : L'argent est sacré... Pourquoi?... Vous dites : Nous ne sommes pas une caste. . . Non, mais vous êtes déjà une aristocratie. . . une aristocratie toute neuve dont les insolences ont déjà dépassé les impertinences des plus vieilles aristocraties du globe... Il n'y a pas une cour, à l'heure qu'il est, il n'y en a pas eu une, je crois, dans l'histoire, où l'on essuie plus de mépris que dans le cabinet de tel gros banquier qui n'a jamais reconduit jusqu'à sa porte que deux personnes

230 RENÉE MAUPËRIiN.

dans sa viel Vous parlez de mauvais instincts^ de mauvaises passions... Ah! que voulez-vous : la domination de la bourgeoisie n'élève pas les âmes... Quand le haut de la société digère et place, il n'y a plus d'idées, il y a des appétits en bas. Autrefois, lorsqu'à côté de l'argent il y avait quelque chose au-dessus et à côté, on pouvait bien, par un jour de révolution, ne pas demander tout crûment de l'argent, de la grosse monnaie de bonheur toute brute, on pouvait se contenter de couleurs changées sur un drapeau, de mots écrits sur un corps de garde, d'une victoire généreuse et creuse. . . Mais aujourd'hui!... aujourd'hui, on sait où est le cœur de Paris : on prendra la Banque au lieu de prendre l'Hôtel de ville ! ... Ah ! la bourgeoisie a eu un grand tort...

— Lequel? demanda M. Bourjot tout abasourdi de la tirade de Denoisel.

— Celui de ne pas laisser le paradis dans le ciel; c'était sa place... Le jour où les pauvres ne se sont plus dit que l'autre vie les payerait de celle-ci, le jour où le peuple n'a plus compté sur le bonheur de l'autre monde... Voltaire a beaucoup nui aux propriétaires, voyez-vous...

— Ah! que vous avez raison! fit avec élan

RENÉE MAUPERIÎN'. 231

M. Bourjot. C'est évident!... Il faudrait que toutes ces canailles-là allassent à la messe... »

Il y avait une grande fcte chez les Bourjot, qui avaient voulu annoncer au monde par un bal le prochain mariage de leur fille avec M. Maùperin de Villacourt.

« T'en donnes-tu aujourd'hui! Gomme tu danses! — disait Renée à Noémi en lui fouettant le visage du vent de son mouchoir dans un coin du grand salon.

— Je n'ai jamais tant dansé, c'est vrai! » et Noémi, lui prenant le bras, l'entraîna dans un pe- . tit salon.

« Non, jamais, dit-elle. — Et attirant Renée à elle, elle l'embrassa. — Oh! que c'est bon d'être heureuse! — Et l'embrassant encore avec une fièvre de joie, elle lui dit : — Elle ne l'aime plus! Oh ! je suis bien sûre qu'elle ne l'aime plus! Vois-tu, autrefois, quand il était là, elle l'aimait avec la façon dont elle se levait quand il entrait... elle l'airnait avec ses yeux, avec sa voix, avec son

souffle, avec le bruit de sa robe! avec tout! Quand il n'y était pas, je sentais, je ne sais pas comment, sa pensée et son silence qui l'aimaient !... Une bête comme moi... n'est-ce pas? ça t' étonne que j'aie vu tout cela... mais c'est qu'il y a des choses que . je comprends avec ça, moi, — et elle mit la main de Renée sur sQ'obe de moire blanche, à la place de son cœur, — et ça ne trompe pas!

— Et tu l'aimes, toi, maintenant? » fit Renée.

Noemi lui ferma la bouche en lui appuyant doucement les roses de son bouquet sur les lèvres.

« Mademoiselle, vous m'avez promis la première redowa... » »

Et un jeune homme emmena Noémi, qui se retournant, en passant la porte, envoya du bout des doigts un baiser à Renée.

L'aveu de Noémi avait fait passer dans Renée un éclair de joie. Le sourire de son amour la pénétra. Elle eut un immense soulagement de délivrance. En un instant tout changea pour elle; et cette idée : elle l'aime ! emporta toutes ses autres idées. Elle ne vit pfus les hontes, elle ne vit plus le crime qu'elle avait vu si longtemps dans ce mariage. Elle se répétait que Noémi l'aimait, qu'ils s'aimaient tous les deux... Le reste était le passé, un passé qu'ils oublieraient l'un et l'autre,

Noémi à force de le. pardonner, Henri à force de le racheter. Soudain un souvenir lui revint, une pensée d'inquiétude, une crainte vague. Mais en ce moment elle ne voulait rien voir de »oir à l'horizon, rien de menaçant sur l'avenir. Chassant cela, elle revint bien vite à Noémi, à son frère. Elle songeait au jour du mariag^ftà leur ménage; elle se rappelait des voix d'enfanb auxquelles elle avail entendu dire à une tante : Tata!

« Mademoiselle veut-elle me faire l'honneur de danser n'importe quoi avec moi? »

C'était Denoisel qui s'inclinait devant elle.

< Est-ce que nous dansons ensemble, nous au- . très? Nous nous connaissons trop. Asseyez-vous là... et ne me chiffonnez pas... Eh bien! qu'est-ce que vous avez à me regarder? »

Renée avait une robe de tulle blanc garnie de sept petits volants et toute parsemée çà et là de feuilles de lierre et de petites baies rouges, qui se répétaient sur son corsage à la vierge et sur les bouillons de tulle de ses manches. Un long feuillage de lierre fleuri des mêmes petites graines rouges, s'enroulait autour de sa natte, et venait mourir sur ses épaules en deux vertes traînées. Elle se tenait la tète un peu renversée sur le canapé. Ses beaux cheveux châtains ramenés en

23i • RENÉE MAUPERIN.

avant baignaient le haut de son front lumineux. Un éclair sourd et tendre, un feu doux et profond s'échappait de ses yeux bruns voilés et noyés, de son regard qu'on n« voyait pas. La lumière jouait sur ses joues. L'ombre chatoujllait sa bouche aux deux coins; et ses lèvres, rapprochées d'ordinaire dans une^tite moue hautaine, laissaient à demi voir, desserrées et entr'ouvertes, le sourire de son âme. Un reflet éclairait son menton; à son cou, un collier d'ombre semblait jouer à chaque mouvement de sa tète. Elle était charmante ainsi, les traits perdus dans la clarté qui tombe des lustres, le dessin du visage effacé dans un bonheur d'enfant comme dans du soleil.

« Vous êtes très-jolie ce soir. Renée.

— Ah ! ce soir?

— Ma foi ! je vous dirai franchement que tous ces temps-ci vous aviez une mine si ennuyée, si triste... Le plaisir vous va beaucoup mieux...

— Vous trouvez? Valsez-vous?

— Gomme si j'avais appris : très-mal... Mais vous venez de me refuser à l'instant.

— Moi, par exemple! j'ai horriblement envie de danser... Après ça, nous avons le temps... Ah! ne regardez point votre montre... Je ne veux pas savoir l'heure... Ah! vous me trouvez gaie? Eh

bien ! non, je ne suis pas gaie. . . Je suis heureuse. . . je suis très-heureuse, là !.. . Dites donc, Denoisel. . . en flânant ' dans Paris... Vous savez, ces vieilles femmes qui ont un bonnet lorrain... qui vendent des allumettes sous les portes cochères... Les cinq premières que vous trouverez, vous leur donnerez un louis à chacune... Je vous readrai ça... j'ai des économies... n'oubliez pas... C'est toujours la valse? Comment, vrai, je vous ai refusé de danser? Eh bien, après celle-ci, je danse tout... et je ne regarde pas aux danseurs ! . . . Ils seront vilains comme tout, ils auront des bottes ressemelées, ils me parleront de Royer-CoUard, ils seront trop petits ou trop grands, ils m'iront au coude ou je leur irai à la hanche, ils seront réputés pour avoir l'oreille fausse ou pour suer des mains. . . je prends tout ! Voilà mon caractère ce soir : et on dira que je n'ai pas de charité ! »

Une tête d'homme passa par la porte du petit salon.

« Davarande, faites-moi valser, » dit Renée, et, en passant à côté de Denoisel, elle lui jeta à l'oreille : « Vous voyez, je commence par la famille. »

t% RENËE MAUPERIN.

€ Qu'est-ce qu'a donc votre maman, ce soir? » demandait Denoisel à Renée. Ils étaient seuls. Madame Mauperin venait de monter se coucher. M. Mauperin faisait un tour d'inspection dans ses ateliers, où l'on travaillait cette nuit-là. « Elle m'a semblé d'une humeur. . .

— D'une humeur de dogue, lâchons le mot...

— Qu'est-ce qu'elle a?

— Ah! voilà. — Et Renée se mit à rire. — C'est que je viens de rater un mariage, telle que vous me voyez.

— Encore? mais c'est une spécialité !

— Oh! ce n'est que le quatorzième... Je suis encore dans la moyenne... Et c'est vous qui me l'avez fait rater...

— Moi? par exemple!... Comment ça? »

Renée se leva, enfonça ses mains dans ses poches, et se mit à marcher d'un bout du salon à l'autre. De temps en temps, elle s'arrêta,it court et pirouettait sur un talon en faisant une espèce de sifflement.

« Oui, vous! flt-elle en revenant à Denoisel. Si

je VOUS disais que j'ai refusé deux millions?

— Ils ont dû être bien étonnés.

— Vous dire, par exemple, que je n'ai pas été tentée... Il ne faut pas se faire plus forte qu'on est... avec vous, je ne pose pas... Eh bien! si, un moment j'ai été bien près d'être pincée... C'était M. Barousse qui avait arrangé ça... très- gentiment... Ici, vous comprenez, on me travaillait... Maman et Henri me donnaient des assauts. J'étais sciée toute la journée... Et puis, à part moi, je rêvais aussi un peu... Enfin, ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai été deux nuits à dormir très-mal... C'est plein d'insomnies, les millions! Il faut dire aussi, pour être juste, que je pensais beaucoup à papa dans tout cela... Aurait-il été fier! hein? Aurait-il joui de mes cent mille livres de rentes!... C'est qu'il aune vanité pour moi... Vous rappelez-vous sa fameuse colère : « Un gendre » qui laisserait monter ma fille en omnibus!... » Il était superbe!... Là-dessus, vous me revenez, oui, vous... vos idées, vos paradoxes, vos théories, toutes sortes de paroles que vous m'avez dites... Je pense à votre mépris de l'argent... en y pensant, came gagne... Et, crac! un beau matin, je dételle... Vous déteignez trop sur moi, mon cher, décidément...

238 RENËE MAUPERIN.

— Mais moi... moi, je suis un imbécile... Ah! je suis désolé... Je croyais bien que ça ne se gagnait pas, par exemple... Voyons, vraiment, c'est moi?...

— Oui, vous, beaucoup... et aussi un peu lui...

— Ah! .

— Oui, un peu aussi M. Lemeunîér... Quand je sentais la fortune me monter un peu trop à la tête, quand j'avais trop envie de devenir madame Lemeunier... je le regardais... Et vous ne saviez pas me dire si vrai l'autre jour... Je me sentais femme... vous n'avez pas d'idée! A côté de cela, je le voyais si bon... Ah! par exemple, en voilà une bonté... J'avais beau le tourner, le retourner, parce que ça me taquinait, à la fm, sa perfection... Eh bien! rien! On le sentait bon de tous les côtés, cet homme-là! Oh! c'était, sous ce rapport-là, un autre monsieur que Reverchon et les autres! Figurez-vous qu'il me disait : c Mademoi- » selle, je sais bien que je ne vous plais pas; mais

» laissez-moi attendre du temps que je vous dé- » plaise un peu moins... » Il en était attendrissant... Il y avait des jours où j'étais au moment de lui dire : « Si nous pleurions un peu ensemble, hein?... » Heureusement que quand il me donnait comme ça envie de pleurer, papa, de l'autre

côté, me donnait des envies de rire... 11 avait une si drôle de figure, ce bon père,, moitié gaie, moi- i tié triste... Je n'ai jamais vu un bonheur si rési- \ gné... La tristesse de me perdre et la joie de me voir faire un beau mariage... cela faisait chez lui un méli-mélo! Enfin, c'est fini tout ça maintenant.

Dieu merci! Il me fait les gros yeux, avez-vous vu? papa, quand maman nous regarde... Mais ce n'est pas ses vrais gros yeux... Il est bien content au fond... moi, je le vois... »

Denoisel était chez Henri Mauperin. Tous deux causaient au coin du feu, en fumant. Ils entendirent du bruit, un débat dans l'antichambre ; et presque aussitôt la porte violemment ouverte, un homme entra brusquement en repoussant le domestique qui voulait lui barrer le passage.

« M. Mauperin de Villacourt? fit-il.

— C'est moi, monsieur. »

Et Henri se leva.

9 Eh bien! je m'appelle, moi, Boisjorand de Villacourt... >

240 RENÉE MAUPËRIN.

Et le revers d'une large main couvrit de sangla ligure de Henri Mauperin. Sous le coup, et tout saignant, Henri devint blanc comme le foulard blanc qui lui servait de cravate. 11 se courba pour s'élancer; puis, soudain, il se redressa, étendit vivement la main vers Denoisel qui se précipitait, croisa froidement les bi'as, et dit de sa voix la plus calme :

« Je crois vous comprendre, monsieur... Vous trouvez qu'il y a un Villacourt de trop... moi aussi. »

L'homme, devant ce sang-froid d'homme du monde, se troubla, ôta son chapeau qu'il avait gardé sur sa tète en entrant, essaya de balbutier une phrase.

« Veuillez, monsieur, lui dit Henri en l'interrompant, donner votre adresse à mon domestique. J'enverrai chez^vous demain. »

« Une ennuyeuse affaire ! dit Henri quand il fut seul avec Denoisel. Mais d'où sort-il donc, ce Villacourt-là ? On m'avait dit qu'il n'y en avait plus- Tiens ! je saigne, fit-il en s'essuyantla figure. Quel bufilel... Georges ! cria-t-il à son domestique, de l'eau...

— Tu prends l'épée, n'est-ce pas, fit Denoisel.

RENÉE MADPëRIN. 241

Donne-moi une canne... Écoute... Tu te mets en garde de loin, engageant très-peu defer... C'est un sanguin, cet homme, il te court dessus... tu romps avec des parades circulaires. Et quand tu te trouves serré, quand il se jette à corps perdu sur toi, tu fais un échappement sur ta droite du pied gauche en tournant sur la pointe du pied droit... comme ça... Il n'a plus rien devant lui, tu le prends en flanc, et tu l'enfiles comme une grenouille.

— Non, dit Henri en levant la tête de la cuvette où il s'épongeait, non... pas l'épée.

— Mais, mon cher, évidemment cet homme est chasseur, il doit avoir l'habitude des armes à feu...

— Mon cher, il y a des situations... J'ai pris un nom, c'est toujours ridicule... Voilà un homme qui m'accuse de l'avoir volé... J'ai des ennemis, j'en ai pas mal : on va faire du bruit avec cela... Il faut que je tue ce monsieur, c'est clair; c'est le seul moyen de nettoyer ma position... J'arrête tout, le procès, les histoires, les cancans, tout ! Qu'est-ce que tu veux que je prenne l'épée pour ça ? A l'épée on tue un homme qui a cinq ans de salle et qui sait tirer, qui vous offre sa poitrine là où vous êtes habitué à la rencontrer dans un assaut; mais un homme qui ne donne pas d'épée,

qui saute, qui danse, qui fait du bâton... jb le blesserais, et voilà tout... Et puis, le pistolet. . . je l'ai soigné... C'est une justice à me rendre, j'ai assez bien choisi mes talents d'agrément... Et j'ai l'idée de lui mettre là> — il toucha Denoisel un peu au-dessus de la hanche, — là, vois-tu? parce que plus haut, c'est mauvais : il y a le bras qui pare... au lieu qu'ici, vous attrapez un tas de petites machines de première nécessité... il y a surtout cette bonne vessie... si vous avez la chance d'y toucher, et qu'elle soit pleine... c'est la péritonite de Garrel, mon ami!... Et tu preudras le pistolet pour moi... un duel à marcher, entendstu?... C'est que je voudrais le plus grand secret, qu'on ne sût rien avant. . . Qui vas-tu prendre avec toi?

— Mais si je prenais Dardouillet? Il a servi dans la garde nationale à cheval; je ferai appel à sa fibre militaire.

— C'est cela, très-bien. Entre donc avant chez ma mère, elle doit m'attendre. Tu lui diras que je ne pourrai y aller que jeudi... Elle n'aurait qu'à nous tomber sur le dos ces jours-ci... Moi, je ne sors pas... je vais me bassiner pour être un peu plus présentable... Ça ne marque plus trop, n'estce pas? je me ferai monter à dîner, et je consa-

crerai ma soirée aux petites écritures de circonstance... Au fait, si tu vois les témoins de ce monsieur demain matin, pourquoi ne pas se battre dans l'après-midi, à quatre heures? On aime autant en finir... Demain, toute la journée, tu me trouveras ici ou au tir. Arrange cela comme pour toi, et merci d'avance... A quatre heures, hein, si cela se pouvait ? »

Le nom de la ferme que Henri Mauperin avait ajouté à son nom patronymique pour l'anoblir se trouvait par un hasard singulier, mais non sans exemple, être le nom d'une terre seigneuriale de Lorraine et d'une famille, illustre autrefois, si oubliée aujourd'hui que tout le monde la croyait éteinte.

L'homme qui venait de le souffleter était le dernier des Villacourt, tirant leur nom du fief et du château de Villacourt, sis à trois lieues de Saint- Mihiel et possédés par eux de temps immémorial.

En 1303, Ulrich de Villacourt fut un des trois seigneurs qui scellèrent de leur sceau le testament

2a RENÉE MAUPERIN.

de Ferry, duc de Lorraine, par ordre de ce prince. Sous Charles le Hardi, Gantonnet de Villacourt, fait prisonnier en combattant contre les Messins, n'eut sa liberté qu'en donnant sa parole de ne plus .monter à cheval ni porter d'armes de guerre ; dès lors, il monta sur une mule, s'habilla de buffle, et, armé d'une lourde barre de fer, il retourna se battre, plus hardi et plus terrible. A Maheu de Villacourt, qui épousa successivement Gigonne de Malain et Christine de Gliseneuve, entre lesquelles on le voyait, avant la Révolution, représenté en marbre dans l'église des Cordeliers de Saint-Mihiel, le duc René donnait le droit de prendre huit cents florins sur les aides de la ville de Ligny pour le débarrasser de la rançon qu'il avait eu à payer après la désastreuse bataille de Bulgnéville.

Remacle de Villacourt, fils de Maheu, était tué en 1476, dans la bataille livrée par le duc René, devant Nancy, à Charles le Téméraire. Hubert de Villacourt, fils de Remacle, sénéchal du Barrois et bailli du Bassigny, suivait le duc Antoine, en qualité de grand guidon, dans la guerre J Alsace, pendant que son frère Bonaventure, religieux de l'étroite observance de Saint-François, devint trois fois provincial triennal de son ordre, confesseur des ducs de Lorraine, Antoine et François, et

qu'une de ses sœurs, Salmone, était élue abbesse de Sainte-Glossinde de Metz.

Jean-Marie de Villacourt s'attachait au service de France. Après la journée de Landrecies, le roi le faisait chevalier et lui donnait l'accolade. Il était ensuite fait capitaine de trois cents hommes de pied, pourvu des provisions d'écuyer de l'écurie du roi, qui l'appelait à la capitainerie de Vaucouleurs, puis au gouvernement de Langres. Il avait épousé une sœur de Jean de Chaligny, maître fondeur de l'artillerie de Lorraine, qui fondit la fameuse coulevrine de vingt-deux pieds. Son frère Philibert fut capitaine de reîtres sous Charles IX; son frère Gaston se rendit célèbre par ses duels : ce fut lui qui tua de deux grands coups d'épée, derrière les Chartreux, à Paris, devant quatre mille personnes, le capitaine Chambrulard. Jean- Marie eut encore un frère, Agnus, qui fut chanoine de Toul et archidiacre du Tonnerrois, et une sœur, Archange, qui fut abbesse de Saint- Maur, de Verdun.

Puis venait Guillaume de Villacourt, qui prenait parti contre Louis XIII. Obligé de se rendre à discrétion avec Charles de Lenoncourt, qui défendait la ville de Saint-Mihiel, il partagea sa captivité de quatre ans à la Bastille. Son fils, Charles-

Malliias de Villacourt, épousait en 4656 •Marie- Dieudonnée, fille de Claude de Jeandelincourt, tailleur de la saline de Château-Salins. Il en eut quatorze enfants dont dix furent tués au service de Louis XIV : Charles, capitaine au régiment du Pont, tué au siège de Philisbourg; Jean, tué à la bataille de Nerwinde; Antoine, capitaine au régiment de Normandie, tué au siège de Fontarabie ; Jacques, tué au siège de Bellegarde, où il se trouvait par permission du roi ; Philippe, capitaine de grenadiers dans le régiment du Dauphin, tué à la bataille de Marsaille; Thibaut, capitaine dans le même régiment, tué à la bataiHe d'Hochstett; Pierre-François, commandant dans le régiment du Lyonnais, tué à la bataille de Fleurus; Claude-Marie, commandant dans le régiment de Périgord, tué au passage de la Hogue; Edme, lieutenant dans la compagnie de son frère, tué à ses côtés dans la même affaire; enfin Gérard, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, tué en 1700 dans un combat de quatre galères de la religion contre une sultane. Des trois filles de Charles- Mathias, Tune, Lydie, était mariée au seigneur de Majastre, gouverneur d'Épinal; les deux autres, Berthe et Phœbè, mouraient sans avoir été mariées. L'aîné des fils de Charles-Mathias, Louis-Aimé

de Villacourt, qui avait servi dix-huit ans et s'était retiré du service après la bataille de Malplaquet, mourut en 1702. Son fils quittait Villacourt, s'établissait à Paris, se jetait dans le système et perdait les restes d'une fortune très-entamée déjà par la perte d'un procès de son père contre les d'Haraucourt. Il essayait de se refaire au jeu, s'endettait, et revenait à Villacourt, marié à une dame de Carrouge, qui avait tenu un tripot à Paris. Il mourait en 1752, ne possédant plus guère que les murs de soa château, laissant un nom amoindri, et dont l'honneur commençait à décroître.

Des deux enfants qu'il avait eus de son mariage, une fille et un fils, la fille devenait dame d'honneur de l'Impératrice-Reine, le fils restait à Villacourt, menant bassement et grossièrement la vie de gentilhomme campagnard. Lors de l'abolition des privilèges, en 1790, il renonçait à sa seigneurie, et se mettait à vivre sur un pied d'égalité et de compagnonnage avec les paysans jusqu'en 1792, année de sa mort. Son fils Jean, lieutenant dansle régiment de Royal-Liégeois en 1 787, se trouvait à l'affaire de Nancy, émigrait, faisait les campagnes de 1792 à 1801 dans la légion de Mirabeau, devenue Roger de Damas, et dans les grenadiers de Bourbon à l'armée deCondé. Le 13 août 1796,

il était blessé à la tète au combat d'Oberkamlach . En 1802, il rentrait en France avec une femme qu'il avait épousée en Allemagne, et qui mourait après lui avoir donné quatre enfants, quatre fils. De sa blessure, il lui était resté un affaiblissement de tête qui touchait presque à l'enfance. Peu à peu le désordre croissant dans la maison sans ménagère, des habitudes de boisson et de table ouverte le forçaient à vendre le peu de terre qui entourait le château. Le château, à la longue, s'en allait morceau à morceau. On ne le réparait plus, il n'y avait plus d'argent pour faire venir des ouvriers. Le vent passait, la pluie entrait; la famille reculait à mesure, se retirant de pièce en pièce, s'abritant où le toit était encore bon. Pour lui, il ne prenait nul souci de tout cela : après deux ou trois coups d'eau-de-vie, assis, dans l'ancien po- ( tager, sur un banc de pierre, près d'un méridien où le temps avait effacé les heures, il s'épanouissait au soleil, appelant par-dessus sa haie les gens à boire. Cependant la ruine et la misère grandissaient au château. De la vieille argenterie il ne restait plus qu'un saladier d'argent dans lequel mangeait un vieux cheval ramené d'Allemagne par l'émigré, errant en liberté dans les pièces du rezde-chaussée, et qu'on appelait Brouska.

Les quatre fils croissaient, comme le château se ruinait, au vent, à la pluie, à la dure, négligés, abandonnés par le père, à peine instruits par quelques leçons du curé. Trempés à la vie des paysans, mêlés à leurs travaux, à leurs jeux, ils devenaient de vrais paysans, les premiers du pays en rudesse et en force.

Quand le père mourait, les quatre frères, d'un commun accord, cédaient à un marchand de biens ce qui restait encore de pierres à leur diâteau, moyennant quelques cents francs dont ils payaient des dettes criardes, et une rente de cinq cents francs qui devait s'éteindre sur la tète du dernier d'entre eux ; puis ils s'enfonçaient aux bois qui commençaient au bout de leur ancienne terre, et ils vivaient là avec les bûcherons et comme eux, faisant de leur hutte leur bauge, ayant leurs amours et leurs femmes,. peuplant la forêt d'une race métis où le Villacourt était croisé de nature, le gentilhomme mâtiné de l'homme des bois, et dont la langue même n'était plus le français.

Quelques anciens compagnons d'armes de Jean de Villacourt avaient bien essayé, à sa mort, de s'occuper de ses enfants. On s'était intéressé à, co nom, de si haut tombé si bas. En 1826, on avait fait venir à Paris le plus jeune, qui n'avait guère

250 RENÉE MAtPERIN.

plus de seize ans. On habillait le petit sauvage; il était présenté à la duchesse d'Angoulême ; il paraissait deux ou trois fois dans les salons du ministre de la guerre, allié de sa famille et fort désireux de faire quelque chose pour lui ; mais, au bout d'une seitiaine, étouffant dans ces salons, dans ces habits, il s'était sauvé comme un petit loup ; il était revenu droit au gîte et n'en était plus sorti.

Des quatre Villacourt, un seul restait vingt ans après : c'était" lui. Ses trois frères étaient morts successivement, tous trois violemment, l'un de santé, l'autre d'ivresse, l'autre de coups, foudroyés et comme arrachés de la vie. Entouré des bâtards qu'ils avaient laissés, ce dernier des Villacourt avait dans le bois la place d'un chef de tribu, quand arrivait en 1854 la loi sur la chasse. La réglementation, la surveillance, les jugements, les amendes, les confiscations, les servitudes de la chasse, c'est-à-dire de sa vie, la peur de céder à la colère et d'envoyer un jour du gros plomb à un garde, tout cek le dégoûtait de son pays, de la France, de ce coin de terre qui n'était plus à lui.

Il lui venait l'idée d'aller en Amérique pour être libre, avoir de l'espace, chasser en terre vierge et sans port d'armes. Il allait jusqu'à Paris pour

s'embarquer au Havre ; l'argent lui manquait pour la traversée. Il se rabattait sur l'Afrique; mais, là encore, il retrouvait la France, l'administration, le gendarme, le garde champêtre. 11 essayait d'une concession, d'un défrichement, mais il n'était pas fait pour ces travaux. Puis, il souffrait du pays, du climat; il perdait aux ardeurs du ciel et du sol sa verte santé forestière. Au bout de deux ans, il revenait.

En rentrant dans sa hutte de la Motte-Noire, il y trouva la seule chose venue en son-abscence, un journal : c'était un numéro du Moniteur, vieux de plus d'un an. Il le prit pour allumer sa pipe, vit en le tordant une marque de crayon rouge, le déplia et lut à l'endroit marqué :

t M. Mauperin (Alfred-Henri), plus connu sous le nom de Villacourt, est dans l'intention de se pourvoir auprès du garde des sceaux à l'effet d'obtenir l'autorisation d'ajouter à son nom celui de Villacourt et de s'appeler désormais Mauperin de Villacourt. » ,

Il se leva, marcha, souffla, puis se rassit, et alluma lentement sa pipe.

Trois jours après, il était à Paris.

Il avait eu tout d'abord, au premier moment, en lisant le journal, l'impression, d'un coup de fouet

âôi RENÉE MAIPERIN.

sur le visage. Puis, il s'était dit qu'on lui volait son nom, et que c'était tout, que son nom ne valait plus rien, et que c'était maintenant le nom d'un gueux. Mais cette philosophie n'avait pas duré : l'idée du vol de son nom était revenue peu à peu chez lui, plus blessante, plus amère, plus irritante. Après tout, il ne lui restait plus que cela ; il n'y put tenir, et partit.

En arrivant il avait une colère de taureau. Il pensait à aller assommer ce M. Mauperin. Mais une fois dans ce Paris, dans ces rues, devant cette foule, devant tout ce peuple, ce monde, ces boutiques, cette vie, ces passants, ce bruit, il eut l'éblouissement de la bête féroce lâchée dans un grand cirque, dont la rage s'effare et qui reste court après son premier bond.

Il alla au palais de justice, dans la salle des pas perdus, accosta un de ces hommes noirs qui se tiennent contre une colonne, et lui raconta ce qui lui arrivait. L'homme n^\'r lui dit que, le délai d'un an étant expiré, il ù avait pas d'autre moyen qu'un recours au conseil d'État, contre le décret en autorisation d'addition de nom, et lui donna le nom et l'adresse d'un avocat au conseil d'Etat et à la cour de cassation.

M. de Villacourt courut chez l'avocat. Il ti'ouva

un homme froid, poli, cravaté de blanc, qui, se renversant dans un fauteuil de maroquin vert, écouta, les yeux dormants, toute son affaire, ses titres, ses droits, son indignation, le bruit des parchemins qu'il feuilletait d'une main nerveuse. Rien ne remuait sur le visage de l'auditeur. Quand M. de Villacourt eut fini, il crut n'avoir pas été entendu, et se mit à recommencer. Mais l'avocat l'arrêta d'un geste, en lui disant : « Monsieur, je crois que vous gagnerez.

— Comment vous croyez!... Vous n'êtes pas sûr?

— Un procès est toujours un procès, monsieur, fit l'avocat avec un- sourire effacé d'un tel scepticisme qu'il glaça M. de Villacourt prêt à s'emporter. Mais enfin, monsieur, toutes les chances sont pour vous, et je suis prêt à me charger de votre affaire...

— Alors voilà, dit M. de Villacourt en déposant sa liasse de titres sur le bureau. Je vous remercie, monsieur. »

11 se leva et salua.

€ Pardon, monsieur, lui dit l'avocat en le voyant aller vers la porte. J'ai à vous faire remarquer que dans ces sortes d'affaires, dans un pourvoi au conseil d'État, nous ne sommes pas seulement

254 RENËE MAUPËRIN.

l'avocat, mais encore l'avoué de notre client... Il y a certains frais, des renseignements, des levées d'actes... Je suis obligé de vous demander, si vous désirez que je me charge de votre affaire, de me couvrir de cela... Oh! mon Dieu, c'est cinq à six cents francs... Cinq cents francs, si vous voulez...

— Cinq à six cents francs J... Comment! dit M. de Villacourt en devenant rouge, on m'aura volé mon nom, et parce que je n'ai pas lu le journal où l'homme qui me volait me prévenait qu'il allait me voler, il faut que j'aie six cents francs pour que ce coquin-là me rende mon nom!... Cinq à six cents francs!... Mais, monsieur, dit-il en laissant tomber les bras et en baissant la tète, je ne les ai pas.

— Je regrette mille fois, monsieur... mais la formalité est indispensable... Oh! vous ne pouvez pas ne pas les trouver, du reste... Je suis sûr que dans les descendants des familles auxquelles la vôtre a été alliée... il est impossible... On est solidaire dans de pareilles questions...

— Monsieur, je ne connais personne... et le comte de Villacourt ne demandera rien... J'avais trois cents francs en arrivant. J'ai acheté cette redingote quarante-cinq francs au Palais-Royal, en passant pour venir chez vous... Ce chapeau m'a

coûté sept francs... Où je loge, cela montera, je suppose, à vingt francs... Je mets vingt-cinq francs pour m'en retourner. . . Pourriez-vous avec le reste?

— Désolé, monsieur... »

M. de Villacourt mit son chapeau sur sa tête et sortit. A la porte de l'antichambre, il tourna sur lui-même, revint par la salle à manger, et, rouvrant la porte du cabinet : « Monsieur, fit-il. d'une voix sourde et qu'il essayait de contenir, pourraisje avoir... pour rien... l'adresse de M. Henri Mauperin, dit de Villacourt?

— Parfaitement... Il est avocat... Je vais trouver cela ici... Voilà... rue Taitbout, 44. »

C'était là-dessus que M. de Villacourt avait couru chez Henri Mauperin.

Quand Denoisel entra, le soir de ce jour, dans le salon des Mauperin, il y trouva une gaieté. inaccoutumée. Un air de bonheur était répandu sur tous les visages. La bonne humeur de M. Mauperin montait à ses yeux en malice rieuse. Il y avait

256 RENËE MÀUPERIN.

dans la physionomie de madame Mauperin quelque chose de détendu, un épanouissement, une intime béatitude. Renée, voltigeant dans le salon, y mettait, avec ses allégresses de jeune fille, le mouvement, la vie, presque le bruit d'ailes d'un oiseau.

€ Tiens! Denoisel... dit M. Mauperin.

— Bonjour, m'sieu ! fit Renée avec sa voix gamine.

— Vous n'amenez pas Henri? dit madame Mauperin.

— Il n'a pas pu... Il viendra après-demain... sans faute.

— C'est gentil! Ah! que c'est donc titi d'être venu ce soir! reprit Renée en faisant à Denoisel les agaceries qu'on fait aux enfants pour les faire rire.

— Vous voilà, mauvais sujet!... Ah! mon gaillard... »

Et M. Mauperin, lui serrant la main, cligna les yeux du côté de sa femme.

« Oui, oui... Venez un peu par ici, Denoisel, fit madame Mauperin. Asseyez-vous là que je vous confesse... Il paraît qu'on vous a rencontré l'autre jour au bois, en petit coupé... »

RENÉE MAUPERÎN. 257

Et elle s'arrêta comme fait une chatte qui boit du lait.

« Voilà ta mère partie! dit M. Mauperin à Renée. Elle est dans ses grandes gaietés aujourd'hui, ma femme; je vous en avertis, Denoisel! >

Madame Mauperin avait baissé la voix. Penchée à l'oreille de Denoisel, elle lui contait une grande histoire gaillarde. On n'entendait que des moitiés de mots coupés de rires étouflés.

« Maman, c'est défendu, ça, de rire dans les coins... Rendez-moi mon Denoisel... ou je conte, moi aussi, des histoires à papa...

— Mon Dieu ! que c'est bête, n'est-ce pas? fit madame Mauperin à la fin de son histoire en pouffant de rire, du rire charmant des vieilles femmes qui s'amusent d'un conte un peu libre.

— Étes-vous gais tous ce soir! laissa échapper Denoisel, que toute cette joie glaçait.

— Gais comme Pinchon! fit Renée, voilà notre genre. . . Et nous serons gais comme ça. . . demain. . . après... toujours! N'est-ce pas, papa ? — Et, courant à son père, elle s'assit sur lui comme une petite 1111e.

— Chérie! dit M. Mauperin à sa fille. Tiens!

regarde un peu, madame Mauperin, te rappellestu? C'était son genou quand elle était petite.

— Ouî/dit madame Mauperin, et Henri avait l'autre.

— Tiens, je les revois, reprit M. Mauperin, Henri était la fille... toi. Renée, le garçon... Dire qu'il y a au moins quinze ans de cela! Ça vous amusait bien quand je passais vos petites menottes sur la place de mes coups de sabre... Gueux d'enfants ! ils riaient ! »

Et se tournant vers madame Mauperin : € Ma bonne femme, as-tu eu du mal av^c eux! Ça ne fait rien, Denoisel, c'est bon la famille : c'est le cœur qui fait des petits, ma parole d'honneur!

— Ah çà, vous voilà, fit Renée; on ne vous lâche plus, Denoisel... votre chambre vous attend depuis assez longtemps...

— Je suis désolé, ma petite Renée, mais vraiment... j'ai ce soir à Paris des affaires... je vous assure, vraiment !

— Oh ! des affaires ! . . . vous?. Fat ! . . .

— Restez donc, Denoisel, dit M. Mauperin. Madame Mauperin a une collection d'histoires à vous raconter comme celle de ce soir. . .

— Oh! restez, hein? fit Renée. Nous nous amuserons bien, allez! Je ne vous jouerai pas du tout de piano. Je ne mettrai pas trop de vinaigre dans

la salade. Nous ferons des calembours par à peu près... Voyons, Denoisel?

— J'accepte... pour la semaine prochaine.

— Vilain ! — Et Renée lui tourna le dos.

— Et Dardouillet, fit Denoisel, vous ne l'avez donc pas ce soir ?

— Oh! il va venir, dît Mauperin. Après ça, il est bien capable de ne pas venir... Il est dans les travaux, dans un coup de feu de jalonnements... Je crois qu'il transporte sa montagne dans son lac et son lac sur sa montagne...

— Bah! mais le soir?

— Oh! le soir, on ne sait pas, dit Renée. Il est plein de mystères, M. Dardouillet... Mais cjuelle drôle de tête vous avez ce soir, Denoisel?

— Moi?

— Oui, vous. Vous n'avez pas l'air folichon; vous ne pétillez pas du tout. Qu'est-ce qui vous chiffonne?

— Denoisel, vous avez quelque chose, dit madame Mauperin.

— Mais rien du tout, madame, répondit Denoisel. Qu'est-ce que vous voulez que j'aie? Je ne suis pas triste du tout... Je suis seulement fatigué... Voilà huit jours qu'Henri me fait courir... Il a voulu avoir mon goût pour son ameublement. . .

— C'est vrai, lit madame Mauperin (son visage s'était éclairé d'un rayonnement), c'est vrai, nous approchons... le 22!... Ah! si on m'avait dit cela, il y a deux ans!... J'ai peur d'être trop heureuse, ce jour-là ! Et quand nous aurons des petits-enfants, hein, Mauperin?... — Elle ferma à demi les yeux doucement devant son avenir de grand'raère.

— En voilà que j'aurai de la peine à gâter après toi, maman! dit Renée. Je vais être joliment belle, allez Denoisel! J'ai une robe pour la messe... on me l'a essayée hier... elle me va!... Mais dis donc, papa, as-tu un habit?

— J'ai mon vieil habit neuf. . .

— Oh! il faudra t'en faire faire un... encore plus neuf que ça... pour me donner le bras... Ah! je suis bête, ce n'est pas à moi que tu le donneras... Denoisel, je vous retiens une contredanse... Nous donnerons un bal, hein, maman?

— Un bal... et tout! dit madame Mauperin. On ne trouvera peut-être pas ça distingué, mais tant pis! Moi, je veux une vraie noce... un retour de noces comme chez nous pour notre mariage, vous rappelez-vous, monsieur Mauperin? On dansera, on mangera, on boira...

— C'est ça! dit Renée, on grisera tous nos ou-

^1 iers I ... et Denoisel aussi ! Ça Tégayera peut-être, d'être gris... '

— Dans tout cela, je ne vois pas venir Dardouillet, fit Denoisel en se levant.

— Que diable avez-vous tant, besoin de voir Dardouillet ce soir? demanda M. Mauperin.

— Oui, c'est vrai, fit Renée. Ça ne s'explique pas... Expliquez-vous, Denoisel!

— Etes-vous curieuse, Renée! Une bêtise...

Rien du tout. . . Je veux qu'il me prête son bouledogue pour un combat de rats, à mon cercle, demain... J'ai parié qu'il en étranglerait cent en deux minutes... Et là-dessus je me sauve, bonsoir !

— Bonsoir !

— Alors, mon fils... après-demain, pour sûr? » dit sur la porte madame Mauperin à Denoisel.

Denoisel s'inclina sans répondre.

Arrivé au bout du village, à la petite maison de Dardouillet, Dienoisel sonna. Une vieille bonne vint ouvrir : « M. Dardouillet est-il couché? — Lui? Ah bien! dit la bonne, il fait sa vie-.., il trôle

262 RENÉE MÂUPERIN

dans le jardin ; vous allez le trouver. » Et elle ouvrit la porte-fenêtre de la salle à manger.

Un clair de lune aigu tombait dans le jardin absolument nu, carré comme un mouchoir de poche et retourné comme un champ. Dans un angle, sur une butte, une silhouette noire, les bras croisés, immobiles, se dressait : on eût cru voir un spectre dans un tableau de Biard. C'était M. Dardouillet.

Il était tellement absorbé qu'il n'aperçut Denoisel que lorsque Denoisel fut sur lui.

a Ah! c'est vous, mon cher monsieur Denoisel, fit-il. Enchanté... Tenez! — et il lui montra des terres remuées, — qu'est-ce que vous dites, vous, de ça? Voilà des lignes, j'espère... C'est d'un moelleux, d'un fondu, voyez-vous... »

Et il passait avec bonheur la main dans le vide sur le projet de sa colline comme une croupe idéale qu'il eût caressée.

« Monsieur Dardouillet... pardon, fit Denoisel, je viens pour une affaire...

— Le clair de lune... rappelez- vous ça, si jamais vous avez un jardin... il n'y a que cela pour voir ce que l'on fait... et juste... Le jour, on ne se rend pas compte des remblais...

— Monsieur Dardouillet, je m'adresse à un

RENÉE MÂUPERIN. 263

homme qui a porté l'uniforme... Vous êtes lié avec les Mauperin... Je viens vous demander de servir de témoin à Henri...

— Un duel? — Et Dardouillet boutonna avec la capsule d'un bouton l'habit noir qu'il portait été comme hiver. — Pardieu! fit-il, c'est de droit, ces services-là...

— Je vous emmène, lui dit Denoisel en lui prenant le bras... Vous coucherez chez moi... Ça doit marcher vite... Casera fini demain... Après-demain au plus tard.

— Bon ! » fit Dardouillet en jetant un regard de regret sur une ligne de piquets commencée, dont la lune couchait les ombres par terre.

En sortant de chez Henri Mauperin, M. de Villacourt songea qu'il n'avait pas d'amis, pas de témoins. Il n'y avait pas pensé jusque-là. Il se rappela deux ou trois noms qui revenaient dans les histoires de famille de son père. Il essaya de retrouver, par les rues, des maisons où on l'avait mené lorsqu'il était venu enfeint à Paris. Il frappa

à des portes d'hôtels; mais les maîtres étaient changés, ou ne le reçurent pas.

Le soir il revint à son hôtel garni. Il ne s'était jamais senti aussi seul. Comme il prenait la clef de sa chambre, la maîtresse de l'hôtel lui deîîianda s'il ne voulait pas goûter la bière de la maison ; et, lui ouvrant une porte dans l'allée, elle le fit entrer dans le café qui tenait le bas de l'hôtel.

Aux patères, des épées pendaient, des tricornes étaient accrochés* Dans le fond, à travers la fumée des pipes, se voyaient des uniformes tournant tout autour du drap râpé d'un billard. Un petit garçon malingre, à tablier blanc, courait effaré et ahuri, renversant le bain de pied des demi-tasses sur le Moniteur de V armée.

Près du comptoir, un tambour-major jouait au trictrac avec le maître du café, en manches de chemise. De tous côtés, des voix s'appelaient et se répondaient avec ce roulement qu'a le parler des soldats : « Demain, je suis de théâtre... — Moi, je prends ma semaine... — Gaberiau, qui est maintenant suisse à Saint-Sulpice ! — Il était proposé à l'inspection pour passer... —7 Qui est-ce qui est de service au bal Bourdon? -^ A-t-on idée? se brûler la cervelle quand on n'a pas une punition sur son livret ! »

RENÉE MâUPERIN. 265

C'étaient tous des gardes de Paris, de la caserne à côté, attendant l'appel de neuf heures.

« Garçon ! un bol de punch et trois verres ! » dit M. de Villacourt en s'asseyant à une table où étaient deux gardes.

Quand le punch fut apporté, il remplit les trois verres, en avança un devant chaque garde, et se levant :

« A votre santé, messieurs! fit-il en les saluant avec son verre. — Vous êtes militaires... Je me bats demain...' Je ne vous fais pas l'effet d'un j...-f... Je n'ai personne... Je suis sûr qu'il y a deux témoins pour moi ici.

— Tout de même, hein, Gaillourdot? » dit en se tournant vers son camarade l'un des gardes, après avoir regardé M. de Villacourt dans les yeux. L'autre, sans répondre, prit son verre et le choqua contre celui de M. de Villacourt.

— Eh bien! demain matin, à dix heures... la chambre 27...

c Suffit! » dirent les gardes.

Le lendemain matin, au moment où Denoisel allait se rendre, avec Dardouillet, chez M. Boisjorand de Villacourt, on sonna chez lui, et les

deux gardes de Paris entrèrent. Leur mission étant de tout accepter, conditions, armes, distances, les arrangements du duel étaient bientôt pris. On convenait d'une rencontre au pistolet, à une distance de trente-cinq pas, avec la faculté pour chaque adversaire de marcher dix pas. Denoisel demandait, au nom de Henri, qu'on terminât l'affaire le plus tôt possible ; c'était ce que les témoins de M. de Villacourt allaient demander : ils avaient une permission de spectacle et ne pouvaient assister M. de Villacourt que jusqu'à minuit. Rendez-vous était pris pour quatre heures aux étangs de Ville-d'Avray.

Denoisel courait prévenir un jeune chirurgien de ses amis. Il allait retenir chez un loueur une voiture douce et bonne à ramener un blessé. Il passait chez Henri qui était sorti. Il courait au tir, et l'y retrouvait s'amusant à tirer sur de petits paquets de quatre ou cinq allumettes pendues à une ficelle, qu'il allumait en touchant le soufre avec sa balle.

« Oh ! ça, ça ne signifie rien, dit-il à Denoisel, je crois que ça s'enflamme par le vent de la balle, mais tiens... :>

Et il lui montra un carton dans le premier cercle duquel il venajt de mettre une douzaine de balles.

« C'est ce soir... à quatre heures... comme tu voulais, lui dit Denoîsel.

— Bon^ — fit Henri en rendant son pistolet au garçon, et bouchant avec les doigts deux trous dans le carton, un peu éloignés des autres : — Vois-tu, sans ces deux écarts-là, ce serait un carton à encadçer. Ah ! je suis content que ce soit pour aujourd'hui... »

Et il leva le bras avec le geste d'un habitué de tir qui se prépare à tirer, et agita un instant sa main pour en faire descendre le sang.

€ Figure-toi, reprit-il, que ça ne m'a fait de l'effet, l'idée de me battre, que ce matin dans mon lit... Cette diable de pose horizontale... Je crois que ça n'est pas bon pour le courage. . . »

On déjeuna chez Denoisel; puis on se mit à filmer. Henri était gai, expansif, parlaX beaucoup. Le chirurgien arriva. Ils montèrent tous les quatre en voiture.

A mi-chemin, on avait gardé le silence jusquelà, Henri jeta, avec un mouvement d'impatience, son cigare par la portière.

€ Donne-moi un cigare, Denoisel, un bon...

Vous ne savez pas que c'est très-important pour tirer, un bon cigare? Pour bien tirer, il ne faut pas être nerveux... c'est la première condition.

<268 RENÉE MÂUPERIN.

J'ai commencé par prendre un bain ce matin... Si vous avez le moindre ébranlement... Tenez! de conduire, c'est détestable... Les chevaux vous scient la main... Je vous défie après ça de tirer en ligne... vous avez toujours un coup de doigt... Les romans sont stupides avec leurs duels où Ton arrive en jetant les guides à son domestique... Si je vous disais qu'il y a besoin d'un système rafraîchissant? Mais c'est positif... Je n'ai jamais vu si bien tirer qu'un Anglais... mais il se couche à huit heures... jamais d'excitants... Il fait tous les soirs une petite promenade à la papa... Toutes les fois que j'ai été au tir dans une voiture dure, mes cartons s'en ressentaient... Au fait, elle est trèsbonne, ta voiture, Denoisel... Eh bien, le cigare, c'est la même chose : un cigare qui se fume mal, vous êtes là à le travailler, à tout moment il faut porter le bras à la bouche, ça vous tracasse la main; au lieu qu'un bon cigare, demandez à un tireur, c'est apaisant, ça vous met les nerfs en bon état... Il n'y a rien de meilleur que cette cadence du bras qui l'ôte et le remet en mesure. C'est lent, c'est régulier... i>

On était arrivé.

M. de Villacourt et ses témoins attendaient sur la chaussée entre les deux étangs.

La terre était blanche de la neige tombée toute la matinée. Le bois dressait dans le ciel des branches dépouillées, et au loin des filées d'arhres tout noirs rayaient un rouge coucher de soleil d'hiver.

On alla jusqu'au chemin du Montalet. Les pas furent comptés, les pistolets de Denoisel chargés, les adversaires mis en ligne. Deux cannes posées sur la neige marquèrent la limite des dix.pas que chaque adversaire pouvait faire.

Au moment où Denoisel conduisait Henri à la place que le sort lui avait désignée, connue il lui rentrait un coin de son col de chemise qui dépassait sa cravate : « Merci, lui dit Henri à voix basse, le cœur me bat un peu sous l'aisselle.*, mais tu seras content... »

M. de Villacourt dépouillait sa redingote, arrachait sa cravate, jetait tout cela au loin. Sa chemise, largement ouverte, laissait voir sa forte et rude poitrine toute couverte de poils noirs et Mancs.

Les adversaires armés, les témoins s'éloignèrent et se rangèrent du même côté.

« Marchez ! » cria une voix.

A ce mot, M. de Villacourt s'avança, marchant presque sans s'effacer. Henri, demeurant immobile, lui laissa faire cinq pas Au sixième, il tira...

M. de Villacourt tomba, assis par terre.

Les témoins virent alors le blessé poser son pistolet, appuyer avec force ses deux pouces sur le double trou que la balle lui avait fait en lui labourant le ventre, puis renifler ses pouces.

€ Ça ne sent pas la m. ... ! Je suis raté ! ... A votre place, monsieur! » cria-t-il d'une voix forte à Henri qui, croyant tout fini, avait fait un mouvement pour s'en aller; et ramassant son pistolet, il se mit à faire les quatre pas qui lui restaient jusqu'à la canne, en se traînant sur les mains et les jambes. Sur la neige, derrière lui, il laissait de son sang. . .

Arrivé à la canne, il appuya le coude à terre, ajusta lentement et longuement...

« Tirez donc! > cria Dardouillet.

Henri, effacé, se masquant le visage avec son pistolet, attendait. Il était pâle, avec un regard fier. Le coup partit : il oscilla une seconde, puis tomba à plat, le visage contre terre, et ses mains, au bout de ses bras étendus, un moment fouillèrent la neige de leurs doigts crispés.

M. Mauperin était descendu en se levant, selon son habitude, au jardin, lorsqu'il aperçut Denoisel qui venait à lui.

« Vous ici, à cette heure-ci? fit-il tout étonné. Où avez- vous couché?

— Monsieur Mauperin... dit Denoisel en lui pressant les mains.

— Quoi?... qu'est-ce qu'il y a? fit M. Mauperin, qui sentit un malheur.

— Henri est blessé...

— Dangereusement? Il s'est battu? > Denoisel baissa la tête.

« Blessé ?. . . Ah ! il est mort ! »

Denoisel, pour toute réponse, se jeta dans les bras de M. Mauperin et l'embrassa.

« Mort! » répéta machinalement M. Mauperin, et ses mains s'ouvrirent comme si elles lâchaient quelque chose. Puis, les larmes venant avec les paroles : « Et sa mèrel... Henri!... Oh! mon Dieu!... Oh ! on ne sait pas comme on les aime... A trente ans ! »

272 RENÉE MÂUPËRIN.

Et suffoquaat de sanglots, il tomba sur le banc. Puis au bout d'un instant : « Où est-il?

— Là. . . » Et Denoisel désigna la fenêtre de la chambre d'Henri.

De Ville-d'Avray il avait ramené le corps chez Dardouillet où il avait fait appeler dans la soirée, sous un prétexte, M. Bernard, auquel M. Mauperin laissait une clef de la maison; et, au milieu de la nuit, pendant le sommeil de la famille, les trois hommes ôtant leurs souliers, avaient été coucher lé cadavre sur son lit.

« Merci ! » lui dit M. Mauperin ; et, lui faisant signe qu'il ne pouvait plus parler, il se leva.

Ils firent ainsi, silencieusement, quatre ou cinq fois le tour du jardin. Des larmes revenaient de temps en temps aux yeux de M. Mauperin; mais il ne pleurait plus. Par moments, des paroles semblaient lui arriver au bord des lèvres et lui retomber dans le cœur. Enfin, d'urie voix brisée, mais profonde, déchirant avec effort ce long silence, M. Mauperin dit à Denoisel brusquement, sans le regarder : « Il est bien mort?

— C'était votre fils, » répondit Denoisel.

Le père, à ce mot, leva la tête, comme si la force luiétaitvenuedesoulever sa douleur. «Allons,

dit-il, maintenant, il s'agit de faire son devoir... Vous, vous en avez assez fait... >

Et il serra Denoisel contre sa poitrine en lui pleurant dans les cheveux.

C'est un meurtre, ces choses-là! disait Barousse à Denoisel en suivant le corps au cimetière. Comment n'as-tu pas arrangé l'affaire?

— Après un soufflet?

— Après comme avant, dit péremptoirement Barousse.

— Allez dire ça à son père I é%

— Ah ! parbleu, un soldat ! . . . Mais toi, sacristi ! ^.^C» tu n'as jamais servi.,, et tu vas le faire tuer!... • '

car, pour moi, c'est toi qui l'as tué... ^ • *"^ *

— Tenez! laissez-moi tranquille, monsieur Ba- ^.. rousse.

— Moi, vois-tu, je raisonne... j'ai été magistrat... Barousse avait été juge au tribunal de commerce. — Eh bien! le duel... Vous avez les tribunaux, la justice, tout! Mais c'est contraire à toutes les lois divines et humaines, imagine-toi bien!

Comment ! voilà un scélérat qui me donne une paire de gifles... et il faudra encore qu'il me tue! Ah! je te promets bien une chose... c'est que si jamais je suis juré et qu'il me tombe une afiaire de duel... Pour moi, c'est de l'assassinat... Les duellistes sont des assassins... D'abord c'est une lâcheté...

— Dont tout le monde n'a pas le courage, monsieur Barousse... C'est comme le suicide, ça...

— Ah ! si tu défends le suicide ! — dit Barousse ; et laissant la discussion, il reprit d'un ton attendri : — Un si brave garçon ! ... ce pauvre Henri ! . . . Et puis c'est Mauperin... c'est sa femme... sa fille toute une famille dans les larmes !... Non, on ne se tient pas quand on y pense... Un enfant que j'ai

vu... 3)

Barousse en parlant avait tiré à demi sa montre

de son gilet : « Bon! fit-il en s'interrompant tout

*à coup, je suis sûr que ce sera vendu... J'aurai

•..manqué V Assemblée au œncert.... une épreuve

superbe!... avant la dédicacé ! »

Denoisel ramenait à la Briche M. Mauperin, qui, aussitôt arrivé, montait chez sa femme. Il la trouvait au lit, les persiennes fermées, les rideaux tirés, enfoncée et abîmée dans la nuit de sa douleur.

Denoisel entra dans le salon où Renée, assise sur un pouf, sanglotait, son mouchoir sur sa bouche.

€ Renée, lui dit-il en lui prenant les mains, on l'a tué... »

Renée le regarda et baissa les yeux.

« Cet homm&-ii*aurait dû jamais rien savoir... Il ne lisait rien, il ne voyait personne, il vivait comme un loup... Il n'était pas abonné au Moni-teur\ n'est-ce pas ? Vous me comprenez ?

— Non, » balbutia Renée.

Elle tremblait.

< Eh bien I il a fallu que la main d'un ennemi jetât ce journal à cet homme. Ah! oui, vous ne comprenez pas ces lâchetés-là, vous ! . . . Ça s'est pourtant passé comme cela. . . Un de ses témoins m'a montré le journal souligné à la place,.. »

Renée s'était dressée debout, les yeux agrandis d'épouvante ; elle remua les lèvres, sa bouche s'ouvrit, elle voulut crier : C'est moi!.,. Puis tout à coup, portant la main à son cœur comme à une Soudaine blessure, elle tomba roide sur le tapis.

Denoisel vint tous les jours à la Briche s'informer de la santé de Renée. Quand elle fut un peu remise, il s'étonna qu'elle ne demandât pas à le voir. N'était-il pas habitué à être i%çu par elle, lorsqu'elle était au lit souffrante, comme un ami qui fait partie de la famille? Et dans ses maladies n'avait-il pas toujours été un des premiers appelés et accueillis par elle, son amuseur, le fou chargé d'égayer ses convalescences et de la ramener au rire de la santé? Il bouda, puis revint. Mais la chambre de Renée resta fermée pour lui.

Un jour on lui dit qu'elle était trop fatiguée; un autre, qu'elle était en conférence avec l'abbé Blampoix. Enfin, au bout d'une semaine, il fut reçu.

Il s'attendait à une effusion, à un de ces mouvements de malades qui se reprennent à la vie en revoyant les gens qu'ils aiment. Son cœur, pensait-il, allait lui sauter au cou.

Renée lui donna une poignée de main qui ne

RENÉE MAIPERIN. 277

lui serra pas les doigts, et lui dit de ces mots qu'on a pour tout le monde, et, au bout d'un quart d'heure, ferma les yeux comme si le sommeil lui venait. '

Cette froideur, à laquelle il no. comprenait rien, laissa à Denofselune irritation mêlée d'amertume. Il se sentit blessé et humilié dans la plus vieille, la plus pure, la plus sincère de ses affections. Il cherchait ce que Renée pouvait avoir contre lui. Barousse lui avait-il donné ses idées? Faisait-elle retomber la mort de son frère sur le témoin de son duel? Là-dessus, un de ses amis qui avait un yacht à Cannes, lui ayant proposé de faire un tour de Méditerranée, Denoisel se laissa emmener.

Renée, elle, avait eu peur devant Denoisel. Elle ne se rappelait que le commencement de la crise qu'elle avait eue devant lui, la seconde qui avait précédé sa chute et son attaque, de nerfs. Elle avait senti le sang de son frère l'étouffer et comme un cri lui monter aux lèvres. Avait-elle parlé ? Son secret s'était-il échappé de sa bouche sans connaissance? Lui avait-elle dit que c'était elle qui avait tué Henrf, elle qui avait envoyé ce journal? Son crime avait-il jailli ho^ç d'elle?... Lorsque Denoisel entra, elle crut voir qu'il savait tout. La

gêne qui le gagna bientôt venant d'elle, cette frôlât

deur qu'elle lui donna avec la sienne, tout la confirma dans la pensée, dans la certitude qu^elle avait parlé, et que c'était un juge qu'elle avait là à côté d'elle. Au milieu de la visite, sa mère ayant voulu s'absenter '^n instant, elle s'accrocha à elle avec un geste de terreur.

Il lui venait bien à la pensée qu'elle pouvait se défendre, en lui disant que c'était une fatalité, qu'en envoyant ce journal, elle n'avait voulu que provoquer une réclamation, empêcher son frère d'obtenir ce nom, faire rompre ce mariage ; mais alors, il fallait dire pourquoi elle avait voulu cela, pourqpoi elle avait voulu briser la fortune, l'avenir de son frère; il fallait tout avouer... Et l'idée seule de se défendre ainsi, même aux yeux de l'homme qu'elle estimait le plus, lui faisait horreur et la soulevait de dégoût : c'était bien le moins qu'elle laissât à celui qu'elle avait tué la paix de sa mémoire et le silence de sa mort !

En apprenant le départ de Denoisel, elle respira : il lui sembla que son secret n'était plus qu'à elle seule.

Renée se remettait. Quelques mois après, elle paraissait guérie. Toutes les apparences de la santé lui revenaient. Elle ne souffrait plus. Elle n'avait plus même cette inquiétude laissée par la souffrance aux organes qu'elle a touchés, à la vie qu'elle vient d'atteindre. Tout à coup le mal la reprenait. En montant, elle avait des étouffements précipités. Les palpitations recommençaient plus fréquentes, plus violentes ; puis tout s'arrêtait encore, comme il arrive dans ces maladies dormantes qui semblent par instants oublier les maladeç.

An bout de quelques semaines, le médecin de Saint-Denis, qui soignait .Renée, prenait à part M. Mauperin et lui disait : « Il y a quelque chose qui m'inquiète... L'état de mademoiselle votre fille ne me paraît pas clair... Je désirerais avoir les conseils d'un médecin qui se fût particulièrement occupé de ce genre d'affections... Ces maladies de cœur ont quelquefois une marche si insidieuse. . .

280 RENÉE MÂUPERIN.

— Oui, ces maladies de cœur... vous avez raison... » balbutia M. Mauperin.

Il ne put dire que cela. Ses anciennes notions de médecine, les doctrines désespérées de l'école de son temps, Corvisart, l'épigraphe de son ouvrage sur les maladies du cœur: Hœret lateri lethalis arundOy tout cela, tout à coup, se réveillait dans son esprit, nettement. Il revoyait des pages de livres pleines de terreur.

€ Mon Dieu ! reprit le médecin, le grand danger de ces maladies est qu'elles viennent toujours de loin... Elles ont bien fait du chemin souvent quand on nous appelle... Il y a des prodromes dont la malade elle-même ne s'aperçoit pas... Mademoiselle votre fille a dû être toujours impressionnable, n'est-ce pas, dès Tenfance?... des torrents de larmes au moindre reproche, le visaga en feu pour un rien... et tout de suite cent pulsations... des émotions à tout bout de champ . . . latête très-vive. . . des colères presque cpmme des convulsions, toujours quelque chose d'un peu fiévreux ? Elle mettait de la passion dans tout, dans ses amitiés, dans ses jeux, dans ses antipathies, n'est-ce pas ?. . . Oui oui, c'est bien comme cela que sont tous les enfants chez lesquels prédomine cet organe et qui ont une malheureuse prédisposition à l'hypertro-

phie. Dites-moi, elle n'a eu, à votre connaissance, ces temps-ci, aucune grande émotion, aucun grand chagrin?

— Si. . . oh ! si. . . la mort de son frère. . .

— La mort de son frère... oui, sans doute, fit le médecin en ne paraissant pas attacher une grande importance au renseignement; mais je voulais vous demander... si, par hasard, un amour contrarié, par exemple?

— Elle?»

M. Mauperin fit un mouvement d'épaules, c Contrarié ! Ah ! mon Dieu ! — Et joignant à demi les mains, il leva les yeux en l'air. '

— - Au reste, dit le médecin, je vous demandais cela par acquit de conscience. Les accidents, en pareil cas, ne font que développer le germe du mal, accélérer la marche de la maladie. L'influence physique des passions sur le cœur est une théorie. . . On en est bien revenu depuis vingt ans... avec justice selon moi... La thèse que le cœur se déchire dans un accès de colère, dans un grand déchirement moral... »

M. Mauperin l'interrompit : « Alors... une consultation... vous croyez... vous pensez, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur Mauperin, cela vaut beaucoup

282 RENÉE MÂUPERIN.

mieux, voyez-vous... Ce sera une tranquillité pour tout le monde, pour vous comme pour moi...

Nous prendrions, je suppose... M. Bouillaud. C'est lui qui a le plus de réputation. . .

- — M. Bouillaud, > répéta machinalement M. Mauperin en faisant un signe d'assentiment.

xLin

Il était midi depuis cinq minutes.

M. Mauperin, assis contre le lit de Renée, tenait les deux mains de sa fille dans les siennes. Renée regardait la pendule. « Il va venir, » disait M. Mauperin. Elle lui répondait en baissant ses paupières doucement ; et dans le grand silence de la chambre l'on entendait, comme la nuit, la respiration de la malade et son cœur battant avec le bruit d'une montre.

Un coup de sonnette impérieux, vibrant et net, résonna. M. Mauperin crut qu'on lui sonnait dans le corps. Un tressaillement lui fit passer jusqu'au bout des doigts comme une piqûre d'aiguille. Il alla vers la porte.

€ Monsieur, c'est quelqu'un qui se trompait, dit le domestique.

RENÉE MAUPERïN. 283

— Il fait chaud, » dit M. Mauperin à sa fille en se rasseyant. Il était tout pâle.

Au bout de cinq minutes, le domestique frappa. Le médecin attendait dans le salon.

« Ah ! fit M. Mauperin.

— Va donc, — lui dit sa fille ; puis, le rappelant : — Papa ! » Il revint.

« Est-ce qu'il va m'examiner? demanda-t-elle d'un air de peur.

— Mais... je ne sais pas... je ne crois pas... Peut-être qu'il n'aura pas besoin, » dit M. Mauperin en tâtonnant le bouton de la porte.

M. Mauperin avait été chercher le médecin et l'avait laissé avec sa fille .

Il était dans le salon, attendant.

Il avait marché, il s'était assis. Il avait regardé machinalement par terre une fleur dans le tapis. Il était allé à la fenêtre, et il tambourinait avec les doigts sur la vitre.

Tout était comme suspendu en lui et autour de lui. Y avait-il une heure ou un instant qu'il était là? Il ne savait. Il était à un de ces moments de l'a vie qui n'ont plus la durée ni la mesure du temps. 11 sentait toute son existence se précipiter dans son cœur. Les émotions de toute sa vie se

284 RENÉE MÂITPERIN.

pressaient pour hii dans une minute éternelle. Il avait rétourdissement d'un homme qui tombe

dans un rêve fit qui a l'angoisse de tomber tou- I jours. Toutes sortes de pensées sourdes, d'anxiétés

confuses, de terreurs troubles lui montaient du 1 creux de l'estomac et lui faisaient aux tempes ; comme un bourdonnement. Hier, aujourd'hui,

demain, le médecin, sa fille, la maladie, tout cela lui tourbillonnait dans la tète, se brouillait en lui, se mêlait à une sensation physique de malaise, d'inquiétude, de peur, de lâcheté. Puis, tout à coup, le jour d'une idée se faisait en lui. Il avait de ces lucidités qui traversent l'âme dans ces moments-là. Le médecin était là, il le voyait mettre l'oreille contre le dos de sa fille, et il écoutait avec lui. Il croyait entendre crier un lit sur lequel on se retourne... C'était fini, on allait venir... et l'on ne venait pas !

Il se remettait à marcher; il ne pouvait tenir en place. Des irritations d'impatience le prenaient. Il trouvait que c'était bien long; mais tout de suite il se disait que c'était bon signe, qu'un grand médecin ne s'amuse pas à perdre son temps, que s'il n'y avait eu rien à faire il serait déjà revenu. Et il lui passait des bouffées d'espérance : sa fille était sauvée ; quand le médecin allait rentrer, il allait

voir sur sa figure qu'elle était* sauvée... Il regardait la porte : on ne venait toujours pas. Il se disait alors que ce seraient des précautions à prendre, que peut-être elle resterait délicate, qu'il y avait bien des gens qui vivaient avec des palpitations. Et le mot, le terrible mot : mourir j au . milieu de tout cela l'obsédait. Il le chassait en rabâchant en lui-même les mêmes idées de convalescence, de guérison, de santé. Il retrouvait dans sa mémoire toutes les personnes malades qu'il avait connues et qui n'étaient pas mortes. Et malgré tout : Qu'est-ce qu'il va me dire?... il se répétait cela sans cesse. Il lui semblait que cette visite n'en finissait pas et n'en finirait jamais. Et puis, par instants, il tressaillait à l'idée de voir la porte s'ouvrir. Il aurait voulu rester toujours comme cela, ne pas savoir... A la fin, l'espérance le reprenait tout entier.

La porte s'ouvrit.

« Eh bien? dit M. Mauperin au médecin qui était sur le seuil.

— Du courage, monsieur, » lui dit le médecin.

M. Mauperin leva les yeux, regarda le médecin, remua les lèvres, mais pas un mot n'en sortit: il n'avait plus de salive dans la bouche.

Le médecin lui expliqua longuement la maladie

de sa fille, sa gravité, les complications qui étaient à craindre; puis ilfit une longue ordonnance en disant à. chaque article à M. Mauperin : c Vous comprenez?

— Parfaitement, » répondait M. Mauperin d'un air hébété.

c Âh ! ma bonne petite, nous allons donc bien aller ! >

Ce fut avec ces paroles que M. Mauperin rentra dans la chambre de sa fille.

« Vrai ? lui dit-elle.

— Embrasse-moi...

— Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

— Tiens, regarde ! » Et M. Mauperin sourit. Il se sentait mourir.

« Ah ! mais, fit-il en se retournant et paraissant chercher son chapeau, il faut que je me sauve à Paris pour faire exécuter ton ordonnance. »

XLIY

Au chemin de fer, il aperçut le médecin qui montait dans un wagon. Il monta dans un autre. Il ne se sentait plus la force de lui parler, de le voir...

Arrivé à Paris, il entra dans une pharmacie. On lui demanda trois heures pour préparer l'ordonnance. Il dit : « Trois heures ! » Mais il était heureux que cela fût si long : il avait du temps devant lui avant de rentrer.

Une fois dans la rue, il alla. Il n'avait pas d'idée suivie, mais une sorte de battement dans la pensée, sourd et continu, pareil au battement d'une névralgie. Ses sensations étaient obtuses, comme sous le coup d'une grande stupeur. Les jambes des gens qui marchaient, les roues des voitures qui tournaient, il n'apercevait que cela. Sa tête lui l semblait à la fois lourde et vide. Voyant qu'on \ marchait, il marchait. Les passants l'entraînaient, \ la foule le roulait dans son flot. Tout lui paraissait éteint et de la couleur des choses au lendejnain d'une ivresse. La rue n'avait pour lui que la /lumière et le bruit d'un rêve. Sans le pantalon blanc d'un sergent de ville, qui accrochait par instants son regard, il n'eût pas su s'il faisait \ soleil.

Il lui était égal d'aller à droite ou à gauche. Il n'avait le désir de rien, le courage de rien. Il étai étonné de voir à côté de lui du mouvement, des gens se presser, marcher vite, aller à quelque chose. Un but, un intérêt dans la vie, il n'y en

288 RENÉE MÂUPERIN.

avait plus pour lui depuis quelques heures. Le monde lui paraissait fini. 11 était comme un mort sur lequel eût passé l'activité de Paris. Il cherchait dans tout ce qui peut arriver à un homme ce qui eût pu le remuer, seulement le toucher, et il ne trouvait rien qui pût atteindre à la profondeur du désespoir où il était.

Quelquefois, comme s'il répondait à quelqu'un qui lui eût. demandé des nouvelles de sa fille, il disait tout haut : « Oh ! oui, bien malade !» et ce qu'il disait lui faisait l'effet d'être dit à côté de lui par un autre. Souvent, devant lui, une ouvrière sans châle, la taille ronde, une jeune fille, belle et gaie comme une santé de peuple, passait : alors il traversait la rue pour ne plus la voir. Un instant il fut pris de rage contre tous ceux qu'il voyait passer, contre tous ces vivants inutiles, et qui n'étaient pas aimés comme sa fille, et qui n'avaient pas besoin de vivre !

Il se trouva dans un jardin public. Un enfant vint lui poser des gâteaux de sable sur les pans de sa redingote ; d'autres, enhardis, s'approchèrent avec des audaces de moineaux. Puis, peu à peu interdits, lâchant leurs pelles, cessant de jouer, ils se mirent à regarder peureusement et doucement, avec des regards de petits hommes, ce grand mon-

RENÉE MàUPËRIN. 289

sieur si triste... M. Mauperin se leva et sortit du jardin.

Il avait la langue épaisse, la gorge sèche : il entra dans un café.

En face de lui il y avait une petite fille en chapeau de paille, çn canezou blanc. On voyait les petites j^bes de l'enfant, la chair de ses petits mollets fermes entre son pantalon à dents et son petit bas. Elle ne faisait que remuer sur son père, monter, grimper, sauter sur lui. Elle piétinait toute droite sur ses genoux. Une petite croix sautait sur la peau rose de son cou. Son père à tout moment lui disait : « Finis donc !... >

M. Mauperin ferma les yeux : les six ans de sa fille étaient là devant lui I Et, tirant à lui une Illustration j il se pencha dessus, esèaya de mettre sa pensée à regarder des images, et, à la dernière page, s'arrêta au rébus.

Quand M. Mauperin releva la tête, il s'essuya le front avec son mouchoir. Il avait deviné le mot du rébus :

Contre la mort il n^y a pas (T appel.

tV5

290 R£NË£ MàUPëRIN.

Alors commença pour M. Mauperin la vie douloureuse de ceux qui n'espèrent plus et qui attendent, une vie d'angoisse et de tremblement, la vie désespérée, pleine de tressaillements et toujours aux écoutes de la mort, la vie où Ton a peur du bruit de la maison et peur de son silence, peur d'un remuement dans la chambre à côté, peur des voix qui s'élèvent et qu'on entend venir; peur d'une porte qu'on ferme, peur du visage qui vous ouvre quand vous rentrez, et auquel vous demandez du regard si l'on vit encore chez vous !

Comme les gens qui sont auprès des malades, il s'enfonçait dans l'amertume des reproches qu'on se fait. Il tourmentait son chagrin en s'accusant, en se disant qu'il y avait de sa faute, qu'on n'avait point fait tout ce qu'on aurait dû, qu'elle eût peutêtre été sauvée, s'il avait consulté plus tôt, si à telle époque, à tel mois, à tel jour, il avait pensé à telle chose.

La nuit, la fièvre du lit semblait donner la fièvre à sa douleur. De la solitude, de l'ombre, du si-

lence, se levait pour, lui une seule pensée, une seule image : sa fille, et toujours sa fille! Son imagination s'agitait dans l'anxiété; toutes ses craintes allaient au bout d'elles-mêmes, et son insomnie finissait par prendre, du cauchemar, l'intensité des sensations poignantes. Il avait le matin de lâches réveils où, comme un homme à demi endormi qui, par instinct, se retourne et fuit le jour, il se renfonçait dans le sommeil, repoussait ses premières pensées, essayait de ne pas se souvenir encore et d'échapper un instant de plus à l'entière conscience de son présent.

Puis la journée revenait avec ses tourments, et le père était obligé de se contenir, de se vaincre, d'être gai, de répondre à ces sourires de 1^ souffrance, à ces tristes gaietés, à ces illusions défaillantes qui se suspendent à l'avenir, à ces paroles déchirantes avec lesquelles les mourants se bercent et demandent de l'espérance à ceux qui les entourent. Elle lui disait avec cette voix des malades, affaiblie, si tendre et qui s'éteint : « Est-on bien quand on ne souffre pas!... C'est moi qui vais jouir de la vie quand je vais aller tout à fait bien... »

Et lui, lui répondait : « Oui, )) en mâchant ses larmes.

292 RENÉE MÂtfPERIN.

Les malades croient à des endroits où Toû va mieux, à des pays qui guérissent. Il y a des lieux, des coins de terre et de souvenir qui leur reviennent avec le sourire d'une patrie et la douceur d'un berceau. Gomme des peurs d'enfant dans lés bras d'une nourrice, leurs espérances se sauvent dans une campagne, dans un jardin, dans un village qui les a vus naître et qui ne les laisserait pas mourir..

Renée se mit à penser â Morimond. Elle se disait qu'une fois là, elle ne souffrirait plus. Elle le sentait, elle en était sûre. Cette maison de la Briche

lui portait malheur. Elle avait été si heureuse à Morimond ! Et avec le désir de changement, le besoin de mouvement que donne la souffrance, cette idée grandissait en elle, devenait toujours plus fixe, plus ardente. Elle en parlait à âôn père et l'en tourmentait. Gela ne dérangerait rien t la raffinerie marchait toute seule ; son gérant, M. Bernard, était un homme de confiance et ferait tout;

à Tautomne, ils reviendraient, t Quand partonsnous, père chéri? » Elle répétait cela chaque jour avec plus d'impatience.

M. Mauperin cédait. Sa fille lui promettait tant de bien se porter là*bas, qu'à la fin il se laissait aller à la croire; dans ce vœu, il voyait presque une inspiration de malade. Le médecin qu'il consulta lui dit : ( Ouif peut-être la campagne... 'i en homme habitué à ces désirs de mourants qui croient dépayser la mort en allant un peu plus loin.

M. Mauperin se hâtait de régler ses affaires, et la famille partait pour Morimond.

Le plaisir d'être partie, la petite fièvre du voyage, la force nerveuse qu'il donne aux plus faibles, l'air fouettant par la portière ouverte du wagon, soutenaient la malade jusqu'à Chaumont. Elle y arrivait sans trop de fatigue. M* Mauperin l'y laissait reposer un jour, puis le lendemain ma« tin il l'installait dans le fond d'une voiture, la meilleure qu'il avait pu trouver en ville, et l'on partait pour Morimond. La route était une mauvaise route départementale. Le voyage fut pénible et long. Dès neuf heures, la chaleur commença à se lever. A oû2e heures, le soleil brûlait le cuir de la voiture. Les chevaux suaient, soufflaient,

t94 RENËE MAUPERIN.

marchaient mal. Madame Mauperin, sur le coussin de devant, sommeillait. M. Mauperin, assis à côté de sa fille, soutenait contre ses reins, avec le bras, un oreiller sur lequel elle s'appuyait et retombait après les cahots. De temps en temps elle demandait rheure et disait : c Que ça ! >

Enfin, vers les trois heures on approcha. Il n'y avait plus qu'une lieue pour arriver. Le ciel s'était un peu couvert, le temps se rafraîchissait, la poussière tombait, la terre respirait. Un hochequeue se mit à voler devant la voiture, de trente pas en trente pas, s'enlevant des tas de pierres. Une petite ligne d'omies bordait la route, des clos commençaient dans les champs. Renée parut se ranimer comme à l'air du pays. Elle se souleva, et s'accoudant à la portière, le menton sur le dos de sa main, à la manière des enfants en voiture, elle se mit à regarder : on eût dit qu'elle aspirait ce qu'elle voyait. Et à mesure que la voiture marchait, elle disait : t Tiens, le grand peuplier de l'Ermitage qui est cassé ! . . . Il y avait des petits garçons qui péchaient des sangsues dans cette mare!... Ah! voilà les cornouillers de M. Richet!... »

Au petit bois, près du village, il fallut que son père descendît pour lui cueillir sur le bord du

fossé une fleur qu'il ne vopit pas et qu'elle lui montra.

La voiture passa l'auberge sur la route, les premières maisons, l'épicier, le maréchal ferrant, le grand noyer, l'église, l'horloger qui avait des antiquités, la ferme Pigeau. Les gens du village étaient aux champs. Des enfants qui tourmentaient un chat mouillé s'arrêtèrent pour voir passer une voiture. Un vieillard assis sur un banc devant sa porte, enveloppé d'un tricot de laine et tremblant au soleil, ôta son bonnet. Puis les chevaux s'arrêtèrent. La portière s'ouvrit. Ui0 homme, qui attendait devant le pavillon, prit dans ses bras mademoiselle Mauperin et l'enleva.

« Ah ! dit-il en la soulevant, notre pauvre demoiselle, elle ne pèse pas plus qu'une bourrée!

— Bonjour, Ghrétiennot ! bonjour, mon camarade, » dit M. Mauperin, en donnant la main au vieux jardinier qui avait servi sous lui.

Le lendemain et les jours qui suivirent, elle eut de délicieux moments de réveil où la journée qui se levait, le matin du ciel et de la terre, se confondait, dans l'aube de sa pensée, avec le matin

de sa vie. Ses premiers souvenirs lui revenaient dans les premiers chants du jardin. Les nids, en s'éveillant, réveillaient son enfance.

Soutenue, presque portée par son père, elle voulut tout revoir, le jardin, les espaliers, le pré devant la maison, les canaux ombragés, l'étang et sa grande eau morte. Les arbres, les allées, elle les reconnaissait à mesure, comme des choses qu'on se rappelle d'un rêve. Ses pieds allaient tout seuls dans des sentiers effacés et qu'elle avait suivis. Les ruines lui paraissaient plus vieilles des années qu'elle avait de plus. Elle revoyait des endroits dans l'herbe où elle avait couru et qui avaient eu l'ombre de sa robe de petite fille. Elle retrouva la place où elle avait enterré un petit chien. 11 était blanc. Il s'appelait Nicolas Bijou. Elle l'avait bien aimé. Elle voyait encore son père le promenant dans le potager, sur son bras, après lui avoir donné un lavement.

De la maison aussi se levaient pour elle mille souvenirs. Des coins dans des pièces lui faisaient l'effet de joujoux remontés au grenier et sur lesquels on remet la main. Elle eut du plaisir à entendre la vieille girouette criarde et plaintive du vieux toit qui avait bercé à son bruit sea peurs et ses songes d'enfant.

RENÉE MÂtlPËRIN. 297

Elle paraissait se ranimer, revivre. Le changement, Tair natal, les souvenirs semblaient distraire son mal. Gela dura quelques semaines.

Un matin, son père, à côté d'elle dans une allée, la regardait. Elle s'amusait à couper les vieilles roses dans un massif de rosiers blancs. Sous son grand chapeau de paille transpercé de soleil, sa petite figure maigre avait la lumière du jour et la douceur de l'ombre. Elle allait gaiement, vivement, d'un rosier à l'autre; les épines accro* chaient sa robe comme si elles voulaient jouer avec elle. Et à chaque coup de ciseau, d'une branche où les petites roses se pressaient ou* vertes, rosées au cœur, et toutes vivantes, tombait une rose morte, couleur de terre, pareille i un cadavre de fleur. .

Tout à coup, laissant cela, Renée se jeta dans les bras de son père î « Ah ! papa, comme je t'aime ! » lui dit-elle. Et elle fondit en larmes.

De ce jour, le mieux commença à s'en aller. Elle perdit peu à peu ces couleurs de santé que mettait à ses joues le dernier baiser de la vie. Elle n'avait

plus les charmantes inquiétudes d'un corps convalescent, ce joli désir d'aller et de venir qui tout à l'heure lui faisait prendre à tout moment le bras de son père. De son âme à sa bouche ne montait plus, comme aux premiers jours, la gaieté de la souffrance oubliée, le bavardage heureux des espérances qui reviennent. Elle était paresseuse à parler, à répondre. « Non, je n'ai rien... je vais bien... » Elle laissait seulement cela tomber de ses lèvres avec un accent de souffrance, de tristesse et de patience. L'oppression l'accablait maintenant. C'était comme un poids qu'elle se sentait dans la poitrine et que sa respiration avait peine à soulever. Une gêne, un malaise vague, se répandant de là par tout son être et la remplissant d'énervement, lui ôtait toute énergie vitale, brisait en elle toute volonté de mouvement et la tenait écrasée, inclinée, sans forces pour sortir et se relever d'elle-même.

Son père la décidait à se laisser poser des ventouses.

Elle ôta son fichu avec ces gestes de malade lents, si lents qu'ils semblent douloureux. Ses doigts cherchaient, en tâtonnant et en tremblotant, les boutons et les epaulettes de sa chemise pour la faire descendre. Son père l'aida, avec sa mère, à défaire la flanelle et la ouate qui l'enveloppaient, et le pauvre petit corps, sortant à demi du linge Qu'elle serrait et reniontait contre sa poitrine, apparut à nu, tout frissonnant de pudeur et de maigreur.

Elle regardait son père, la bougie allumée, les papiers tortillés, les verres à bordeaux, de ce regard inquiet que font les peurs de la chair devant le feu ou le fer apprêté contre elle.

« Suis-je bien? dit-elle en cherchant à sourire.

— Non... Place-toi comme cela, » fit M. Mauperin, en lui indiquant comment il fallait qu'elle se mît.

Elle se retourna sur la chauffeuse où elle était assise, posa les deux mains sur le rebord du dossier, appuya la joue sur sa main, ramassa ses

300 RENÉE MàUPERIN.

jambes, croisa ses pieds, et comme agenouillée et blottie dans le petit fauteuil, ne laissant voir qu'un bout de profil perdu et effrayé, elle étala ses épaules : elle avaient déjà des angles tout prêts pour le cercueil... Ses cheveux, un peu dénoués, glissaient avec de Tombre dans le creux de son dos. Les omoplates saillaient. L'épine dorsale faisait touchfer à l'œil chacun de ses nœuds. Au bas de l'épaulette de sa chemise tombée à la saignée, pointait un malheureux petit coude.

« Eh bien ! père ? >

Il restait là, cloué, ne sachant à quoi il pensait. A la voix de sa fille, il prit un verre; alors il se rappela qu'il avait acheté ces verres-là pour le dîner, le jour du baptême de Renée. Il alluma un morceau de papier, le jeta dans le verre, renversa le verre en fermant les yeux. . . Renée eut un sifQement de douleur, un soubresaut fit courir ses os dans son dos ; et piiis elle dit : « Oh I bien ! j'aurais cru que ça faisait plus de mal... »

M. Mauperin lâcha Te verre, qui glissa et tomba : la ventouse n'avait pas pris.

« Un autre ! > dit-il à sa femme.

Madame Mauperin lui en apporta un lentement.

« Donne donci > fit-il en le lui arrachant des mains.

Il avait de la sueur au front, mais il ne trem^ blait plus. Cette fois, le vide fut fait; la peau fronça tout autour du verre, elle leva dedans, comme aspirée par le morceau de papier noirci.

« Ohl père, n'appuie pas tant, dit Renée, qui tenait les lèvres serrées, ôte ta main...

— Mais je n'y touche pas, dit M. Mauperin, tiens. »

Et il lui montra ses mains.

La peau blanche de Renée montait toujours dans le verre et y devenait rouge, piquetée, violacée... Les ventouses posées, il fallut les enlever, tirer I la peau contre un des bords du verre et le faire basculer de force de l'autre côté. Souvent M. Mauperin était obligé de s'y reprendre à deux ou trois , fois et d'appuyer durement contre cette peau si près des jos...

Les maladies ont leur travail caché, leurs ravages sourds. Puis viennent ces horribles changements du dehors qui éteignent lentement les traits, effacent peu à peu la personne et font, sous les premiers attouchements de la mort, comme un

f commencement de cadavre des corps qu'on aime. Chaque jour, M. Mauperin cherchait dans sa fille quelque chose qu'il ne trouvait plus et qui n'était plus en elle : ses yeux, son sourire, ses gestes, son pas, sa robe pleine et fière de ses vingt ans, toute cette jeunesse de jeune fille qui volait autour d'elle, et qui vous effleurait en passant, tout cela se voilait, s'évanouissait, disparaissait comme si la physionomie de la vie se retirait d'elle. Elle n'animait plus ce qu'elle touchait. Ses vêtements tombaient sur elle maigrement, avec les plis qu'ils font sur les membres des vieillards. Sa marche traînait et ne faisait plus sonner son petit talon. Elle avait des étreintes qui s'accrochaient maladroitement, des caresses qui avaient perdu la grâce. Tous ses gestes s'étaient resserrés : elle les ramenait sur elle-même comme quelqu'un qui a froid ou qui craint de tenir trop de place. Ses bras, qu'elle laissait pendre, avaient l'air d'ailes mouillées. A peine si elle se ressemblait. Et quand elle marchait devant son père, le dos voûté, la taille affaissée, les bras abandonnés, la robe tombante, il semblait à M. Mauperin que ce n'était déjà plus sa fille : en la voyant, il se la rappelait!

Elle avait de l'ombre auprès de la bouche, qui paraissait entrer dedans quand elle souriait. Le

grain de beauté de sa main, près de son petit doigt, s'était agrandi et était devenu d'un noir de gangrène.

Mère, c'est aujourd'hui le jour de naissance d'Henri...

— Je sais, dit madame Mauperin sans bouger.

— Si nous allions à la Vierge de Maricourt? » Madame Mauperin se leva, sortit, et revint avec

son châle et son chapeau.

Une demi-heure après, M. Mauperin aidait sa fille à descendre de voiture devant la grande porte de l'église de Maricourt. Renée alla à une petite chapelle où elle retrouva, sur un autel en marbre, la petite vierge mi^raculeuse de bois, toute noire, qu'elle priait, tout enfant, avec une émotion de peur. Elle s'assit sur un banc de catéchisme qui était toujours là, et dit tout bas une prière. Sa mère, à côté d'elle, debout, regardait l'église et ne priait pas. Puis Renée se leva, et, sans vouloir le bras de son père, elle traversa l'église d'un pas presque ferme jusqu'à un petit porche latéral ouvrant sur le cimetière.

m> RENËE MAUPEAIN.

c Je voulais voir si ça y était toujours, dit-elle à son père en montrant au milieu des en-voto ac<crochés un vieux bouquet de fleurs artificielles.

— Allons, mon enfant, fit M. Mauperin, ne reste pas trop sur tes jambes. Rentrons maintenant.

— Oh ! nous avons bien le temps. >

Il y avait un banc de pierre sous le porche, où un rayon donnait. « C'est chaud, dit-elle en y posant la main. Mets-moi là mon tartan, que je m'asseye un peu... J'aurai le soleil dans le dos... Là.

— Ce n'est pas raisonnable, fit M. Mauperin.

— Oh ! pour me faire plaisir. . . > Et quand il l'eut assise, s'appuyant sur lui, elle laissa échapper d'une voix aussi douce qu*un soupir ! « Comme c'est gai, ici! »

Les tilleuls, bourdonnant d'abeilles, frissonnaient doucement. Des poules, dans l'herbe drue, allaient, cherchaient, picoraient. Au bas d'un mur, à côté d'une charrette et d'une charrue aux roues blanches de boue séchée, sur des souches d'arbres écorcés, des poussins s'ébattaient, des canards dormaient en boule. L'église avait comme un ; murmure de voix éteintes, l'azur jouait dans les j vitraux. Des envolées de pigeons partaient à tout instant et couraient se nicher dans lé crout des

sculptured et les trous des vieilles pierres. La rivière qu'on voyait bruissait; un poulain blanc courait à l'eau fou et tout bondissant.

« Ah ! dit Renée au bout de quelques instants, on aurait bien dû nous faire en autre chose. «. Pourquoi le bon Dieu nous a-t-il ikits tout en viande?... C'est affreux!... >

Ses veut étaient tombés sur un peu de terre levée çà et là dans un coin du cimetière et que Cachaient à demi deux cercles de tonneau croisés en. berceaux, après lesquels montaient des liserons vivaces»

LU

Le mal ne donnait point à Renée ces contrariétés d'humeur, ces brusqueries de volonté, cette irritabilité nerveuse qui met autour des malades un peu de leur souffrance dans le cœur de ceux qui les soignent. Elle se laissait entraîner à ce qui venait. La vie s'épanchait d'elle sans qu'elle parût la retenir et faire effort pour l'arrêter. Elle était restée caressante et douce. Ses désirs n'avaient point les exigences des suprêmes caprices. Ce qui l'enveloppait d'ombre l'enveloppait aussi de paix.

306 BENÊE MÀUPERIN.

Elle laissait la mort monter, comme un beau soir, sur son âme blanche.

Mais il y avait cependant des heures où la nature se réveillait en elle, où sa pensée fléchissait sous la faiblesse de son corps, où elle écoutait le sourd travail qui la détachait de la vie. Alors elle avait de profonds silences, des recueillements effrayants, de ces immobilités muettes qui ressemblent à des poses de néant. Elle passait des moitiés de jour sans entendre sonner le temps à la pendule, à regarder, d'un regard long et fixe, dans le vide, un peu au delà de ses pieds. Et son père n'avait plus rien de son regard ! Quelquefois, après deux ou trois battements de cils, elle cachait ses yeux en fermant à demi sa paupière, et il les voyait dormir, à demi ouverts. Il lui parlait, il cherchait dans sa tête tout ce qui pouvait l'intéresser, il travaillait des plaisanteries pour l'amuser, pour qu'elle l'entendît, qu'elle parût le sentir là : au milieu de sa phrase, l'attention, la pensée, l'intelligence du visage de sa fille s'en allait de lui. Il ne sentait plus dans son affection la chaleur d'autrefois. Près d'elle, il avait froid maintenant. C'était comme si la maladie lui volait tous les jours un peu du cœur de son enfant.

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