‹ Renan et nousChapitre 11 sur 15 · OR ENS · texte numérisé non relu

OR ENS

ETV 2n à

er ANT SR

200 RENAN ET NOUS … EE — de Phistoire des idées, de tout le passé || dont elles sont pleines qui nous instruira de ces nécessaires distinctions.

Renan remarque, en quelque endroit, | ce qu'il y a de lourdeur, d’indélicatesse | intellectuelle pesante et choquante -dans les preuves cartésiennes de l'existence de | Dieu. Descartes veut élever notre pensée || jusqu’au plus haut du ciel métaphysique à l’aide d’un échafaudage de grosses poutres maléquarries. S'il eût mis à vérifier les concepts abstraits dont il se servait | dans ces argumentations massives et inefficaces, le même soin dont il usait dans l'établissement de ses concepts de mathé- | matique et de physique, il les aurait certainement rejetés. Toutes ses preuves sont étayées sur l’idée de la Perfection, de !

l’'Etre parfait, qu’elles présupposent repré- | senter quelque chose de clairement pen- | sable à toutes les intelligences, quelque | position que celles-ci puissent prendre | Sur la propre question de l'existence ou de | la non-existence de l’Etre parfait, Cepen- |

. dant, cette idée, il l’a presque passivement

reçue du langage théologique traditionnel qui lui faisait une place d’honneur sans réellement la définir. Les théologiens prétendaient la définir logiquement, c’est-àdire comme un composé de représentations claires, cohérentes entre elles et formant un tout intelligible. Mais voilà qui ne se peut. Ou bien on tombe dans une tauto-.

logie : l'être parfait, c’est l’être parfait. Ou bien on pose devant l'intelligence un objet idéal qui n’est parfait que par convention verbale et qu’on pourrait aussi bien appeler le plus riche en attributs parmi les êtres imparfaits concevables.

A la vérité, l’histoire seule nous tire d’af-

| faire. La traditionnelle notion du Parfait

est un tout fort hétérogène où les idées grecques, les idées alexandrines et Îles propres idées chrétiennes sur ce qui est divin, se sont composées ensemble comme elles ont pu, sans surveillance sérieuse:de

l'esprit philosophique. Pour lés Grecs; le parfait, c’est le souverainement ‘beau et le

4 EE AU NES TERRE | D F > L'ARS 1% SIENS. | D “ pe M. | È E | 2 | |

souverainement bon ; mais il est « fini », car l’ «infini », pour les Grecs, c’est l’amorphe || et le chaos. Les Alexandrins veulent que || le Parfait soit bonté et beauté souveraines, mais en étant infini. Les chrétiens ont la même conception. Et ils mettent l’accent sur le caractère de Providence de l’hu- manité, inhérent à l’Etre parfait, alors que | pour les Grecs, précisément parce qu'il est parfait, il ne saurait être Providence et se préoccuper des pauvres affaires de l’homme imparfait. La nécessité d’un triage critique est évidente. NM.

faut bien savoir ce qu’on dit, quand on dit Etre parfait, et sur quoi on raisonne, quand on tire de l’idée de perfection | des conséquences qu’on ne voudrait pas creuses.

Un tel triage aboutira-t-il à la dissolu- | tion, à l’évanouissement pur et simple de | la notion historique sur laquelle il s’opé- | rera ? C’est bien peu à présumer. Cette | notion du Parfait, l’esprit humain, tout au long des siècles de la métaphysique |

grecque et de la théologie chrétienne, s’y est attaché jalousement. Quelque chose donc, en dépit de toutes les difficultés logiques qu’elle enveloppe, la recommandait. Cette cause permanente et comme invincible de son crédit semble ne pouvoir consister que dans une demande de l’âme, demande qui n’a rien d’accidentel et que l’âme n’est pas libre de former ou de ne point former, mais qui est comme une manifestation de sa vie même et qu'on ne saurait étouffer en elle sans porter atteinte à sa vie. Ne se peut-il donc concevoir qu’à cette demande, une philosophie tamisée et affinée par les vues de Îa critique historique, vint à proposer des voies de satisfaction, à l’abri des censures de la raison et des scrupules de la philologie ? Ne se peut-il concevoir que la philologie du concept de Dieu, | ruineuse à coup sûr pour l'appareil démonstratif de la théologie, ne le soit point pour le sentiment qui a tant fait estimer la théologie à nos pères, pour cet élan,

supérieur à la raison, mais sans contradiction possible avec elle, qui exalte l'âme || vers le meilleur et la rend insatiable de|| biens spirituels ? |

Voilà des horizons que Renan nous ouvre. On l’accuse de ruiner la métaphy-|| sique et la religion. Mais la question doit se décomposer, semble-t-il ? La critique| renanienne tend-elle à affaiblir, à décou-| rager les aspirations immanentes de l’âme humaine au progrès ? au progrès entendu comme la réalisation d’une somme toujours plus grande de pensée et de connais- | sance, de sentiment et de bonté, dans l’âme elle-même tout d’abord, puis, autant quel possible, dans la vie et les institutions de l'humanité ? Ou bien cette critique ne porte-t-elle que sur certains dogmes métaphysiques invinciblement rejetés par!

beaucoup d’intelligences modernes, qui se!

refusent à trouver en eux la caution!

nécessaire de la valeur de ces aspira-| tions ? Dans la seconde hypothèse, on!

admettra que cette valeur s’atteste assez

: d’elle-même et a quelque chose d’absolu.

La critique de Renan ne ferait donc de

ruines que dans un domaine tout spé-

| culatif et serait sans répercussion des- : tructive sur la vitalité morale des esprits ! qu’elle a pu persuader. Mais il est possible | aussi que les deux hypothèses ne forment

| pas précisément une alternative et qu'il y aît du vrai dans toutes les deux, que

Renan ait affaibli d’une part, libéré d’une

autre part les énergies spirituelles qui sont

: le principe et la substance intérieure de : la religion. Complexité d'inspiration et | d'influence que l’on peut expliquer soit | par la pluralité des hommes qu’il portait en lui, soit par le fait que son âme aurait Fplus ou moins été opprimée et refroidie |dans ses mouvements ascensionnels, par fle ressentiment des pénibles difficultés [qu’il avait eues à réaliser sa propre libé-.

ration et des inimitiés que cette libéra-

tion lui avait values. Une histoire très

suivie et très nuancée de la pensée, de la vie, de l’œuvre et de la personnalité de Renan pourra seule résoudre ces délicats problèmes que je ne veux ici que . poser. |

Page 1