RENAUD! N DE CAEN
heures cinq!... une ponctualité de soldat! Voyez : ( // met sa montre sous /es yeux du Suzelte. ) Huit heures cinq , et je vas bien. En venant à Paris, je me. suis mis en passant sur la cathédrale d'E vieux. ^">
suzette. Vous ne comptiez guère me revoir , n'est-ce pas , monsieur ?
renaudin , gaîment. Franchement, j'en avais une peur effroyable, et mon bonheur surpasse encore ma surprise.
SUZETTE, sérieusement. Oh! attendez...
c'est pour vous faire des reproches que je vous ai fait venir.
RENAUDIN. À moi ?
. suzette. Oh ! sans cela.
Air : Selon son gré chacun peint son délire. (De
Mllc Marguerite.)
Jamais , monsieur , vous ne m'eussiez revue.
Quoi ! vous auriez trompe mon doux espoir !
SUZETTE
Certes , monsieur , si de cette entrevue .Mon intérêt ne m'eut fait un devoir.
11 se pourrait! quoi! ine croyant coupable, Vous vous montrez à moi pour me punir !
[Gaîment*) Ah ! m'infliger un châtiment semblable , C'est conspirer contre le repentir.
Ça n'est déjà pas trop caivados , ceci !
suzette. Oui, plaisantez... cela n'empêche pas que ce ne soit bien vilain! Comment , après la promesse que vous m'aviez faite!... Ce matin, vous avez commencé à instruire de notre entrevue un de vos amis , et , au risque de me compromettre , vous alliez continuer...
rlI^udin , l'interrompant. Lorsque le bouquet est venu glacer ma langue.
suzette. Il le fallait bien.
renaudin , à pari. Bénard avait raison, c'est une modiste ! ( Haut. ) Je suis inexcusable. . . voyez ma franchise ; mais n'espérant pas vous revoir... entre jeunes gens , ma foi... vous comprenez...
suzette. Que vous ayez confiance en M. Bénard , c'est fort bien.
RENAUDIN, étonné, à part. Elle sait son nom!
suzette. Mais, moi, je n'ai pas les mêmes motifs. ' #
renaudin, vivement. Je n'ai pas dit qui vous êtes...
SUZETTE, ironiquement. Ah! c'est une justice à vous rendre...
RENAUDIN , se donnant de V aplomb. C est - une justice à me...
suzette , de même. Oui. .. vous ne le sa* vez pas?
renaudin. J'avoue que c'est une des principales raisons qui... Mais dites-moi ,
mademoiselle , car il y a ua brouillard
qui enveloppe ma vie depuis trois jours..; Vous étiez donc dans le pavillon ?
SUZETTE , d* abord vn peu interdite, dit en jouant la surprise : Quel pavillon?
RENAUDIN , après l'avoir regardée. A part. Non! au fait, marchande démodes du jardinier , c'est absurde! ça ne se peut pas.
SUZETTE , d'un ton de reproche. Vous $ n'ayiez donc pas pensé qu'un mot indiscret'' de votre ami pourrait me perdre auprès de mes parens ?
renaudin, à part. Elle a des parens !... ce n'est pas une modiste ! ( Haut. ) Eh bien ! non , je n'y avais pas songé... voyez comme la passion paralyse les facultés... mais je vous jure qu'à l'avenir...
SUZETTE , sérieusement. Songez-y bien , monsieur Renaudin.
renaudin , étonné. Vous savez mon nom aussi ?... mais je ne vous l'ai pas dit.. .
suzette. Où serait le mérite alors?...
renaudin , à part. C'est vaporeux !
suzette , sérieusement. Songez-y bien , si vous tenez à me revoir...
renaudin , vivement. Si j'y tiens ! Grand Dieu ! {Avec énergie.) J'y tiens !...
suzette. Vous n'achèverez point votre confidence à M. Bénard.
RENAUDIN , avec exclamation. Je le jure! Oh ! celui-là , quand il saura quelque chose à présent. . . Eli ben ! viens me questionner , toi !
SUZETTE , avec importance. Au reste , je suis plus sûre de vous maintenant ; car vous n'avez montré à personne le billet que je vous ai adressé... C'est bien , je suis plus contente.
renaudin. Ah ça! mais vous savez donc tout?... Ah ! encore une chose?.. Comment se fauvil que votre billet se soit trouvé dans mon chapeau , lorsqu'il est certain que je vous ai laissée ici , à votre porte, après une course. . . des plus pénibles. . . derrière un omnibus. . . des mieux attelés ?
suzette. C'est mon secret.
renaudin , vivement. Mais il y a magie, nous reculons de trois siècles. . . Je suis... je ne sais plus, moi, ce que je suis! je perds la conscience de moi-même. Que voulez-vous de moi ?
suzette. Votre bonheur, peut-être, monsieur Renaudin... Est-il donc si difficile de se laisser conduire? et suis-je donc un guide si effrayant ?
renaudin , gaîment. Oh ! vous êtes charmante ! et puis vous avez de l'esprit...
SUZETTE , légèrement , et d'un air modeste. Oh ! qui n'en a pas?...
renaudin , gaîment» Les imbéciles, d'à-
bord... et beaucoup d'autres... (Avec feu. ) Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous voulez mon bonheur?... eh bien! mon bonheur... (S 'arrêtant > et changeant de Ion loul-à-cuup.) Mais à quoi bon vous dire en quoi il consisterait? vous qui savez tout , vous l'avez deviné.
SUZETTE , finement. Dites toujours.
renaudin. Vous voulez le savoir?
AtR : Ces postillons sont d'une maladresse. Etre h vous seule... oui, vous nommer ma femme! Vous entourer de mes soins, être aime! Et chaque jour voir croîlre dans votre amc /•Ce feu si pur dont je suis anime, V Car votre cœur pour le mien fut forme... . Heureux ensemble, et fut-ce au bout du monde... {A pari , et se frappa n t le fron t . ) Mais j'ai toujours , quand je veux me lancer , Un horizon de rubans et de blonde Qui vient tout renverser.
SUZETTE avec finesse. Eh bien ! vous n'osez achever?
renaudin, avec embarras. Mais...
SUZETTE , souriant. Je sais ce qui vous arrête...- allons, avouez-le... un peu de honte est bientôt passé ; vous pensez que je suis une pauvre ouvrière , et par respect pour vous-même. . .
RENAUDIN , à part , avec un étonnement croissant.. C est inoui !
SUZETTE. C'est dommage pourtant, vous parliez avec une chaleur qui menaçait de devenir fort amusante.
RENAUDIN, un peu interdit. Mais... je ne méprise pas... bien certainement... les marchandes de modes. . . il y a , dans cette branche, des exemples frappans de qualités très...
SUZETTE , riant. Ah I ah ! ah ! vous voilà tout interdit...
f renaudin. Eh bien! oui, franchement... là... franchement... là... franchement...
vous avez deviné... car si je pouvais écrire à mon père et lui dire... parbleu! ce serait une affaire arrangée... mais vous me jetez dans le vague , vous me laissez errer comme un aveugle dans le champ des suppositions... car enfin, (d'un ton caressant et avec ménagement) surveiller mes démarches, faire entrer des billets dans mes chapeaux , mettons la main sur la conscience... ( En riant.) ce n'est pas une profession qui pose une jeune personne dans la société...
SUZETTE. Ah! ah! ah! c'estjuste! c'estjuste! mais rassurez-vous, vous pouvez continuer. (A part.) Il faut bien l'empêcher de songer à Zoé. (Haut et avec importance. ) Ma famille vaut la vôtre ; les propriétés que possèdent mes païens à Paris, valent les fermes et les pâturages que M. voue père a( en Normandie.
LE MAGASIN THEATRAL
renaudin, avec exaltation. Encore!...
slzette. Qu'avcz-vous donc?
RENAUDIN , se calmant. Rien , rien , rien... Au fait, je ne sais pas poujquoi ça m'étonne. ( S 'animant. ) Oui , mademoiselle , je vous crois , votre famille vaut la mienne... ( vivement. ) et je vous offre , si vous me la faites connaître, mon cœur, ma fortune et ma main.
SLZETTE, tranquillement. Pourquoi faire ?
renaudin, à part. La question est naïve ! ( Haut. ) Comment , pourquoi faire ?. . . Pourquoi offre-t-on un cœur, une fortune... et..kj>
SUZETTE, r interrompant et sérieusement, ..Sans doute, puisque vous venez à Paris pour vous marier.
renaudin. Yous savez cela aussi?
slzette. Avec Mlla Dumouchel.
1ŒX mmn, jetant un cri de stupéfaction .Oh!
SUZETTE. Dont le père est propriétaire rue Beauregard.
RENAUDIN, à part, avec l'accent de la conviction. C'est MUe Lenormand , tireuse de cartes du premier consul... Mais non, l'âge n'y est pas ! l'âge n'y est pas !
slzette. Cependant, vous ne connaissez pas Mlle Dumouchel , et vous ne vous êtes point encore présenté chez son père.. . est-ce vrai?
RENAUDIN, au comble de V étonnement.
Pyramidal!
Air : Époux imprudent , fis rebelle.
Mais par le ciel vous fûtes donc placée Pour surveiller mon destin ici-bas ?
Tous devinez mes projets, ma pensée, JyfSoviS êtes^là quand je ne vous vois pas; t A votre insu je ne peux faire un pas. Etes-vous fee , etes-vous pythonisse ?
Ou bien un ange , un sylphe vaporeux?
(A part.) A moins pourtant de croire , et c'est affreux! Qu'elle appartient Ji la police.
Mais , pour Dieu ! dites-moi qui vous êtes ? Je m'égare dans les hypothèses. Quelle est votre famille? quel est votre nom? ditesla moi.
SUZETTE. A quoi bon? votre mariage...
Renaidin. Et si j'y renonçais?...
slzette , vivement. Oh ! ce serait bien différent I...
renaudin , avec force. Je romps !
SUZETTE. Mais d'une manière positive, ostensible... c'est alors seulement que vous connaîtrez ma famille.
renaudin , avec joie. Ah î grand Dieu î. . .. ru/*is aujourd'hui , mais dans l'instant.
SUZETTE
Quel bonheur
a part, i^uel Donneur : j ai réussi I
renaudin , rhement. Où est la rue Beauregard? 0 ù prenons-nous la rue Beauregard?
suzette. Vous demanderez.
renaudin. J'y vole! j'y voleî... mais un gage... un seul gage de souvenir...
( Avec passion.) Oh! Dieu! j'en ai besoin!
SUZETTlf, étonnée. Lequel donc?
Air : Puisque nous sommes au bal.
Vous vous chargez du bonheur de ma vie , Mais pour sceller ce doux engagement, Puis-je donner sur cette main jolie Un seul baiser, le cachet d'un amant ?
SUZETTE
Comment , monsieur !
[A part.)
Pour Zoe' , pour mon frère , Laissons-nous donc aimer!
Oh ! par pitié !
suzette, à elle-même.
Allons!...
renaudin , à part.
Je suis heureux!
suzette, tendant la main à Renaudin^ et pendant qu'il la couvre de baisers.
Il faut bien faire Quelque chose pour l'amitié.
(Haut.) Allez.
RENAUDIN, tendrement. Adieu ! je reviens bientôt. ( Avec force, ) Une Dumouchel ! . . . Jamais , jamais ! {Il fait un mouvement pour sortir , et heurte la mère Petitpré qui jette un cri. ) Oh ! pardon , ma chère vieille !