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René Bazin angevin

Saint-Barthélemy-d' Anjou. — Petit cimetière que domine la flèche du vieux clocher d'ardoise fine. — Calme. — Sérénité. — Fleurs déjà flétries sur la tombe à peine recouverte, fleurs d Anjou, que vous êtes simples et pauvres auprès des feuilles imprimées qui aujourd'hui proclament unanimement la gloire de René Bazin, fils d'Anjou par la race, le goût et le tempérament.

Tous les critiques même les plus âpres, les plus ironistes, se sont inclinés devant cette tombe avec un respect que commandait une probité intellectuelle et morale, jamais niée par personne, mais jusque-là pas assez citée, en exemple.

Le doux René Bazin (c'est l'épithète qui convenait à Joachim du Bellay) dont la vie fut si droite et sans tapage, est par sa mort un exemple; c'est là une récompense pour son âme de croyant.

Nous ne parlerons pas ici de son œuvre littéraire, si noble toujours, si généreuse, si purement française qu'elle sert de sujet de thèses aux

jeunes étudiants allemands. Qui l'eut dit ! L'auteur des Oberlé s'imposant par la beauté simple de son écriture. Mais que d'hommages la presse aujourd'hui réunit sur la valeur de l'écrivain. Les plumes les plus autorisées, les voix les plus éloquentes annoncent par le monde la perte cruelle que vient de faire la littérature française.

Notre voix angevine n'ajoutera rien à ce concert d'éloges. Elle est trop humble, mais elle sera peutêtre mieux entendue dans la tombe du petit cimetière, car elle est « de chez lui ».

On a tout dit bien sûr de René Bazin, de ses origines, de sa vie laborieuse et paisible, de son œuvre tout entière au service d'une idée : La Défense et Illustration de la Terre, la bonne terre qui nourrit et fortifie l'humanité.

On a tout dit, mais pas assez, l'homme que fut René Bazin, qui ne chanta, ne défendit la terre que parce qu'il était enraciné lui-même au sol de la petite patrie dans la grande, de 1 Anjou dans la France.

Ceux qui eurent la joie d'être reçus dans la demeure d'été de l'écrivain, aux Rangeardières, ceuxlà comprennent mieux encore la puissance profonde de l'attachement au sol qui fut le sien. Culte de la nature intimement lié à la tra-

-finition littéraire, voilà ce que sont les Rangeardières : vieille et noble demeure de dilettante, jardin vert et fleuri d'une grâce élégante et discrète et que le maître quitta définitivement dans un jour ensoleillé d'apothéose.

Voici, en face de la maison, cette double rangé d'arbres centenaires, dont René Bazin contait l'histoire d'une voix encore adoucie par le souvenir : c'est là en effet qu'eut lieu le mariage de Victor Pavie, l'ami de Victor Hugo; c'est là que Sainte Beuve, debout devant^ la longue tonnelle, sous laquelle était dressée la table des noces, lut un épithalame en vers à l'adresse des jeunes époux. Le romantisme passant par la voix de René Bazin, perdait son affectation et retrouvait une sensibilité qui gagnait l'auditeur... Les rangées d'arbres sont entretenues, taillées; l^ieirbe^ même! n'est pas plus peignée qu'elle ne l'était à l'époque de cette hymenée romantique. Respect du sol, respect de cette nature qui renferme tant de souvenirs, toute la tradition humaine.

Quand l'écrivain chassait (tradition encore) dans les champs et les bois environnant le petit bourg, il foulait aux pieds cette terre si fertile en toutes sortes de fruits et végétaux nécessaires à la vie. Une confidence des dernières années m'apprit que la fatigue de la chasse et par suite la privation de pro-

menades champêtres lui causaient une véritable peine, plus de peine même qu'une fin qu'il sentait devoir être proche, malgré la science « qui, disait-il,, avait fait ce qu'elle pouvait, c'est-à-dire reculé l'échéance... »

Et qu'il était lui-même dans ce terroir angevin ! Certes les mêmes qualités d'urbanité et de simplicité se retrouvaient, dans le milieu parisien. J'en atteste. Et même sous l'habit vert il ne devait avoir que des amis. Mais là dans sa demeure de prédilection, le jeune invité se sentait de suite à l'aise : « Asseyez-vous. Voyons, que devenezvous ! Votre famille ? Vos enfants ? Votre travail ? » Et ce n'est qu'après avoir obtenu satisfaction qu'il montrait à son tour discrètement 1 œuvre sur le chantier, les portraits de ses maîtres, les dédicaces de ses amis. En vérité ils ont menti ceux qui n'ont vu en cet homme qu'un académicien. Ou bien alors c'est que l'Académie est une grande personne très fine, très distinguée, qui sait comme il frut narler aux petits enfants. Mais cet homme fut Argevin, le meilleur Angevin, celui que vous connaissez tous et qui selon le rite antique verse le vin lui-même à l'invité. Le maître alors, sans discours, s'excusait de n'avoir pas une cave de vigneron, mais son visage souriait en affirmant que ce ou'il offrait était bon. Et de fait c'était une liqueur

choisie, digne des dieux si l'on avait été chez un païen.

Mais, on était chez un chrétien.

Cet homme de foi, ce croyant si vénérable par sa haute et forte sincérité, ne parlait jamais de sa foi, de ses croyances. Je crois que s'il a fait du prosélytisme, c'est simplement en se montrant, sans même dire voici ce que je pense, ce que je suis. Il suffisait de le voir pour comprendre combien pouvait être sincère et grande cette foi qui anima toute sa vie, toute son oeuvre.

Distinction native et suprême intelligence de celui qui eut dit seulement au pire mécréant : Je prierai Dieu pour vois. Et je pense que le mécréant aurait été ému.

Je le crois, car j'ai vu Henry Cormeau sortir des Rangeardières, visiblement impressionné. Henry Cormeau, autre figure angevine, personnalité littéraire qui ne fut pas de l'Académie Française, mais qui aurait été digne d'en être et qui fut I un des Dix de Province. Henry Gormeaif, le sceptique, fut reçu chez René Bazin. Les deux auteurs s'estimaient mutuellement comme écrivains. Ils se le dirent; mais quel fossé les séparait ! J'assistais a l'entretien et ce fut un moment délicieux. L'accueil cordial de l'hôte n,f pissait pas que d'embarrasser l'invité, réputé « tête de Mauge »

railleur impénitent et ignorant la flatterie. Mais justement le sceptique reconnaissait son maître en l'art de parler de la terre et des terriens. L'homme des Terroirs mauges avait un autre Mauge devant lui et dont il appréciait la grandeur littéraire. Il s'inclina et quelques heures après sur le chemin du retour, sa face, habituellement amère, reflétait une espèce de satisfaction, comme si elle avait réussi à chasser l'un des doutes qui empoisonnaient constamment son âme de révolté.

« Tout de même, dit-il, c'est quelqu'un et pas comme je croyais. »

En ces deux hommes si éloignés l'un de l'autre par les idées, si rapprochés par une idée, un égal sentiment s'éveillait dans la rencontre : l'exquise urbanité qui reconnaissait à l'un comme à l'autre la liberté de penser et de croire, pourvu que ce fût arec la olus belle droiture, la plus grande sincérité et que cela fut écrit en bon français.

Mais ce jour-là le Mauge barbare, Henry Cormeau, semblait heureux d'être vaincu par celui qui était autre que ce qu'il avait imaginé.

L'homme avait gagné de haute lutte ce que l'écrivain n'avait pu entraîner.

Témoin, j'affirme que ce fut par un langage très simple, peut-être même par le simple effet magique du rayonnement de l'hôte.

— (( Je prierai Dieu pour voua ! m Ce fut tout.

Nous Angevins, nombreux qui avons pu approcher celui qui n'est plus vivant mais qui sera notre gloire plus peut-être qu'on ne le pense, nous qui avons, mieux que beaucoup, connu cet homme et ses qualités d'homme de chez nous, nous avons un hommage particulier à rendre au maître écrivain, René Bazin. .

Il aimait l'Anjou, il aimait les Angevins. C'est pour eux qu il a écrit sur l'Anjou ce qu'un fin lettre de l'Université appelle les plus belles pages d'anthologie.

(( Je veux faire plaisir aux Angevins » me disait-il.

= Voici deux ans les jeunes et les anciens étudiants d'Angers, profitant du jubilé académique de René Bazin, organisèrent une petitefête littéraire à laquelle fut convié l'académicien. 11 fut sensible aux marques de sympathie qui lui furent offertes en cette circonstance. Ll était toujours sensible, bien qu'il ne demandât jamais rien.

Aujourd'hui son âme demeure et sans doute de préférence^ parmi nous, de même qu'il plaisait à René Bazin, vivant, de se tenir au milieu des gars de Saint-Barthélemy-d' Anjou, son pays.

Puisse l'hommage de quelques coeurs angevins, perdu dans la foule des hommages de sa gloire universelle, trouver auprès de l'ombre du Maître un accueil particulier, très simple, mais très ému et comme l'écho du battement d'un cœur d'homme.

Angers, iuip. du Progrès, 30, rue StrLaud

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