René de Gavery
Quelques-uns de nos amis prétendent que c'est un devoir pour moi de vous dédier ce volume, attendu qu'ils ont reconnu dans le personnage de l'excellente marquise de Vareilles plus d'un trait de ressemblance avec vous.
Il est bien possible, en effet, qu'en traçant ce portrait d'une femme aussi aimable, aussi spirituelle que bonne et bienveillante, je me
sois laissé entraîner par quelques souvenirs de mon séjour à Châteaii-Lavallière.
Permettez-moi donc, madame, de placer ce livre sous votre patronage, et de vous l'offrir comme un témoignage du respectueux dévouement ,
De votre très -humble et très-obéissant serviteur ,
Alfred de BRËHAT.
Trouville, dans le Calvados , est un des plus jolis établissements de bains de mer que nous ayons en France. Naguère encore, c'était une bourgade habitée par une trentaine de pêcheurs. Quelques années ont suffi pour en faire une ville dont la plage sablonneuse l'emporte de beaucoup sur le semis de galets de Dieppe et d'Étrelat, et dont le séjour à l'époque des bains offre aussi bien plus d'agréments et de gaieté.
Avoir cette ville, blottie, au pied d'un coteau, sur la rive droite de la Touque, on dirait un nid de petites
maisons blanches et vertes. Le long de la rivière s'étendent les vieux quartiers occupés pour la plupart par des pêcheurs et par des marchands. Sur la grève, depuis la place de la Cahote , jusqu'à la maison de M. Vallée (au père duquel Trouville a dû en grande partie sa prospérité) , s'échelonnent une foule de jolies maisons nouvellement bâties et précédées pour la plupart de jardins dont la mer vient baigner les murs.
A partir de ces habitations commencent d'autres maisons qui remplissent la vallée et s'échelonnent, jusqu'à la côte, sur le flanc de la colline que domine le chalet de M. Cordier. Cette élégante et hospitalière habitation, que son propriétaire ouvres! gracieusement aux. étrangers , semble planer audessus de Trouville, et déroule jusqu'à la mer ses riants jardins, d'où l'on aperçoit de superbes points de vue.
Le moment le plus brillant de Trouville est du 20 juillet au 25 août. Passé cette époque, l'invasion des collèges et des pensions prend des proportions désespérantes. Il devient alors impossible de circuler sur la terrasse sans être heurté par quelque bachelier en herbe. Tout étourdis de leur récente liberté, les lycéens s'élancent à toute vitesse comme des chevaux emportés, s'accrochent à vos habits,
renversent vos chaises ou donnent le mal de mer aux cœurs sensibles en se balançant avec frénésie sur l'escarpolette de la terrasse.
Depuis dix ans , le nombre des baigneurs augmente par une progression si rapide et si soutenue, que, chaque année, l'on est obligé de construire de nouvelles maisons, qui sont louées très -souvent avant d'être complètement bâties.
Excepté 1856 et surtout 1857 (qui a été une année exceptionnelle), nulle saison n'a laissé de plus brillants souvenirs aux habitants de Trouville que celle de 1855. Jamais une foule plus nombreuse, plus élégante et plus animée n'avait rempli le salon du Casino ou ne s'était promené sur la grève aux heures des bains. On se disputait les maisons. Les plus beaux noms de France, aristocratiquement et financièrement parlant, comme dirait M. Prudhomme, figuraient sur la liste des abonnés affichée à la porte du salon. Sur ce répertoire des étrangers s'étalaient des quartiers de noblesse à faire tressaillir un margrave allemand, et des miUions qu'aurait salués M. de Rothschild lui-même. De somptueux équipages, des attelages à deux et même à quatre chevaux, à grandes guides ou en Daumont, traversaient les rues, emportant en promenade et en partie de plaisir des femmes élé-
gantes, coiffées de ces charmants chapeaux d'été qui remplacent agréablement aux bains de mer l'affreux petit bonnet, décoré du nom de chapeau, que ces dames plaquent sur leurs chignons pendant l'hiver. Des cavahers et des amazones galopaient sur la grève et sur les routes qui conduisent aux nombreux buts d'excursion que le touriste rencontre aux environs de Trouville.
Le 15 août 1855, toute la population se pressait sur la- plage, entre l'estacade et la terrasse du salon, pour assister aux divertissements donnés à l'occasion de la fête de l'empereur. Trouville est un des rares endroits où ces divertissements méritent leur nom. La municipahté les a bien organisés, et les étrangers y assistent volontiers. Sur la place de la Cahote, à l'angle du quai et de la plage, une petite tente avait la prétention de protéger contre le soleil des gradins destinés aux autorités, ainsi qu'aux gens disposés à sacrifier "trois francs pour être bien placés. De cet endroit, principalement occupé par le monde élégant des étrangers , on découvrait la grève depuis l'estacade, à gauche, jusqu'au banc de rochers situé à droite, qu'on appelle les Roches- Noires.
Trois rangées de femmes en grande toilette garnissaient les premiers gradins, ou déployaient leurs
vastes crinolines sur les chaises placées en avant de la tente sur le bord du quai. Parmi ces élégantes, celle qui attirait la première tous les regards était une femme de cinquante ans au moins, qui étalait au premier rang une toilette étincelant de toutes les couleurs de l' arc-en-ciel. En l'examinant attentivement, on était tenté de croire que quelque Pygmalion moderne avait trouvé moyen d'animer une poupée de Nuremberg, et d'en faire une créature humaine buvant, mangeant, marchant et surtout grondant et médisant. Malheureusement, le modèle était mal choisi. La nouvelle Pandore ne ressemblait en rien à son aînée, et sa toilette prétentieuse faisait encore ressortir sa laideur. Une ferronnière en velours noir, avec un diamant au milieu, maintenait sur le front jauni de la noble dame un tour de cheveux qui versait ses anglaises éplorées sur un corsage de soie noire garni de force colifichets. Son nez sec et pointu produisait sur sa longue et anguleuse personne l'effet d'un bec de corbin sur une canne. Il avait l'air de servir de défense à deux lèvres minces et pâles, toujours pincées comme si elles avaient eu peur de laisser échapper le râtelier qui avait remplacé les trente-deux perles, depuis longtemps absentes, dont la nature avait jadis gratifié Mme Hildegarde de Grinbavau.
Jamais caractère plus acariâtre et plus égoïste ne se logea dans' un corps plus roide et plus disgracieux. Quand elle se mettait en mouvement, on était tout surpris de ne pas entendre craquer ses ressorts.
Fille d'un notaire de Provins^ elle était restée jusqu'à trente-trois ans sans trouver à se marier. En 1841, un pauvre diable de lieutenant, séduit par les douze mille francs de rentes que possédait Mlle Hildegarde Meurand, laissa de côté ses épaulettes pour la conduire à l'autel. Mal en prit à tous les deux. Leur ménage ne tarda pas à devenir un enfer. Monsieur était infidèle ; madame se montrait exigeante et jalouse. Avec de pareils éléments , la discorde avait beau jeu. Madame tenait les cordons de la bourse, mais son mari tenait, dit-on, ceux de la cravache.
Au bout de deux ans, à la suite d'une conversation, émaillée d'injures et mêiiie de coups, M. de Grinbavau , abandonnant sa tendre moitié , s'engagea dans l'infanterie de marine et s'en alla se faire tuer dans les colonies. Il périt dans un combat contre les Maures. Son trépas, qui fut vraiment noble et glorieux, fit oublier tous ses torts. Sa femme même, qui aurait volontiers déblatéré contre lui pendant cinq heures d'horloge, en fit un trésor, un ange
d'amour et de bonté dès qu'elle n'eut plus à craindre son retour. Malgré cette tendresse posthume , elle se remaria en janvier 1848 à un brave négociant nommé Babolein Grosdol. Il est bon d'ajouter, pour expliquer cette mésalliance, que ledit Grosdot possédait une fort belle fortune. Malheureusement pour lui, la crise de 1848 le ruina presque entièrement. Il se remit courageusement à l'ouvrage. Deux ans après, il était en train de refaire une seconde fortune, lorsque sa femme hérita tout à coup de cinquante mille francs de rente. Un vieux cousin, qu'elle n'avait jamais vu, et dont elle soupçonnait à peine l'existence, lui avait légué toute sa fortune. Jusque-là Hildegarde s'était fait appeler Mme GroSdot de Grinbavau. Quand on lui faisait des objections sur ce dernier nom, elle répondait qu'ayant payé 32,000 fr. de dettes pour défunt M. de Grinbavau, elle avait acheté le nom assez cher pour avoir le droit de le porter. Comme vous vcfyez, c'était une femme d'ordre. A partir de son héritage, elle signa de Grinbavau tout court. Ainsi que le disait un mauvais plaisant , elle ne voulut plus faire gros dos. Elle força en outre son mari à renoncer au commerce. Grosdot était la meilleure pâte d'homme qui fût au monde. Pour obtenir la paix, il consentit à tout et ne se montra inflexible que
sur deux points; il ne voulut jamais avoir de livrée, ni renoncer à la pipe, au domino et aux cravates blanches. Il eut aussi beaucoup de peine à consentir à ce que sa femme l'appelât Alphonse au lieu de Babolein ; mais il n'en conserva pas moins dans son intérieur une prédilection particulière pour ce dernier prénom qui était celui de son parrain.
M. Grosdot de Grinbavau n'allait dans le monde qu'à son corps défendant. Le whist, le piquet et surtout le domino remplissaient tous ses loisirs, de concert avec trois promenades qu'il faisait régulièrement chaque jour aux mômes heures. Si le dig-ne homme s'entendait mal aux usages de salon, en revanche.il savait si bien faire valoir la fortune de sa femme et les débris de la sienne qu'en 1856, le couple Grosdot de Grinbavau possédait quatre-vingt mille francs de rentes en terres, et surtout, en rentes sur l'État, ou en obligations de chemins de fer. Malheureusement pour le digne négociant, Hildegarde avail.profité de la ruine momentanée de Bribolein, et de l'héritage qu'elle avait fait pour s'emparer du gouvernement absolu. Elle en avait si bien contracté l'habitude, qu'au bout de deux ans, rien au monde n'aurait pu lui arracher le sceptre conjugal. Son mari n'y songea
môme pas. Pourvu qu'on ne dérangeât ni l'heure de ses repas ni celle de ses promenades et de ses parties de domino, Alphonse-Babolein s'accommodait de tout. Quand sa chère moitié grondait et tempêtait (ce qui lui arrivait souvent), il commençait par mettre les mains dans ses poches, et l'écoutait tranquillement sans l'interrompre. Si l'orage se prolongeait, il allait se promener ou s'endormait du sommeil calme et tranquille de l'innocence.
Au moment où commence celte histoire, une cour nombreuse de jeunes gens élégants entourait Mme de Grinbavau. S'épanouissant d'aise derrière son éventail, HildegarJe rappelait un peu (qu'on me pardonne cette comparaison irrespectueuse) k fable de l'Ane chargé de reliques. Les hommages dont elle s'enorgueillissait s'adressaient bien moins à elle, en effet, qu'aux deux nièces de son mari assises à ses côtés. '
L'une de ces jeunes femmes, l'aînée, Hermance Holmes, avait épousé trois ans auparavant un riche Portugais nommé don Manoël GobiizO. Sa beauté avait quelque chose de saisissant qui attirait les yeux, aussitôt qu'elle entrait dans un salon. Une admirable chevelure brune, dont les mains du coiffeur avaient peine à contenir les tresses opulentes, formait comme un soyeux diadème au-dessus d'un
dO . RENÉ DE GAVERY.
front d'albâtre. Ses sourcils presque noirs et bien arqués faisaient ressortir le bleu de ses yeux qui rappelait celui de la pervenche. Son teint, blanc et rose, avait cette admirable carnation à la fois chaude et transparente des vierges de Murillo.
Elle était d'une taille moyenne. De splendides épaules et des bras ravissants lui donnaient une élégance et une dignité qui lui faisaient aisément pardonner son sourire souvent ennuyé, et la nonchalance un peu affectée de sa démarche et de ses paroles.
On l'accusait d'être assez fantasque, un peu coquette, et surtout d'aimer à réunir autour d'elle un cercle d'adorateurs," parmi lesquels, du reste, on assurait généralement qu'il n'y avait aucun heureux.
La sœur d'Hermance, plus jeune de trois ans, s'appelait Laure. Un aimable vieillard, le comte de Martigles, qui l'avait prise en amitié, la comparait toujours à ces libellules au corsage d'azur et d'émeraude, qui effleurent les prairies de leurs ailes de gaze. Il ne l'appelait que sa belle demoiselle. Plus mince et un peu plus grande que sa sœur, Laure avait en effet dans la taille, dans la tournure, dans la démarche, dans les gestes et dans toute sa personne enfin, une sorte d'élégance qu'on eût volontiers appelée aérienne.
RENÉ DE GAVERY. H
Hermance ne pouvait aller dans un salon sans y faire sensation par son opulente beauté ; Laure, au contraire, passait souvent^ inaperçue au premier, abord. Ce n'était qu'au second coup d'œil qu'on s'apercevait des reflets charmants de ses beaux cheveux blonds, plus épais encore que ceux de sa sœur et d'une finesse inouïe. De petites taches orangées moiraient le gris-bleu de ses grands yeux, et leur donnaient de loin une teinte vert-de-mer qui devenait plus ou moins foncée suivant les émo lions qu'éprouvait la jeune fille, et doublait ainsi le charme et l'expression de son regard.
Pareilles aux feuilles de rose qui se referment aussitôt que cesse la brise qui les a en tr'ou vertes, les lèvres de Mlle Holmes avaient un sourire fugitif, d'une grâce indicible. Un cygne eût été jaloux de la blancheur et des molles ondulations de son cou, un peu long peut-être, mais admirablement attaché. Un mot, un regard, une pensée suffisaient pour nuancer d'une teinte rose ses joues un peu pâles, au milieu desquelles souriait une petite fossette qui semblait s'épanouir comme une fleur chaque fois qu'on entendait le rire frais et argentin de la jeune fille. Elle paraissait du reste faire peu d'attention aux hommages de tous les jeunes gens qui l'enlouraient. Loin de chercher à rivaUser avec Hermance,
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elle laissait celte dernière trôner en liberté au milieu de ses admirateurs.
En ce moment, cinq ou six de ces messieurs, le lorgnon dans l'œil et le sourire aux .lèvres, expliquaient à Mme de Gobrizo l'ordre des diverlissements qui allaient avoir lieu.
« Que nous reste-t-il encore à voir? demanda Mme de Gobrizo en s'adressant à M. James Lindsay, beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, au teint transparent, aux cheveux châtain clair et aux favoris soigneusement frisés.
— Yoici le programme , madame , dit avec empressement un autre jeune homme à favoris ébouriffés, qu'on appelait Ferdinand de Garlon, et dont la tète semblait divisée en deux compartiments par une raie qui partait du milieu du front pour aboutir à l'épine dorsale.
— Lisez, dit Mme de Gobrizo. »
Ferdinand se hâta de laisser tomber le carreau qu'il maintenait péniblement sous l'arcade sourcilière, et commença à haute voix la lecture du programme :
a Assez , assez , monsieur de Garlon , interrompit Laure Holmes. Vous croyez-vous donc obligé de lire depuis le titre jusqu'au nom de l'imprimeur? »
Tandis que Garlon repliait le programme et se replantait le lorgnon dans l'œil, un autre jeune homme, nommé Charles de Baillères, prit la parole:
« Nous avons vu, dit-il, le màt horizontal, le ' classique mât de cocagne, la course à la nage et le • steeple-chase d'ânes....
— Avocat, passez au déluge, interrompit Laure en riant. Je vous demande ce que nous avons à voir et non ce que nous avons vu.
— J'y arrive, reprit-il du même ton de gaieté. Il nous reste encore, en fait de divertissements, la course en sac qui va commencer, la course de haies pour gentlemen et enfin le prix réservé aux chevaux du pays.
— Quels sont décidément les concurrents de la course de haies? demanda Mme de Gohrizo.
— MM. Lindsay, de Yeillan, Favrier, de Garlon....
— Et M. Spencer, ajouta Garlon.
-- Et M. Strettel, dit Lindsay.
— Cela fait six, reprit Laure.
— Et moi, sept, dit un gros joufflu qui répondait au nom de Martin Bonavant.
— Alors nous sommes huit en me comptant , dit M. de Baillères.
— Vous aussi! s'écria Mme de Cobrizo.
Ht RENÉ DE GAVERY.
— Voilà un aussi très-humiliant, repartit le jeune homme en riant.
— Mon Dieu, c'est- que je vous ai entendu dire que vous saviez à peine monter à cheval.
— En effet. Je n'en ai que plus do mérite dans mon entreprise, et c'est pour cela que je compte sur votre sympathie. Honneur au courag'e malheureux !
— Alors, messieurs , nous serons neuf, dit M. de Cobrizo qui venait d'arriver par l'escalier de la
'grève.
— Gomment, monsieur, vous montez? fit Hermance.
— Sans doute.... Est-il donc défendu aux gens mariés de disputer celte superbe guirlande de fleurs que vous avez tressée pour le vainqueur?
— Et le bouquet qu'il aura le droit d'offrir à la dame de son choix? ajouta Mme de Grinbavau en minaudant.
— D'Altorf les chemins sont ouverts.... à tout le monde, repartit Laure en riant ; mais vous n'avez pas compris, monsieur de Cobrizo, ce qui inquiète ma sœur. Le gentleman qui remportera le . prix ne doit-il pas gagner aussi une superbe cravache? L'habitude que vous avez contractée de vous en servir dans vos pays à esclaves n'aurait qu'à vous revenir? »
On se mit à rire de cette plaisanterie, mais un nuage passa sur le front du Portugais dont les lèvres eurent une imperceptible contraction.
Don Manoël Gobrizo était un homme de quarante ans environ, d'une taille* moyenne, dont les membres souples et nerveux annonçaient autant de force que d'agilité. Il avait d'assez beaux traits, mais son front peu développé et ses petits yeux noirs, profondément enfoncés sous d'épais sourcils, donnaient à sa physionomie quelque chose de faux et de sinistre qui était loin de prévenir en sa faveur. Le cercle de bistre qui entourait ses paupières était tellement foncé qu'il ressortait encore sur le teint olivâtre du Portugais.
Quoique d'une nature excessivement impérieuse et violente, Manoël semblait peser chacune de ses paroles. 11 s'exprimait d'une manière prétentieuse et avec une recherche qu'on remarquait d'autant plus que sa personne , ses manières et son esprit manquaient de cette distinction naturelle dont l'usage même du monde ne saurait complètement dissimuler l'absence. Comme l'avait dit un jour M. de Baillères, don Manoël Gobrizo n'était qu'un sauvage bien verni.
•^ A propos, dit Mme de Gobrizo , et M. de Morieux ?
ity RENÉ DE GAVERY.
— Son bras n'est pas encore assez bien remis pour qu'il puisse remonter à cheval, répondit Garlon.
— Personne ne montera son cheval alors? dit Mlle Holmes.
— A moins d'avoir l'envie bien arrêtée de se faire tuer, personne ne s'y risquera, répondit M. de Veillan. Savez-vous que Morieux est la troisième personne que cet enragé Blue-Bonnet a estropiée en moins de quinze jours.
— C'est donc une bête féroce ? dit Hermance.
— A peu près. Ce qui le rend surtout dangereux, c'est son habitude de se cabrer à pic et de se renverser sur son cavalier.
— Pour qui nous faudra-t-il parier? demanda la baronne de Grénan, jeune et jolie Parisienne amie de Mme de Cobrizo.
-— Pour M. Lindsay, repartit Garlon.
•— Le cheval de M. Cobrizo est plus vite que le mien, fit observer l'Anglais.
— Le vôtre saute mieux, réphqua le Portugais.
— Voici l'ordre d'arrivée , dit Charles en riant : 1", M. Lindsay; 2% M. de Cobrizo; 3% M. de Veillan ; 4% M. Spencer.
— Et vous ? demanda Hermance.
— M. de Garlon et moi, nous nous disputerons énergiquem.ent la place de dernier.
— Et m! Bonavant? fit Mlle Holmes.
— Il n'arrivera pas, répondit Charles.
— Tiens, s'écria M. de Veillan en se levant, que se passe-t-il donc là-bas, du côté du Gymnase ? »
Tout le monde jeta les yeux dans cette direction. .
On vit la foule réunie sur la place de la Cahote se séparer précipitamment devant un cavalier qui arrivait au galop par le quai. Le cavalier fit d'abord un mouvement pour prendre par la grève en passant devant la maison de la comtesse de Barbantane. Puis, voyant sans doute que, pour revenir vis-à-vis des gradins, il lui faudrait remonter jusqu'au delà de la^rue de Paris, il fit volte-face, traversa la place de la Cahote et sauta bravement sur la grève tout près de l'estacade, d'une hauteur de sept à huit pieds au moins.
Un tonnerre d'applaudissements accueillit cette prouesse.
« Je parie que c'est René de Gavery, s'écria M. de Baillères.
— En effet, » dit Garlon, qui venait de grimper sur une chaise pour apercevoir le hardi cavaher au milieu de la foule dont il était entouré.
Ce nom, lancé à l'improviste, parut produire une certaine impression sur plusieurs personnes. Mme
de Grinbavau pinça les lèvres d'un air mécontent, et se redressa comme un coq prêt à combattre. Hermance pâlit un peu, et l'agitation de son corsage trahit une certaine émolion. Quant à Mlle Holmes, elle fit un mouvement involontaire pour se lever et pour chercher des yeux , au milieu de la foule, la personne dont on parlait. Puis , se sentant pâUr et rougir tout à la fois, elle se couvrit la figure de son mouchoir , sous prétexte d'enlever quelques grains de sable lancés par le* vent.
Le nom de Gavery avait sans doute aussi quelque signification pour M. de Gobrizo; car, en l'entendant prononcer , il se retourna en souriant vers sa femme. Comme elle parlait en ce moment à voix basse à Mlle. Holmes, il ne put voir sa figure. H s'approcha nonchalamment de Garlon et se fit indiquer M. de Gavery, qui descendait de cheval en ce moment. Le Portugais fit tout à coup un brusque mouvement de surprise. H tressaiUit, et ses yeux brillèrent d'un éclat farouche.
« Qu'avez-vous donc? » lui demanda Garlon.
Gobrizo le regarda un instant sans répondre. Puis, comme rappelé à lui-même parla question du jeune homme, il répondit avec un sourire contraint qu'il était mécontent qu'on ne lui eût pas encore amené son cheval.
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« Je vais voir s'il est temps de le faire venir , dit-il en sautant sur la plage. »
Il se mêla au groupe qui s'était formé autour de M. de Gavery, et se mit à examiner ce dernier avec une attention singulière.
« Quel est donc ce M. de Gavery? demanda M. de Veillan. Il me semble avoir vu ce nom quelque part.
, — Dans le Moniteur', peut-être, répondit Charles. Gavery a été décoré pour une expédition sur les côtes d'Afrique, dont tous les journsfux ont parlé dans le temps. Avec une chaloupe montée par une dizaine de marins, il s'est emparé, de vive force, d'un négrier dont l'équipage était deux fois plus nombreux. Puis il a attaqué et détruit l'établissement fondé sur la côte par un des grands marchands d'esclaves du pays, un marchand de bois d'ébène, comme on appelle là-bas ces trafiquants de chair humaine.
— L'horrible commerce ! s'écria Mme de Grinba
vau; quels misérables que ces gens qui vendent ainsi comme du bétail des créatures de Dieu !
— Je suis bien de voire avis, répondit Charles; mais cela n'empêche pas quelques-tins d'entre eux d'avoir gagné des millions à ce commerce.
-- Ils n'en sont pas moins méprisables, dit Laure avec vivacité.
— D'accord, répondit Charles, mais ils en sont moins méprisés.
— Quel grade a maintenant ce M. de Gavery? demanda Mme de Grénan.
— Aucun. Voilà deux ans qu'il a donné sa démission.
— Pourquoi cela ?
— Je l'ignore. Aucun de ses amis n'en sait, du reste, plus que moi là-dessus.
— C'est votre ami? dit la jeune femme.
— Oui, madame : et un ami auquel je suis sincèrement attaché.
— C'est une liaison dont je ne vous félicite pas , interrompit Mme de Grinbavau d'un ton aigre : un mauvais sujet, buveur, joueur, débauché.
— Vous êtes trop sévère, madame, reprit Charles avec vivacité. Gavery a été reçu le septième à l'Ecole polytechnique : il en sortit le troisième, et, s'il a choisi la marine, c'a été par suite d'une vocation
toute particulière. Sa décoration et son avancement rapide prouvent sa bravoure et sa capacité.
— Ou ses protections, répliqua Hildegarde.
— Ses chefs en faisaient le plus grand éloge.
— C'est sa mère qui le disait.
— J'ai vu de mes propres yeux des lettres trèsflatteuses sur son compte.
— Écrites par quelques camarades du même caractère.
— Par l'amiral Ferrier, madame, qui commandait la station dont René faisait partie.
— Vous êtes trop entêté pour que je discute avec vous, monsieur de Bafllères, répliqua Hildegarde, que la moindre contradiction mettait de mauvaise humeur ; mais laissons le passé. Parlons un peu du présent, s'il vous plaît. Me soutiendrez-vous aussi que, depuis son retour du service, votre M. de Gavery est resté le modèle des jeunes gens ?
— Non, madame; n?ais ce changement est tellement inexpMcable, tellement incompréhensible, qu'il doit y avoir là-dessous quelque grand chagrin.
— Allons donc ! s'écria Mme de Grinbavau qui apportait à cette discussion une acrimonie singulière; je vais, moi , vous expliquer la cause de ce changement inexplicable, comme vous l'appelez.
Mme de Gavery, morle il y a quatre ans, a laissé à son fils une petite fortune qu'il s'est hâté de manger en arrivant. Une fois la bride sur le cou et la poche bien garnie, il a pu s'abandonner aux mauvais instincts que son hypocrisie avait dissimulés jusque-là. Avec l'éducation qu'il avait reçue, du reste, cela ne pouvait manquer, car sa mère....
— Ma tante ! interrompit Mme de Cobrizo d'un ton suppliant.
— Car sa mère, continua Mme de Grinbavau, sa mère, avec tous ses airs de douceur et de piété, était bien la femme la plus incapable, la plus ridicule, la plus....
— Je vous en prie, ma tante, n'en dites pas davantage, interrompit Laure avec vivacité. Mme de Gavery a eu pour ma sœur et pour moi tous les soins et toute la bonté d'une mère. Elle nous a recueillies et traitées comme ses filles, nous, pauvres orphelines, qui n'avions 'd'autre titre auprès d'elle que d'être les filles d'une de ses amies de pension. Vous nous feriez beaucoup de peine à ma sœur et à moi, en disant du mal de cette excellente femme.
— C'est bien, mademoiselle, répondit Mme de Grinbavau, rouge de colère et les dents serrées. Puisque Mme de Gavery vous est plus chère que
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\^tre propre famille , je ne me permettrai pas de lui trouver le plus léger défaut. Seulement, je me souviendrai en temps et lieu de votre préférence.... Comptez-y. »
Laure s'inclina sans répondre et d'un air respectueux.
Avec son humeur acariâtre , Hildegarde aurait probablement continué ses récriminations, si M. de Garlon n'était arrivé à cheval devant les gradins.
« Je vous annonce du nouveau, mesdames, leur cria-t-il de la grève.
— Qu'est-ce donc ?
— Nous avons un dixième gentleman.
-Qui?
— M. René de Gavery. Il va monter le cheval de Morieux.
— Ce cheval si méchant, qui a déjà blessé trois personnes ? -,
— Précisément; le fameux Blue-Bonnet enfin. Il y a des gens qui ne doutent de rien. Je ne donnerais pas cinq sous de Gavery.... Nous allons rire tout à l'heure.
— Prenez garde de perdre vos bottes en route, Garlon, lui cria M. de Baillères. »
Un éclat de rire général accueillit cette apostrophe , car les jambes longues et grêles du gentle-
man-rider flottaient lUtéralement dans les tiges d^ ses bottes à revers.
Piqué de cette hilarité, Garlon chercha une repartie mordante; mais, comme elle ne venait pas très-vite, force lui fut de s'éloigner sans avoir répondu à M. de Baillères. Dans sa mauvaise humeur, il attaqua si brusquement son cheval, qu'il failUt se faire jeter par terre.
«t Dites donc, Garlon, lui cria Charles, il me semble qu'on rit déjà. Est-ce Gavery qui arrive ? »
Le jeune homme à la raie n'en attendit pas davantage et partit au galop.
« Vous avez toujours quelque chose de désagréable à lancer à M. de Garlon, dit Mme de Grinbavau d'un ton mécontent. Il est pourtant fort bien.
— A cheval ?
— De toutes les manières, monsieur.
— Je crois bien. On l'a découpé tout vivant dans une gravure de modes....'
— Il y a des gens qui ne feraient pas mal de l'imiter sous plus d'un rapport, dit Hildegarde d'une voix aigre-douce.
— J'en conviens , répondit le jeune homme en souriant : mais il ne faudrait pas pousser l'imitation trop loin.
, — Parce que?...
— Parce qu'avec l'élégance des gravures de modes, Garlon a pris aussi leur platitude et leur nullité.
— Vous êtes bien méchant aujourd'hui, M. de Baillères, dit Hermance à demi-voix/
— Mon Dieu, madame, je n'ai qu'un degré de férocité de plus que l'éléphant de la ménagerie. Il se défendait quand on l'attaquait; moi je défends en outre mes amis quand on les attaque. Garlon est un niais méchant qui , tout en ayant l'air de rire, attaque tout ce qui lui est supérieur, et cela, non en face, mais par derrièfe, et par des calomnies. Quand on fait tant que de viser à la méchanceté, il faut au moins y joindre deux quahtés, l'esprit pour amuser, et le courage pour soutenir ce qu'on a dit. Garlon n'ayant ni l'un ni l'autre , je ne reconnais aucune circonstance atténuante en sa faveur.
— Vous êtes pire que le Desgenais des Filles de marbre, répliqua Mme de Grinbavau déplus en plus irritée. Désormais, quand il arrivera un étranger, nous n'oserons lui parler qu'après vous avoir demandé si vous le saluez.
— Gavery n'est pas un étranger pour M. de Garlon ; ils se connaissent, et René lui a rendu plus d'un service. Cela n'a pas empêché ce monsieur à raie dans le dos de parler assez peu charitablement de Gavery hier matin à table d'hôte. »
Il remarqua enfin les signes que lui faisait Mlle Holmes, qui craignait que sa tante n'éclatât, et, cessant de répondre à Mme de Grinbavau, il parut prêter une vive attention à ce qui se passait sur la plage.
Tandis qu'Hildegarde épanchait sa colère en récriminations contre M. de Gavery et contre son ami, Mlle Holmes disait à demi-voix à ce dernier :
« Vous m'avez demandé le cotillon pour ce soir, monsieur de Baillères?
— Et vous me l'avez refusé sans hésitation, répondit-il en riant.
— C'est que....
— C'est que je valse mal, reprit-il : dites la vérité ; je ne m'en fâcherai pas.
— Eh bien, oui ! mais, malgré tout , si vous y tenez encore, je vous le donne.
— Auriez-vous donc découvert en moi depuis ce matin un talent de valseur?
— Non , mais je viens de vous reconnaître une qualité que j'estime beaucoup plus.
— Laquelle?
— Celle de défendre vos amis. C'est bien, monsieur Charles. »
H allait la remercier, mais elle l'arrêta en lui
montrant des yeux Mme de Grinbavau qui se penchait pour écouter leur conversation.
« Mademoiselle, dit-il en se levant, si vous voulez voir le fameux Blue-Bonnet, le voici qui arrive. Vous pouvez, dès à présent, vous faire une idée de son aimable caractère. Quant à moi, je vais monter à cheval et choisir la barrière à laquelle je tomberai.
— Il fait bien de rejoindre son ami, dit Mme de Grinbavau en suivant d'un œil courroucé le jeune homme qui s'éloignait. Ils font bien la paire ; deux mange-tout, deux joueurs, etc. »
Tandis que l'excellente créature continuait à dévider son écheveau d'épithètes peu flatteuses, ses deux nièces et Mme de Grénan examinaient le cheval qu'on venait de leur montrer.
C'était un magnifique animal de pur sang anglais et de haute (aille. Sa robe alezan-brûlé était comme mouchetée de longues plaques plus foncées qui la faisaient paraître presque noire. Il avait le rein court , l'encolure puissante, le garrot très-élevé, la tête sèche et nerveuse. Comme personne n'avait osé le monter depuis l'accident arrivé à M. de Morieux, il se montrait plus difficile et plus ombrageux encore que d'habitude. Il faisait de tels bonds qu'il entraînait à chaque instant avec lui les deux
grooms qui le tenaient. Ceux-ci n'avaient pas, il est vrai, la peine de crier gare, car chacun se rangeait précipitamment sur le passage du sauvage animal.
On le conduisit ainsi auprès du groupe des gentlemen-riders qui arrangeaient entre 'eux les conditions de la course.
« Quel est donc ce monsieur ? demanda tout a coup René de Gavery en désignant M, de Gobrizo à Morieux qui était en train de lui expliquer l'élevage des chevaux irlandais.
— C'est don Manoél Gobrizo.
— Le mari de Mlle Holmes ? fit René avec une singulière vivacité.
— Oui.
— De l'aînée ? de Mlle Hermance ?
— Précisément. Vous la connaissez ?
— Ah! c'est là son mari ! répéta Gavery du même ton et sans quitter des yeux M. de Gobrizo.
— C'est un Portugais. Il passe pour être énormément riche, reprit Morieux. Je vous disais donc, continua-t-il, en reprenant son premier sujet de conversation, que, dans les pâturages irlandais on laisse toujours une foule d'obstacles naturels, haies, talus, fossés, etc., de sorte que les jeunes chevaux.... »
RENÉ DE GAYERY. 81
Mais René ne l'écoutait plus. Il avait aperçu Charles de Baillères qui venait à lui et dont il serra la main avec une vive affection.
Tandis qu'à l'abri du cercle d'hommes formé autour d'eux, ils passaient, Charles une casaque verte et Gavery une casaque rouge que lui prêtait M. de Morieux, ils échangèrent quelques mots.
«< A propos, dit M. de Morieux en intervenant, vous savez, Gavery, quelles récompenses on réserve au vainqueur?
— Non.
— Nous sommes en pleine Arcadie, mon cher; ces dames ont fabriqué de leurs blanches mains une superbe couronne de fleurs et un gigantesque bouquet. Le premier arrivé aura le droit d'offrir le susdit bouquet à la reine de son cœur, et de recevoir de ses mains la couronne....
Et pardonne, Quand elle donne La couronne Du martyr.
chantonna Baillères.
— Le meilleur de l'affaire, c'est la cravache, reprit Morieux, qui ne se piquait pas de galanterie. C'est moi qui l'ai rapportée de Londres pour le
compte de la mairie ; une vraie tresse anglaise, mon cher, tout baleine et boyaux.
— Allons, messieurs, à cheval, s'écrièrent quelques personnes, le public s'impatiente.
— C'est son métier, repartit Baillères en riant. D'ailleurs les haies ne sont pas encore placées.
— Pardon, monsieur, répondit l'un des commis^ saires, il n'en reste plus qu'une.
— Vous savez que la dernière doit être une barrière fixe, s'écria M. Lindsay.
— Ce sera bien dangereux, murmura Bonavant. —Mais non, reprit Lindsay. MM. Baillères, Stret-
tcl, Veillan, Spencer et moi, nous ne montons d'ailleurs à cheval qu'à cette condition. Si les obstacles ne sont pas sérieux, autant vaut laisser M. de GO' brizo courir tout seul.
— Il y a de quoi se tuer, murmura M. Bonavant, qui semblait plongé dans de profondes réflexions.
— Bah ! dit Baillères, ne ^ens donc pas nous effrayer ; sois au moins Bon avant si tu ne veux pas y èlve pendant. »
De joyeuses acclamations accueillirent ce stupide calembour que Baillères lançait du reste sans aucune prétention.
<t' Bon avant ou bon après, comme vous voudrez, interrompit le gros jeune homme, les che-
vaux arriveront fatigués sur la barrière fixe, qui a bien trois pieds et demi de hauteur. Ils croiront qu'ils peuvent brousser comme aux autres haies, et nous casseront le cou. Quant à moi, je me relire.
— Une proposition, messieurs, dit M. de Cobrizo tandis que l'on clouait les planches de la dernière barrière, qui fut placée en face des gradins; si nous faisions une poule ?
— Bravo ! s'écria Baillères , une poule à deux louis ; le vainqueur offrira ce soir des glaces et du punch.
— Mettons cinq louis, fît M. Lindsay.
— Dix plutôt, reprit M. Bonavant.
— Vingt ! cria M. de Cobrizo.
— Mettons-en vingt-cinq, » ajouta Gavery.
Il y eut un instant de silence. L'engagement commençait à mériter réflexion; mais l'amour-propre des neuf jeunes gens était en jeu, et nul n'osa reculer.
« Soit, » répondirent-ils tous, à l'exception de Baillères, qui se sentit rougir.
Bien que destiné à une certaine fortune, le pauvre garçon était tenu de fort près par ses parents et n'avait que très-peu d'argent. En ce moment, son porte-monnaie renfermait toute sa fortune qui se
composait de huit louis. Cédant à cette mauvaise honte que bien peu de gens ont le courage de braver, il hésitait cependant d'autant plus à refuser la poule qu'il se savait le moins riche de ses compagnons, « Qui reçoit l'argent? demanda M. de Cobrizo.
— Bonavant, parbleu, puis qu'il renonce à courir, » répondit M. de Veillan.
Chacun remit ses vingt-cinq louis au gros joufflu. La sueur perlait sur le front de M. de Baillères.
« Voici ma mise et celle de Baillères, « dit en ce moment René de Gavery, qui avait deviné la vérité, et qui jeta un billet de mille francs dans le chapeau de Bonavant.
Charles respira comme un homme qu^n vient de décharger d'un énorme poids. Il prit René par le bras et le tira un peu à l'écart.
« Mon cher ami, lui dit-il, je suis forcé de t'avouer....
— Bah ! interrompit René , rengaine donc ton aveu. Est-ce que nous n'avons pas tous passé par là? Tu me rendras cet argent dans dix ans,... si tu veux.... et si je vis encore, » ajoula-t-il avecunsourire si triste que Charles lui tendit la main par un mouvement involontaire plein d'une affectueuse sympathie.
RENÉ DE GAYERY. 3î»
Une larme brilla dans les yeux de René qui serra énergiquement la main de son ami, et s'éloigna pour monter à cheval.
« Vous savez qu'on part des Roches-Noires, cria l'un des commissaires. Il est temps de vous y rendre. M. de Charney vous accompagnera à cheval et donnera le signal.
— Votre cheval saute- 1- il franchement, Morieux? demanda René en mettant le pied dans l'étrier.
— Il a ses jours, répondit le ieune homme. C'est l'animal le plus quinteux que je connaisse. Peutêtre passera-t-il les haies sans trop se faire prier ; mais je crains pour vous la barrière fixe. S'il refuse, ne vous entêtez pas, et surtout ne l'attaquez pas trop rudement, car il se cabrerait et se renvei-serait sur vous : c'est une de ses spéciahlés.
-^ Nous verrons bien, dit René qui se mit en Belle malgré les défenses de Blue-Bonnet.
-* Lâchez, » dit-il aux deux grooms.
Le cheval resta un instant immobile. Puis, après quelques bonds épouvantables, il se rua comme un ouragan sur la foule qui se dispersa en criant. René le ramena sur la piste et parvint à le mettre en route en dépit de ses ruades et de ses bonds désordonnés.
3G RENE DE GAVERY.
Dix minutes plus tard, les neuf cavaliers réunis aux Roches-Noires se mettaient en ligne, les yeux fixés sur le pavillon rouge que tenait le commissaire chargé de donner le départ.
in
Dans toutes les sociétés du monde, et plus encore aux eaux que partout ailleurs, il se forme une foule de petites rivalités de castes, de fortunes, de salons et d'amours-propres qui donnent de l'importance aux choses les plus insignifiantes.
Celte année-là, Baillères prétendait que la société de Trouville représentait une armée composée de deux corps principaux comprenant chacun plusieurs divisions et subdivisions. Il avait même fait un dénombrement régulier des forces, créé des régiments imaginaires, et décerné leurs commandements aux dames qu'il savait à la tête de chaque coterie.
a Tel ou tel régiment a eu les honneurs aujourd'hui H disait-il après chaque bal.
D'après sa classification, le corps d'armée Grinbavau se composait des deux divisions Gobrizo et (Irénan , comprenant chacune deux réginients : la première, les régiments Holmes et Gobrizo ; la deuxième, les régiments de Grénan et de Versannes (La comtesse de Versannes était une amie de Mme de Grénan).
Ghaque régiment ayant fourni son contingent de coureurs ce jour-là, leurs rivalités donnaient à la lutte un intérêt tout particulier. La conquête du bouquet était devenue une affaire d'amour-propre, et l'on sait quelle est sur les femmes l'influence d'une question de ce genre.
Mme de Gobrizo avait deux champions : d'abord son mari, qui l'adorait et qui s'en montrait jaloux comme un tigre , puis M. Lindsay, dont l'amour et les soupirs n'étaient un mystère pour personne. Mlle Holmes avait sous sa bannière MM. de Bail- 1ères et de Garlon. Au fond du cœur, ce dernier préférait peut-être la splendide beauté d'Hermance ; mais la dot de Laure lui souriait beaucoup pour combler les trous faits à sa fortune par les dents des rats du corps de ballet , le lansquenet, les paris et la Bourse. Spencer aussi, malgré ses airs de glaçon et sa roideur, laissait percer une certaine prédilection pour Mlle Holmes. M. de Veillan et M. Favrier
portaient les couleurs de Mmes de Grénan et de Ver^ saunes.
Sur les neuf concurrents, M. de Gavery et l'Américain Strctlel étaient les seuls qui n'eussent pas de bannière reconnue.
L'intrépidité, l'adresse et la bonne grâce de René lui avaient conquis les sympathies des indifférents. Il avait d'ailleurs une figure extrêmement sympathique , avec son large front ombragé d'épais cheveux bruns naturellement bouclés , ses grands yeux d'un bleu foncé, presque de la couleur du bleu de Sèvres, son regard lier et triste, ses petites moustaches retroussées et sa taille souple et bien prise.
« C'est un gaillard qui a du cœur, » disaient les marins en se servant d'une expression plus énergique que nous ne pouvons reproduire.
Ce qui contribuait aussi à valoir à René les sympathies de la foule, c'est qu'il était le seul Français qui parût avoir quelque chance de succès. Le bruit circulait que le prix serait probablement remporté par M. Lindsay, dont le cheval irlandais sautait parfaitement, ou par M. Cobrizo, qui avait un cheval pur sang très-vite. M. Spencer paraissait aussi avoir quelque chance, mais moins cependant que les deux premiers. Or, en Normandie , comme en Bretagne, le sentiment patriotique est fort développé et la
haine contre les Anglais encore bien plus. Parmi les pêcheurs et les matelots qui assistaient aux courses, le bonnet de coton ou le chapeau ciré sur l'oreille, il en était plus d'un qui aurait donné de bon cœur une pièce de cinq francs pour que le champion français battit les Anglais. Et Dieu sait pourtant qu'un Normand ne prodigue point ses écus! Ainsi que nous l'avons vu, les coureurs devaient partir des Roches-Noires. Il y avait huit haies. Pour l'agrément des spectateurs, on avait malheureusement un peu trop rapproché les dernières. Elles se trouvaient en face de la terrasse de l'Hôtel de Paris, vis à vis du Casino , devant la maison de la duchesse de Rozan, et enfin tout près des gradins. Le huitième obstacle, à deux pas duquel se trouvait le poteau d'arrivée , était une barrière en planches, de trois pieds et demi de hauteur. Elle était assez difficile à franchir à cause du terrain, le pied des chevaux enfonçant toujours dans le sable.
Il y eut une attente assez longue par suite de plusieurs faux départ dont Lindsay et Spencer, habitués aux ruses du turf, n'étaient peut-être pas toulàfait innocents.
« Les voilà partis, » crièrent enfin quelques spectateurs perchés sur le mât horizontal comme sur un observatoire.
RENÉ DE GWERY. 41
Le mouvement et les cris de la foule groupée vis à vis du Casino confirmèrent leur assertion. Chacun se leva et se pencha en avant. Les femmes montèrent sur leurs chaises, les hommes se juchèrent sur les barreaux. Bientôt les coureurs débouchèrent visà-vis de la rue de Paris.
M. de Cobrizo était en tête suivi de M. de Gavery et de M. Lindsay. Ce dernier retenait sagement son cheval moins vite d'ailleurs que les deux autres. Les trois cavaliers sautèrent dans le môme ordre l'avantdernier obstacle. Là, M. de Gavery prit les devants et arriva à la barrière avec une rapidité effayante, roulant et cravachant son cheval qui cherchait évidemment à se dérober. Au moment de prendre son élan, Blue-Bonnet s'arrêta brusquement, fit volteface et se dressa tout droit sur ses puissants jarrets. Le cheval de M. de Cobrizo refusa comme lui. Quant à M. Lindsay, plus calme et phis expérimenté , il se disposait à aborder l'obstacle au galop de chasse.
Mais, en voyant que Pvené, qui avait déjà ramené son cheval, allait le dépasser, l'Anglais se lança aussi à fond de train. Les deux cavahers se précipitèrent en même temps sur la barrière. Violemment attaqué de la cravache et de l'éperon, Blue-Bonnet s'enleva des quatre pieds, franchit l'obstacle à la façon des chrevreuils, et arriva le premier au bruit d'ap-
plaudissements enthousiastes. Le cheval de M. Lindsay, au contraire, s'étant ramassé pour sauter,comme la plupart des chevaux irlandais, perdit de deux longueurs au moins. Spencer arriva le troisième, suivi de MM. de Veillan et Favrier, qui luttaient énergiquement pour la quatrième place de même que Baillères et Strettel pour l'avant-dernière. L'Américain aurait eu une bien meilleure place, si, à la deuxième haie, son cheval ne s'était abattu, grâce à M. de Garlon qui était venu rouler entre ses jambes. Strettel s'était hâté de remonter à cheval; mais, en dépit de tous ses efforts, il n'avait pu rejoindre que Baillères dont la monture ne valait pas grand'chose. Quant à M. de Gobrizo dont le cheval avait continué de refuser la. barrière, il fut pris d'un tel accès de rage en mettant pied à terre, qu'il tira un couteau de sa poche , et l'enfonça dans le poitrail du pauvre animal. Quelqu'un lui ayant heureusement retenu la main, le couteau ne pénétra pas fort avant, et ne fit au cheval qu'une légère blessure.
Un mouvement d'indignation accueiUit cet acte de sauvage brutalité.
Ivre de fureur , le Portugais darda des yeux de tigre sur la foule qui l'apostrophait en termes peu parlementaires, et menaça de sa cravache les gens qui se trouvèrent le plus près de lui. La patience
n'étant pas la qualité dominante des marins normands, M. de Cobrizo allait certainement s'attirer une mauvaise affaire, lorsque quelques-uns de ses amis se jetèrent entre lui et ses adversaires. Ils lui . retirèrent sa cravache et parvinrent à emmener le Portugais , qui écumait de colère et ressemblait en ce moment à une bête féroce plutôt qu'à une créature humaine.
Pendant ce temps, les commissaires remettaient la couronne et le bouquet au vainqueur, en lui expliquant qu'il avait le droit de choisir une dame pour le couronner et pour lui décerner la cravache d'honneur qui formait le premier prix.
Après un moment d'hésitation, M. de Gavery monta sur le môle en face des gradins. Un vif mouvement de curiosité se produisit à son arrivée. Chacpn était empressé de savoir à qui le vainqueur allait donner le bouquet et demander la consécration de sa victoire. Les femmes s'y intéressaient d'autant plus que M. de Gavery était vraiment un fort joli cavalier. Sans avoir ni la beauté aristocratique de Lindsay, ni les traits réguliers de Baillères, ni la figure spirituelle de Favrier, il avait ce je ne sais quoi qu'on ne peut définir, mais qui plaît à tout le monde et surtout aux femmes.
En ce moment pourtant, le sourire sardonique
qui crispait ses lèvres, dénaturait un peu l'expression triste et fière de sa physionomie.
Lorsqu'il salua, en passant, Mme de Grinbavau et ses nièces, on crut qu'il allait s'arrêter; mais il continua son chemin d'un air indifférent. Puis, écartant une chaise qui lui barrait le passage, il monta sur les gradins et s'approcha d'une jeune femme assise au rang le plus élevé des banquettes. L'isolement de cette dame, non moins que sa toilette tapageuse, faisaient assez* deviner qu'elle appartenait à une famiJle, peu nombreuse à Trouville, celle des Camellias. Il la salua avec une exquise politesse, et lui offrit le bouquet avec un petit compUment fort bien tourné, que n'eût pas désavoué son grand-père, M. Guillaume de Gavery, capitaine aux gardes du roi.
A cet hommage inattendu, la jeune femme rougit de plaisir.
Un murmure désapprobateur s'éleva en môme temps sur les autres gradins; plusieurs personnes se mirent à rire avec affectation.
A ce bruit, Gavery se redressa brusquement et parcourut l'assemblée des yeux en fixant son regard fier et railleur sur deux ou trois jeunes gens qui se faisaient remarquer par leurs bruyantes exclamations. Il y a quelque chose de si imposant dans le
regard d'un homme de cœur que celle hilarité intempestive s'arrêta tout à coup. Les femmes seules, fortes de leur faiblesse , continuèrent à chuchoter avec cette intrépidité féminine qu'une batterie de canons n'empêcherait pas de dire une méchanceté.
Cette fois, du reste, il faut avouer que ces dames avaient raison d'être mécontentes. S'être donné la peine de composer un bouquet et une guirlande, elles femmes honnêtes et femmes du monde, pour les voir 'offrir publiquement, devant elles, à une créature de ce genre, c'était pis que blessant, c'était humiliant, ce que les filles d'Eve pardonnent bien mohis encore. Il n'y avait, en outre, aucun prétexte pour excuser cette inconvenance et ce manque d'égards. M. de Gavery appartenait évidemment au meilleur monde, et ne s'était nullement mépris sur le compte de la dame qu'il venait de choisir. Il avait, par conséquent, agi dans cette circonstance avec une impertinence calculée et un mépris complet des lois de la bonne société.
Œ Quand je vous disais que c'était un mauvais sujet, dit Mme de Grinbavau en employant un mot plus énergique que nos grand'mères se permettaient volontiers, mais que leurs petites-filles ont rayé de leur dictionnaire habituel. »
Hermance et Laiire ne répondirent rien.
Toutes deux avaient pâli. Un sourire de dédain plissait les belles lèvres de Mme de Cobrizo. Laure, au contraire, baissait tristement la tête, comme si elle eût été complice de la faute de René.
Bientôt M. de Gavery descendit tranquillement et repassa la tête haute devant les dames assises au premier rang. Elles le foudroyèrent d'un regard hautain et d'un sourire moqueur. Il n'eut pas l'air de s'en apercevoir et s'approcha lentement d'un groupe de jeunes gens qui venait de se former autour de Charles de Baillères. Celui-ci s'évertuait à défendre son ami contre les autres coureurs. Piqués de leur défaite, et poussés par le sentiment instinc tif de jalousie qu'éprouvent la plupart des hommes en voyant arriver un jeune homme , hardi, bien tourné et de nature à plaire aux femmes, ces messieurs attaquaient en termes fort peu mesurés la conduite de M. de Gavery» Baillères le défendait de son mieux, bien qu'au fond du cœur il lui donnât tort. La discussion était tellement animée, que M* de Gavery arriva tout près du groupe sans qu'on re* marquât sa présence;
«t C'est une impertinence calculée de la part de ce monsieur, criaient deux ou trois jeunes gens; nous ne devons pas la supporter.
— Voyons, dit Baillères, vous êtes dix contre moi et vous parlez toujours. Gomment diable voulez -vous que je puisse répondre ? Je connais Gavery depuis longtemps, et je vous assure....
— Merci, Baillères, interrompit René en posant la main sur l'épaule de Charles, merci. Je reconnais là ton amitié. Maintenant laisse-moi le soin de m' expliquer avec ces messieurs. Quelques-uns d'entre vous, messieurs, continua-t-il en élevant sa voix terme et accentuée, ont déclaré tout à l'heure qu'ils ne pouvaient supporter l'impertinence que je venais
• de commettre. Je suis tout prêt à leur en rendre raison, s'ils veulent se faire connaître. »
Il y eut un moment de silence. Gavery promena sur ses auditeurs un regard hautain , en l'arrêtant surtout sur ceux qu'il avait entendus crier le plus haut.
« J'attends, messieurs, reprit-il. Qui de vous a proféré le mot d'impertinence ?
— C'est moi , s'écria M. de Cobrizo , heureux sans doute de trouver une occasion d'épancher sa colère.
— Ah ! c'est vous , répéta Gavery dont l'œil élincelant fit baisser celui du Portugais.
— Moi, je n'ai pas employé le mot impertinence; dit Lindsay ; mais j'ai trouvé , monsieur, votre con-
duite fort inconvenante , et je comptais vous en faire l'observation. »
M. de Veillan et M. Favrier en dirent autant. Ces deux messieurs, ainsi que Lindsay, s'étaient pourtant montrés les plus modérés. Mais, les individus qui avaient crié le plus haut ne disant plus rien, ainsi qu'il arrive toujours en pareille circonstance, les autres avaient craint qu'on ne les accusât euxmêmes de reculer. Par amour-propre , ils s'avancèrent beaucoup plus qu'ils ne l'auraient fait sans cela.
oc Très-bien , messieurs, dit René avec le sourire le plus calme et le plus naturel. Vous êtes quatre , je crois?
— Oui, monsieur, répondit de Veillan. M. de Cobrizo, M. Lindsay, M. Favrier et moi.
— Alors, messieurs, reprit Gavery, il n'y a qu'une chose à faire , veuillez tirer au sort entre vous : je me mettrai d'abord à la disposition du n" 1 , puis du n** 2, et ainsi de suite jusqu'à ce que je vous aie tous passés en revue , ou jusqu'à ce que l'un de vous m'ait mis hors de combat.... ce qui est plus probable, ajouta-t-il en souriant. »
Ils s'inclinèrent en faisant un signe affîrmalif comme pour dire qu'ils acceptaient cet arrangement.
ff Tu me serviras de témoin , n'est-ce pas, Bail- 1ères ! demanda René à son ami.
— Certainement.
— Et vous , Garlon , reprit-il en se tournant vers celui-ci, voulez-vous me rendre le môme service?
— Tiens, ce serait assez original, murmura Charles qui avait remarqué Garlon parmi ceux qui récriminaient le plus haut contre Gavery.
— Mon Dieu, mon cher, balbutia le dandy embarrassé , je ne demanderais pas mieux ; mais je suis lié avec tous ces messieurs; et je ne voudrais pas.... d'autant plus que.... puis, vraiment je trouve que vous auriez mieux fait de....
— N'en parlons plus, » interrompit René avec un sourire moqueur.
Il jeta les yeux autour de lui , et aperçut, à quelques pas, un lieutenant de dragons en petite tenue, qui contemplait cette scène les deux mains dans ses poches.
René prit son parti et s'approcha de l'officier.
u Monsieur, lui dit- il, vous avez probablement entendu notre conversation. Je m'appelle René de Gavery. J'ai porté l'épée, d'abord comme élève de l'École polytechnique, puis en quaUlé d'enseigne de vaisseau. Quoique je n'aie pa^ l'honneur d'être connu
de VOUS, je viens vous demander de vouloir bien être mon second témoin.
— Volontiers , monsieur, répondit l'officier sans hésiter un seul instant. Je me nomme Roger de Bauvron. Disposez de moi.
— Merci , » dit René en lui tendant la main que le lieutenant serra cordialement.
Il présenta alors ses deux témoins l'un à l'autre, et leur dit qu'il les laissait parfaitement libres de fixer à leur gré les conditions du combat.
«N'importe, dit M. de Bauvron, nous ferons bien de causer un peu de tout cela tous les trois avant notre entrevue avec les témoins de vos adversaires. Voulez-vous que nous allions faire un tour sur la terrasse? Je vous avoue que je meurs de soif.
— Moi aussi, dit Baillières.... et je crois que tout le monde est comme nous, grâce au soleil qui darde ses rayons sur nos têtes depuis trois heures.
— Je vous accompagne, » dit René, qui avait déjà fait avant la course sept lieues à franc étrier et en plein soleil.
Gomme les principaux divertissements avaient fini avant six heures, beaucoup de personnes étaient déjà établies sur la terrasse du salon, lorsque René y arriva avec ses deux témoins.
A l'instant où Gavcry montait le petit escalier qui conduit de la terrasse inférieure à la buvette établie au coin de la terrasse couverte, il se trouva à l'improviste face à face avec une vieille femme à la figure noble et bienveillante qui l'appela par son nom. Il reconnut la marquise de Vareilles, une ancienne amie de sa grand'mère et de sa mère.
Depuis plusieurs années, celte' dame habitait Trouville pendant l'été; spirituelle, bonne, pieuse et charitable , ayant un grand nom et une magnifique fortune , elle y jouissait d'une grande considération.
En reconnaissant une vieille amie de sa famille , René se sentit rougir. Ce fut avec une certaine émotion qu'il porta à ses lèvres la main que lui tendait amicalement la marquise.
« Vous voilà, mauvaise tête, dit-elle en le menaçant du doigt. Venez ici , que je commence par vous gronder. Mais, d'abûrd, donnez-moi voire bras pour que vous ne puissiez m 'échapper. Voyons , René , quelle est cette incartade que vous venez de commettre et qui fait le sujet de toutes les conversations ?
— Permettez-moi d'abord, madame, de m'informer de votre santé.
52 RENÉ DE GAYERY.
— Ma santé va mieux que la vôtre, mon cher enfant, car vous me paraissez bien changé et bien maigri. Mais revenons à nos moutons. Pourquoi, tout à l'heure, lorsque vous aviez devant vous une foule de jolies femmes, êtes-vous allé vous compromettre et vous salir, en vous faisant couronner par une de ces créatures qu'une honnête femme ne devrait jamais rencontrer sous ses pieds? Vous la connaissiez ?
— Pas le moins du monde.
— Elle est donc bien jolie, alors ?
— Franchement, je ne l'ai pas bien regardée.
— Votre passion pour elle me paraît des plus modérées. S'il en est ainsi , pourquoi l'avez- vous choisie?
— Une idée qui m'a passé par la cervelle.
— Ah! mon pauvre ami, reprit la vieille marquise d'un air d'affectueuse compassion, depuis quelque temps on dit qu'il vous en vient beaucoup de ces malheureuses idées. Vous que j'ai connu si aimable, si distingué, comment avez-vous pu abandonner la bonne société que vous aimiez tant autrefois pour vous dégrader auprès de pareilles femmes, dignes tout au plus de cirer les boites de votre cocher? Voyons, René, répondez-moi donc.
— Je m'en garderai bien, dit-il en souriant,
ma justification vous mettrait tout à fait en colère contre moi.
— Non. Je vous regarde comme un échappé de Cliarenton , et je vous permets de tout dire.
— Eh bien, reprit Gavery, ces pauvres filles valent mieux que leiu' réputation, car leur conduite aune excuse. Elles se vendent ou se laissent vendre ppur une toilette ou pour un morceau de pain. Or, dans notre monde , combien de jeunes filles ne se vendent-elles pas pour avoir une riche corbeille, un titre ou une loge à l'Opéra. Il n'y a de différence que dans le prix et dans la signature du maire , en plus ou en moins.
— Ce qui est déjà bien quelque chose, sans compter celle du curé que vous oubliez, reprit Mme de Vareilles en haussant les épaules. En vérité , mon cher ami , de telles raisons valent d'autant moins la peine d'être réfutées que vous n'y croyez pas vous-même. Vous me faites l'effet de parler des femmes du monde comme le renard de la fable parlait des raisins. Voyons, mon cher René, un peu de franchise. Avouez qu'il retournait cœur, et que vous avez perdu.
— Peut-être bien, répondit Gavery avec un sourire forcé.
— Dieu a mis le remède à côté du mal. Aimez
une autre femme, mon ami, et vous aurez bien vite oublié vos griefs contre la première. »
René soupira et ne répondit pas.
«< Eh bien! dit-il après un instant de silence, puisque j'ai péché, permettez-moi d'expier ma faute. Je sais que vous connaissez tous les pauvres du pays. Voulez-vous me rendre le service de leur distribuer ces billets de banque que la course d'aujourd'hui m'a rapportés.
— Gomment, s'écria Mme de Vareilles, 3500francsl Étes-vous fou?
— Nullement.... c'est le seul acte de bon sens que j'aie fait depuis longtemps.
-^ C'est trop, mon ami; je ne puis accepter.
— Aimez-vous mieux que cela passe aux infidèles?
— Quels infidèles?
— Ces pauvres camélias que vous haïssez tant.
— Vous les /wi donneriez?
— A qui?
— A cette créature de la tente.
— A elle ou à une autre , peu m'importe.
— On dirait en vérité que vous les prenez au hasard de la fourchette, murmura la marquise?
— A peu près, répondit-il. Acceptez-vous, madame?
RENÉ DE GAVERY. S5
— Il le faut bien. Mais pour vous récompenser, et vous convertir en même temps, je vais vous présenter aux deux plus jolies femme de Trouville , » dit-elle en lui montrant Mme de Cobrizo et sa sœur qui n'étaient plus qu'à deux pas de Gavery.
René fit un mouvement pour fuir, mais Mme de Vareilles s'y attendait et le retint en riant. De son côté, à la vue de René, Mme de Grinbavau se redressa et tendit le cou comme une cigogne qui va prendre son vol. La satisfaction de se voir accostée par la marquise de Vareilles, qui ne se prodiguait point, et qui était à la tête de l'aristocratie de Trouville, l'emporta néanmoins sur toute autre considération.
Tandis que, radieuse d'un tel honneur, elle assassinait la marquise de saints et de révérences, Gavery échangeait quelques mots avec les deux sœurs.
Au premier moment, les trois jeunes gens parurent presque aussi embarrassés l'un que l'autre.
b8 RENÉ DE GAYERY.
René était très-pâle, et si ému qu'il ne songea pas à ce qu'il y avait d'insolile dans sa position vis-à-vis de Mme de Gobrizo , avec le mari de laquelle il allait se battre le lendemain. Hermance avait pâli comme lui, et ses beaux yeux restaient fixés à terre avec une sorte de confusion. Quant à Laure, bien que fort émue aussi, ce fut elle qui fit les premiers pas.
« Que nous sommes heureuses de vous revoir, monsieur René ! dit-elle, en tendant sa jolie main au jeune homme ; voilà si longtemps que nous ne vous avons rencontré ! »
Il y avait tant de franchise et d'expansion dans les paroles de Laure , que , malgré ses dispositions misanlhropiq.ues, René ne put s'empêcher de répondre gracieusement à la charmante jeune fille. Après un instant d'hésitation, Mme de Gobrizo tendit aussi la main à M. de Gavery ; il ne fit que l'effleurer du bout des doigts, et la laissa aussitôt retomber.
Il y eut un instant de silence assez embarrassant.
a Qu'êtes-vous devenu depuis si longtemps ? demanda Mlle Holmes pour faire cesser ce moment de malaise. Depuis trois ans, vous ne nous avez pas donné signe de vie; vous n'avez pas môme répondu
aux lettres que nous vous avons écrites. Les avezvous reçues au moins ?
— Oui, mademoiselle, répondit-il. Je ne saurais vous dire combien j'ai été touché de celle que vous m'avez écrite au moment de la mort de ma pauvre mère. »
Ce souvenir fit briller une larme dans les beaux yeux de Mlle Holmes.
« Ah ! pour parler de Mme de Gavery , je n'avais besoin que d'écouter mon cœur, reprit-elle avec élan. Elle était si bonne, si aimable, si bienveillante ! Les années que j'ai passées auprès d'elle sont les plus heureuses de ma vie. Ma sœur et moi, nous n'oublierons jamais ce que nous devons à Mme de Gavery.
— Tout s'oublie, murmura René avec une profonde amertume.
— Pas la reconnaissance, répliqua vivement Mme de Gobrizo.
— Quand on n'a pas de cœur, on oubUe tout, » répondit René d'une voix rude et mordante.
Hermance rougit. Elle prit un air de hauteur et se rapprocha de sa tante.
« Vous avez bien mauvaise opinion du monde ! monsieur René, reprit Laure d'un ton attristé. Vos paroles me feraient beaucoup de peine,
si je pouvais croire que vous parlez sérieusement.
— Ce que j'ai dit ne s'appliquait pas à vous, répondit René avec douceur. Je vous crois bonne et sincère, mademoiselle Laure.
— Bien vrai ?
— Je vous le jure ! » dit-il en lui tendant la main, dans laquelle la jeune fille laissa tomber la sienne en souriant.
Elle la retira, non sans rougir un peu. a Ainsi la paix est signée? reprit-elle en souriant.... une paix générale, je l'espère.
— Ne vous rappelez-vous donc plus qu'autrefois nous étions toujours alliés ? dit-il en évitant une réponse directe.
— Excepté contre Hermance.
— C'est vrai ; mais, lorsque vous aviez toutes les deux de petites querelles, je vou^ défendais toujours.
— Vous avez raison, monsieur René. Je me rappelle qu'un jour vous l'avez boudée pendant une demi-journée parce qu'elle m'avait fait gronder par Suzetle , la femme de chambre de Mme de Gavery.
— Je m'en souviens : un jour que vous aviez donné votre beau mouchoir de batiste brodée à un
petit mendiant qui avait reçu un coup de pierre au front et qui était couvert de sang.
— Pauvre Suzette ! comment va-t-elle ?
— Bien , très-bien ; mais vous devez le savoir , car elle m'a dit que vous lui envoyiez tous les mois de l'argent et des cadeaux.
— Je lui devais bien cela.... L'ai-je assez fait enrager ! Ma sœur lui en envoie aussi.
— Elle ne m'a parlé que de vous. C'est d'autant mieux de votre part, qu'autrefois vous n'étiez pas sa favorite. *
— Je n'étais la favorite de personne , murmura Laure avec un accent involontaire de tristesse.... Excepté de Mme votre mère , pourtant.
— En effet, dit René ; elle me l'a souvent avoué.
— Je l'aimais tant ! » murmura Laure.
Puis elle reprit avec vivacité :
« Vous rappelez-vous aussi nos parties à l'île des Cygnes , en face du parc ?
— Et les excursions à la ferme du père Mathurin?
— Comme il doit être content d'avoir ses deux filles mariées près de lui ?
— Qui vous a appris cela ?
— Mon démon familier.
— Votre démon familier c'est votre cœur, murmura René ; je vois qu'il n'a oublié personne.
— C'eût été bien ingrat de ma part! » répondit elle avec vivacité.
Il baissa la tôte, et reprit tout à coup son air triste et sombre. Elle le contempla quelque temps en silence. Mme de Cobrizo les observait de loin, tout en ayant l'air d'écouter la conversation de la marquise de Yareilles et de Mme de Grinbavau.
Œ Que devenez-vous ? reprit-elle au bout de quelques instants.
— Je ne*sais trop. Je vis un peu partout, à Paris, à la campagne, aux eaux.
— Que faites-vous maintenant?
— Des folies.
— "Vous ne vons occupez plus à rien ?
— Si fait! à me ruiner.
— Et quand...? (Elle s'arrêta).
— Achevez.
— Je n'ose; vous allez me trouver indiscrète.
— Non; continuez.
— Eh bien! quand vous aurez tout dévoré?
— Bah , dit-il en riant, j'ai pris mes précautions. J'ai mis ma fortune dans le plateau d'une balance, ma santé dans l'autre, et je fais en sorte de maintenir l'équilibre entre les deux plateaux, afin qu'ils se trouvent vides en même temps.
— Si vous vous trompiez pourtant, et si le plateau de la santé se vidait plus lentement?
— Je le renverserais, dit-il , d'un ton insouciant mais avec un accent qui annonçait une pensée bien arrêtée.
— Oh ! monsieur René ! s'écria Laure avec un accent de reproche et les larmes aux yeux.
— Je plaisante, reprit-il en essayant de sourire; une sotte plaisanterie, n'est-ce pas , mademoiselle Laure ?
— Plût à Dieu que ce fût véritablement une plaisanterie! » dit-elle tristement.
Comme elle achevait ces paroles, Charles de Bail- 1ères et M. Bauvron s'approchèrent de René et lui firent un signe. Gavery s'excusa près de Mlle Holmes, et les rejoignit ; il s'assit avec ses deux amis dans l'encoignure que forme sur la terrasse supérieure le grand salon de danse.
a: Eh bien? demanda René.
— Tout marche : nous venons de nous consulter avec les témoins de tes adversaires, qui sont M. Strettel et le baron de Larolles. Le rendez- vous est pour demain, à huit heures du matin, auprès des ruines du château de Lassay. Maintenant, je te dirai qu'il y a une discussion entre nous et les autres témoins.
— A quel propos ?
64 RENÉ DE GAYERY.
— Ces messieurs prétendent que leurs amis sont offensés et ont le choix des armes.
— Eh bien?
— M. de Bauvron et moi, nous disons avec raison que cette offense est tout imaginaire. S'il me passe par la tête de trouver mauvais que tu mettes un chapeau gris au lieu d'un noir, aurai-je donc le droit de venir te demander raison et me poser en offensé parce que ton chapeau est noir ?
— Bah ! dit René avec impatience , cela m'est bien égal. Au fond, je crois même qu'ils ont raison, car, entre nous, ma conduite était fort déplacée. Ainsi, accorde-leur tout ce qu'ils voudront sous ce rapport. Je te répète d'ailleurs que cela m'est égal. J'accepte toutes les armes excepté le sabre.
— Pourquoi cela?
— Peu m'importe d'être tué, mais je ne veux pas qu'on me découpe tout vivant. »
Ils échangèrent encore quelques paroles, puis René les quitta pour aller prendre congé des dames avec lesquelles il causait auparavant. Il fut frappé de l'altération des traits de Mlle Holmes.
a Monsieur René, lui dit-elle avec une profonde émotion, j'ai entendu toute votre conversation.
— D'ici? demanda-t-il avec surprise.
— Non , dit- elle en rougissant , mais sans hési-
tation. Je m'étais placée là, ajouta-t-elle en désignant la croisée la plus voisine de l'encoignure. Je me doutais de ce que vos amis avaient à vous dire. Ainsi, vous vous battez demain?
— II le faut bien, répondit -il en souriant.
— Avec quatre adversaires?
— Il n'y manque que le caporal, n'est-ce pas? continua-t-il en essayant de plaisanter.
— Oh ! monsieur René , comment avez-vous le courage de rire en parlant d'une chose si affreuse ! Si votre pauvre mère vivait encore 1 »
Il baissa la tète et ne répondit pas.
« Vous voulez donc vous faire tuer? »
Il haussa imperceptiblement les épaules, comme pour dire que peu lui importait I a Et vos amis? reprit-elle.
— En ai-je? murmura-t-il.
— Et vos compagnes d'enfance ? »
Un sourire amer crispa les lèvres de Gavery.
« Elles se marieront et m'oublieront, murmura-t-il.
— Non! reprit-elle avec vivacité ; non! vous êtes injuste, monsieur René.... Oh ! si j'avais quelque influence sur vous...'. Hermance, dit-elle en se levant avec vivacité pour prendre le bras de sa sœur et l'amener auprès d'elle, M. de Gavery doit avoir demain quatre duels ! Viens joindre tes instances auîj
miennes et le supplier de renoncer à ce cruel dessein. »
Vraiment émue cette fois, Hermance fit un effort sur elle-même et essaya d'adresser quelques paroles à M. de Gavery ; mais les réponses mordantes et le sourire sardonique de René ne tardèrent pas à froisser la Jeune femme. Elle se rapprocha de nouveau de sa tante. En dépit de l'attention qu'elle paraissait prêter à la conversation de Mme de Grinbavau, elle s'arrangea néanmoins de façon à ne pas perdre un mot de l'entretien de Laure avec M. de Gavery.
Touché malgré lui de l'émotion et des instances de la charmante jeune fille, René lui prit la main et la serra avec effusion ; mais , tout en cherchant à calmer son inquiétude, il ne put naturellement lui taire aucune promesse positive.
La position de René devenait d'autant plus embarrassante qu'un de ses adversaires, M. de Cobrizo, était le beau-frère de la jeune fille, et que l'arrivée du Portugais sur ces entrefaites pouvait amener quelque scène désagréable. Aussi Gavery se décida-t-il à prendre congé de Mme de Vareilles et de Mme de Grinbavau. Il salua Mme de Cobrizo avec une politesse glaciale, et échangea une dernière poignée de main avec Mlle Holmes, en dé-
tournant les yeux pour ne pas rencontrer le regard suppliant de la jeune fille.
Le soir, René revint au Casino ; mais, au lieu d'entrer dans le grand salon où l'on dansait, il resta sur la terrasse et se contenta de regarder par la fenôtre. Au bout de quelque temps, la vue de tout ce monde qui dansait et causait avec une joyeuse animation redoubla la tristesse de Gavery. Il s'assit à l'une des encoignures. Là, les yeux collés contre les carreaux et les traits contractés, s'enivrant de l'amertume de ses chagrins, il fut pris d'un de ces accès de désespoir muet et de rage concentrée dans lesquels le cœur semble se gonfler et se tordre.
Au bout d'une heure, il se leva et se décida è rentrer chez lui. Il se mit au lit, mais il était trop violemment surexcité pour qu'il lui fût possible de trouver le repos. Il ne s'endormit qu'à six heures du matin, et fut obligé de se lever une heure après, afin d'être exact au rendez-vous.
Gavery avait l'air si défait et si fatigué en arrivant au château de Lassay, que ses témoins lui proposèrent de remettre l'affaire au lendemain.
Il les remercia en souriant.
« Une fois les armes à la main , cela se passera, leur dit-il. Je vois là-bas mes adversaires et leurs témoins. Allons les rejoindre.
68 RENÉ DE GAYERY.
Les antagonistes de René avaient attendu son arrivée pour décider l'ordre dans lequel ils se battraient contre lui. On mit quatre billets dans un chapeau. M. de Veillan tira le n° 3 ; M. de Gobrizo le n° 4; M. Lindsay le n° 1 et M. Favrier le n° 2.
M. deGavery ayant déclaré qu'il n'enlendait nullement contester à ses adversaires le choix des armes, Lindsay demanda le pistolet, M. de Veillan l'épée. Quant à M. Favrier et à M. de Gobrizo, ils choisirent aussi le pislolet. Les témoins de René firent alors remarquer que leur ami aurait la main très-fatiguée s'il se battait au pistolet contre MM. Favrier et de Gobrizo , après avoir tiré l'épée cinq minutes auparavant contre M. de Veillan.
Les deux autres témoins , trouvant l'observation juste , proposèrent d'intervertir l'ordre des duels ; mais Gavery déclara que c'était inutile et qu'il désirait que chacun conservât le numéro que le sort lui avait attribué.
Après quelques pourparlers sur d'autres conditions moins importantes, Lindsay et Gavery furent placés à quarante-cinq pas de distance, avec faculté d'avancer chacun de quinze pas, en marchant l'un sur l'autre.
Tous deux étaient fort calmes et montraient, le premier beaucoup de sang-froid, le second une
grande insouciance. Lorsqu'ils eurent fait chacun huit ou dix pas, Lindsay déchargea son pistolet, dont la balle effleura la poitrine de Gavery , qui ne s'était presque pas effacé. Gavery riposta aussitôt et atteignit M. Lindsay sur le dessus de l'épaule. Par bonheur, la halle n'entama que les chairs et ne causa qu'une légère blessure.
Les deux adversaires se donnèrent alors une poignée de main. On appela M. Favrier qui se plaça devant Gavery, tandis qu'on pansait l'égratignure de l'Anglais. Cette fols, les combattants, qu'on avait fait tirer au commandement, échangèrent leur coup de feu sans résultat. Favrier parlait de recommencer ; mais les témoins, qui n'assistaient qu'à contrecœur à cette lutte d'un seul contre quatre, s'y refusèrent positivement.
On proposa à M. de Gavery de prendre un moment de repos avant de se battre avec M. de Veillan. Il déclara qu'il aimait mieux en finir tout de suite.
Les deux jeunes gens étant à peu près de même force à l'escrime, la lutte dura cinq ou six minutes. Le sang-froid de René et le peu d'importance qu'il attachait à sa vie lui valurent probablement la victoire.
Dans une riposte à un dégagement de M. de
Veillan, il toucha en pleine poitrine ce dernier, qui trébucha et porla la inain gauche à sa blessure. On eut un moment de vives inquiétudes. Ses amis coururent à lui.
«« Ce n'est rien, dit-il, recommençons. »
On le força à jeter son épée. M. de Bauvron en- Ir'ouvrit la chemise pour visiter la blessure. On s'aperçut alors que le fer avait glissé sur une côte et que la blessure, quoique douloureuse, n'avait rien de dangereux.
« Je l'échappe belle ! dit le blessé en tendant de lui-même la main à son adversaire qui semblait presque aussi inquiet que les amis de M. de Veillan. Sans rancune , monsieur. Je commence à croire que vous nous passerez tous en revue. Vous vous battez avec (ant de bravoure et de courtoisie que, si vous n'aviez un de mes amis pour adversaire, je vous souhaiterais volontiers bonne chance. «
Après une trêve de quelques minutes, qu'on força René d'accepter pour se reposer un peu la main, Gavery et Cobrizo furent mis en présence. Cette fois, René avait perdu son air d'insouciance. Il était pâle et ses yeux étincelaient. M. de Cobrizo, de son côté, couvrait son adversaire d'un regard chargé de haine et de menace.
On adopta pour leur duel les mêmes conditions que pour celui de Lindsay et de Gavery.
Placés d'abord à quarante-cinq pas de distance, les deux adversaires s'avancèrent l'un sur l'autre au signal donné par l'un des témoins.
René, s'effaçant avec plus de soin que la première fois , marchait la tête haute et d'un pas égal. Le Portugais, au contraire, replié sur lui-même comme un tigre qui va prendre son élan, s'avançait en zigzag en se couvrant la figure avec la crosse de son pistolet. Une distance de vingt à vingt-cinq pas tout au plus le séparait de René lorsqu'il lira. La balle passa très-près de M. de Gavery, mais ne le toucha pas. René s'arrêta aussitôt et ajusta M. de Cobrizo. Un violent combat se livrait dans son cœur et se reflétait sur sa physionomie.
« Tirez donc! lui crièrent les témoins, cédant à cette angoisse poignante que cause la vue d'une arme à feu dirigée sur une créature humaine.
— Non ! » répondit Gavery.
Il déchargea son pistolet en l'air et le jeta ensuite sur le sol avec tant de violence qu'il en brisa le chien.
M. de Gobrizo exigeait qu'on recommençât ; mais
les quatre témoins furent unanimes pour s'y opposer. Ils déclarèrent que tout était terminé , et que M. de Gavery ayant satisfait aux exigences de l'honneur , nul n'ayail le droit de lui demander d'autre explication.
En présence de cette décision formelle des témoins, Gobrizo dut dévorer sa colère et renoncer, pour le moment du moins, à prendre sa revanche. Malgré l'invitation de ses deux témoins et l'exemple des autres jeunes gens, il refusa d'aller tendre la main à Gavery;
De son côté, René semblait se soucier médiocrement des témoignages de gratitude du Portugais, car il se contenta de saluer ce dernier avec une froide politesse que rendait plus frappante encore la cordiale franchise de sa réconciliation avec ses trois autres adversaires.
« Je vous avoue, mon cher monsieur, dit Roger deBauvron, en s'éloignant avec Gavery etBaillères, je vous avoue qu'un moment je n'aurais pas donné vingt centimes de la vie de M. Gobrizo. Vous, si calme jusque-là, vous le regardiez avec des yeux de tigre. Aussi suis-je resté tout surpris de votre générosité.
— Comment ? dit René avec un sourire forcé, ne comprenez-vous pas que si j'avais tué M. de Go-
brizo , j'aurais mis en deuil les plus jolies femmes de Trouville et allristé toute la société.
— Vous avez, pardieu ! raison, fit l'officier. Mais, du diable, si je me serais douté d'un tel calcul en pareille circonstance ! »
L'amilié d'une vieille femme, bonne, aimable et spirituelle, est un des plus grands bonheurs qui puissent arriver à un jeune homme. Cette amitié prend tout de suite quelque chose de maternel. A un certain âge, on éprouve un tel besoin d'indépendance, qu'on se sent volontiers disposé à se révolter contre toute autoritév voire même celle d'un vieil ami. Mais le caractère le plus ombrageux, le cœur le plus ulcéré, cèdent sans s'en apercevoir à la main légère et affectueuse d'une femme.
Mme de Vareilles, avait pris M. de Gavery en amitié. Outre le souvenir de sa mère qui plaidait pour lui auprès de la marquise, René avait dans Je caractère quelque chose de réellement sympathique qui ne pouvait manquer de séduire une femme de
cœur el d'esprit comme l'était Mme de Vareilles. Avec sa grande expérience, et ce talent d'observation que développe l'habitude du monde, elle avait bien vite deviné que la tristesse et les folies de René provenaient de quelque amour malheureux. Sachant qu'il cet âge rien n'est éternel, elle avait entrepris de guérir son protégé et de le ramener dans un monde qu'il n'aurait jamais dû quitter. Ce qu'elle redoutait par-dessus tout pour lui, c'était la société de certaines femmes près desquelles tant de jeunes gens dépensent leur fortune, ruinent leur santé et trop souvent dessèchent leur cœur et avilissent leur nom. Comme ces anciens repaires de mendiants et dé bohémiens qui existaient autrefois dans Paris, ce monde à part a ses lois et ses usages. Lorsqu'un malheureux s'est laissé engrener dans ses rouages avilissants, chaque jour épaissit sur ses yeux le bandeau qui lui fait voir la vie sous les plus fausses couleurs. Il arrive à se faire gloire de ce dont il eût rougi autrefois, et à regarder les plus nobles sentiments comme de ridicules préjugés.
Dans la disposition d'esprit de René, il était à craindre que, tout en reconnaissant la corruption de ce monde, il ne s'y jetât à corps perdu, non par l'attrait des plaisirs, mais pour braver, pour insulter la société dans laquelle il avait rencontré
quelque cruelle déception. A son âge, d'ailleurs, le cœur a encore trop de sève pour qu'un malheur, quelque grand qu'il soil, puisse l'anéantir complètement. Mme de Vareilles le savait. Le tout était de trouver un nouveau soleil qui fît fondre les glaçons accumulés autour du cœur de René, et reparaître ces deux fleurs de la jeunesse, l'espoir et l'amour, que le vent de l'adversité courbe souvent, mais qu'il n'arrache que dans de bien rares exceptions.
Le moment était alors excellent pour forcer Gavery à rentrer dans le monde. Avec son nom, son esprit, sa tournure, la bonne grâce et l'élégance de ses manières, il avait déjà tout ce qu'il fallait pour réussir dans un salon ; son arrivée romanesque et ses duels le mettaient en outre sur un piédestal qui relevait au-dessus des autres jeunes gens. Or , quelles que soient la situation d'esprit d'un homme et son indifférence pour tout ce qui l'entoure , il est rare qu'il parvienne à se dépouiller assez complètement de tout amour-propre pour être insensible aux succès qu'il obtient.
Comptant un peu sur ce sentiment qui exerce une SI grande influence sur presque toutes nos actions, Mme de Vareilles s'empressa de donner une soirée, afin de présenter M. de Gavery à ses nombreux • amis. Elle poussa même l'afl'ection pour René
jusqu'à inviter les Grinbavau et les Cobrizo, qu'elle avait jusque-là constamment refusé d'admettre dans son salon.
René fut naturellement le lion de la soirée. C'était un écueil à redouter, car bien des gens auraient eu de la peine à se tirer convenablement de la position dans laquelle se trouvait le jeune homme ; Mme de Vareilles, qui l'observait en cachette, vit avec plaisir qu'elle n'avait pas eu tort de compter sur son esprit et sur son tact parfait. Il eut le bon goût de ne montrer ni un orgueil déplacé, ni une de ces fausses modesties qui ne sont que l'hypocrisie de la vanité. Quoique forcé de causer et de s'animer un peu, il parla le moins possible et fît tout ce qui dépendait de lui pour amoindrir l'importance qui s'attachait à lui ce jour-là.
Un des côtés les plus singuliers du duel, c'est qu'il fait souvent deux amis de gens qui seraient restés des ennemis irréconciliables s'ils n'avaient croisé le fer ensemble. Aussi tous les adversaires de René vinrent-ils lui tendre la main et le traitèrent-ils comme une ancienne connaissance. Cobrizo seul se tint à l'écart, et conserva une con- .tenance embarrassée. Sa femme aussi parut fort troublée lorque René vint la saluer. Elle fit un
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mouvement pour lui tendre la main, mais elle ne l'acheva pas, et, de son côté, Gavery n'eut pas l'air de s'en apercevoir.
Laure, au contraire, avança franchement sa jolie main, et serra celle de René avec une vive émotion. II resta quelques instants à causer avec la jeune fille; puis il alla saluer Mme de Grénan. Celle-ci l'accapara si bien qu'il passa presque toute la soirée à côté d'elle. Nous sommes forcé d'avouer qu'il ne fit pas grand effort d'amabilité. En réalité, chacun d'eux se préoccupait beaucoup moins de son interlocuteur qu'on ne l'aurait supposé en les regardant. Mme de Grénan était enchantée de retenir auprès d'elle le lion de la soirée, et de l'enlever à Mme de Cobrizo dont les yeux se portaient involontairement à chaque instant du côté de M. de Gavery. Quant à ce dernier, bien qu'il eût l'air de ne prêter aucune attention à Mme de Cobrizo, il ne restait si longtemps auprès de Mme de Grénan que parce qu'il lui semblait découvrir un peu de dépit sur la physionomie d'Hcrmance.
Ce petit manège qu'un observateur a très-souvent occasion de remarquer dans le monde, n'échappa ni à Mme de Vareilles, ni à Mlle Holmes. Lorsque René revint causer avec Laure, elle l'accueillit avec un sourire un peu triste. Comme il était lui-même
dans ces dispositions mélancoliques qui succèdent presque toujours aux élans d'une gaieté factice, leur conversation roula sur des sujets sérieux, et souvent même fort tristes.
M. de Cobrizo, qui les observait de loin, s'approcha des deux jeunes gens, en causant avec une autre personne, et se plaça de manière à entendre une partie de leur conversation. 11 paraît qu'elle lui parut d'une nature fort rassurante, car il perdit l'air soucieux qu'il avait conservé jusque-là, et s'éloigna avec son interlocuteur. Il y avait cependant chez M. de Gavery quelque chose qui éveillait la curiosité du Portugais. Au moment, *en effet, où l'on sortait de l'hôtel de Mme de Vareilles, il s'approcha d'un homme en blouse qui se tenait devant la porte, et lui montra du doigt M. de Gavery qui s'éloignait avec M. de Baillères.
« C'est bien lui, n'est-ce pas? lui dit-il.... celui de droite ?
— Oui, senor, » répondit l'individu qui fit en sorte de passer deux fois auprès de Gavery dont la figure était éclairée en ce moment par les lanternes de la voilure.
Comme il repassait une troisième fois, il se heurta contre le domestique de Gavery qui était venu se planter sur son chemin. Le choc fut si rude
que l'inconnu, qui ne s'y attendait pas, faillit tomber à la renverse. Tout furieux de sa quasi-culbute, il montra le poing au domestique qui le regardait d'un air narquois.
Œ Tâche un peu de carguer ta langue, mal blanchi, dit enfin ce dernier avec le plus pur accent bas-breton ; une autre fois, ne t'avise plus de venir regarder mon maître sous le nez, ou bien, foi de Mathurin Lequellec, je t'envoie une bordée comme tu n'en as jamais reçue, entends-tu bien, affreux macaque? »
L'individu recula de manière à se trouver dans l'ombre et s'éloigna lentement en faisant un geste de colère.
Mathurin Lequellec était un type assez singulier. Fils d'un cultivateur de Douarnenez, il avait servi en qualité de matelot avec M. de Gavery. Gomme il avait été blessé deux fois auprès de René, ce dernier l'avait pris en amitié et s'était beaucoup occupé de lui à bord de la frégate. Lequellec ayant obtenu sa libération du service à peu près au moment où Gavery donnait sa démission, René l'avait emmené avec lui et avait fini par le garder comme domestique. Nous sommes forcé d'avouer cependant que Mathurin était loin de faire un Frontin modèle. Par sa bravoure et son attachement, il rachetait
en revanche ce qui lui manquait sous les autres rapports.
Gomme la plupart des Bas-Bretons, il aimait les chevaux, qu'il soignait par conséquent fort bien. C'était, en outre, un cavalier, sinon fort gracieux, du moins très-solide. Il tirait admirablement le bâton, maniait assez bien le sabre, et manœuvrait surtout avec beaucoup d'adresse les deux poings de fer que Dieu avait mis au bout de ses bras. Ses larges épaules, un peu voûtées, eussent fait envie à un fort de la halle, et annonçaient une force prodigieuse. Le courage et la franchise se lisaient sur sa physionomie grave et caractérisée, qu'éclairait de temps en temps le demi-sourire un peu méfiant du paysan bas-breton.
« Monsieur, dit-il à son maître (auquel il n'avait jamais pu s'habituer à parler en employant la troisième personne), quel est donc ce monsieur brun qui est sorti en même temps que vous avec deux jeunes personnes et une vieille ?
— C'est M. deCobrizo, répondit Gavery. Pourquoi me demandes-tu cela?
— C'est que, l'autre jour, comme je pansais votre cheval dans la cour du Bras-d'Or, ce monsieur est entré. Il s'est mis à me regarder...., puis sous prétexte de me parler du cheval, il m'a beaucoup
questionné sur vous et sur vos voyaj^es; j'ai l)ienvu que cela l'intéressait plus qu'il ne voulait en avoir l'air, j)
Préoccupé de bien d'autres pensées, René ne répondit pas et congédia de la main Lequellec, qui éteignit la lanterne avec laquelle il était venu chercher son maître, et regagna sa mansarde.
La vie des eaux a cela de charmant que les personnes qui se plaisent peuvent se rencontrer presque à chaque instant de la journée. Le matin, avant déjeuner on va faire un tour de promenade sur la grève, ou se baigner, suivant l'heure des marées. De trois heures à six heures, on se tient sous la tente de la plage et surtout sur la terrasse. On revient au Casino le soir après dîner; suivant la température, on reste à causer sur la terrasse, ou bien l'on entre dans les salons. On y danse fréquemment dans la semaine, sans compter les bals réguliers du dimanche et du jeudi.
Gomme les environs de Trouville offrent de charmants buts d'excursion, on organise très-souvent des parties de cheval, de voiture ou de bateau, qui réunissent pour toute une journée les membres de la môme société.
Pour bien des gens, cette vie^ libre et pleine d'imprévu, a d'autant plus de charme, qu'elle leur offre
84 * RENÉ DE GAYERY.
tous les agréments du monde, en leur permettant de se dispenser de la majeure partie de ses ennuis, c'est-à-dire de la toilette et des visites.
Aussi, tout en se disant qu'il partirait le lendemain, M. de Gavery prolongeait-il son séjour à Trouville de semaine en semaine.
Bien qu'il continuât à se montrer aussi froid et aussi dur auprès de Mme de Cobrizo, à laquelle il ne parlait presque jamais, il ne pouvait se décider à s'éloigner d'elle. Il cherchait tous les prétextes possibles pour se trouver à ses côtés, sans avoir l'air de le désirer. Bien souvent, après avoir sournoisement travaillé pendant toute une journée à €onquérir une place à côté d'Hermance, il n'avait rien de plus pressé que de quitter cette place, aussitôt qu'il l'avait obtenue, en ayant l'air de maudire intérieurement le prétendu hasard qui la lui avait donnée.
Afin d'avoir un prétexte envers lui-même et envers les autres pour accompagner partout Mme de Cobrizo, René s'occupait assidûment de la baronne de Grénan, et quelquefois de Mlle Holmes. Soit que l'amour-propre empêchât la baronne de deviner ce petit manège , soit qu'il lui fût indifférent, elle accueillait très-gracieusement les hommages de René.
Fort sage en réalité, en dépit de sa coquetterie et de ses airs d'étourderie, elle semblait se contenter parfaitement d'avoir Gavéry à ses ordres pour monter à cheval, pour valser ou pour lui donner le bras à la promenade.
Quant à Laure, elle voyait fort clairement le manège de Gavery. Quoiqu'elle s'en attristât quelquefois, elle n'en laissait rien paraître et recevait toujours le jeune homme avec la même cordialité et le même plaisir. Comme elle était aussi instruite que bonne et spirituelle, Gavery s'habitua bientôt à sa société. De toutes les jeunes femmes, c'était celle avec laquelle il causait avec le plus de plaisir et de laisser aller. Près d'elle, il lui arrivait quelquefois d'oublier sa sombre tristesse, et de se surprendre causant, sinon avec gaieté, du moins avec intérêt et vivacité. Malheureusement, un regard, un mot de Mme de Cobrizo, suffisaient pour le rejeter dans ses humeurs noires, et pour remplir ses paroles d'aigreur et d'amertume.
Un jour, on avait organisé une partie pour visiter le château d'Hébertot, situé au fond d'une vallée, à trois lieues et demie deTrouville. Mmes de Grénan, de Versannes et de Cobrizo étaient à cheval, ainsi que Mlle Holmes. Elles avaient pour cavaliers les jeunes gens de leur société habituelle. Mme de Cor
brizo marchait en avant avec M. Lindsay ; à quelques pas derrière eux, venaient Laure et M. de Gavery. Leur conversation était tombée sur des souvenirs d'enfance et se poursuivait avec une certaine animation. La figure de René avait perdu pour un moment son expression sardonique. Quant à Laure, elle rayonnait, et ses jolis yeux pétillaient d'esprit et de tendresse. Malheureusement, soit que Mme de Gobrizo fût contrariée de les voir causer ainsi, soit qu'elle .voulût s'isoler avec M. de Lindsay, elle pressa son cheval et disparut avec le jeune Anglais au tournant d'un sentier.
Par un mouvement instinctif, René activa son cheval, mais celui de Laure conserva la même * allure qu'auparavant.
« Si nous trottions un peu plus vite, dit Gavery avec une impatience mal dissimulée.
— Soit, ^ dit Mlle Holmes en soupirant. Comme elle ne pressait cependant que fort peu
son cheval, Mme de Gobrizo et l'Anglais restaient toujours hors de vue. Laure essaya de continuer la conversation, mais René n'y était plus et répondait à tort et à travers.
— Marchons un peu plus vite, » dit-il encore un instant après, au heu de répondre à une question que lui adressait Mlle Holmes.
Les larmes vinrent aux yeux de la jeune fille. Elle donna un tel coup de cravache à sa jument, que celle-ci, bête vive et ardente, fit un bond épouvantable et partit ventre à terre. René poussa un cri et s'élança après Mlle Holmes, qu'il rattrapa au moment où elle arrivait à côté de sa sœur.
« Que vous m'avez fait peur ! lui dit-il.
— Vraiment ! répondit-elle avec un peu d'amertume.
— Comme vous êtes imprudente ! reprit-il. Pourquoi frapper ainsi celte pauvre Brunette, qui est déjà si vive.
— Bah, murmura-t-elle avec un imperceptible mouvement d'épaules, la pauvre bête est comme bien d'autres ; elle pâtit des fautes d'autrui. »
Puis elle remit son cheval au pas. Gavery essaya de reprendre la conversation, au point où il l'avait laissée ; mais, cette fois, Laure ne fit aucuns frais et se contenta de répondre d'un air distrait. En arrivant à Hébertot, elle prit le bras de M. de Baillères et resta presque tout le temps avec ce dernier.
Quant à René, il s'occupa quelque temps de Mme de Grénan, mais d'un air si distrait et si ennuyé, que la jeune femme se moqua de lui. Elle le pria, en riant, de dormir un peu et de revenir avec une physionomie plus gaie. Dans sa mauvaise hu-
meur, il prit au mot Mme de Grénan et se jeta sur la mousse pour essayer de dormir. Une demi-heure après, il avait encore les yeux ouverts et maudissait le sommeil qui refusait de venir le délivrer de ses ennuis. En désespoir de cause, furieux contre luimême et contre les autres, sans trop savoir pourquoi, il prétexta une violente migraine et revint tout seul à Trouville de toute la vitesse de son cheval. Malheureusement, en changeant de place, il ne pouvait changer en même temps de dispositions. Il rentra dans sa chambre, et se mit à hre ; mais il ne put jamais parvenir à fixer son attention sur le livre qu'il tenait. Il alla passer quelques minutes au salon, et le quitta bien vite parce qu'il avait envie de dire des choses désagréables à tous les gens qui lui adressaient la parole. Il se réfugia enfin sur la plage et s'assit sur un rocher auprès de la maison de M. Vallée.
Perdu dans une de ces immenses tristesses que la vue de la mer inspire aux cœurs disposés à la mélancolie, il était là depuis plus d'une heure, lorsqu'en levant les yeux, il aperçut la marquise de Vareilles, qui venait de s'arrêter vis-à-vis de lui.
« Cher comte, dit-elle à M. de Martigles qui lui donnait le bras, je vous rends votre Hberté. Vous pouvez rejoindre vos maudits fumeurs, et vous em-
pester tous les quatre à loisir. Ayez soin seulement de vous maintenir à une demi-lieue de moi, » ajouta-t-elle en riant, et en serrant la main du comte, qui rejoignit trois de ses amis.
a Eh bien ! mon pauvre René, vous voici donc encore dans vos idées noires ? dit l'excellente marquise en s'asseyant à côté de Gavery.
— Je conviens que, sous le rapport de la gaieté, je laisse beaucoup à désirer, répondit-il en s' efforçant de sourire.
— Oh ! oui, beaucoup ! dit Mme de Vareilles ; trop même pour votre âge, mon ami..,. Voyons, René, reprit-elle après un moment de silence, vous connaissez assez mon affection pour être certain qu'une vaine curiosité n'entre pour rien dans mes questions. Pouvez-vous, voulez-vous me dire franchement ce qui s'est passé entre Mlle Hermance Holmes et vous, avant son mariage avec M. de Gobrizo ?
— La blessure n'est pas encore bien cicatrisée, répondit-il, et les souvenirs qu'il faudra réveiller pour vous répondre me sont toujours amers ; mais nul autre motif ne s'oppose à la confidence que réclame votre amitié. Je suis trop heureux de pouvoir vous donner cette marque de confiance en échange de votre affectueuse bonté.
«t Mme Holmes , commença René, la mère de Mme de Gobrizo et de Mlle Laure, était Française et sœur de M. Grosdot, ce brave négociant que sa femme a gratifié du nom de Grinbavau. Mlle Grosdot avait é(é élevée dans le même couvent que ma mère, dont elle était la meilleure amie , malgré la différence qui existait entre la position de leurs familles. M. Holmes emmena sa femme à Québec. C'était un cerveau brûlé, un de ces hardis aventuriers qui font quelquefois d'énormes fortunes, et, plus souvent encore , finissent par des catastrophes. M. Holmes finit de cette dernière façon. Un jour, il s'aperçut qu'il allait être obligé de suspendre ses payements. Comme , au fond , c'était un honnête homme , il ne
voulut pas aller plus avant et résolut de tout liquider pendant qu'il pouvait encore désintéresser ses créanciers. Sous prétexte de pourvoir à l'éducation de ses deux filles , il les envoya en France avec leur mère. Comme celle-ci, et surtout son mari , étaient brouillés avec M. Grosdot, ce fut chez ma mère que descendit Mme Holmes. Il y avait à peine un mois que la pauvre femme était en France avec ses filles, lorsqu'elle reçut une lettre de son mari. Il lui avouait leur ruine complète, la suppliait de vivre pour leurs enfants et lui annonçait qu'il allait partir pour les Montagnes-Rocheuses afin d'y faire le commerce des fourrures et d'y recommencer sa fortune. Depuis ce moment, on n'a plus entendu parler de lui. D'après le peu de renseignemenis qu'on a pu recueillir sur son compte, il aurait été massacré par les sauvages des Montagnes-Rocheuses. -
a Vous comprenez, madame, le coup que dut éprouver cette pauvre Mme Holmes. Gomme un malheur n'arrive jamais seul, elle apprit presque en même temps la faiUite du banquier chez lequel elle avait placé tout ce qui lui restait de sa fortune , c'est-à-dire l'argent que son mari lui avait remis au moment du départ.
Huit jours après, on enterrait la malheureuse
KENÉ DE GAVERY. 93
femme. A son lit de mort, elle confia ses deux filles à ma mère ; Hermance entrait alors dans sa douzième année; Laure venait d'avoir dix ans.
«Vous qui avez connu ma pauvre mère, Madame de Vareilles, vous savez combien elle était bonne et généreuse. Les filles de son amie devinrent ses enfants. Elle les fit élever au couvent où elle-même avait passé sa jeunesse avec Mme Holmes.
« Chaque année, les deux jeunes filles venaient passer leurs vacances à notre château de Gavery. Mes deux mois de congé s'écoulèrent ainsi, pendant trois ans, entre ma mère et les deux demoiselles Holmes. J'étais à un âge où le cœur ne demande qu'à aimer.... Je devins tellement épris d'Hermance que , pour rester auprès d'elle , je voulais renoncer à ma carrière et tout abandonner. Ma mère s'y opposa.
« Écoute , René , me dit-elle , malgré mon affection pour Hermance , je crains qu'elle ne réunisse pas toutes les qualités que j'aurais désirées pour ton bonheur. Je ne mettrai pas, néanmoins, d'opposition à votre mariage, mais vous êtes bien jeunes tous les deux. Avant de conduire une femme, des enfants , un ménage , il faut que tu aies appris à te conduire toi-même et que tu connaisses un peu la vie. Je ne te demande qu'une chose. Fais un
voyag-e d'un an ou deux. Si, à ton retour, tu persistes dans ton intention d'épouser Hermance , je te promets de te donner mon consentement. »
« Malgré ma folle passion, je sentis que ma mère avait raison, et j'eus le courage de lui obéir; je puis dire le courage , madame ; car l'idée seule de quitter Hermance me brisait le cœur!... Elle aussi pleurait et se désolait.... Elle m'aimait alors.... Elle le disait du moins.... et moi pauvre fou, je la croyais!... Nous échangeâmes les plus tendres serments, des cheveux.... Enfin, nous suivîmes le programme de tous les amoureux qui vont être séparés. Le 21 juillet 1849, je partis sur la Néréide pour une croisière sur les côtes d'Afrique, J'avais alors vingt-un ans.
« iPar suite d'événements qu'il serait trop long de vous raconter, notre voyage dura trois ans et demi. Malgré le charme qu'avaient pour moi la vie de bord et les expéditions que nous faisions de temps en temps , je n'aspirais qu'au retour. Mon cœur était resté en France. Ma seule consolation était les lettres que je recevais de ma mère.
« Un jour, en m'écrivant pour me féliciter de la décoration que je venais d'obtenir, ma mère m'annonça que M. Grosdot de Grinbavau avait repris ses deux nièces.
« Le cœur m'a saigné en me séparant d'elles, me disait ma mère. Je les regardais comme mes filles; mais leur oncle est riche et sans enfants. Je n'ai pas le droit de sacrifier leur fortune à mon affection. »
« Cette nouvelle me fit peur. Tant que je savais Mlle Holmes à Gavery, il me semblait que ma mère veillait sur mon bonheur comme je l'aurais fait moi-même. J'étais triste, mais tranquille.... Malgré la nouvelle, position d'Hermance, je ne croyais pas cependant qu'elle pût trahir les serments que nous avions échangés ; mais des inquiétudes sans nom, des pressentiments sans doute, me tourmentaient jour et nuit.
a Tout se réunit pour prolonger mon supplice. La Néréide fit naufrage dans le golfe de Guinée. On ne put la renflouer. Il fallut attendre pendant quatre mois un autre navire, qui relâcha encore à Saint- Louis avant de nous ramener en France. Je débarquai à Toulon le 28 juin 1853. Je courus à Gaveiy....
— Pauvre enfant ! murmura la vieille marquise émue du désespoir qui se peignait sur les traits de René.
— Ma mère était morte depuis un an, reprit Gavery en contenant sa profonde émotion, morte sans que je fusse là pour lui fermer les yeux.... »
Il passa la main sur son fronl et reprit après un instant de silence.
« J'appris en même temps qu'Hermance était mariée. Deux mois avant mon arrivée, elle avait épousé don Manoël Cobrizo , un Portugais riche à millions que ce mariage ^vait fixé à Paris.
« J'étais arrivé le cœur plein de joie et d'ivresse, les bras étendus pour embrasser ma mère et celle que je regardais comme ma fiancée.... Tout me manquait à la fois. Je crus un moment que j'en deviendrais fou. Je faillis succomber à une fièvre typhoïde. Maintenant, ne me demandez pas ce que j'ai fait depuis ; je n'en sais rien moi-même , ei, d'ailleurs, je n'oserais vous dire le peu dont je me souviens. Je rougis maintenant de toutes les folies que j'ai commises et de toutes les orgies auxquelles j'ai pris part. Si je ne me suis pas tué vingt fois, c'est que quelque mauvais génie....
— Ingrat, interrompit Mme de Vareilles, c'était votre bon génie, au contraire ; c'était votre pauvre mère qui veillait sur vous du haut des cieux.
— Pardon, madame, dit-il avec émoUon en ten^ dantla main à Mme de Vareilles.... mais j'ai tant souffert!... Quand je parle de ces mauvais jours, l'amertume revient aussitôt sur mes lèvres. Il a fallu tout mon désir de vous prouver ma reconnaissance
de votre bienveillant intérêt pour me décider à ces tristes confidences.
— Je le sais, mon ami, et je vous remercie de votre confiance. Je vous plains de tout mon cœur, mon pauvre René ; mais peut-être êtes-vous injuste envers Mme de Cobrizo ? Qui vous dit qu'elle n'a pas été contrainte à ce mariage, trompée peut-être par quelque fausse nouvelle de votre mort.
— Hélas ! madame, j'ai commencé par me dire tout cela ; mais j'ai bien vite appris la cruelle vérité.... En épousant M. de Cobrizo, Hermance n'a cédé à aucune contrainte.... Mme de Grinbavau poussait, il est vrai , sa nièce à ce mariage ; mais M. de Grinbavau, au contraire, a fait tous ses efforts pour la dissuader de ce qu'il regardait comme une ingratitude envers ma mère et envers moi. Il n'a pas caché son opposition à M. de Cobrizo, et n'a cédé qu'aux instances de sa femme et de sa nièce. Aussi M. de Cobrizo , que vous voyez si jaloux de M. Lindsay, n'a-t-il aucune inquiétude à mon égard. »
Comme il achevait ces mots, le comte de Martigles revint avec deux de ses amis. Après avoir échangé quelques paroles de politesse avec les nouveaux venus, René s'éloigna. Mme de Vareilles lui serra affectueusement la main et ne le laissa partir
que sur sa promesse formelle de venir passer la soirée chez elle. :
Pendant ce temps, Mlle Holmes, qui se repentait déjà de son mouvement d'impatience, se reprochait de n'avoir pas montré plus d'indulgence pour le cœur ulcéré de son ami d'enfance.
Lorsqu'il vint la saluer le lendemain, elle lui tendit la main avec une affectueuse vivacité. Ses grands yeux se fixèrent d'un air presque suppliant sur ceux du jeune homme et semblèrent lui demander pardon.
Gomme René, de son côté, s'était fait les mêmes reproches, la paix fut bien vite signée. Gavery s'installa sur la terrasse et fit plus de frais que d'habitude pour soutenir l'entretien. Quelques personnes s'approchèrent des deux jeunes gens et la conversation devint générale. René fit un mouvement pour se retirer ; mais, en levant les yeux, il rencontra le regard inquiet et attristé de Mlle Holmes. H se rassit. Elle le remercia par un doux sourire et lui adressa sur ses voyages quelques questions qui le forcèrent de répondre avec certains développements, et de garder quelque temps le dé de la conversation. Gomme il racontait bien et sans prétention , il eut un certain succès. Un cercle assez nombreux se forma insensiblement autour de lui. Her-
RENÉ DE GAVEUY. 99
mance elle-même, après avoir longtemps fait semblant de ne pas écouter, finit par suivre l'exemple général et par se rapprocher peu à peu avec sa petite cour. En la voyant arriver, René fut encore sur le point de se lever et de partir : le regard de Laure l'arrêta de nouveau. Il continua son récit. Surexcité par la présence d'Hermance, par laquelle il se sentait écouté avec un intérêt croissant, il eut un véritable succès, qui lui fit immédiatement une réputation d'homme spirituel et instruit.
Cobrizo, qui avait aussi beaucoup voyagé, voulut essayer de contre-balancer le triomphe de René. Il commença à son tour le récit de quelques épisodes de ses excursions. Mais, outre sa difficulté à s'exprimer en français, il était loin d'avoir la verve et l'esprit naturel de M. de Gavery.
Malgré la politesse avec laquelle on écoute toujours le mari d'une jolie femme, surtout lorsqu'il est millionnaire , Hermance s'aperçut bien vite du mauvais effet que produisait son mari. Elle l'interrompit avec une impatience mal déguisée, et l'emmena dans une autre pièce pour l'empêcher de continuer.
A partir de ce moment , une sorte de lutte s'établit peu à peu entre René de Gavery, M. de Cobrizo et M. Lindsay.
Les grandes fortunes dont jouissaient ces deux derniers leur donnaient un immense avantage sur M. de Gavery, auquel il ne restait désormais que fort peu de chose. En revanche, Gavery rachetait cette infériorité par son esprit plus vif et plus séduisant , et surtout par son caractère plus sympathique que celui de M. Lindsay. Il avait aussi plus de nohles sentiments et de tact que M. de Cobrizo, qui, malgré sa politesse outrée, eut passé pour un homme mal élevé, si ses millions et la beauté de sa femme ne l'avaient entouré d'un prisme favorable à travers lequel ses nombreuses imperfections passaient quelquefois pour des qualités. Mais ce prisme qui pouvait tromper la foule n'abusait ni les observateurs, ni surtout Mme de Cobrizo et sa sœur.
Toutes deux souffraient souvent des maladresses du Portugais et faisaient tous leurs efforts pour les réparer, ce qui leur valait tantôt des scènes d'une violence incroyable, tantôt des témoignages de reconnaissance tout aussi exagérés.
C'était surtout devant René que Mme de Cobrizo souffrait des bévues de son mari. M. de Gavery était de trop bonne compagnie pour les faire remarquer ; mais son sourire et le regard qu'il fixait alors sur Mme de Cobrizo , n'en disaient que trop pour l'amour-propre de la jeune femme.
Quoi qu'elle fit pour le dissimuler, elle ne pouvait s'empêcher de comparer de temps en temps René à son mari et de sentir toute la différence qu'il y avait entre eux. Elle se rejetait alors du côté de Lindsay , que ces éclairs de faveur rendaient plus amoureux , sans pourtant l'abuser complètement.
Cinq ou six jours après la partie d'Hébertot, on en proposa une autre qui se présentait avec les plus grandes proportions. Il s'agissait de se rendre à Étretat, où se réuniraient le même jour les baigneurs du Havre et de Sainte-Adresse appartenant à la même société que les Grénan, Gobrizo, etc. D'autres amies de ces dames , qui se trouvaient en ce moment dans quelques châteaux voisins du Havre, avaient aussi promis de se rendre à Etretat le même jour. La proposition fut accueillie avec enthousiasme. H fut convenu qu'on irait au Havre par le bateau à vapeur, et que, de là, on se rendrait en voiture à Étretat. Dès qu'on eut fixé le jour, on se hâta d'en prévenir les amis d'Étretat, du Havre, etc. ; puis chacun prit ses dispositions pour le départ.
Par suite de ces petites rivalités dont nous avons parlé , chacun attachait de l'importance aux choses les plus futiles. Le trajet par le bateau à vapeur
étant le même pour tous, on réserva l'amourpropre pour le voyage du Havre à Étretat.
On savait que Mmes de Lansac et de Schwerin avaient amené au Havre un équipage à quatre chevaux , et qu'elles s'en serviraient pour se rendre à Étretat. H était probable aussi que les jolies châtelaines de Preuilly et de Carville feraient atteler quatre chevaux à leurs breaks et à leurs calèches pour conduire les amis qu'elles avaient chez elles en ce moment.
Il n'en fallut pas davantage pour exciter l'émulation des baigneurs de Trouville. Les dames commencèrent à méditer leurs toilettes. Les hommes se concertèrent pour organiser des équipages, de façon à ce que toute la société trouvillaise arrivât à Étretat avec des attelages à quatre chevaux, capables de rivahser avec ceux du Havre et des châteaux voisins.
L'avant-veille du départ, on se rassembla au salon pour récapituler les moyens de transport. M. de Cobrizo et M. Lindsay se réunissaient pour mettre chacun deux chevaux sur la calèche du Portugais , que Lindsay se chargeait de conduire à grands guides. M. de Veillan offrait un break, sur lequel il attelait ses deux chevaux, et deux autres appartenant à M. Bonavant. Un troisième four-in-hands devait se composer des chevaux de MM. de Mo-
rieux , Streltel et Spencer. Aucun des ces chevaux n'ayant fait partie d'un attelage à quatre , toutes les dames déclarèrent que , pour rien au monde , elles n'oseraient monter dans le break de Morieux qu'on laissa en toute propriété aux jeunes gens. Comme il restait encore plusieurs personnes à caser, Gavery dit qu'il se chargeait de former un quatrième équipage.
«< Avec quelle voiture et quels chevaux , s'il vous plaît? demanda Mme de Grénan. Il me semble que tout est pris.
— Il y a des loueurs de voiture au Havre, » répondit-il en souriant.
Elle fit une petite moue dédaigneuse.
« Ils nViuront pas d'attelage à quatre chevaux , dit-elle.
— Pardon ; je vous réponds que Bouju trouvera moyen d'en organiser.
— • En tous cas , ce ne sera pas brillant , repritelle.
— C'est probable, mais je ne crois pas qu'on trouve mieux. «
Après avoir bien cherché , on fut obligé de convenir qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement.
Restait encore à décider comment on composerait le personnel de chaque voiture. Avec les pe^
tites rivalités féminines cl l'amour-propre d'enfant que mettaient ces dames à faire une entrée triomphante à Étretat, la chose était difficile. Chacune d'elles prétendait d'ailleurs n'y attacher aucune importance, et offrait gracieusement le choix aux autres; mais, au fond du cœur, elle eût été fort contrariée qu'on acceptât sa proposition.
Après maints pourparlers et maintes cérémonies de part et d'autre, Mme de Grinbavau, qui avait tenu à faire partie de l'expédition, au grand chagrin de tout le monde , décida qu'elle irait dans la calèche avec sa nièce Hermance. Fort mécontente de voir Hildegarde disposer ainsi des meilleures places, suivant sa constante habitude , Mme de Grénan prit un air boudeur et refusa de choisir à sou tour, en disant qu'elle irait dans la voiture dont les autres ne voudraient pas. La comtesse de Versanncs et Mme de Boucart acceptèrent les deux places que leur offraient M.Bônavant et M. de Veillan, proche parent de Mme de Boucart. Quanta Laure qui, dans toutes les circonstances , montrait beaucoup de réserve et d'abnégation, en dépit des efforts de sa tante pour la pousser en avant , elle se trouva naturellement à faire partie de la troisième voiture avec Mme de Grénan. Comme cette voiture était celle de M. de Gavery, il est permis de croire que
la réserve de Laure fut un peu moins méritoire ce jour-là que d'iiabitude.
Cette grave affaire ainsi décidée, on se mit à danser et la soirée se termina gaiement pour tout le monde , excepté pour Mme de Grénan , qui persistait dans sa bouderie et ne souriait que du bout des lèvres.
René le fit remarquer à Mlle Holmes.
« Je crois, dit-il, à la jeune fille, que l'idée de mon attelage d'occasion sourit médiocrement à Mme de Grénan.
— Bah , dit Laure, elle a été piquée de voir ma tante disposer des deux places de la calèche ; mais c'est une aimable personne; demain, elle n'y pensera plus.
— Et vous, mademoiselle? demanda René, cela ne vous contrarie-t-il pas d'être si mal partagée ?
— Pas le moins du monde, répondit-elle en riant. Pourvu que nous ne versions pas, voilà tout ce que je vous demande. Je suis persuadée d'ailleurs que nous serons parfaitement bien avec vous, » ajouta-t-elle avec une inflexion de voix involontairement si douce , que René l'en remercia par un regard reconnaissant.
Le bateau à vapeur ïTe faisant en ce moment
qu'un voyage par jour, Gavery fut obligé de prendre l'Alcyon , le petit bateau du père Toutain , pour se rendre au Havre , afin de retenir son équipage.
a Eh bien ! lui demanda Mme de Grénan , lorsqu'il arriva le soir, qu'avez-vous trouvé ?
— Nous aurons une calèche passable , lui dit-il , et quatre chevaux assez présentables. »
Mme de Grénan fit encore sa petite moue ; mais, comme elle avait un charmant caractère , elle finit par se mettre à rire et parla gaiement de sa future charrette.
La bande joyeuse partit le lendemain par le bateau à vapeur. Les voitures et les chevaux qu'on avait expédiés la veille par le chemin de fer attendaient leurs maîtres au Havre devant Frascati. C'est là qu'on avait fixé le point de réunion pour le départ général, à cause des baigneurs du Havre qui devaient faire partie de l'expédition et qui 4emeuraient à cet établissement.
En arrivant à l'hôtel, les voyageurs aperçurent sept équipages sur la pelouse. En tête se trouvait la calèche de M. de Gobrizo , puis le break de M. de Veillan, celui de M. de Morieux et deux calèches appartenant au marquis de Chauvières et à Mme de Lansac qui habitaient Frascati. Un omnibus de campagne fort élégant et fort bien attelé
attendait sa propriélaire, Mme de Scliwerin, qu'il avait amenée de Graville avec quelques-uns de ses amis. Enfin, un peu en arrière, le regard inquiet de Mme de Grénan découvrit une espèce de break-charà-bancs attelé de quatre chevaux d'assez piètre mine.
Quoique fort présentables pour des locatis, les pauvres animaux faisaient triste figure à côté des chevaux de sang des autres voitures.
«Est-ce là votre équipage? demanda Mme de Grénan d'un air mélancolique.
— Je n'en vois pas d'autre, » répondit M. de Gavery.
Elle étouffa un gros soupir.
« 11 n'est pas trop mal, dit-elle en dissimulant par politesse sa contrariété. C'est mieux encore que je n'espérais.
— Bah ! dit Mlle Holmes avec gaieté, il sera toujours assez bon pour nous transporter jusqu'à Étretat. Nous n'aurons pas à craindre que nos chevaux prennent le mors aux dents.
— Certes non, » murmura Mme de Grénan.
Laure et René échangèrent un sourire d'intelligence, en se montrant de l'œil la figure consternée de la baronne, véritable enfant gâtée s'il en fut jamais.
A ce moment, une magnifique calèche bleue à
RENÉ DE GAVERY. d09
rechampis paille arriva sur la pelouse au grand trot de quatre chevaux anglais de toute beauté, que conduisaient deux petits postillons portant une casaque bleu foncé , une toque de môme couleur et la culotte de daim blanc.
« Oh ! quelle jolie daumont ! s'écrièrent les jeunes gens.
— Ce sont les chevaux du duc de Maran, dit M. de Morieux.
— Ce n'est pas sa livrée, répondit Baillères. A qui diable cela appartient-il?
— A quelque baigneur de l'hôtel Frascati, probablement, dit Veillan. Voici M, de Chauvières qui va nous apprendre cela. »
Malheureusement ni M. de Chauvières ni Mme de Lansac n'en savaient plus long que les Trouvillais auxquels ils allaient eux-mêmes demander des renseignements sur l'équipage en question.
« Eh bien, demanda Mme de Grénan à M. de Gavery, qui venait de parler au postillon de la calèche, dont l'élégance et la bonne tenue faisaient l'admiration de tout le monde, à qui appartient cette daumont?
— Il paraît que c'est à moi, madame, réponditRené en offrant sa main à Mme de Grénan pour l'aider à monter dans la calèche. Je ne pouvais l'étrenner
no RENÉ DE GAVERY.
d'une manière plus agréable qu'en ayant l'honneur d'y recevoir Mlle Holmes et vous.
— Quelle plaisanterie! fit la jeune femme en reculant.
— Sur l'honneur, je parle sérieusement; veuillez monter, à moins, pourtant que vous ne préfériez le char-à-bancs que je n'avais commandé que dans le cas de malheur imprévu.
— Franchement, j'aime mieux la calèche, » s'écria gaiement Mme de Grénan, qui sauta dans la voiture en riant comme une enfant.
Mlle Holmes s'assit auprès d'elle; mais, loin de partager la satisfaction de sa compagne, elle était devenue toute triste. Durant le trajet , elle ne parla presque pas, et laissa Mme de Grénan faire tous les frais de la conversation.
« Depuis quand as-tu cet équipage? demanda M. de Baillères à René qui s'était assis vis-à-vis des deux jeunes femmes.
— Depuis hier matin , répondit Gavery en souriant.
— Comment avez-vous fait pour former si promplemeut ce bel attelage? dit Mme de Grénan.
— Je n'aurais jamais eu le temps de tout rassembler en vingt-quatre heures, repartit Gavery. Je
savais que le duc de Maran, qui part pour l'Italie, avait le dessein de vendre ses équipages, et qu'il était en ce moment à sa terre de Varenville, tout près de Rouen. Je suis allé le trouver, et j'ai acheté voiture, chevaux, harnais, etc., à condition qu'il me cédât aussi les postillons fouet en main. Seulement , pour ne pas leur laisser porter la même livrée que celle du duc, j'ai commandé des casaques et des toques d'une autre couleur à deux tailleurs qui ont passé la nuit à les faire.
— En vérité c'est admirable, s'écria Mme de Grénan. Un grand seigneur du dix-huitième siècle n'aurait pas mieux fait. »
Baillières et Mlle Holmes échangèrent un regard attristé. Tous deux savaient que René n'avait que fort peu de fortune et , que dans sa position , l'acquisition de ce nouvel équipage était une folie sans nom. Peut-être Laure se disait-elle aussi que cette folie était encore une preuve de l'amour de Gavery «pour Hermance, car il n'avait acheté cette voiture que pour écraser celle de Cobrizo.
Taquiné par Mme de Grénan que la surprise de René avait mise en belle humeur, Baillères finit cependant par oublier sa contrariété passagère et par répondre gaiement à l'aimable babil de la jolie baronne. Laure, au contraire, resta silencieuse, et
H2 • RENÉ DE GAVERY.
durant tout le trajet, les plaisanteries de ses compagnons de voyage obtinrent à peine un sourire distrait de la jeune fille.
— Souffrez -vous , mademoiselle Laure? lui demanda deux ou trois fois Gavery avec un profond intérêt.
— Non, » répondit-elle en s'efforçant de sourire. Au moment où les voitures arrivaient à Étretat,
tous les baigneurs se trouvaient sur la plage, occupés les uns à prendre leur bain, les autres à examiner deux poissons curieux que venait d'apporter une barque de pêche. L'hôtel Blanquet étant à deux pas du rivage, les nouveaux arrivés n'eurent rien de plus pressé que de courir sur la grève.
Gavery, qiie la tristesse de Laure paraissait inquiéter, resta à côté d'elle et lui demanda d'une voix affectueuse pourquoi elle était si pensive et si taciturne.
« Je ne puis vous le dire, répondit-elle. Les observations que je vous ferais seraient déplacées dans ma bouche et vous m'en voudriez peut-être de ma franchise.
— Pour cela, non! s'écria-t-il. Je sais que vous ne me les adresserez que par un sentiment d'intérêt, et , loin de vous en vouloir, je vous en serais sincèrement reconnaissant.
— Eh bien! reprit-elle après un moment d'hésitation, je suis tout attristée de la folie que vous avez faite en achetant l'équipage dans lequel vous nous avez conduits ce matin.
— Pourquoi donc ?
— Il a dû vous coûter horriblement cher. Est-ce • une indiscrétion d'en demander...?
-- Le prix ? Cette daumont, fouet en main, me revient à vingt-huit mille francs. »
Laure joignit les mains avec tristesse.
« Vingt-huit mille francs! reprit la jeune fille.... et vous m'avez dit l'autre jour qu'il ne vous restait presque plus de fortune.
— C'est malheureusement vrai , répondit-il en riant; si je conserve longtemps cette daumont, je finirai par être obligé de manger mes chevaux pour vivre ; mais j'aurai soin de faire descendre les postillons auparavant.
— Comment pouvez-vous parler ainsi , monsieur René, dit la jeune fille d'un ton de reproche affectueux! Si votre pauvre mère vous entendait?»
Il baissa la tête et sa gaieté factice s'éteignit tout à coup.
« Tenez, reprit-elle, laissez-moi vous parler franchement. De si graves sujets ne sont guère dans les attributions d'une jeune fille; mais il me semble
que, du haut du ciel, Mme de Gavery me pousse à vous parler comme je le fais. On dirait que vous n'avez d'autre but que de venir le plus tôt possible à bout de votre fortune et de votre santé. C'est un véritable suicide que vous commettez là. Si cette pensée ne suffit pas pour vous arrêter, songez à ce que doit souffrir votre pauvre mère qui, de là-haut, " voit votre conduite. Songez à la profonde affliction que votre ruine et votre mort causeraient à vos amis. »
A ce mot d'amis , René haussa doucement les épaules d'un air incrédule.
Les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes.
a Ah ! monsieur René ! » continua-t-elle avec une pénible émotion et d'un ton de reproche.
Le regard et l'accent de Mlle Holmes pénétrèrent jusqu'au fond du cœur de M. de Gavery, qui se repentait déjà de son mouvement.
« Pardon, mademoiselle Laure, s'écria-t-il en saisissant la main de la jeune fille, pardon! je suis un fou, un ingrat, de parler ainsi devant une amie aussi bonne et aussi sincère que vous.
— M. de Baillères, aussi, a pour vous une grande amitié, reprit-elle en détournant la tète pour cacher sa rougeur et ses larmes.
— C'est vrai. Il m'est sincèrement dévoué.
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— Eh bien ! si vous croyez à notre affection à tous dçux, pourquoi nous affligera plaisir? Si vous ne faisiez encore que vous ruiner.... c'est déjà bien mal.... mais ce qui nous désole, c'est que nous voyons que toutes vos actions se ressentent de cette idée fixe de ne pas rester en ce monde. Cliaque folie que vous commettez nous peine profondément, parce que c'est un pas de plus que vous faites vers votre tombe. Il faut se roidir contre le chagrin, monsieur René; Dieu nous a mis en ce monde pour regarder le ciel et non pas la terre.
— Quelle bonne et noble créature vous faites! murmura René avec une reconnaissance attendrie.
•— Il ne s'agit pas de moi, mais de vous, pécheur endurci, reprit-elle vivement en essayant de soU" rire au milieu des larmes qui la gagnaient peu à peu. Voyons, puisque vous croyez à mon amitié et à celle de M. de Baillères, ajouta- t-elle avec vivacité, faites quelque chose pour vos deux amis. Promettez-moi de ne plus commettre de folies.
— Diable! repartit Gavery en souriant, vous me demandez là un engagement....
— Vous me refusez?
— Non, non! mais vous comprenez que maintenant j'ai tellement l'habitude de faire des sottises
que je pourrais bien recommencer sans m'en apercevoir.
— Il y a des circonstances où vous avez le temps de réfléchir. Le plus souvent, il en est ainsi. Promettez-moi de penser à vos deux amis et à votre pauvre mère chaque fois que vous s*erez sur le point de faire quelque folle dépense ou de braver un danger inutile. Voyons, me le promettez-vous?
— Eh bien oui, je vous le promets, d dit-il, en serrant avec émotion la main que lui tendait la jeune fille.
Elle détourna la tête pour cacher une larme qui roulait sur sa joue rosée.
« Vous pleurez ? s'écria-t-il.
— Je pense à votre mère, répondit-elle, et je la remercie d'avoir béni mes efforts pour acquitter la dette de reconnaissance que j'avais contractée envers elle. »
Comme elle achevait de parler, quelques personnes s'approchèrent des deux jeunes gens qui se hâtèrent de dissimuler leur émotion, et furent obligés de parler de choses indifférentes.
Il faisait un temps magnifique ; quelques petits nuages blancs mouchetaient seuls l'azur du ciel. La brise était si faible, qu'elle imprimait à peine quelques plis à la masse immense de cristal qui s'é-
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tendait du pied de la falaise à l'horizon, et que des mouettes et des goélands effleuraient de leurs ailes rapides. Quelques bateaux de pêche, dispersés dans le lointain, dormaient paresseusement sur les flots.
Afin de jouir de cet admirable spectacle, la petite société composée de baignetirs de Trouville, du Havre et de Sainte-Adresse, avait fait porter le dîner au sommet de l'une de ces falaises escarpées dans lesquelles semble découpée la plage d'Étretat, et quijs'élèvent à pic au-dessus de la mer comme de gigantesques remparts. Ainsi qu'on devait s'y attendre, la gaieté la plus vive anima le repas.
Les nouveaux venus témoignaient une certaine curiosité au sujet de M. de Gavery. Le bruit de ses excentricités et de ses quatre duels avait naturellement circulé d'un établissement de bains à l'autre. Obligé, bien malgré lui, de rester en évidence et de répondre aux frais qu'on faisait envers lui, puis animé par ses propres paroles et par les saillies des autres, René fut un moment étourdissant de verve et d'entrain. Aussi obtint-il un très-grand succès parmi les baigneurs étrangers à Trouville. Vers la fin du repas, sa gaielé s'éteignit peu à peu, et bientôt, profitant de l'animation générale, il resta silencieux dans son coin. Au dessert, il se leva et
quitta la table, sans que personne remarquât son départ, excepté peut-être Ilermance et sa sœur.
La première, assise près de M. Lindsay, à deux pas de René, n'avait pu s'empêcher d'être frappée du succès de M. de Gavery.
Comme l'a si bien dit Alphonse Karr, la plupart des femmes aiment leurs amants , moins pour les qualités qu'ils ont que pour celles que les autres femmes découvrent en eux. Hermance était un peu de ce caractère. En voyant Mme de Lansac, le marquis de Chauvière et Mme de Schwerin apporter tant d'animation et d'intérêt à leur conversation avec Gavery, Mme de Cobrizo s'étonnait de n'avoir pas encore apprécié à sa juste valeur l'esprit et la distinction de son compagnon d'enfance.
Elle lui adressa plusieurs fois la parole. Sans qu'elle se l'avouât, elle aurait voulu que chacun devinât combien elle avait été adorée par ce jeune homme qui plaisait à tout le monde, et que tant d'autres femmes eussent été si flattées de voir à leurs pieds. Peut-être même, au fond du cœur, un peu d'amour naissant , ou , pour être plus exact, renaissant^ se mêlait-il à ce sentiment de vanité. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'elle se préoccupait beaucoup de Gavery, et qu'elle éprouvait un mouvement d'humeur contre toutes les
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femmes avec lesquelles il paraissait causer d'un ton animé.
A la fin du dîner, lorsque tout le monde se leva, elle mourait d'envie de savoir ce qu'était devenu M.deGavery; nfais, en dépit de toute sa diplomatie pour obtenir, sans les demander, quelques renseignements à cet égard, elle ne put rien découvrir.
Dans la crainte d'éveiller la jalousie de Lindsay et de son mari, elle n'osa se diriger du côté par lequel avait disparu M. de Gavery. Aussi ce fut avec un véritable dépit qu'elle vit sa sœur Laure s'éloigner dans cette direction.
Il était arrivé à M. de Gavery ce qui arrive souvent aux gens nerveux qui cachent au fond du cœur quelque grande douleur , ou des dispositions à la mélancolie. Chaque fois que ces natures impressionnables éprouvent un moment de gaieté, il se produit aussitôt chez elles une sorte de réaction qui leur donne des accès de tristesse inouïe. Souvent aussi, et sans qu'il s'y mêle aucun sentiment d'envie, la vue de la gaieté des autres suffit pour développer cette disposition à la tristesse.
Une fois sous l'empire de ces idées mélancoliques, René s'était éloigné de la bande joyeuse. Il était allé s'asseoir au bord delà falaise, à deux ou
trois pas de ses amis que lui masquait une petite éminence de terre. Lk il s'était pris à contempler la mer immense qui s'étendait à perte de vue et se confondait à l'horizon avec le ciel.
Si, dans certaines situations du cœur, presque tous les grands spectacles de la nature nous portent à la mélancolie, il n'en est aucun qui exerce autant cette influence que l'aspect de la pleine mer. Il semble que l'âme se dilate avec cet horizon sans limite dont l'immensité passe dans vos sentiments. Trop faible pour ces enivrantes sensations, la créature terrestre , écrasée par son infériorité, éprouve, au moral, ce que ressent physiquement, sur le sommet d'une haute montagne, le voyageur dont les poumons souffrent d'un air trop raréfié.
Sous l'empire de toutes ces circonstances , que chacun de nous a ressenties, mais qu'il est difficile de décrire, une profonde tristesse avait bientôt gonflé le cœur de René. Lorsque Mlle Holmes arriva tout doucement auprès de lui, elle s'aperçut que les larmes ruisselaient sur les joues du jeune homme. En voyant Mlle Holmes, il se leva brusquement et se couvrit la figure de son mouchoir.
a Pauvre René ! murmura-t-elle en lui tendant la main, comme vous l'aimez!»
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Il resta un moment silencieux, perdu dans le tumulte de ses pensées.
«Eh bien! non, dit-il en relevant la tête; vous vous trompez , Laure ; je ne sais quel changement s'est opéré dans mon cœur , mais je n'y trouve plus cet amour qui était autrefois mon unique pensée.
— Vous n'aimez plus Hermance ! s'écria Laure dont le cœur battait avec violence.
— En vérité, j'ai peine à lire dans mes propres pensées. Tout ce que je puis dire c'est qu'autrefois, en songeant que j'avais perdu son amour et qu'elle était la femme d'un autre, je sentais mon cœur déchiré, ma vie perdue, mon âme sans espoir et même sans désirs, je versais des larmes de rage et de douleur qu'elle seule faisait couler. Eh bien, aujourd'hui ce n'est plus la même chose. Je souffre de la voir dans les bras d'un autre, j'en suis jaloux encore, mais il me semble que je n'éprouve plus cette douleur morne qui, jusqu'à présent, torturait mes nuits et mes jours. Je pleure du mal qu'elle m'a fait, des illusions qu'elle a brisées dans mon cœur, je pleure de jalousie, de rage peut-être, mais je ne verse plus ces larmes dans lesquelles mon âme semblait épancher autrefois son amour et sa vie.
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— Et pourtant vous êtes jaloux? murmura la jeune fille, dont le corsage palpitant trahissait la vive émotion.
— Je l'avoue; je hais son mari, je hais cet Anglais qui l'entoure de ses hommages, et qu'elle aime peut-être, ou plutôt je les haïssais, car toutes mes impressions à son sujet se sont amoindries. Enfin, tenez, si quelque fée venait aujourd'hui me dire : «Ta as été le jouet d'un songe; cette «femme t'aime; elle t'a toujours aimé; elle est à atoi. » Eh hien , je sens que je n'éprouverais plus le bonheur céleste dont cette seule pensée m'aurait autrefois enivré.
Mlle Holmes ne connaissait pas encore assez le cœur humain et le caractère des hommes pour se rendre bien exactement compte du changement que lui expliquait M. de Gavery. Un vngue pressentiment lui disait néannioins que René avait déjà cessé d'aimer Mme de Gobrizo. Peut-être une autre voix, plus mystérieuse encore, murmurait à l'oreille de la jeune fille, qu'elle-même n'était pas tout à fait étrangère à ce changement.
Émue et rougissante, les larmes dans les yeux et le sourire au cœur, elle restait debout devant M. de Gavery qui contemplait avec une admiration rêveuse sa ravissante physionomie, à laquelle l'é-
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motion donnait en ce moment un charme indicible.
Comme elle allait lui répondre, elle entendit dans le lointain Mme de Grinbavau qui criait : «Laure! Laure ! » de sa voix aigre et nasillarde.
a Je me sauve, dit la jeune fille : on viendrait me chercher jusqu'ici, et cela vous contrarierait sans doute de voir tout ce monde autour de vous en ce moment. A bientôt , monsieur René. Voyez comme le ciel est beau , comme la mer est calme ! Ni l'un ni l'autre n'ont gardé de traces de la tempête des jours derniers. Il en sera de même pour votre cœur : Dieu vous enverra de beaux jours pour vous dédommager des mauvais. »
En achevant ces paroles qu'elle accompagna de son plus doux sourire et de son regard le plus affectueux , elle serra la main de Gavery et s'éloigna encourant.
A peine avait-elle disparu, qu'un homme qui se tenait caché à plat ventre à une trentaine de pas de Gavery, leva la tête avec précaution pour voir ce qu'il devenait. René suivit quelque temps des yeux la jeune fille, puis il s'assit de nouveau au bord de la falaise, et laissa retomber sa tête entre ses mains.
Dès que l'individu qui épiait M. de Gavery se fut
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assuré que ce dernier s'était replongé dans ses préoccupations, il se rapprocha du jeune homme en se traînant sur les genoux et sur les mains avec l'adresse et la patience d'un Indien.
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Une heure s'étant écoulée sans qu'on vit reparaître M. de Gavery, on commença à s'étonner de son absence. Baillères et-Bauvron furent dépêchés à sa recherche. Ils revinrent sans l'avoir rencontré.
« Tout à l'heure , en me promenant avec Mme de Grénan, dit Mlle Holmes, j'ai aperçu M. de Gavery, assis à quelques pas du petit tertre que vous voyez là. »
Baillères courut de ce côté. Il ne tarda pas à revenir en faisant signe qu'il n'avait rien aperçu.
« L'avez-vous appelé ? demanda M. Favrier. Il fait déjà presque nuit et vous avez fort bien pu passer tout près de lui sans le voir.
— J'ai crié de toutes mes forces, dit Charles, et personne n'a répondu.
— Tiens, s'écria tout à coup M. de Veillan qui s'était avancé à l'angle d'une falaise et regardait le rivage, qu'est-ce que je vois là-bas sur le sable? Est-ce un homme couché, un rocher ou du varech?
— Cela m'a tout l'air d'un homme, ditLindsay ; mais il ne bouge pas.
— Serait-ce M. de Gavery? reprit M. de Veillan', frappé d'un sinistre pressentiment. Baillères, venez donc voir.
— Il faut l'appeler, ■» dit Bauvron , dont la voix émue se ressentait de l'inquiétude qui commençait à serrer le cœur des amis de René.
Tous leurs appels restèrent sans réponse. L'homme couché sur le sable ne bougeait pas.
En proie à de nouvelles angoisses, Laure counit à l'endroit où elle avait laissé M. de Gavery. Presque aussitôt, elle poussa un cri perçant et tomba sans connaissance.
On accourut auprès d'elle. Tandis que les femmes se pressaient autour de Laure , un des jeunes gens remarqua qu'à cet endroit, quelques fragments de terre semblaient avoir été tout récemment détachés du bord de la falaise. A la place même où Mlle Holmes avait laissé M. de Gavery, Lindsay découvrit quelques taches de sang.
Au même instant, on entendit des cris qui par-
taient de la grève. On aperçut alors Baillères et Bauvron , qui étaient descendus en courant par un petit sentier, agenouillés sur le sable à côté de l'homme qu'on avait vu du haut de la falaise. Ils faisaient des signes de détresse et appelaient leurs amis.
Les autres jeunes gens se précipitèrent dans le sentier.
En arrivant sur la grève, ils reconnurent Gavery, dont la tête pâle et inerte reposait sur les genoux de Baillères.
« Est-il mort? demanda- t-on avec une profonde anxiété.
— Je n'en sais rien encore, répondit Bauvron. J'espère que non, cependant. Aidez-moi à lui enle* ver sa redingote et son gilet. Que deux personnes courent à Étretat chercher un médecin, et un brancard avec des matelas. Il doit y avoir une boîte pour les noyés; prenez tout ce qui pourra nous servir. »
De Veillan, Morieux et Strettel partirent en courant. Pavrier, Cobrizo et Lindsay se mirent à seconder M. de Bauvron. Quant à Garlon, le lorgnon dans l'œil et le pouce dans le gilet, il regardait bêtement le groupe placé devant lui et se montrait plus prodigue de conseils que de services. Bonavant
s'était laissé choir sur un rocher, pâle comme un linge et à demi évanoui. Spencer le fit revenir, en lui jetant à la figure toute l'eau qu'il put puiser dans son chapeau de feutre.
« M. de Gavery a reçu un coup de couteau ou de poignard, s'écria Bauvron en montrant la redingote, entamée du côté gauche, précisément à la hauteur du cœur. Tenez, son portefeuille a été traversé. »
Il jeta la redingote sur le sable et déchira la chemise à l'endroit de la blessure. Du premier coup d'œil , il vit que cette blessure avait tout au plus deux ou trois lignes de profondeur et qu'elle devait être peu dangereuse. Le portefeuille que René portait dans sa poche avait arrêté le poignard, qui, sans cela, lui aurait probablement traversé le cœur.
Pendant que Bauvron examinait la blessure, Baillères et Lindsay employaient tous les moyens en leur pouvoir pour rappeler à la vie M. de Gavery. Un d'eux courut demander un flacon aux dames qui étaient restées sur la falaise et n'osaient descendre à cause de l'obscurité croissante et des dangers que présentait le sentier.
Laure avait repris connaissance. Par un sublime etîort de courage, elle était parvenue à contenir ses
larmes et sa douleur. En voyant Baillères gravir péniblement la falaise, elle devina ce qu'il venait chercher. Elle enveloppa son flacon dans son mouchoir et dans la petite cravate de soie qu'elle portait au cou et le jeta sur la grève. Mmes de Grénan et de Versannes en firent autant.
Mme de Cobrizo avait aussi passé son flacon à Mlle Holmes, pour qu'efle le jetât avec le sien, mais la jeune fille le lui rendit. Se rappelant l'état de tristesse dans lequel elle avait trouvé M. de Gavery, Laure se figurait qu'il n'avait pas eu le courage de résister plus longtemps à son chagrin et qu'il s'était jeté volontairement du haut de la falaise. En ce moment suprême, sa bonté naturelle et son affection pour sa sœur n'avaient pu l'empêcher de repousser le secours de celle qu'efle regardait comme coupable de la mort de Gavery.
Voyant que rien ne leur apprenait le résultat des efforts des jeunes gens pour ramener M. de Gavery à la vie, Mmes de Grénan, de Versannes et de Boucart déclarèrent qu'A leur était impossible de supporter plus longtemps cette incertitude, et qu'elles voulaient descendre près du blessé. On eut beau faire pour les retenir, les courageuses jeunes femmes s'engagèrent dans le sentier escarpé et descendirent avec cette bravoure que les femmes
puisent dans leur cœur chaque fois qu'il s'agit d'un malheur à secourir. Mlle Holmes et sa sœur suivirent les autres, en dépit des remontrances et des cris de leur tante, qu'elles feignirent de ne pas entendre.
Au moment où les cinq jeunes femmes arrivaient auprès de René, celui-ci fit un mouvement, mais si faible, qu'on craignit un instant de s'être trompé. Bauvron lui posa la main sur le cœur, tandis que Baillères plaçait devant la bouche de René un petit miroir que venait de lui donner Mme de Grénan.
oc II respire ! s'écrièrent en même temps les deux jeunes gens. »
Toutes les poitrines se soulevèrent avec effort. Une lueur d'espoir brilla dans les yeux inquiets qui se fixaient sur le blessé. Laure avait saisi l'une des mains de Gavery et la serrait dans les siennes,comme si elle eût voulu faire passer dans le sang du jeune homme toute la chaleur, toute l'énergique tendresse de son propre cœur.
Lorsque le médecin arriva, suivi d'un brancard et d'un matelas, Gavery était enfin sorti de son évanouissement. Mais, son regard fixe et terne n'annonçait que trop que la connaissance ne lui était pas encore revenue.
« Que pensez-vous de son état ? demanda Baillé-
res au médecin, sur lequel tous les yeux étaient fixés avec anxiété. »
Il secoua la tête en allongeant la lèvre inférieure.
« Il y a tout à craindre, » disait assez clairement ce geste désespérant.
— Trouvez-vous quelque fracture, quelque lésion grave? reprit Bduvron.
— Pas à l'extérieur; je ne le crois pas, du moins, répondit le médecin; mais c'est l'intérieur que je redoute. Une chute de cent pieds !
. — Il est tombé sur le sable, murmura timidement Mme de Grénan.
— S'il était tombé sur le galet, nous n'aurions relevé qu'une masse informe, repartit le médecin ; et même, en tombant sur le sable, je ne puis m'expliquer que ce pauvre jeune homme n'ait pas eu quelque membre brisé.... Voyez de quelle effrayante hauteur il a été précipité.
— Sa chute aura été amortie par ceci, dit BaiUères en montrant une sorte de contre-fort naturel en terre plaqué au pied de la falaise et s'élevant à une vingtaine de pieds de la grève. Il sera d'abord tombé là-dessus.
— Qu'y a-t-il donc là-haut ? s'écrièrent deux ou trois personnes qui avaient levé les yeux vers l'endroit que désignait Baillères.
— Où donc? demanda Lindsay.
— A l'endroit où la partie supérieure de ce contre-fort se joint à la falaise..., quelque chose de brun....
— On dirait un lambeau de drap accroché à un rocher.
— Je parie que c'est un morceau de la redingote
de Gavery ! s'écria Baillères. Voyez plutôt, ajoutat-il en montrant le vêtement, qu'on avait jeté de côté et auquel manquait une basque presque tout entière.
— Voilà l'explication trouvée, docteur, reprit Lindsay. Dans la chute de M. de Gavery, sa redingote se sera accrochée a l'angle de ce rocher, ce qui aura amorti la rapidité de la descente.
— Eh bien, s'écria l'un des baigneurs d'Ëtretat, si ce pauvre jeune homme en réchappe, il aura eu de la chance, car c'est peut-être le seul endroit où la falaise ne soit pas coupée à pic. »
Pendant ce temps, le docteur, aidé de Baillères et de Bauvron, avait placé Gavery sur un brancard. Un peu avant d'arriver à l'hôtel, René reprit connaissance. Il reconnut Baillères qui marchait à côté de lui et serra faiblement la main de son ami qui tenait celle du blessé dans la sienne. Puis il promena autour de lui un regard encore vague et flottant.
Soit qu'il eût reconnu Laure et Hermance au milieu du groupe de femmes qui entouraient le brancard, soit que son geste s'adressât au groupe tout entier, il fit un mouvement de tête, et un faible sourire entr'ouvrit ses lèvres. On le transporta dans une des cbambres de l'hôtel Blanquet, tout près de la plage.
Dès qu'on eut refermé la porte de sa chambre, dans laquelle on ne laissa pénétrer que MM. de Baillères et de Bauvron, chacun commença à former des conjectures au sujet de l'accident dont le jeune homme venait d'être victime.
Excepté Laure et sa sœur, qui croyaient que René avait voulu se donner la mort, on supposait généralement que Gayery avait été frappé par un assassin et précipité du haut de la falaise. Seulement, on cherchait en vain quel avait été le mobile du crime, car on avait trouvé sur René sa montre et son portemonnaie. Chacun attendait avec une impatience facile à comprendre que le blessé pût parler et donner quelques renseignements au commissaire de police, qui était arrivé à l'hôtel, afin de commencer une enquête.
Au bout de deux heures environ, Baillères vint dire au commissaire qu'il pouvait monter dans la chambre de M. de Gavery. Ce dernier, qui avait
tout à fait repris l'usage de ses facultés et qui parlait avec clarté, quoique d'une voix faible et lente, fit la déclaration suivante :
« A demi-couché, à un pied tout au plus du bord de la falaise, et le coude droit appuyé à terre, il regardait les barques dispersées à l'horizon, lorsqu'il avait senti tout à coup une vive commotion au côté gauche. Au même moment, sans qu'il eût le temps de se retourner, un homme qu'il n'avait pu voir, et dont la figure lui avait semblé couverte d'une sorte de mouchoir ou de voile, l'avait poussé brusquement et précipité du haut de la falaise.
— Soupçonnez-vous quelqu'un? demanda le commissaire.
— Non, monsieur.
— Vous connaissez- vous quelque ennemi, quelque rival ?
— Non, monsieur. A supposer que je sois en mauvais termes avec quelques individus, aucun d'eux n'est capable d'un crime, et ne m'en veut assez pour m' assassiner.
— Ainsi vous n'avez aucune idée du motif qui a pu guider le bras du meurtrier ?
— Aucune.
— Il n'a rien dit en vous frappant ?
— Non. C'est-à-dire, attendez.... il me vient un
souvenir.... mais si confus!... Je ne suis même pas bien certain si j'ai réellement entendu ou si c'est un effet de mon imagination.... Au moment où je recevais le coup qui m'a étourdi, il me semble avoir entendu ces mots : Souviens-toi d'un ami!... Je ne pourrais pas garantir si c'est d'un ami ou un mot analogue..,. D'autant plus que le sens.... Attendez.... cela me revient.... C'est Souviens-toi d'Anamy que j'ai entendu, ou que je me suis figuré avoir entendu.
— Quelle serait la signification de ce mot , ana^ my?
— C'est le nom d'une factorerie de négrier que j'ai détruite sur la côte d'Afrique, à l'époque où j'étais enseigne de vaisseau. »
Le médecin, qui assistait à l'entretien, fit signe au commissaire que M. de Gavery commençait à se fatiguer et qu'il serait imprudent de continuer.
« Que pensez- vous de l'état de votre malade? demanda le commissaire au docteur, lorsqu'ils se trouvèrent tous deux sur le palier de l'escalier.
— Jusqu'à présent, je n'ai découvert aucun désordre de nature à causer la mort ; mais nous ne pouvons lire à l'intérieur. Dans trois ou quatre jours seulement, nous saurons à quoi nous en tenir.
— Pourra-t-on bientôt le transporter àTrouville? demanda Baillères.
— Je crains les secousses et les changements de voiture. Il faudrait le porter de sa chambre à la voiture, de la voiture au bateau, du bateau à son hôtel.
— Il y aurait un moyen, dit le commissaire. Le vent est bon pour retourner à Trouville , la brise fraîchit, la mer est belle. Si on mettait M. de Gavery à bord d'une barque de pêche avec des matelas et des oreillers ?
' — En effet, répondit le médecin.
— Vous l'accompagnerez, n'est-ce pas, monsieur? demanda Baillères au docteur.
— Certainement, monsieur; et vous aussi?
— Sans doute : je vais m'occuper de trouver une •barque. '
— Adressez-vous au maître de l'hôtel lui dit le docteur. Il vous indiquera à qui parler. La mer baisse encore ; vous aurez le flot pour vous ; et, comme elle va remonter dans une heure ou deux , vous l'aurez encore pour entrer à Trouville. »
Après mûre réflexion, il fut cependant décidé que René ne partirait que le lendemain à la marée dti matin, afin qu'il n'arrivât pas de nuit à Trouville.
Excepté les deux amis de Gavery, les autres baigneurs de Trouville s'en allèrent coucher au Havre afin de reprendre le lendemain le bateau à vapeur.
Le retour fut loin d'être aussi gai que le premier voyage. Gavery avait inspiré un vif intérêt à tout le monde. Les baigneurs du Havre et de Saint-Adresse firent promettre à leurs amis de Trouville de les tenir au courant de la santé du blessé.
René arriva le lendemain à Trouville accompagné de Baillères, deBauvron,et du médecin d'Étretat. On le transporta à l'hôtel du Bras-d'Or, où il logeait; et l'on envoya chercher le docteur 0..., l'un des médecins en renom de Trouville. Il vint se consulter avec son confrère d'Étretat, qui reparfait le soir môme pour sa résidence. Tous deux examinèrent ensemble le blessé, et leur examen dura fort longtemps.
Ils tombèrent d'accord pour déclarer que jusqu'alors M. de Gavery paraissait n'avoir éprouvé aucun désordre mortel, et que, s'il ne survenait pas de complication imprévue, il reviendrait promptement à la santé. En attendant, il dut suivre un traitement sévère, dont la première prescription fut de garder le lit durant quelques jours et la chambre encore plus longtemps.
Ses deux amis s'instituèrent ses gardes- malades.
La convalescence de René marcha si rapidement qu'au bout de cinq jours il était sur pied, et ne gardait plus la chambre que par excès de précaution.
Pendant tout ce temps, il avait reçu de nombreuses visites, trop nombreuses même, car le médecin fut obligé de les interdire, dans la crainte qu'elles ne fatiguassent son malade.
Le juge d'instruction de Pont-l'Évêque vint aussi interroger M. de Gavery et tâcher d'obtenir de lui quelques renseignements de nature à mettre sur la voie du meurtrier, qui restait toujours inconnu et sur lequel on ne pouvait même obtenir aucun indice. Sur l'invitation du magistrat, René lui raconta dans tous ses détails l'affaire de la factorerie d'Anamy.
« J'étais enseigne à bord de la frégate la Néréide, qui croisait du côté du Gabon pour capturer les négriers, très-nombreux dans ces parages, commença M. de Gavery. Un matin, au lever du soleil, nous aperçûmes à quelques lieues sous le vent une goélette qui ne tarda pas à changer de direction et à s'éloigner de nous.
« Ses allures nous parurent suspectes , et le commandant ordonna de lui donner la chasse. Nous la poursuivîmes toute la journée. Quand la nuit vint nous en dérober la vue, elle n'était plus qu'à deux ou trois milles.
«< A la faveur de l'obscurité, elle força de voiles, gagna la côte et se réfugia dans une petite crique. Elle s'y croyait en sûreté, car la frégate tirait trop
d'eau pour pénétrer plus avant, mais notre commandant n'abandonnait pas si facilement la partie. Il mit à l'eau une chaloupe montée de vingt-cinq hommes, y compris le lieutenant et moi. Au moment où nous arrivions à côté du négrier, une tempête s'éleva, ^et la frégate fut oblig-ée de prendre le large.
a Un de nos matelots , qui connaissait particuhèrement cette côte, nous apprit que nous étions tout près d'Anamy, le principal comptoir du senor Peralda, l'un des plus riches marchands de nègres du pays. La goélette appartenait sans doute à cet homme, qui possédait trois ou quatre bâtiments consacrés à cet ignoble trafic.
a Gomme il est fort rare que les négriers aient l'audace de résister ouvertement aux bâtiments de guerre, nous approchâmes sans défiance de la goélette.
« Tout à coup, *une décharge partit de ce bâtiment, nous tua trois hommes, dont le lieutenant, et mit quatre matelots hors de combat. Furieux de ce guet-apens , je pris le commandement. J'ordonnai de laisser arriver sur la goélette sans tirer un seul coup de fusil, et de l'enlever à l'abordage. La partie était rude, car nos adversaires étaient plus nombreux que nous, et nous avions affaire" à
de solides gaillards. Nous apercevions en outre une embarcalion remplie d'hommes armés qui se détachaient du rivage évidemment pour amener du renfort à nos ennemis. Par bonheur, j'avais un excellent équipage, des matelots presque tous normands ou bretons. Nous sautâmes sur le pont de la goélette, et, pendant une bonne demi-heure , les coups de sabre, de hache, de pique et de crosse de fusil ne cessèrent pas une seconde. La supériorité de nos armes et surtout notre discipline nous valurent enfin la victoire, en dépit 'du renfort qu'avaient reçu nos adversaires. Le pavillon de la goélette fut amené, et son équipage fut mis aux fers. Pendant ce temps, la tempête, avait éclaté avec la violence qui caractérise les orages de ce pays. Notre chaloupe avait coulé quelques moments après notre abordage. Quant à la goélette, ses ancres ne tardèrent pas à chasser, et malgré tous nos efforts, nous échouâmes bientôt à la côte.
« A peine la goélette eut-elle touché le rivage, que nous fûmes assaiUis par une bande de nègres à la tète desquels marchaient quelques blancs ou métis. Malgré notre triste situation , nous eûmes bientôt mis tous ces coquins en déroute. Nous les poursuivîmes jusqu'à leur comptoir, que défendait une sorte de petit fort assez bien construit. Gomme nous
n'avions ni vivres, ni munitions, ni vêtements, je pensai que le seul moyen de nous procurer tout cela, c'était de nous emparer de l'établissement de nos ennemis. Mes hommes ne demandaient pas mieux ; mais on nous opposa une énergique résistance.
a Nos adversaires avaient à leur tôte un homme , que j'ai su plus tard être le gérant de la factorerie, qui se battit comme un tigre jusqu'au dernier moment. Il nous fallut deux heures pour nous emparer du fort et de l'habitation. La plupart des hommes qui défendaient l'étabhssement nous échappèrent à la faveur de la nuit, ainsi que trois de nos prisonniers. J'espérais que nos adversaires en auraient assez et qu'ils nous laisseraient tranquilles ; mais je comptais sans le gérant. Au moment où mes hommes , affamés par un jeûne de douze heures au moins , allaient profiter de quelques provisions que nous avions trouvées dans la cuisine en compagnie d'un gallon de rhum, un nègre blessé, que nous découvrîmes caché dans un coffre, me révéla que le gérant avait fait empoisonner le rhum et les aliments. J'en fis goûter à un chien et à deux singes. Ces trois animaux moururent presque aussitôt. Il nous fallut passer la nuit sans manger. Le lendemain, à la pointe du jour, la
Néréide n'avait pas encore reparu. Quant à la goélette, la mer l'avait littéralement mise en pièces, et ses débris couvraient la plage.
« Craignant que nos ennemis ne fussent cachés dans les bois qui entouraient l'habitation, je poussai des reconnaissances dans toutes les directions et j'établis des sentinelles autour de la maison. Bien m'en prit de ces mesures de prudence. Le marchand d'esclaves et son gérant revinrent nous attaquer à la tète de quelques brigands ramassés sur une habitation voisine, dont le comptoir que nous occupions n'était que la succursale. Cette fois encore, ils furent repoussés. Nous les poursuivîmes l'épée dans les reins jusqu'à l'autre habitation, que je fis livrer aux flammes, après avoir déhvré trois cents malheureux nègres qu'on y avait enfermés.
« La frégate, qui avait été obligée de fuir devant le vent, et de s'en aller au diable, revint le lendemain et nous envoya le grand canot. Quelques heures après, je m'embarquai avec le reste de mon équipage, après avoir mis le feu au comptoir, dont nous tîmes les flammes durant presque toute la nuit.
« Quant au fortin, qui contenait une certaine quantité de munitions, je fis creuser sous ses fonda-
ikk RENÉ DE GAVERY.
lions plusieurs trous qu'on chargea de poudre à laquelle on mit le feu au moyen de longues mèches. Nous eûmes le plaisir de le voir sauter au moment où nous arrivions à bord de la frégate.
« Le commandant envoya le lendemain d'autres hommes sous mes ordres pour achever l'œuvre de destruction que j'avais commencée.
« Le marchand de nègres a reçu là une sévère leçon. La perte de. sa goélette, la destruction de ses deux établissements et la mise en liberté de ses nègres a dû lui causer un dommage de quatre à cinq cent mille francs au moins.
— Reconnaîtriez-vous ce négrier et son gérant, si vous veniez à les rencontrer? demanda le juge d'instruction.
— Non, monsieur. Ils avaient la figure nonxie et portaient des chapeaux de feutre à larges bords. D'après ce que nous ont dit les prisonniers, le gérant, qui s'appelait Carlo Straniero, était un misérable capable de tous les crimes, mais brave, résolu et très-dévoué à son maître.
— A quelle nation appartenaient ces deux individus?
— Peralda était Portugais ou Brésilien. Quant à Straniero, on n'était pas d'accord sur sa nationalité. On le croyait pourtant Brésilien. »
Le juge d'instruction s'aperçut que Gavery commençait à se fatiguer, et prit congé de lui. Avec celte sagacité que l'habitude de certaines fonctions développe chez les hommes déjà naturellement intelligents, ce magistrat écrivit aussitôt au parquet du Havre. En communiquant au procureur impérial une partie des renseignements qu'il venait de recueillir, il le pria de faire quelques recherches pour savoir si, parmi les étrangers en rési'dence ou de passage au Havre, on trouverait un individu qu'une analogie quelconque permit de soupçonner d'être José Peralda, Carlo Straniero, ou l'une- de leurs créatures.
Tandis que l'information allait son train, sans autre point d'appui que les vagues renseignements donnés par Gavery, ce dernier voyait approcher, ^vec une joie facile à comprendre, le terme auquel le docteur avait limité son emprisonnement dans sa chambre.
Bien que Baillères se montrât fort complaisant et lui offrît souvent de rester avec lui, René ne voulait pas abuser de l'obligeante prévenance de son ami, qui, malgré toutes ces protestations, ne quittait le Casino qu'avec un très-vif regret. Lorsque Charles venait tenir compagnie à René, il lui racontait les nouvelles de leur petite société, et lui répétait toutes
les paroles d'intérêt et de sympathie dont chacun le chargeait pour le blessé. Sans que les deux jeunes gens s'en aperçussent, les noms de Mme de Gobrizo et de sa sœur revenaient bien souvent dans leurs entretiens. On commençait presque toujours par causer quelques inslants d'Hermance, puis la conversation tombait sur Laure, et la plupart du temps ne s'en écartait plus. C'était la danseuse de prédilection de Baillcres , qui était devenu son cavalier habituel dans les promenades. Il parlait d'elle avec un véritable enthousiasme. Quoique René en fût quelquefois contrarié, sans trop savoir pourquoi, il aurait volontiers laissé son ami parler sur ce sujet durant des heures entières.
« Une des choses qui me fait trouver le plus de charme à causer avec Mlle Holmes, disait souvent Baillères à Gavery, c'est l'amitié qu'elle a pour toi, La première question qu'elle m'adresse est toujours pour demander de tes nouvelles. Elle y revient plusieurs fois. Elle a tant de cœur ! Si tu savais avec quelle reconnaissance elle parle de ta mère !... Ah ! quelle aimable et excellente jeune fille ! Hier soir enco-re, elle me disait.... »
Alors il racontait à Gavery quelque mot aimable ou spirituel de Mlle Holmes, et finissait par mettre son ami au courant de tout ce qui s'était dit
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entre lui et la jeune fille. Souvent René fronçait le sourcil et s'impatientait sans motif contre le bavardage de son ami; inais il revenait bientôt de luimême à ce sujet de conversation , que Baillères reprenait aussi sans y songer.
Depuis la partie d'Élretat, il s'était opéré un grand changement dans l'esprit de René. Bien qu'il en voulût toujours à Mme de Cobrizo de sa perfidie, il n'était plus, comme autrefois, constamment occupé à méditer le moyen de se venger d'elle et de la punir de son inconstance. Cette vengeance, jusqu'alors le rêve de sa vie, commençait à passer au second plan. En môme temps, le désir de plaire à Laure et de reconnaître le bienveillant intérêt de la charmante jeune fille prenait un développement d'autant plus rapide que René n'y songeait pas.
Lorsqu'il obtint la permission de se rendre au Casino, la première pensée de Gavery fut : « Enfin je vais revoir Mlle Holmes et la remercier!... Quelle impression ma présence va-t-elle produire sur Laure? ajoutait tout bas une autre voix.... Avec qui, de Baillères ou de moi, aimera-t-elle le mieux causer ?
Il songea bien aussi au plaisir de blesser Mme de Cobrizo par sa froideur méprisante et ses railleries;
mais cette pensée, qui l'aurait uniquement préoccupé quelques mois plus tôt, n'était plus maintenant que secondaire.
Avant d'aller au salon, René se fit conduire chez Mme de Vareilles, qui l'avait comblé de marques d'intérêt pendant toute sa maladie.
Elle l'accueillit avec tant d'affection et de bonté que Gavery en fut touché jusqu'aux larmes. Plus sensible que tout autre à ces marques d'affection, dont il était privé depuis si longtemps, René remercia la marquise avec effusion.
« Pauvre enfant, dit Mme de Vareilles en le regardant d'un air attendri, que d'inquiétude vous nous avez causé!... Tout le monde s'intéressait à vous. Décidément, ajouta-t-clle en souriant, les mauvais sujets ont un attrait tout particulier pour les femmes. J'ai des neveux que j'aime beaucoup et qui méritent toute mon amitié ; eh bien ! aucun d'eux ne m'inspire plus d'affection que vous, méchant enfant, qui faites mourir vos amis d'inquiétude et d'impatience. »
Après avoir causé quelque temps avec le jeune homme sur ce ton d'enjouement affectueux, elle lui demanda s'il n'avait pas quelques soupçons au sujet de son assassin. Il ne put que lui répéter ce qu'il avait déjà répondu au juge d'instruction.
« Écoulez, René, dit la marquise, après un instant d'iiésitalion, nous sommes seuls et nous pouvons parler à cœur ouvert. Pour mon compte, j'ai peine à croire que ce négrier d'Anamy ait fait le voyage de France ou même y ait envoyé l'un de ses séides exprès pour vous assassiner.
— Mon Dieu ! je pense comme vous : cela me semble impossible. Et pourtant comment expliquer autrement ce mot d'Anamy , que maintenant je suis parfaitement certain d'avoir entendu?
— Le jour où nous sommes allés tous ensemble faire une promenade en mer sur le yacht de M. Lindsay, vous avez raconté cette histoire de négrier. Il est fort possible que quelqu'un ayant à se venger de vous ait prononcé ce mot d'Anamy pour mieux dérouler la justice. *
— A quoi bon, puisqu'il croyait m'a voir tué?
— On pouvait vous manquer. Ces gens-là prévoient tout.
— D'ailleurs, reprit René, parmi toutes les personnes qui se trouvaient à bord du Trilby, il n'y en avait aucune qui pût m'en vouloir.
— Qui sait? dit encore Mme de Vareilles.
— Et qui donc, mon Dieu?
— Mon cher ami, reprit Mme de Vareilles, quand on est jeune et joli garçon, brave et entre-
prenant, quand on obtient des succès aussi brillants que ceux que vous avez obtenus en débutant à Trouville, on a toujours des ennemis.
— C'est possible.... mais leur haine ne va pas jusqu'à l'assassinat.
— En France, c'est rare, j'en conviens ! mais il y avait des étrangers à bord du Trilbxj.
— M. Lindsay et moi" nous nous sommes trouvés rivaux, dit René avec vivacité ; mais, quoique je ne le connaisse que fort peu, je répondrais de lui comme de moi.
— Ne répondez jamais que de vous, mon pauvre enfant, reprit la vieille marquise avec son fin sourire. Quant à. M. Lindsay, je crois que vous avez raison.... mais il n'était pas le seul qui pût avoir à se plaindre fie votre amour pour Mme de Gobrizo.
— Voulez-vous parler de son mari?
— Peut-être!...
— Comment ! vous croiriez M. de Cobrizo capable d'un pareil crime?
— Il ne faut pas juger les étrangers à notre point de vue exclusif. Tel coup de couteau qui passerait pour un assassinat en France est regardé comme une chose toute simple dans certains pays. L'amiral Daillé nous le disait encore l'autre jour en parlant des Gauchos de i3uénos-Ayres. Les passions de ces
hommes semblent germer sous le soleil ardent de leur climat, comme les instincts féroces des animaux de leurs forêts. Je n'aime pas la figure de M. de Gobrizo. Il a du sang dans le regard.
-— Sa physionomie ne m'est pas plus sympathique qu'à vous, répondit Gavery; mais, en le supposant capable d'un assassmat (ce que je ne crois pas) , quel motif aurait pu l'y pousser?
— La jalousie peut-être.
— Non. Je vous l'ai déjà dit, il me déteste ; je ne sais trop pourquoi par exemple ; peut-être parce qu'il devine mon aversion pour lui ; mais je ne le crois pas jaloux.D'ailleurs.je ne parle presque jamais à sa femme.
— Excepté pour lui dire le plus poliment du monde les choses les plus désagréables, interrompit Mme de Vareilles en souriant.
— Plus maintenant. Raison de plus d'ailleurs pour qu'il ne soit pas jaloux de moi.
— Il y a des circonslances où une injure est une preuve d'amour plus certaine qu'un compUment.
— Oui, mais ce n'est pas le cas ici. Enfin je vous dirai qu'au moment où l'on m'a précipité du haut de la falaise, M. de Gobrizo était avec Baillères et M. de Veillan et qu'il ne les a pas quittés.
— Il peut avoir chargé quelqu'un de faire le coup.
— Décidément vous le croyez coupable.
— Mon Dieu! non.... Malgré ce que je viens de vous dii'e, j'avoue que je ne le crois pas moi-même. Seulement, comme il faut bien qu'il y ait un coupable, je dis que M. de Cobrizo est celui que je serais le plus disposée à soupçonner. »
En quittant Mme de Vareilles, René se rendit au Casino.... Comme il était assez bonne heure, il se mit à lire les journaux, et attendit avec une impatience d'enfant le moment où l'on se réunissait d'habitude sur la terrasse dans l'après-midi.
Malheureusement pour lui, Mlle Holmes ne parut point au Casino. Sa tante l'avait. emmenée faire une longue promenade qui se prolongea jusqu'au dîner. Il ne la revit que le soir au bal.
Lorsque Mlle Holmes aperçut M. de Gavery, pâle encore, mais désormais complètement hors de danger, une joie si profonde se peignit sur sa figure et dans ses grands yeux humides, que René en fut louché jusqu'au cœur. Laure avait aussi pâli. René lui en fit la remarque.
« J'ai été un peu souffrante , lui dit-elle ; aussi je ne compte pas danser aujourd'hui.
— Tant mieux , pensa-t-il , nous pourrons causer. »
Mais il n'osa le dire , et se contenta de le laisser paraître dans ses yeux.
Enchantée de voir reparaître un de ses courtisans, Mme de Grénan accueillit M. de Gavery de la façon la plus cordiale. Sa gracieuse réception fut loin ce-
pendant de causer à René la même émotion que lui avaient causé le serrement de main et le regard de Mlle Holmes. La sémillante baronne s'occupa quelque temps du jeune homme; mais, une fois le bal commencé, la valse, la polka, etc., s'emparèrent bientôt de toutes ses pensées.
Pendant ce temps , René causait avec Laure , qui profitait de sa fatigue réelle ou supposée, pour refuser tous les danseiîrs. •
A la fin de la soirée, les deux jeunes gens auraient été fort embarrassés de dire sur quoi avait roulé leur conversation, et pourtant le temps s'était écoulé bien vite pour tous les deux.
Il arrivait souvent du reste qu'au sortir d'une soirée, Mme de Grinbavau grondait sa nièce parce qu'elle avait causé trop longtemps avec M. de Gavery. Mais, sans qu'ils s'en aperçussent, les deux jeunes gens furent protégés à partir de ce jour-là par Mme de Vareilles , qui avait cru découvrir chez René un penchant naissant pour Mlle Holmes et le favorisait de tout son pouvoir.
Connaissant le faible de Mme de Grinbavau, qui, suivant l'expression du comte de Martigles, craquait de vanité , et cherchait à user son Grosdot en le frottant contre les fauteuils des gens du faubourg Sainl-Germain,la marquise déployait toute son ama-
bilité pour occuper Hildegarde. Elle poussa le dévouement pour René jusqu'à présenter Mme de Grinbavau à plusieurs de ses amis, assez étonnés de cette sympathie subite entre deux femmes si peu faites pour s'entendre. Lorsque Mme de Vareilles s'aper^ cevait que Mrîie de Grinbavau commençait à s'impatienter d'un trop long entretien entre Laure et Gavery, elle recourait aux grands moyens et détachait à Hildegarde un des vieux amis que l'esprit et la bonté de la marquise lui avait conservés.
Tout heureuse de voir des gens si haut placés s'occuper d'elle et ne se doutant guère qu'ils n'agissaient ainsi que pour obéir à la marquise , Mme de Grinbavau ne tardait point à oublier ses nièces, son mari et le reste. Elle réservait toutes ses facultés pour arrondir ses phrases et varier les minauderies dont elle assaisonnait ses moindres paroles lorsqu'elle causait avec des gens dont le suffrage lui semblait précieux.
Malgré toute sa bienveillance , Mme de Vareilles ne pouvait malheureusement éloigner des deux jeunes gens les importuns qui venaient à chaque instant se mêler à leur conversation. Mlle Holmes avait plus d'un admirateur, et ses anciens danseurs ne semblaient nullement disposés à permettre à M. de Gavery de confisquer ainsi à son profit la
156 RENÉ DE GAVEHY.
charmante jeune fille, Bailières surtout venait trèssouvent tenir compagnie à ses deux amis. Au fond du cœur, René trouvait même qu'il venait trop souvent ; malgré sa sincère amitié pour liii, il ne pouvait quelquefois réprimer un mouvement d'impatience en voyant arriver Charles, que Mlle Holmes accueillait toujours avec son plus doux sourire et ses paroles les plus gracieuses.
Un matin que Gavery était allé se promener sur la plage à l'heure des bains, il rencontra Mlle Holmes. n fut frappé de sa pâleur et de son air attristé. Elle avait les yeux rouges comme si elle avait pleuré. Au moment où il l'avait aperçue en débouchant sur la plage, elle causait avec M. de Bailières, qu'elle quitta pour rejoindre sa sœur qui entrait dans le quartier des femmes. Gavery pressa le pas pour rejoindre Bailières, mais ce dernier, qui paraissait aussi fort soucieux, prit par la rue du Chancelier, et s'éloigna rapidement sans avoir vu son ami.
et Que se passe-t-il donc? » se demanda René, prompt à s'inquiéter comme tous les gens sincèrement amoureux.
H s'assit à côté des cabanes et attendit avec impatience que Mme de Cobrizo et sa sœur sortissent du quartier réservé.
M. de Veillan et M. d« Garlon, qui avaient eu la
RENÉ DE GAVERY. i^l
même intention, accostèrent les deux jeunes femmes en même temps que lui. Laure répondit d'un air distrait aux profonds saluts de M. de Garlon, et se rapprocha de René, qui la regardait d'un air inquiet.
<r Seriez- vous souffrante, Mlle Laure? lui demanda-t-il.
— Non, répondit -elle, c'est le froid, l'effet du bain.
— C'est que, tout à l'heure, je vous ai vue au moment où vous causiez avec M. de Baillères avant d'entrer dans le quartier réservé, et il m'avait déjà semblé....
— J'ai mal dormi, reprit-elle en rougissant un peu ; puis.... puis.... je suis contrariée....
— Qu'avez-vous donc ?
— Ma tante a reçu ce matin une lettre qui nous oblige à partir pour sa campagne du Nivernais.
— Et pour quand ce départ ? demanda Gavery, dont le cœur se serra.
— Dans trois ou quatre jours. »
René laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et ne répondit rien. Gomme tous les gens qui ont été longtemps malheureux, il était disposé à tout voir en noir. Cette nouvelle le frappait comme un coup de foudre.
Au moment où il allait adresser quelques questions à Laure, qui marchait toute pensive, Mme de Gobrizo s'arrêta pour les attendre, et resta à côté d'eux. Soit que Mme de Gobrizo commençât à sentir quelque penchant pour son ancien adorateur , soit qu'elle obéît seulement à ce sentiment de jalousie par suite duquel une femme supporte difficilement qu'un soupirant, même rebuté par elle , s'occupe d'une autre femme, toujours est-il qu'Hermance troublait fort souvent les entretiens de sa sœur et de M. de Gavery. Elle confirma la nouvelle que Laure venait d'apprendre à René, au sujet de leur départ, et ajouta que, pour son compte , elle regrettait beaucoup de quitter Trouville si précipitamment. Gela fut accompagné d'un regard à l'adresse de Gavery, auquel le jeune homme ne fit pas ' attention, mais qui ne put échapper à Mlle Holmes. Laure eut un petit mouvement de dépit et s'éloigna de René, fort innocent pourtant du regard de Mme de Gobrizo.
Lorsque Gavery rentra à l'hôtel, on lui dit que M. de Baillères l'attendait "dans sa chambre. Il monta précipitamment.
a Je viens te demander un service important, lui dit Baillères.
— Parle, mon ami.
— C'est assez difficile à te dire.... Au rebours de Petit-Jean, c'est mon commencement qui m'embarrasse.... Bah! au diable les précautions oratoires ! René, je suis amoureux, amoureux fou !
— Ah! fit Gavery, avec un tressaillement involontaire.
— J'aime Mlle Laure Holmes.
— Et elle ? fit Gavery.
— Elle.... Écoute, je puis te dire cela à toi, mon vieil ami, sans que tu m'accuses de fatuité... Eh bien, je crois que je ne lui suis pas indifférent.
— Ah! répéta Gavery, avec une inflexion de voix qui eût révélé bien des choses à un homme plus observateur et moins préoccupé que Baillères. Ainsi, tu en es sûr ?
— Sûr.... non.... On n'est jamais sûr de ces choses-là, avant de les avoir entendues.... et encore.... mais tout me porte à le croire. <^
— Tout, quoi?
— Dame! une foule de petites choses qu'il est plus facile de sentir que de raconter. D'abord, elle paraît trouver beaucoup de plaisir dans ma compagnie. Tu n'as pas pu voir cela dimanche dernier, parce qu'elle était fatiguée et n'a presque pas dansé; mais, aux autres bals, pendant tout le temps que tu étais malade, elle dansait quatre
OU cinq fois avec moi.... au point qu'on en plaisantait.
— En effet, murmura Gavery, qui se rappela avoir entendu quelques propos de ce genre.
— Tu vois bien.... Dès qu'il y avait une place à côté d'elle et que j'arrivais, elle me forçait presque de la prendre.... puis sa conversation, sa manière d'être.... Elle s'informait de tout ce qui me touche , de mes amis , de toi tout le premier.... que sais-je, enfin?... Quand je lui parlais, elle me regardait avec des yeux!... Ce matin encore, quand elle m'a annoncé son départ, elle était si émue qu'elle pouvait à peine parler.... et j'ai vu des larmes....
— Allons, soit, interrompit René avec impatience, mettons qu'elle t'aime.... qu'est-ce que cela me fait à moi?
— Comme tu me dis cela !
— Dame ! voilà un quart d'heure que tu me tiens là pour me raconter un tas de balivernes !
— Il fallait bien répondre à tes questions. Dieu 1 que tu as le caractère mal fait ce matin !
— Tu as raison, répondit Gavery avec un sourire forcé.... j'ai les nerfs surexcités, je ne sais pourquoi.... Mais, voyons, où veux-tu en venir?
— Je voudrais épouser Mlle Holmes, pardieu !
RENÉ DE GAYERY, 161
— Eh ! demande-la à sa tante, pardieu !
— Ah ! je serais bien reçu! Mlle Holmes est beaucoup plus riche que moi, et d'ailleurs Mme de Grinbavau me déteste.
— Que diable puis-je y faire ?
— Le voici. Mlle Laure a pour toi une affection toute fraternelle. Je voudrais que tu tâches de savoir quels sont au juste ses sentiments pour moi.
— Es-tu fou ?
— Nullement.... et que tu lui demandes si elle m'autorise à faire une démarche auprès de sa tante.
— Demande-le lui toi-même.
— D'abord ce ne serait pas convenable, puis,... puis je n'ose pas, puisqu'il faut te dire la vérité.
— Je ne te croyais pas si timide.
— Ce n'est pas habituellement mon défaut, j'en conviens. Bien des fois j'ai été sur le point de dire à Mlle Holmes ce que j'avais dans le cœur.... Mais, dès qu'elle lève sur moi ses grands yeux bleus, je reste tout interdit.... Puis, avec toi, qu'elle connaît depuis son enfance, elle sera plus franche.
— Tu es fou, te dis-je ; une pareille commission à un jeune homme !. . .
— Tu refuses?
— Positivement.
— Moi qui comptais sur ton obligeance ! » reprit tristement Baillères.
L'accent résigné de Charles émut le cœur de Gavery.... Il se rappela tous les soins que Baillères lui avait prodigués durant sa maladie, et se reprocha I51 dureté de sa réponse.
<t Parce que je suis malheureux, se dit-il, est-ce une raison pour refuser d'être utile à mes amis ? Contribuons à leur bonheur autant que je le pourrai; j'irai ensuite me faire tuer quelque part. Ils seront au moins forcés de penser quelquefois à moi.... Charles, reprit-il après un instant de silence, ne te désole pas. Puisque tu y tiens tant, j'essayerai.... je verrai.... »
Baillères s'élança vers lui et le remercia avec effusion.
d Quand lui parleras-tu ? demanda-t-il avec l'impatience d'un amoureux.
— Demain.... après-demain.
— Eh! mon ami, il sera trop tard! s'écria Charles. Tâche donc d'aborder la question aujourd'hui.
— Comme tu voudras, » reprit tristement René. Dans l'après-midi, il rencontra Mlle Holmes qui
partait avec plusieurs autres personnes pour faire une promenade sur la plage. On devait revenir par
la hauteur, en passant devant la cabane des douaniers.
Mme de Grénan lui demanda s'il voulait les accompagner. Il se hâta d'accepter.
Au bout de quelques moments, Mlle Holmes et lui se trouvèrent un peu en arrière des autres promeneurs.
a Comme vous avez l'air préoccupé ! lui dit Laure en souriant.
— C'est vrai, répondit René.... Je me suis chargé d'une ambassade dont je ne sais trop comment m'acquitter.
— Peut-on vous demander qui concerne votre mission ?
— Vous-même, mademoiselle Laure.
— Moi ?
— Mon Dieu, oui. ..Tenez, puisque j'ai fait le premier pas, autantvautvous dire la chose tout de suite. Que pensez-vous de mon ami Charles de Baillères ?
— C'est un excellent cœur, répondit avec vivacité Mlle Holmes, qui aimait Baillères surtout à cause de l'affection que ce dernier témoignait à Gavery.
— H a de l'esprit , de l'entrain , et il est très-bien de sa personne, ce qui ne gâte rien.
— Sans doute, reprit-elle en riant, sans compter qu'il joue admirablement les valses.
— C'est encore une qualité, reprit René en se forçant à sourire.... Eh bien, mademoiselle Laure, ne croyez-vous pas qu'une femme serait heureuse avec lui?
— Certainement.... mais pourquoi me demandezvous cela ?
— Le pourquoi.... le voici ^ dit René, qui ne pouvait se décider à aborder la question. En ce moment, Baillères songe à se marier.
— A se marier, » murmura d'une voix émue Laure, qui commençait à deviner l'intention de Gavery et qui se sentit frappée au cœur.
D'après ce que lui avait dit M. de Baillères, René interpréta autrement l'émotion de la jeune tille et la . regarda comme une preuve de ses sentiments pour Baillères.
tt Oui, chère petite sœur, reprit-il en faisant un effort sur lui-même et en donnant à Laure un nom qui lui rappelait leur amitié d'enfance, oui...; Baillères est amoureux; mais, comme tous les gens fiincèrement épris, il est timide et ne peut se décider à en faire l'aveu à celle qu'il aime. Avant de s'adresser à la famille, près de laquelle, d'ailleurs, il n'est pas en odeur de sainteté, il voudrait cependant savoir s'il lui est permis d'espérer....
HENÉ DE GAYERY. 16S
— Mais, monsieur René, je ne comprends pas pourquoi....
— Laissez^moi achever, Interrompit Gavery qui n'osait lever les yeux sur Mlle Holmes de peur de faiblir, et d'oublier la promesse qu'il avait faite à son anii. C'est vous que Baillères aime..., et....
— Et c'est vous qui vous êtes cbarg-é de me le dire! s'écria Mlle Holmes, dont la figure se couvrit d'une rougeur brûlante, en même temps que ses yeux se remplissaient de larmes.
— Ne m'en veuillez pas , ma chère petite sœur, reprit Gavery qui se méprit encore sur la cause de cette émotion soudaine. Je sais bien que ma démarche est assez extraordinaire, déplacée même, si vous le voulez; mais ce pauvre Charles, ^vAnt pas le courage de vous parler, il fallait bien que quelqu'un se chargeât de sa cause , puisque vous partez ces jours-ci. Vous savez quelle est l'iantipalhie de madame votre tante contre lui ; il ne pouvait donc pas suivre la marche ordinaire, et commencer par demander votre main à vos parents. Alors il a songé à moi, dont il connaît l'amitié H sait que nous avons été élevés ensemble et que vous me regardez comme un frère.... et que.... »
Le.pauvre garçon s'arrêta, suffoqué par l'émotion qu'il conteflait avec tant de peine.
166 JIENÉ DE CAYERY.
« Gomme un frère, répéta presque machinalement Mlle Holmes, qui eût éclaté en sanglots si la pudeur et la fierté ne lui avaient donné le courage de se contenir.
— Ai-je eu tort de me servir de ce mot? reprit Gavery, dont le cœur eut une faible lueur d'espoir.
— Non, répliqua vivement Mlle Holmes, qui craignit d'avoir laissé pénétrer son secret; non, monsieur René. Vous êtes bien un frère pour moi.... Mais, ajouta la jeune fille, cédant malgré elle à son irritation, toute fraternelle qu'elle soit, cette amitié ne justifie pas suffisamment une pareille démarche. . — Pardonnez-moi, Laiire, reprit-il avec douceur. J'ai peut-être eu tort, mais puisque le mal est fait, je.... Enfin que dois-je répondre de votre part à M. de Baillères ?
— Rien, dit-elle avec impatience.
— Est-ce que Baillères vous déplaît? demanda René d'une voix un peu tremblante.
— Non, non..., se hâta de dire Mlle Holmes. Je n'ai pas dit cela.... mais.... je ne puis répondre.... à vous.... à un jeune homme.... Tenez, s'écriat-elle en éclatant, je ne comprends pas que vous ne saisissiez pas cela, vous qui avez si bien le sentiment de toutes les délicatesses.... Dites à votre ami.... » ♦
Elle s'arrêta.
« Eh bien ? demanda René dont la pâleur eût effrayé Mlle Holmes, si elle-même n'avait détourné la tête de peur qu'on ne remarquât sa propre émotion.
— Eh bien! reprit-elle avec une irritation contenue, dites-lui qu'il est un sot, qu'on ne charge pas un autre, et surtout un jeune homme, de ces communications-là.... Dites-lui enfin qu'il fasse tout ce qu'il voudra.
— Peut-il s'adresser à Mme votre tante ?
— Oui.... c'est-à-dire non.... pas encore du moins, reprit vivement M lie Holmes , qui commençait à ne plus trop savoir ce qu'elle répondait, tant était violent l'effort qu'elle faisait pour se contenir. Nous en reparlerons auparavant.... je verrai.... mais, en ce moment, je ne puis,... »
Sentant que les forces allaient lui manquer pour continuer cette cruelle conversation , Ijaure s'était rapprochée peu à peu des autres promeneurs. Elle adressa précipitamment la parole à la première personne qu'elle rencontra et ne tourna plus la tête vers Gavery, dont elle ne vit pas même le salut d'adieu.
Par un de ces malenlendus si fréquents en amour, surtout chez les gens habitués au malheur, Gavery avait interprété de la manière la plus favorable à Baillères les paroles de la jeune fille et l'émotion qu'elle n'avait pu dissimuler.
œ Quel mouvement elle a fait quand j'ai dit que Charles songeait à se marier ! pensait René en regagnant l'hôtel. Avec quel feu, elle parle de ses bonnes qualités!... Elle était si émue qu'elle pouvait à peine parler.... Il avait raison.... Elle l'aime.... Allons, ils seront heureux!... Je l'aimais tant!... oh! je le sens bien maintenant.... N'y pensons plus.... Est-ce que je suis fait pour être aimé, moi ?... Occupons-nous du bonheur des autres.... C'est la seule consolation qui me soit laissée.... Remplissons
jusqu'à la fin la mission dont je me suis chargé.... et puis, à la grâce de Dieu ! »
Il alla trouver Baillères, qui se promenait de long en large sur la terrasse comme un loup dans sa cage, et lui raconta sa conversation avec Mlle Holmes, ainsi que les conclusions qu'il en tirait.
Baillères faillit lui sauter au cou.
« Ne me fais pas repentir de ma démarche, lui dit René avec un sourire mélancolique ; songe que je regarde-Laure comme ma" sœur, et rends-la heureuse.
— Je te le jure ! s'écria Baillères, mais ce n'est pas le tout que d'avoir son consentement.... il faut maintenant celui de sa tante.
— Pour celui-là, je ne puis t'être utile, répondit Gavery, non sans une certaine satisfaction intérieure.
— Ce sera difficile...^ plus difficile pour moi que pour tout autre.
— Pourquoi cela ?
— Parce que.... Je ne sais trop comment te dire * cela.... c'est si ridicule.... tu vas me rire au nez.
— Non, répondit Gavery qui ne songeait certes pas à rire en ce moment.
— Eh bien ! figure-toi.... tu me promets de ne pas le moquer de moi ?
RENÉ DE GAVERt. 171
—Bonsoir! fitRené qui mourait d'envie d'êtreseul.
— Attends donc... Figure-toi qu'avec sa figure anguleuse, ses cinquante printemps et son caractère désagréable, Mme de Grinbavau aime beaucoup à discourir sur l'amour et à se perdre dans les nuages du sentiment. J'ai remarqué cela dès le premier jour.... Comme je tenais beaucoup à me mettre bien avec elle, à cause de Laure.... de Mlle Laure, ajouta-t-il en voyant que, par un mouvement involontaire, René avait froncé le sourcil à cette appellation familière, j'ai entamé avec la tante des conversations qui eussent fait le bonheur des héros de Scudéri.
— Alors vous devriez être bien ensemble, dit René, qui l'écoutait machinalement, de même qu'un homme à moitié endormi compte à son insu les coups d'une horloge.
— Oui, si cela avait duré.... mais voilà le malheur.... figure-toi que cette folâtre quinquagénaire avait pris au particulier ce que je disais au général.... Elle n'avait vu, dans mes dissertations, qu'un moyen détourné de laisser percer une flamme discrète. Un beau jour, je m'aperçus que ses deux petits yeux de couleuvre me bombardaient d'une étrange façon.... L'idée me parut si bouffonne , que je ne pus d'abord y croire sérieusement.... mais il
fallut bientôt me rendre à l'évidence. Le bombardement continuait. C'était pis qu'à Sébastopol.... Tu comprends que j'ai battu en retraite.... trop précipitamment même, car j'ai été maladroit.... impoli.... Que diable veux-tu ? je craignais le ridicule.... Si quelqu'un avait pu se douter de cela, on se serait tant moqué de moi ! »
En toute autre circonstance, René aurait ri de bon cœur du récit que Baillères lui faisait d'un air si piteux; mais, en ce moment, rien au monde n'aurait pu faire sourire le jeune homme. A peine comprenait-il Baillères, auquel il répondait machinalement et seulement pour que Charles ne remarquât pas une tristesse dont il n'aurait pu lui révéler le vrai motif. Il prétexta une affaire et quitta M. de Baillères, qui l'aurait volontiers tenu deux heures à lui raconter les détails de son amour pour Mlle Holmes.
Dès sept heures du soir, le même jour, Charles courait de la grève à la terrasse et de la terrasse à la grève, en attendant avec une impatience facile à concevoir l'arrivée de Mlle Holmes. Le pauvre garçon éprouva une cruelle déception en voyant Mme de Grinbavau et Mme de Gobrizo faire leur entrée au salon sans être accompagnées de Laurc.
a. Ma sœur est un peu fatiguée; elle ne viendra
pas ce soir, répondit Hermance aux questions du jeune homme. »
Baillères courut à René de Gavery, et lui raconta l'incident.
« Que penses-tu de cela ?lui démanda-t-il.
— Je n'en sais rien, répondit avec impatience Gavery dont tout le système nerveux était violemment surexcité.
— Mais enfin... ?
— Eh bien l dit René avec une héroïque résignation, je crois que la mission dont tu m'avais chargé lui aura causé une certaine émotion.... Peut-être aussi un sentiment de pudeur, une sorte de confusion l'empôchent-ils de paraître ce soir devant nous, après ce qui s'est dit à ton sujet.
— Tu as raison. C'est aussi ce que je pensais. Mais, dis-moi, René....
— Oh ! je t'en prie, laisse-moi tranquille, s'écria Gavery qui se contenait avec peine.
— Ne penses-tu pas que la première fois que je verrai Mlle Holmes....
— Tu me diras cela un autre jour. Ce soir, je n'ai pas le temps.
— Que fais'tu donc?
— Je joue à l'écarté, répondit Gavery qui venait d'entendre le tintement des pièces d'or dans la salle
ilk RENÉ DE GAVERY.
de jeu et qui saisit avec empressement cette occasion d'échapper à des confidences qui lui déchiraient le cœur, b
Il s'approcha de la table de jeu et se mit à l'écarté.... Perdu dans de sombres pensées, il jouait à tort et à travers et engageait son argent de la manière la plus maladroite. Il perdit deux mille francs en quelques heures. Il resta au jeu jusqu'à trois heures du matin, trop heureux de trouver un moyen de s'étourdir, et de ne pas rester dans sa chambre à attendre inutilement le sommeil.
Lorsque les amoureux ont une fois entamé le chapitre des confidences, ils ne savent plus s'arrêter. Ils traquent leurs malheureux Pylades de porte en porte, de coin en coin, et les assassinent de variations interminables sur ces deux motifs : « Je l'aime, elle m'aime, » variations aussi intéressantes pour ceux qui les chantent qu'elles le sont peu pour ceux qui les écoutent.
Aussi, dès neuf heures du matin, Baillères se disposait- il à se rendre chez son ami pour lui reparler de Mlle Holmes. M. de Veillan qu'il rencontra lui apprit que Gavery ne s'était couché qu'à trois heures du matin et l'engagea à le laisser reposer quelque temps de plus. Après avoir erré pendant une heure sur la plage comme une âme en peine,
Baillères retourna à l'hôtel du Bras-d'Or. On lui dit que Gavery venait de partir et qu'il avait laissé une lettre pour lui.
« Où est-il allé ? demanda Baillères.
— Au Havre, lui répondit M. Levasseur »
Le pli qu'on avait remis à M. de Baillères contenait deux lettres, l'une à son adresse, l'autre à l'adresse de Mme de Vareilies.
Charles se hâta de décacheter la sienne.
<K Mon ami, lui écrivait René, tu sais que je suis l'homme des résolutions imprévues. Depuis longtemps, j'avais envie de faire un voyage en Amérique. Je vois aujourd'hui l'annonce du départ d'un navire dont je connais le capitaine. Je profite de l'occasion. Ce navire part aujourd'hui même par la marée du soir, et, demain, je serai déjà bien loin des côtes de France. Explique mon brusque départ à nos amis communs et excuse-moi auprès d'eux. Quel que soit mon désir de leur dire adieu, je ne puis aller les réveiller à cinq heures du matin.
« Maintenant, mon ami. Dieu sait quand nous nous reverrons; peut-être jamais. Une sorte de pressentiment me dit que je vois pour la dernière fois les côtes de France. Tu sais combien peu je tiens à la vie, ainsi ne te désole pas et prie
176 RENÉ DE GAYERY.
Dieu au contraire que mon pressentiment se réalise.
« Si je te dis cela, c'est pour que tu ne me refuses pas deux grâces que je vais te faire connaître , et qui seront probablement les dernières que je demanderai à ton amitié.
« J'écris aujourd'hui même à mon notaire, en le priant de régler diverses affaires que je ne puis terminer si promptement. Il te remettra, d'ici à quelques jours, une somme de vingt mille francs.... Je te demande en grâce de ne pas les refuser et de les considérer co^me le dernier souvenir d'un ami d'enfance qui connaît ton affection et te la rend de tout son cœur. D'après ce que tu m'as dit toi-même, je crois que ta bourse n'est pas bien garnie. Au moment de ton mariage, tu auras plusieurs notes à régler, sans compter la corbeille qu'il te faudra acheter. Ta mère ne te donnera guère que le quart de ce qui te sera indispensable. Avec ces vingt mille francs, tu pourras faire convenablement les choses. Tout cela vous forcera, ta femme et toi, de penser de temps en temps à votre vieil ami.
<c Maintenant, voici l'autre demande que j'ai à t'adresser.... Tu connais l'équipage à quatre chevaux que j'ai acheté au duc de Maran. Tu com-
RENÉ DE GAVERY. il!
prends que je ne puis l'emmener. Fais-moi le plaisir de l'accepter. Si ta fortune ne te permet pas de conserver la Daumont complète, lu te déferas des chevaux dont tu n'auras pas besoin, mais tu pourras toujours te servir de la calèche pour ton mariage.
« Adieu, mon ami, puisses-tu être heureux. Oue Dieu reporte sur ta femme et sur toi la part de bonheur qu'il m'a refusée ici-bas. »
Quoiqu'il s'attendît toujours à quelque coup de tète de la part de son ami, Baillères fut extrêmement surpris de cette lettre. Sans pénétrer complètement la vérité, il comprit que René lui cachait quelque mystère douloureux, et que son cœur saignait en écrivant cette lettre si froide et si calme. Avec plus de plainte et d'amertume, elle' l'eût moins inquiété. Gavery partait évidemment avec l'intention bien arrêtée de ne plus revenir. S'il ne le disait pas plus clairement, c'était pour ne pas effrayer son ami par cette triste nouvelle.
Le cœur plein d'inquiétude et de tristesse, Charles courut chez Mme de Vareilles pour lui remettre la lettre de M. de Gavery. Par malheur, la marquise était sortie.
Il attendit avec impatience le moment de causer de tout cela avec Mlle Holmes; mais, de ce côté
encore, son espoir fut déçu. Laure vint bien sur la terrasse ; mais, loin de seconder Bailleras, qui cherchait à rester seul avec elle, la jeune fille fit au contraire tout ce qui dépendait d'elle pour éviter le tête-à-tête.
En désespoir de cause, Baillères annonça le départ de M. de Gavery. Laure devint excessivement pâle, mais elle ne dit pas un mot. Charles remarqua seulement qu'elle étreignait fortement le dossier d'une chaise sur laquelle sa main se trouvait posée. Au bout de quelques instants, elle se remit à causer; elle parlait plus lentement que d'habitude, et ses lèvres tremblaient. A partir de ce moment, ehe chercha à son tour à rester seule avec M. de Baillères ; mais sa sœur, Mme de Cobrizo, ne la quitta plus un seul instant. Toutes deux rentrèrent , et Charles fut obligé de s'éloigner sans avoir pu dire un mot en particulier à Mlle Holmes.
Il eut un moment l'idée de partir pour le Havre, afin de rejoindre son ami, mais il n'y avait déjà plus assez d'eau pour qu'une barque piit sortir. Il alla néanmoins chez Pinel et lui demanda où était son bateau.
« La Louise est partie ce matin pour le Havre, répondit Pinel, avec le monsieur qui a gagné la course l'autre jour.
— M. de Gavery?
— Précisément.
— Et votre autre bateau ?
— Parti une heure après le premier.
— Avec qui?
— Avec un .individu que je ne connais pas ; un étranger très-certainement, car il avait la peau couleur de safran et des yeux qui brillaient comme des tisons. Une mauvaise figure, voyez-vous. Je crois pourtant qu'il connaissait M. de Gavery, car il avait grande envie de le rejoindre.
— Il vous l'a dit?
— Non ; mais ce n'était pas difficile à deviner. Il est arrivé dix minutes après le départ de l'autre. Je crois bien qu'il l'avait vu passer de dessus l'estacade; sans en avoir l'air, il nous a demandé où allait ce monsieur qui venait de s'embarquer. Je lui ai répondu qu'il partait pour le Havre. Alors, il a dit qu'il voulait aussi se rendre au Havre , et il a fait préparer l'autre bateau. Il paraît qu'il tenait beaucoup à arriver de bonne heure , car il a promis 20 fr. aux deux matelots si le Djalma était paré lestement.
— A quelle heure pourra-t-on partir désormais ? demanda Baillères saisi d'une vague inquiétude.
— Vers quatre heures et demie, cinq heures.
— OÙ trouverai-je un autre bateau ?
— Chez le père Toutain, à côté du bureau de la douane, vis-à-vis la cale de construction. »
Baillères avait perdu beaucoup de temps pour trouver Pinel qui demeure à l'extrémité de la ville et qu'il n'avait pas rencontré chez lui. Il était déjà près de trois heures. Avant de prendre un parti, Charles courut chez Mme de Vareilles pour lui faire part des renseignements qu'il venait de recueillir. On lui répondit que Mme de Vareilles n'était pas rentrée; mais il avait à peine fait dix pas dans la rue qu'un domestique courut après lui et le pria de revenir.
« Mme la marquise est occupée en ce moment, lui dit le domestique, mais elle désirerait parler à monsieur. Madame le prie de vouloir bien l'attendre durant quelques minutes au salon. »
Voici ce qui s'était passé de midi à trois heures, c'est-à-dire depuis le moment oîi Charles avait remis chez Mme de Vareilles la lettre de son ami.
En rentrant chez elle, la marquise avait ouvert cette lettre que nous reproduisons ici :
« Chère madame, disait cette lettre, vous avez été si bonne pour moi et vous m'avez témoigné une affection si maternelle, que je vous écris aujourd'hui comme j'écrirais à ma pauvre mère si elle vivait
encore. Pardonnez-moi le chagrin que je vais vous causer, et que les souffrances de mon cœur fassent oublier les folies de ma tête.
a Je pars dans quelques heures pour la Nouvelle-Orléans. Une fois-là, de quel côté dirigerai-je mes pas ? Je n'en sais rien encore, mais il faut que je parte.
« J'aime Mlle Laure Holmes, je l'aime comme un fou.... Je sens que je n'aimerai jamais qu'elle. Ne souriez pas, chère madame; celle fois, je ne me fais pas illusion ; l'amour que j'ai pour Laure ne ressemble en rien à celui que m'inspirait Hermance. La douleur que je viens d'éprouver en apprenant qu'elle en aimait un autre, n'est plus la même que celle que m'avait causée le mariage d'Hermance. Je sens maintenant que l'amour-propre froissé et le dépit entraient, à mon insu, pour beaucoup dans mon désespoir et dans mon ressentiment contre Mme de Cobrizo. Ici rien de pareil. Celui qu'aime Mlle Laure est mon meilleur ami, Charles de Baillères. Quoique j'aie le cœur brisé, je n'en veux ni à l'un ni à l'autre. Je suis presque calme; mais je sens que c'est fini pour moi.... mon cœur est mort.... Jadis je songeais encore à me venger.... Je n'y songe plus. Maintenant, c'est le vide que je vois autour de moi. Je ne désire ni
n'espère plus rien. Vous rappelez-vous cet homme des contes d'Hoffmann qui avait perdu son ombre? Moi, j'ai perdu mon cœur. Aussi je pars; à défaut de la vie du/cœur qui m'échappe désormais, il me faut la vie physique, l'existence remplie de ces fatigues et de ces périls qui vous forcent à sortir de vos tristes pensées et qui anéantissent l'âme par la lassitude du corps. J'ai tant souffert que, chez moi, le moral est aussi fatigué que si j'avais vécu cent ans : au tour du physique maintenant.
a Tenez, chère madame, je cherche à faire de l'esprit et à dépeindre ce que j'éprouve.... J'ai tort.... La vérité est que je souffre et que je suis bien malheureux. Si je pars, c'est que je sens que mon énergie est épuisée, que mon courage s'en va, et que je n'aurais pas la force d'assister an bonheur de Charles et de Laure. Tous deux m'aiment d'une sincère amitié : ma douleur les affligerait. Ce serait de l'égoïsme de ma part d'attrister leur bonheur pour obtenir quelques paroles de consolation, et de troubler par mes larmes le brillant miroir dans lequel leurs yeux voient en ce moment l'avenir. Vous seule, chère madame, savez la vérité et je compte sur votre discrétion.
<t La confiance que je vous témoigne et l'amer plaisir que je trouve à épancher ma douleur près
de VOUS, doivent vous prouver quelle est ma respectueuse affection, et combien je compte sur votre amitié pour ce pauvre cerveau brûlé qu'on nomme René de Gavery. Tenez, permettez-moi de vous demander encore un service.
« Laure n'a plus de mère. Sa» tante ne s'est jamais occupée et ne s'occupera jamais d'elle. Charles est bien jeune et ne connaît guère la vie. Eh bien, chère marquise, reportez sur Laure un peu de l'affection que vous aviez pour moi. Aimez-la comme une fille; je vous jure qu'elle en est digne, et que son cœur a des trésors de tendresse et de bonté dignes du vôtre. Veillez sur elle ; donnez-lui, ainsi qu'à son mari, les conseils si précieux de votre expérience et de votre esprit. Vous le ferez, n'estce pas, chère madame ? Vous me laisserez la satisfaction de penser que, même loin d'eux, je puis encore leur être utile. J'ai prié Baillères de vous charger de l'achat de la corbeille pour laquelle mon notaire lui remettra vingt mille francs. Mon pauvre ami, que sa mère lient fort serré, sera peut-être obligé d'employer une partie de cet argent à payer quelque arriéré de garçon. Si cela est, mon notaire, M. Dupuis, que vous connaissez du reste, tiendra à votre disposition une autre somme de dix mille francs pour le même emploi. Pardonnez-moi de
184 RENÉ DE GAVEUY.
VOUS charger de tous ces soius et d'abuser peutêtre de votre obligeante amitié; mais, si vous saviez combien il m'est doux de m'occuper de Laure ! Il me semble que ce que j'ajoute à son b.onheur allège d'autant mes chagrins.... Puis c'est si bon de parler de ce qu'on aime.
« On vient m'annoncer que le bateau est prêt et qu'il est temps de partir.... Adieu, madame, adieu.... J'aurais bien voulu vous embrasser avant de quitter la France ; mais vous auriez voulu me retenir, et nous aurions souffert tous deux, vous de me voir partir, moi de résister à vos prières. Adieu donc. Veillez sur Laure, en souvenir de ma mère et de. moi. »
Au moment où Mme de Vareilles achevait la lecture de cette lettre, on lui annonça la visite de Mlle Holmes.
Depuis qu'elle avait appris le départ de M. de Gavery, la jeune fille était dans un état d'agitation incroyable. Elle souffrait d'autant plus qu'il lui fallait le dissimuler devant sa tante et devant Hermance surtout qui ne la perdait pas de vue. Ne pouvant résister davantage à son inquiétude , Laure profita d'un moment où Mme de Cobrizo s'occupait avec son mari de quelques préparatifs de voyage, et se fit conduire chez Mmje de Vareilles, sous prétexte d'apprendre à faire un ouvrage de broderie que la marquise avait en effet prorais de lui montrer.
«Mon Dieu, madame, qu'avez-vous? s'écria la jeune fille en courant à la marquise, dont la figure était baignée de larmes. »
Mme de Vareilles, s'essuya précipitamment les
J86 RENÉ DE GAVERY.
yeux. En dépit de la touchante recommandation de M. de Gavery, elle reçut Mlle Holmes assez froidement. C'était principalement sur cette jeune fille qu'avait compté la bonne marquise pour guérir la mélancolie de son protégé. Un instant môme, elle avait espéré que ses vœux étaient exaucés et que les deux jeunes gens commençaient à s'aimer. La lettre de René était venue détruire tous ses ciiâteaux en Espagne, et l'excellente femme ne ]?ouvait s'empêcher d'en vouloir un peu à Mlle Holmes.
Craignant que son émotion ne lui fit trahir le .secret de René, Mme de Vareilles évitait d'amener la conversation sur le jeune homme. Laure n'osait pas en parler non. plus par un motif facile à comprendre. Toutes deux causaient de tout, excepté du seul sujet qui les intéressât en ce moment. Enfin Mlle Holmes, craignant d'ailleurs qu'il n'arrivât quel-; qu'un, ne put résister plus longtemps à son inquiétude.
« Est-il vrai que M. de Gavery soit parti? demanda-t-elle sans oser lever les yeux de dessus son ouvrage auquel elle travaillait avec plus d'activité que d'adresse.
— Oui, répondit Mme de Vareilles.
■— l\ est parti! répéta Laure, dont la voix tremblait.... Et quand?
— Ce matin. »
Il y eut un moment de silence.
Laure avait espéré obtenir quelques détails. La réserve de Mme de Vareilles lui causait autant de contrariété que d'inquiétude.
«Il retourne chez lui, sans doute? reprit-elle.
— Il part pour l'Amérique.
— Pour l'Amérique ! » s'écria Laure avec un tel accent, que Mme de Vareilles, frappée d'une idée subite, la regarda fixement.-
La jeune fille fît un violent effort sur elle-même, et se remit au travail ; mais ses yeux remplis de larmes secondaient bien mal son activité fébrile.
« Il m'a écrit ce matin avant de partir, dit Mme de Vareilles qui, tout en ayant l'air de travailler, ne perdait de vue aucun des mouvements de la physionomie de Mlle Holmes.
— Ah! fit Laure, dont le regard vint se fixer comme une flèche sur la lettre de René qui était restée sur la table devant la marquise.
— En me prévenant de son départ, ce pauvre René m'annonçait aussi une nouvelle à laquelle je ne m'attendais pas. Il me dit, ma chère enfant, que vous allez épouser M. de Baillères.
— Il vous a écrit cela? s'écria Laure avec vivacité.
— Il ne faut pas lui en vouloir de son jndis-
crélion, mon enfant; René sait qu'avec moi votre secret sera bien gardé. Il me dit qu'il vous regarde comme sa sœur et qu'il vous recommande à moi.
— Il ne reviendra donc pas? » demanda Laure d'une voix étouffée.
Toute son âme semblait avoir passé dans ses yeux qu'elle tenait fixés sur Mme de Vareilles.
Sans cesser de l'observer, la marquise fit signe que non.
«Jamais, dit-elle. '
—Mon Dieu! Mon Dieu!.... lui serait-il arrivé quelque malheur?» reprit Mlle Holmes.
-— Non, répondit la marquise qui se rappela sa promesse. Il a des affaires là-bas ; mais laissons cela, mon enfant, et parlons de vous.... Ainsi vous épousez M. de Baillères?
— Moi, madame? non.
— Vous vous aimeÈ cependaiit? »
Elle fit un signe négatif.
« M. René m'a dit que M. de Baillères m'aimait, et qu'il l'avait chargé de me demander l'autorisation de s'adresser à ma tante.... Je ne sais pas ce que j'ai répondu, continua la jeune fille, qui commençait à ne plus pouvoir contenir ses larmes et son émotion. Cette démarche était si singulière.
— En effet, dit Mme de Vareilles.,.. mais peutêtre.:.. Voyons, Laure, parlez-moi franchement. Je suis une vieille amie pour vous. Souvenezvous que, lorsque j'allais passer quelques mois chez cette pauvre Mme de Gavery, vous étiez ma favorite et que vous me racontiez tous vos petits chagrins. Vous savez aussi que, si je vous questionne aujourd'hui, c'est pour contribuer de tout mon pouvoir à votre bonheur. Eh bien! là, franchement, vous aimez M. de Baillères, n'est-ce pas?
— Mais non, madame, je ne l'aime pas, je ne l'aimerai jamais! reprit la jeune fille, qui ne put résister davantage et qui se laissa tomber tout en larmes dans les bi'as de Mme de Vareilles.
Celle-ci la contempla quelquetemps sans rien dire; puis, tout à coup, saisissant la lettre de René, elle la jeta tout ouverte sur les genoux de la jeune flUe.
— Lisez, » lui dit-elle.
Laure reconnut l'écriture de Gavery et ne se fit pas répéter deux fois l'invitation.
Tenant la lettre d'une main, et, de l'autre, essuyant ses yeux mouillés de larmes, la pauvre enfant avait oubUé le monde entier. Tout à coup, elle pâlit et faillit tomber à la renverse; puis elle devint rouge comme une cerise, et porta la main à son cœur pour en comprimer les battements désordonnés,
tandis qu'elle relisait un passage auquel sa raison n'osait croire encore.
« Il m'aime ! murmura-t-elle enfm avec un tel accent que Mme de Vareilles n'eut pas besoin d'autre aveu.
»-« Oui, ma chère enfant, répondit la marquise en réunissant les deux mains de Laure dans les siennes, René vous aime.... et vous?...
— Moi!... S'il était parti, je serais morte! » murmura Laure en appuyant sa jolie tête sur l'épaule de Mme de Vareilles , qui l'embrassa avec effusion.
Ce fut à ce moment que Baillères se présenta chez Mme.de Vareilles. Comme elle avait fait défendre sa porte en voyant arriver Mlle Holmes, il dut se retirer. Nous avons vu comment la marquise se hâta de le faire rappeler, aussitôt que le domestique lui eut remis la -carte de Baillères.
«« Voyons, ma chère enfant, dit Mme de Vareilles à la jeune fille, qui pleurait silencieusement, ne vous désolez pas ainsi. René vous aime ; Dieu merci, c'est là le point le plus important. Quant à son départ, nous trouverons bien moyen de l'empêcher.
— Il est trop tard maintenant, murmura Laure avec tristesse.
— Qui sait!... un navire ne part pas toujours au moment fixé.... liy a tant de choses qui peuvent le retarder : lèvent, les passagers, la marée, que sais-je enfin?... Voyons, séchez vos heaux yeux, et causons tranquillement.... si c'est possible, ajouta-telle avec son bienveillant sourire. Tenez, M. de Bail- 1ères est là. Peut-être sait-il quelque chose sur le compte de notre ami, car voilà la seconde fois qu'il se présente pour me voir. Youlez-vous que je le fasse entrer ?
— Oh! oui, madame.
— Il faut alors que vous nous laissiez seuls, mon enfant.
— Mon Dieu, c'est que....
— Eh bien?... Ah! oui, je devine.... vous voudriez bien entendre ce qu'il va dire, n'est-ce pas? reprit Mme de Vareilles, touchée de l'accent suppliant de la jeune fille.
— Oui, madame, répondit-elle en rougissant.
— Alors, passez dans ce boudoir : vous laisserez la porte entr'ouverte , et vous pourrez écouter. Allez, chère petite, et surtout ayez confiance en votre vieille amie. Vous devez bien penser que, si je me prête à tout ceci, c'est que j'ai l'intention bien arrêtée de vous marier, bon gré mal gré, avec mon pauvre René. Embrassez-moi.... Puis, mon
enfant, si vous vous sentez le cœur trop gros, levez les yeux vers le ciel et priez.... Gela fait toujours du bien. •»
Laure se jeta dans les bras de l'excellente femme, et se retira dans le petit salon.
M. de Baillères entra presque aussitôt.
« Vous avez lu la lettre de René , rnadame ? demanda-l-il à la marquise.
— Oui, monsieur.
— Il vous annonce sans doute son départ?
— Précisément. Il me dit vous avoir écrit en même temps qu'à moi.
— En effet. Je désirais vous parler de cette lettre, et c'est pour cela que j'ai eu l'honneur de me présenter ce malin à votre porte; mais, depuis celle visite, j'ai appris quelque chose qui me donne une certaine inquiétude.
— Qu'est-ce donc ? »
Charles raconta ce qu'il venait d'apprendre chez le batelier au sujet de l'individu parti pour rejoindre Gavery. Il n'eut pas de peine à faire partager ses inquiétudes à Mme de Vareilles.
« Il faut à tout prix rejoindre René et le prévenir ! s'écria-t-elle. Partez au plus vite, monsieur de Baillères.
— J'ai ordonné de me tenir une barque prête ,
RENÉ DE GAVEUY, 193
madame ; mais elle ne sera à flot que dans une heure au plus tôt, à cause de la marée.
— Pourvu que vous arriviez à temps , reprit la marquise avec anxiété. Pauvre René ! s'il allait périr au Qioment!... »
Elle s'arrêta tout à coup et fixa les yeux sur Bail- 1ères comme pour étudier sa physionomie et pénétrer jusqu'au fond de son cœur.
Celui-ci la regarda d'un air surpris. ' « Monsieur de Baillères, dit enfin la marquise, rassurée par l'air de franchise et de loyauté du jeune homme.... vous avez une grande amitié pour René de Gavery ?
— Certes oui, madame, répondit-il avec élan; c'est mon meilleur ami , et je me ferais tuer pour lui.
— Je puis vous assurer qu'il est digne de votre affection et qu'il vous la rend. En voici la preuve : lisez ceci, monsieur,» ajouta-t-elle en lui tendant la lettre de Gavery.
A mesure que Charles avançait dans sa lecture, la marquise, qui l'observait, voyait ses yeux se remplir de larmes.
« Pauvre , pauvre René ! dit-il enfin en rendant la lettre à Mme de Vareilles, qu'il est bon et généreux !
— Vous voyez le sacrifice qu'il fait pour vous, reprit Mme de Vareilles ; si l'occasion s'en présentait, vous senliriez-vous le courage d'en faire autant?
— Je le crois, madame, répondit simplement le jeune homme.
— Eh bien, mon cher monsieur, cette occasion est entre vos mains. J'ai à vous annoncer une nouvelle qui va vous causer une cruelle déception.... Puisse la satisfaction de rendre à votre ami le bonheur auquel il renonçait pour vous, adoucir le chagrin que vous allez éprouver !
— Qu'est-ce donc? demanda Baillères avec anxiété, Mlle Holmes?...
— Gavery et vous , vous étiez dans l'erreur à son égard. Celui qu'elle aime, c'est René. Elle n'a pour vous que de l'estime et une profonde amitié.
— Elle vous l'a dit?murmura Baillères qui tressaillit, et dont la voix émue trahit le cruel désappointement.
— A Tintant même, mon pauvre ami.
— Elle était là?i.
Mme de Vareilles fit un signe affirmatif.
« Allons, fit le pauvre garçon en poussant un gros soupir, adieu mon beau rôve !... cela me punit de ma sotte fatuité.... Comme elle a dû se moquer
de moi.... Elle vous a dit bien clairement, n'est-ce pas, qu'elle aimait Gavery ?
— Aussi clairement que possible.
— Et moi qui étais assez slupide!... Tenez , madame, pardonnez-moi; mais je vous avoue qu'en ce moment ma pauvre tête est un peu sens dessus dessous.... Je m'étais si bien fait à l'idée d'épouser Mlle Holmes.... et je l'aime tant, voyez-vous, que cette nouvelle m'a bouleversé. »
Il fit cinq ou six pas dans le salon ; puis, appuyant le front contre les vitres de la croisée, il resta quelques temps silencieux et immobile, les yeux fixés sur le jardin qu'en ce moment pourtant*!! ne songeait guère à admirer.
Tout à coup, deux petites mains s'emparèrent de la sienne et la pressèrent doucement. Il se retourna et se trouva en face de Laure qui le regardait d'un air suppliant, comme pour lui demander pardon du chagrin qu'elle lui causait.
Le pauvre garçon fit un effort pour sourire et pour répondre à ce muet témoignage de sympathie ; mais la voix lui manqua. Il détourna précipitamment la tête en passant la main sur ses yeux.
Mme de Vareilles vint à lui et prit l'autre main de Charles.
«Allons, mon ami, lui dit-elle avec une affec-
tueuse fermeté, ne rougissez pas de votre émotion. Les larmes d'un homme de cœur n'ont jamais rien de ridicule. Une femme ne peut qu'en être honorée et touchée. »
Laure prit son mouchoir et le posa doucement sur les yeux du jeune homme, dont elle tenait toujours la main.
« Vous m'en voulez ? lui dit-elle de sa voix douce et caressante.
— Non, Dieu m'en est témoin! s'écria-t-il.... Seulement, vous comprenez qu'un coup comme celui que je viens de recevoir étourdit un peu.... Mais c'est fini, ajouta-t-il en faisant un courageux effort sur lui-même et en raffermissant sa voix. Laissons de côté mes folles idées et parlons de Gavery. »
Par un mouvement plein d'une respectueuse reconnaissance , il porta à ses lèvres les mains des deux femmes, et les laissa ensuite retomber.
« Pauvre garçon, dit Mme de Vareilles tout émue, vous souffrez?
— Non, répondit-il en se forçant à sourire ; le premier moment a été rude; mais c'est fini. Causons de René ; cela me remettra tout à fait. »
Une demi-heure après, Baillères partait pour le Havre dans le bateau du père Toutain. A moitié chemin, ils rencontrèrent la Louise et le djalma^ que
Toutain reconnut de loin, et sur lesquels Bailleras le pria de gouverner.
« Que sont devenus vos passagers ? demanda Charles au patron du premier bateau.
— Nous les avons débarqués au Havre, répondit le capitaine Rioult.
— Étes-vous arrivés en même temps que M. de Gavery ?
— Oh ! non; la Louise avait un bon quart d'heure d'avance.
— Connaissez-vous l'homme que vous aviez à à bord ? dit Charles au patron du Djalma.
— Non, monsieur.
— Est-ce un Français, ou un étranger?
— Un étranger, monsieur.... Un Espagnol, je pense, ou quelque chose comme ça.... Il a un drôle d'accent, et il est jaune comme une orange ; puis il a le blanc des yeux un peu bleuâtre, comme les nègres.
— Quel âge, quelle taille ?
— Trente-cinq à quarante ans. Pour la taille, damel il n'est pas grand; peut-être bien deux pouces de moins que moi , mais il doit être trèsvigoureux.
— Vous a-t-il dit ce qu'il allait faire au Havre ?
— Non. Nous ne nous serions jamais permis de
questionner un passager, et un passager qui payait si bien surtout.... Il a une mauvaise figure,, c'est vrai, mais son argent en a une bonne. Puis il n'a point l'air causeur.
— Savez-vous son nom, au moins?
— Non, monsieur.
— Monsieur de Baillères, dit le patron de la Louise, je pense que ce monsieur voulait rejoindre M. de Gavery qui était avec nous, car la première chose qu'il a dite en accostant à la jetée, ç'à été pour demander où était passé le monsieur que nous avions conduit.
— Qu'avez-vous répondu?
— Qu'il avait pris par la rue de Paris, en ordonnant de porter ses bagages à l'hôtel de l'Amirauté. »
Malgré l'importance que Baillères attachait à se procurer des renseignements sur l'individu qui suivait Gavery, son temps était trop précieux pour qu'il prolongeât davantage l'interrogatoire des bateliers. 11 les remercia de leurs indications , et V Alcyon reprit sa course vers le Havre.
Charles courut à l'hôtel de l'Amirauté. On lui apprit que les malles de M. de Gavery y avaient bien été déposées, mais que lui-même était revenu les prendre avec une voiture, et les avait emportées on ne savait où.
Charles se douta que René avait transporté tous ses colis à bord du navire sur lequel il devait s'embarquer. Restait à savoir quel était ce navire, sur lequel Gavery n'avait donné aucune indication dans sa lettre. Baillères courut de tous côtés pour se procurer des renseignements sur les navires en partance pour l'Amérique; mais le nombre en était grand. Le pauvre garçon dut entrer dans bien des bureaux et questionner bien des gens. Il apprit enfin chez MM. Barbey et C'** que Gavery venait de
retenir une cabine à bord du navire le Saint-Pierre^ qui devait partir le soir même pour la Nouvelle- Orléans, mais dont le départ avait été remis au lendemain à la pointe du jour. Baillères se fit conduire au Saint-Pierre. Les colis de Gavery venaient d'y être embarqués. Leur propriétaire, après avoir fait une visite à bord pour choisir sa cabine, était retourné à terre.
Le moyen le moins fatigant et le plus sûr de retrouver Gavery eût été de l'attendre à bord du bâtiment; mais Baillères songeait toujours avec inquiétude à l'individu qui suivait Gavery dans un but inconnu et probablement coupable.
Il se fit reconduire à terre et se mit à parcourir les rues du Havre, regardant partout, entrant dans chaque café et visitant chaque étabUssement pubhc. Il retourna encore à bord du Saint-Pierre et à l'hôtel de l'Amirauté. Ni M: de Gavery, ni son domestique n'avaient reparu. Malgré le peu de succès de ses recherches, Baillères prit à peine le temps de dîner et continua ses pérégrinations. Il se creusait inutilement la cervelle pour deviner ce que pouvait être devenu M. de Gavery et commençait à éprouver de sérieuses inquiétudes.
Vers neuf à dix heures du soir, brisé de fatigue, triste et découragé, Baillères s'assit sur un banc à
l'extrémité de la jetée. Il y resta quelque temps, les yeux machinalement fixés sur les feux épars de quelques navires mouillés en rade qui étincelaient au loin dans l'obscurité de la nuit.
Le temps étant assez mauvais, la jetée se trouvait complètement déserte à cette heure avancée. Bientôt la tête de Baillères s'inclina progressivement sur sa main. Il tomba' peu à peu dans cet état indéfinissable qui tient le milieu entre la veille et le sommeil. • Sans cesser tout à fait de voir et d'entendre, il n'avait plus que des notions confuses de ce qui se passait autour de lui.
Au bout de quelques instants, il lui sembla entendre le bruit des pas d'une personne qui s'approchait en courant. Bientôt, en effet, il distingua confusément un homme arrêté à sept ou huit pas de lui. Autant que Baillères pouvait en juger, le nouveau venu regardait du côté opposé à la mer, comme s'il attendait quelqu'un. Un instant après, cet hpmme passa auprès de Charles. Évidemment préoccupé de la personne qu'il attendait et dont il entendait les pas dans le lointain, cet individu ne vit pas Baillères, qui se trouvait d'ailleurs dans l'ombre d'un des cabestans de remorque établis de distance en distance sur la jetée.
Arrivé au delà de Charles, il s'arrêta et se cacha
derrière un autre cabestan, de manière à disparaître complètement. A l'instant où il se baissait, Baillères crut apercevoir entre ses mains un objet qui étincelait comme une lame d'acier. Assez intrigué des allures mystérieuses de cet homme, Charles suivit son exemple et s'accroupit derrière son cabestan.
Bientôt une autre personne qui marchait lentement et d'un pas inégal passa devant Baillères. Celui-ci tressaillit et fut sur le point de se lever. Il lui avait semblé reconnaître M. de Gavery. Son premier mouvement avait été de courir à lui ; mais , au même instant , son attention fut attirée par un autre personnage dont il ne pouvait qu'entrevoir la ferme, perdue dans l'obscurité, et qui arrivait du côté de la ville.
« Serait-ce un guet-apens contre René? >» se dit-il....
Il se leva et se mit à suivre Gavery , en se courbant jusqu'à terre pour que son corps restât dans l'ombre. Il n'était plus qu'à cinq ou six pas de son ami, lorsque le premier individu s'élança sur René un poignard à la main. Baillères poussa un cri qui mit René sur ses gardes, et se précipita sur l'inconnu. D'une main, il le saisit à la gorge ; de l'autre, il arrêta sa main déjà levée pour frapper Gavery. Ce dernier, réveillé comme en sursaut de sa pro-
fonde préoccupation, resta un instant tout étourdi , sans prêter aucun secours à son ami. Malgré la force de Charles, l'assassin parvint à dégager son bras de l'étreinte du jeune homme. Il lui effleura l'épaule d'un coup de son poignard , et prit la fuite à toutes jambes dans la direction de la vilte.
* Es-tu blessé, Charles? s'écria Gavery, qui venait de reconnaître la voix de son ami.
— Non, répondit ce dernier, une égralignure.... Occupons-nous de ce coquin. »
Ils s'élancèrent après lui ; mais l'inconnu avait déjà une cinquantaine de pas d'avance. Il leur sembla bientôt qu'au lieu d'une forme courant devant eux, il y en avait deux à peu de distance l'une de l'autre. Ces deux personnes parurent se rapprocher. On entendit le bruit d'une courte lutte, auquel succéda le bruit sourd d'un corps tombant à l'eau de toute la hauteur de la jetée. Le même bruit se reproduisit presque aussitôt.
Les deux amis se penchèrent sur le parapet; mais l'obscurité était trop profonde pour qu'il leur fût possible de rien distinguer.
« Les misérables nous échappent! » s'écria Charles avec colère.
— Peut-être vont-ils se noyer , répondit Gavery.
— Il faut tâcher de nous procurer une embarcation, reprit JBaillères.
— Nous n'en trouverons que vis-à-vis le Musée.
— Gourons-y iDien vite alors.... »
A cette heure de la nuit, et de mer basse, ils ne trouvèrent pas un seul batelier sur le quai.
« Malédiction ! s'écria Baillères , nous ne pourrons plus les rejoindre désormais.... Ah! voici un douanier ; peut-être nous indiquera-t-il où trouver un bateau. »
Le douanier était de faction et ne put quitter son poste ; mais, grâce à ses renseignements , les deux amis parvinrent à se procurer une embarcation. Malheureusement, la mer était encore trop basse, et ce ne fut qu'au bout d'une bonne heure que les efforts réunis de Gavery, de Baillères et de trois douaniers complaisants réussirent à mettre le canot à flot. Il fallut ensuite se procurer des avirons et un falot. Les deux jeunes gens se dirigèrent à force de rames vers l'endroit où les hommes qu'ils poursuivaient avaient dû tomber. Bien que secondés par les douaniers, ils regardèrent vainement de tous côtés sans trouver aucun indice de ce qu'ils cherchaient.
Après deux heures de recherches inutiles , ils revinrent à bord, et l'embarcation fut rehissée à son poste.
RENÉ DE GÂVERY. 20S
« Dès qu'il fera jour, nous irons faire noire déclaration à la police, dit Baillères. Je suis sûr que ce coquin dont j'ai arrêté le bras si à propos est le môme que celui qui a déjà voulu t'assassiner à Étretat.
— C'est probable , répondit René avec une sorte d'indifférence. Maintenant que nous ne pouvons plus songer à les rejoindre et que nous n'avons rien de mieux à faire que d'attendre le jour, me dirastu comment tu t'es trouvé là si heureusement?
— Ma foi, mon ami, ce n'a pas été sans peine; car, sans reproche, voilà six heures d'horloge que je cours après toi.
— Pauvre ami , dit René en lui tendant la main ; je devine ce que tu viens faire.
— Je te réponds bien que non , par exemple.
— Tu as reçu ma lettre?
— Oui, je l'ai reçue.... et j'ai lu aussi celle de Mme de Vareilles.
— Ah! fit René avec contrariété, je lui avais pourtant recommandé de ne la montrer à personne.
— Ainsi, lu te sacrifiais pour moi et tu te dépouillais du peu de fortune qui te reste pour assurer mon mariage avec celle que tu aimais?
— Tu en aurais fait autant à ma place.
'— Peut-être bien ! Mais , toi , aurais-tu accepté mon sacrifice?
— Certainement.
— Ta parole?
— Je te le jure.
— Tiens, j'ai peine à le croire. Voyons : si les rôles se trouvaient renversés.... si c'était à toi que Mlle Holmes eût donné son cœur.... tu l'épouserais.... bien que sachant mon amour pour elle?
— Oui.... Si mon sacrifice pouvait changer les dispositions de Mlle Holmes, et te faire aimer, peut-être hési(erais-je..., mais tu sais bien qu'en pareille circonstance cela n'arrive jamais. Quelle que soit mon amitié pour toi, je crois que je reculerais devant un sacrifice qui ferait deux malheureux au lieu d'un sans consoler le troisième.
— Eh bien ! mon ami , tu viens de prononcer ta condamnation. Nous nous étions trompés tous deux. Ce n'est pas moi qu'aime Mlle Holmes ; c'est toi.
— Moi ! s'écria René, qui sentit ses jambes fléchir.
— Oui, toi.... Allons, René, ne tremble pas ainsi et appuie-toi sur mon bras.... Là.... Je te donne ma parle d'honneur que je t'ai dit la vérité.
— Comment le sais-tu? demanda Gavery d'une voix si émue qu'on l'entendait à, peine.
RENÉ DE GAYERY. 207
-- Mlle Holmes me l'a dit , parbleu ! Ah ! c'est une vaillante jeune fille! Quel cœur !... quelle franchise!... Et comme elle t'aime! murmura Charles en étouffant un soupir. Écoute, je vais te raconter tout ce qui s'est passé depuis ton départ. Veuxtu d'abord que nous rentrions à l'hôtel?
— Comme tu voudras ; mais, avant tout, répètemoi mot à mot ce qu'elle t'a dit. »
Bien que le cœur du pauvre Charles saignât plus d'une fois de ce qu'il avait à raconter, il mit courageusement René au courant des détails les plus minutieux ; je ne dis pas les plus insigniliants, car il n'y en a pas d'insignifiants pour un amoureux , quand on lui parle de celle qu'il aime.
« Si tu n'es pas fatigué, nous allons repartir ce soir pour Trouville, lui dit Gavery.
— Je ne suis pas fatigué, mon ami , mais tu dois l'être, toi. D'ailleurs, tu sais bien que toutes les embarcations sont à sec.
— La mer monte ; on pourra les mettre à flot d'ici à une demi-heure.
— Et des bateliers?
— On en trouvera.
— Nous arriverions à trois heures du matin. A quoi cela nous avancerait-il? Tu ne peux pas espérer que Mlle Holmes te reçoive à cette heure-là.
— Je serai près d'elle ; c'est déjà quelque chose.
— Tu as raison, répondit Baillôres qui ajouta tout bas : Au fait, j'en aurais bien dit autant ce matin.
— Commençons par chercher des bateliers , reprit Gavery. *
— Non pas ; nous voici tout près de l'hôtel ; voyons d'abord si ton domestique est rentré. Nous l'enverrons à la découverte. En sa qualité d'ancien matelot, il nous trouvera barque et bateliers.... A propos, et tes bagages? Il faudra les faire prendre.
— C'est vrai ; je n'y pensais plus. »
A l'hôtel, on apprit que Mathurin n'était pas rentré.
« Peut-être sera-t-il allé coucher à bord du Saint- Pierre, » (Jit Baillères.
Malgré l'heure avancée de la nuit, on expédia deux domestiques de l'hôtel, l'un pour demander Mathurin à bord du Saint-Pierre et pour remettre au capitaine une lettre de Gavery, l'autre pour chercher dés batehers. Celui-ci revint le premier. Il annonça qu'une embarcation serait prête à partir dans une heure , et qu'on la trouverait à l'escalier vis-à-vis du Musée.
Quant au second messager, moins heureux dans sa mission, il n'avait pu que remettre au capitaine la lettre de M. de Gavery, sans rencontrer Mathurin qui n'avait point reparu sur le bâtiment.
« Que diable sera-t-il devenu ? dit Gavery avec un peu d'inquiétude. Je serais désolé qu'il fût arrivé malheur à ce brave garçon. Il m'est si dévoué !
— Il aura profité de la dernière nuit qu'il avait à resler à terre, dit Baillères. L'attendons-nous ?
— Non. Je vais lui laisser un mot à l'hôtel et en faire porter un autre sur le bâtiment. Il faut d'ailleurs qu'il veille au débarquement de mes bagages, -o
Une demi-heure après , les deux jeunes gens voguaient vers Trouville; mais, ayant contre eux le vent et la marée, ils n'y arrivèrent que vers sept heures du matin. Faute de mieux, René s'en alla errer autour de la maison qu'habitait Mlle Holmes. Malheureusement pour lui , la chambre de Laure donnait sur une cour, de sorte qu'il n'avait aucun espoir d'apercevoir la jeune fille.
XIY
Dès qu'il entendit sonner dix heures, il courut chez Mme de Vareilles qui se levait d'habitude à cette heure-là.
Quoiqu'à peine habillée, la marquise prit pitié du pauvre amoureux et descendit au salon. René se jeta dans ses bras et l'embrassa comme il eût embrassé sa mère.
Elle 'voulut le gronder; mais elle s'aperçut bien vite qu'en ce moment ce serait peine perdue, et que Gavery était incapable de parler d'autre chose que de son amour.
« Écoutez, dit-il en portant à ses lèvres la main de la vieille marquise, il faut être indulgente pour moi aujourd'hui plus encore que d'habitude. En vérité, je suis comme un homme ivre. Même avec
2J2 RENÉ DE GAVERY.
ce pauvre Baillères, je ne pouvais parler que de Laure.... C'était mal, c'était cruel; je m'en voulais et je me promettais de ne plus revenir sur ce sujet si pénible pour mon pauvre ami.... Eh bien! cinq
minutes après, je recommençais. J'étais armé pour
le malheur; je ne le suis pas pour le bonheur.
Vous êtes bien sûre que Laure m'aime au moins ?
Tenez, je n'ose y croire encore. Je voudrais....
— Qu'elle vous le dît elle-même, n'est-ce pas? interrompit Mme de Vareilles en souriant.
— Oui.
— Eh bien ! vous la verrez sans doute cette aprèsmidi sur la terrasse.
— Elle y sera au milieu de dix autres personnes, et je ne pourrai lui parler.... Chère madame de Vareilles, vous qui êtes si bonne... !
— Oui, je vous vois venir.... Vous voudriez bien que Laure vînt ici, n'est-ce pas? En vérité, je joue un singulier rôle! continuât-elle en riant.... Empêcher une jeune fille de suivre la volonté de ses parents. Je ne sais vraiment où je me suis laissée entraîner.
— Vous vous êtes laissée entraîner par votre excellent cœur, dit René, par votre bienveillance pour moi et par le souvenir de votre amitié pour ma mère.
— Intrigant, répondit-elle en menaçant du doigt le jeune homme, qui attachait sur elle des yeux suppliants.... -Allons , on vous obéira, monsieur ; je chercherai un prétexte; mais, en attendant, causons un peu raison et parlons franchement. Comme il faudra bien, tôt ou tard, que vous risquiez la demande officielle, il est important que je connaisse votre position exacte de fortune.
— Hélas !
— Oh oui, hélas!,., je m'en doute bien.... N'importe.... A la mort de votre pauvre mère, vous avez dû vous trouver à la tête de quatorze à quinze mille francs de rente.
— Quinze mille francs.
— Il vous en reste ?
— Je n'ose vous le dire.
— Eh , mon Dieu , mon pauvre enfant , le mal est fait ; ainsi à quoi bon vous gronder là-dessus ? Voyons , il vous reste bien encore six raille francs de rente ?
— Hélas! non.
— Quatre mille !
— Trois mille tout au plus ! et encore.... » Mme de Vareilles poussa un gros soupir.
a Ceci compliquera encore la difficulté, repritelle. Les parents de Mlle Holmes nous objecteront
iik RENÉ DE GAVERY.
votre peu de fortune et vous reprocheront vos dissipations.
— Ils n'auront que trop raison.... et pourtant vous savez ce qui les a causées?
— Votre amour malheureux pour Mme de Cobrizo, je le sais bien; mais cette considération, qui peut être fort valable à mes yeux, n'aura pas grand poids auprès de M. et Mme de Grinbavau. »
Comme elle achevait ces paroles, un domestique vint annoncer que Mlle Holmes demandait si Mme de Vareilles était visible.
« Faites entrer, répondit la marquise en arrêtant René qui allait s'élancer vers la porte.
— Allons , dit Mme de Vareilles , il y a décidément un dieu pour les amoureux !... Voyons, restez donc là, mon ami ; en conscience , vous ne pouvez pas lui sauter au cou devant mes domestiques. Soyez raisonnable. »
Laure avait passé toute la matinée à chercher un prétexte pour se présenter chez Mme de Vareilles afin d'avoir des nouvelles de René. Elle ignorait encore qu'on l'eût rejoint à temps et qu'il fût déjà de retour.
Dans le premier moment de surprise et de joie, elle fut sur le point de s'élancer dans les bras du jeune homme.
RENÉ DE GAVERY. 21 S
Elle se retint, mais juste à temps. La pensée de ce qu'elle avait été sur le point de faire la rendit si confuse qu'elle se couvrit la figure d'une main, en tendant à Gavery l'autre main qu'il couvrit de baisers.
a Est-ce bien moi que vous aimez ? demanda-t-il tout bas à la jeune fille qui s'était laissée tomber dans un fauteuil et dont la joie s'épanchait en larmes de bonheur.
— Vous le voyez bien , répondit-elle en lui serrant doucement la main ; mais vous ?... Cette lettre qu'on m'a montrée est-elle bien l'expression de votre pensée ? M'aimez-vous autant que vous l'avez écrit à Mme de Vareilles ?
— Oh non ! reprit René avec élan, je vous aime mille fois davantage !»
Tout en parlant à Mlle Holmes, Gavery adressait de temps en temps un regard suppliant à Mme de Vareilles.
La marquise comprenait fort bien qu'il eût désiré rester quelques instants seul avec Laure , mais elle ne voulait pas y consentir. Aussi répondait-elle en souriant par un signe de tête négatif, et se tenaitelle auprès des deux jeunes gens qui causaient à voix basse avec ce magnifique égoïsme de tous les amoureux.
Lorsqu'elle supposa qu'ils étaient enfin devenus un peu plus calmes, elle s'assit à côté d'eux.
« Et moi? » leur dit-elle avec un doux et malicieux sourire.
Laure se retourna brusquement et cacha son front dans le sein de la marquise, en la remerciant avec effusion. Quant à René, il s'était agenouillé devant Mme de Vareilles et lui baisait les mains.
a Allons! mes enfants, allons! disait l'excellente femme profondément touchée de ces témoignages de recormaissance ; ne m'attendrissez pas ainsi.... Il faut qu'un de nous trois au moins conserve sa raison pour veiller sur les autres.... Vous, mademoiselle Laure, essuyez-moi ces beaux yeux; et vous, René, asseyez-vous là près de moi.... Maintenant, parlons raison, si c'est possible.... et arrangeons notre petite coalition. »
Mlle Holmes aurait bien voulu savoir ce qui s'était passé au Havre, mais elle n'osa pas le demander et s'assit à côté de Mme de Vareilles.
« Voyons, reprit celle-ci, votre oncle, M. de Grinbavau, est votre tuteur?
— Oui, madame.
— Alors, c'est son consentement qu'il s'agit d'obtenir.
— Oui : mais mon oncle np répondra pas sans consulter sa femme, et c'est elle qui décidera.
•— Elle est donc la maîtresse dans le ménage ?
— Complètement.
— Et vous croyez qu'elle sera défavorable à M. de Gavery ?
— J'en suis sûre.
— Mais votre oncle ?
— Lui, au contraire, il conserve beaucoup de reconnaissance et de respect pour Mme de Gavery. Je suis sa préférée , et, s'il était seul, on obtiendrait facilement son consentement.
— Il faut que j'aie un entretien avec M. de Grinbavau, dit Mme de Vareilles après un instant de réflexion.... Nous l'engag-erons bon gré mal gré dans le complot. D'abord, cela me rendra plus entreprenante, car ma conscience n'aura plus de reproche à se faire, du moment où J'agirai avec l'assentiment de votre protecteur naturel. Où pourrai-je bien trouver votre tuteur, ma chère enfant?
— Je ne sais trop. .. il passe sa vie au salon ou sur la plage.
— Seul?
— Oh ! non, avec des amis.... »
Après mûre délibération , il fut convenu que
Mlle Holmes tâcherait de prendre son oncle à part, et de l'envoyer chez Mme de Vareilles.
ce II le racontera tout de suite à ma tante , reprit Laure avec inquiétude.
— Dites-lui que j'ai un service à lui demander, et que je le prie de me garder le secret.... Il va se croire en bonne fortune, ajouta la marquise en riant.... Ce n'est pas un Lovelace, au moins'/... Il ne me compromettra pas?
— Oh ! non, s'écria Laure qui ne put s'empêcher de sourire en pensant à la tournure peu conquérante de son pauvre oncle. Il n'est pas brillant, mais c'est un excellent homme.
— Eh bien! ne perdez pas de temps, et envoyezle-moi bien vite.... A propos, connaissez-vous quelqu'un qui possède un peu d'influence sur Mme de Grinbavau ?
— Ma sœur ; mais bien peu.
— Il ne faut pas y songer.... et M. de Cobrizo ?
— M. de Cobrizo est peut-être celui qui aurait le plus d'influence.
— Gomment sera-t-il pour René ?
— Aussi mal que possible.... Je ne sais pourquoi, mais il le hait de toute son âme.
— Par jalousie , probablement.
— Je ne crois pas. . . . ou, du moins, si c'est ce motif, il le dissimule bien.
-—Enfin, nous verrons, reprit la marquise ; maintenant, mes enfants, séparez-vous. Ne vous tourmentez pas trop et comptez sur la Providence. Adieu, mademoiselle Laure; et vous, René, restez ici. Vous partirez plus tard. ... A propos, Mademoiselle Laure, comment avez-vous fait pour sortir ce matin ?
— J'ai dit que vous aviez à me parler au sujet d'une quête, répondit Laure en baissant les yeux.
— Hum! hum! fit Mme de Vareilles qui finit par hausser les épaules et par ajouter en riant :
— Allons , petite pécheresse , embrassez-moi et partez bien vite. »
Une demi-heure après, M. Grosdot de Grinbavau se faisait annoncer chez la marquise de Vareilles.
L'heureux époux d'Hildegarde était un gros bonhomme dont la figure, assez insignifiante du reste, exprimait le calme et la bonté. Son signalement eût été facile à tracer ; il aurait suffi du mot ordinaire d'un bout à l'autre. On aurait pu y ajouter aussi le mot arrondi, carie front, le nez, les yeux, etc., tout était rond chez M. Grinbavau.
Du 1" janvier au 31 décembre, il portait des souliers de castor et des bas blancs, un gilet de satin noir et une redingote de même couleur. Le pantalon seul et le chapeau subissaient quelque variation, suivant l'état de la température. De sa vie, il n'avait endossé un par-dessus, et l'on pouvait compter sur plusieurs degrés au-dessous de zéro chaque fois qu'on le voyait mettre son raan-
teau , qui datait bien de sept ou huit ans et qu'il portait tout au plus cinq fois par année.
Au demeurant, M. Grosdot était l'homme du monde le plus facile à vivre. Bien que dépensant fort peu pour lui-même, il n'était pas avare; s'il ne songeait pas souvent à faire un cadeau à ses nièces, il ne leur refusait jamais ce qu'elles lui demandaient. Il préférait la cadette, et, plus d'une fois, il avait soutenu Laure, même contre Mme de Grinbavau.
Le digne homme entra chez Mme de Vareilles , d'un air assez embarrassé. Ce n'était pas qu'il fût timide habituellement. Il avait assez vécu pour connaître l'influence de l'argent et aurait fort bien su se camper sur ses quatre-vingt mille francs de rente pour répondre aux gentilshommes qui eussent paru mépriser sa roture. Vis-à-vis d'une personne hautaine et surtout impertinente, il eût été fort à l'aise ; mais, près d'une femme aussi haut placée par son nom, sa fortune, sa position et son esprit, que l'était Mme de Vareilles , il sentait malgré lui une supériorité à laquelle tous les millions du monde ne lui permettraient pas d'atteindre. La politesse même de Mme de Vareilles l'embarrassait, car il craignait de paraître sous un mauvais jour devant la marquise qu'il savait aimée et respectée de tout le monde.
Cet instant d'embarras ne dura qu'une minute. Mme de Yareilles possédait mieux que personne ce tact et celte bienveillance qui savent mettre chacun à l'aise. Au bout de cinq minutes, M. Grosdot causait tranquillement avec la marquise , et les fréquents changements de position de son chapeau auraient pu seuls trahir quelque reste d'embarras.
Du premier coup d'œil, Mme de Yareilles avait jugé le digne homme. Elle comprit qu'avec lui la franchise était le meilleur moyen , et lui raconta simplement tout ce qui s'était passé entre sa nièce et M. de Gavery.
M. de Grinbavau écouta silencieusement, les yeux fixés sur la pointe de ses souliers.
« Maintenant que vous savez tout, dit la marquise en terminant , répondez-moi franchement : Vous n'avez pas oublié, je le sais, tout ce que cette pauvre Mme de Gavery a fait pour vos deux nièces.... eh bien, n'êtes- vous pas disposé à accorder la main de Mlle Laure à son fils ? »
M. de Grinbavau resta quelque temps sans répondre.
« Mon Dieu, dit-il enfin, si cela ne dépendait que de moi, je vous jure que le mariage de ces deux pauvres enfants se ferait bien vite. Je conserve une profonde reconnaissance pour Mme de Gavery,
et je me sentais même une certaine amitié pour son fils. Lorsque ma nièce Hermance a voulu épouser M. de Cobrizo, je m'y suis opposé de tout mon pouvoir, parce que je savais qu'elle avait presque un engagement aVec M. René. Malheureusement....
— Eh bien?
— C'est assez embarrassant à vous le dire.... vous
allez vous moquer de moi : enfin n'importe, j'aime mieux vous paraître un peu ridicule que de passer à vos yeux pour manquer de cœur et de reconnaissance. Seulement, gardez-moi le secret, je vous en prie.
— Je vous le promets,
— Eh bien ^ quoique tuteur de Laure, je ne suis pas le maître absolu de son sort.... Pour intéresser ma femme à ces deux pauvres orphelines, et l'amener à les regarder comme ses filles, j'ai laissé Hildegarde prendre la haute main sur tout ce qui les concernait.... Puis, il faut bien l'avouer, ma femme est un peu la maîtresse.... Ce n'est pas tout à fait de ma faute.... Autrefois, il n'en était pas ainsi.... Quand nous nous sommes mariés, j'apportais une certaine fortune qui surpassait et au delà les avantages de ma femme sous d'autres rapports. Malheureusement, en 1848, j'ai presque tout perdu.... A partir de ce moment, pour calmer les
plaintes et les récriminalions de ma femme, je lui ai abandonné peu à peu les rênes du ménage. Un peu plus tard, ellcahérilé de la fortune de son cousin Morel.... Enfin, à un moment donné, elle pouvait dire que tout ce que nous avions ici lui appartenait. Cela m'humiliait et me rendait timide.... Je vous demande pardon de vous raconter tout cela, mais il faut bien que je vous expUque comment je suis arrivé insensiblement à me laisser dominer par Hildegarde.
« Maintenant le pli est pris, et je ne me sens pas la force de braver les luttes interminables qu'il faudrait soutenir pour changer cet étal de choses.
a Pour en revenir à votre protégé , ma femme l'a pris en grippe, je ne ^ais trop pourquoi. Elle dit (et malheureusement, en cela, elle a un peu raison) que c'est un dissipateur, un cerveau brûlé, et qu'il n'offre aucune des garanties qu'on demande à un mari.... Je vous avoue que cela m'inquiète aussi, moi.... J'aime beaucoup ma petite Laure, et je serais désolé de la voir malheureuse. »
Tout cela fut dit d'un ton rempli de franchise et de bonhomie qui ne laissait aucun doute sur les bonnes dispositions de M. de Grinbavau en faveur de Gavery. Aussi Mme de Vareilles parvint-elle assez facilement à justifier son protégé. Elle fit vaan 15
loir ses brillantes éludes, le caractère grave et laborieux qu'il avait montré jusqu'à vingt-cinq ans, sa conduite envers sa mère, etc.
« C'est le manque de parole de votre nièce Hermance qui a causé toutes ses folies, dit-elle enfin.... Votre famille lui doit bien un dédommagement.
— Pauvre garçon! murmura M. de Grinbavau tout attendri.... Et vous dites que ma nièce l'aime?
— Je vous en réponds. Je crois assez la connaître pour vous assurer que rien au monde ne la fera changer.
— Pourquoi ne m'a-t-elle pas parlé de tout cela, la petite dissimulée? reprit-il avec une nuance de mécontentement.
— Le pouvait-elle encore? Ce n'est pas d'ailleurs à un homme qu'une jeune fille fait de pareilles confidences. Quant à Mme de Grinbavau , je vous demande à vous-même comment elle eût reçu les confidences de votre nièce ?
— C'est vrai, » dit le bonhomme.
Au bout d'une heure de conversation, M. de Grinbavau retourna chez lui passablement convaincu que Laure ne pouvait être heureuse avec un autre que M. de Gavery. La jeune fille, qui guettait son arrivée , accourut au-devant de lui , et l'entraîna
dans un coin sous le prétexte de lui montrer une bourse qu'elle avait brodée à son intention.
« Je viens de chez Mme de Vareilles, lui dit le bonhomme. Elle m'a tout raconté. Ah ça ! tu l'aimes donc bien ce M. de Gavery ? »
On devine la réponse. N'eût-il pas été déjà convaincu par les discours de Mme de Vareilles, M. de Grinbavau n'aurait pu résister aux câlineries ^e Laure qui lui racontait ses craintes et ses espérances avec tant de gentillesse et de naïveté. Au bout de cinq minutes, on aurait pu lire toutes les paroles de la jeune fille sur la physionomie de M. de Grinbavau.
« Tu fais de moi tout ce que tu veux, dit-il enfin .... Ma femme est-elle dans sa chambre ?
— Oui, mon bon oncle.
— Allons , embrasse-moi pour me donner du courage.... là...! Maintenant, à l'assaut!... Tu ris, mauvaise !... Eh bien ! je te réponds que, tout pacifique que je suis, j'aimerais mieux attaquer une redoute que d'engager une discussion avec ta tante. »
En achevant ces paroles, il monta au premier étage et entra résolument chez Mme de Grinbavau.
Du premier coup d'œil, celle-ci comprit qu'elle allait avoir une lutte à soutenir. Gomme un coq qui s'apprête au combat, elle se replia sur elle-même, puis, hérissant pour ainsi dire ses traits anguleux, elle attendit l'attaque.
Elle laissa parler son mari sans l'interrompre; mais, à mesure qu'il avançait dans son récit, la physionomie d'Hildegarde devenait si menaçante, que le digne homme se sentait de plus en plus mal à l'aise. Il n'eut pas assez de sang-froid pour continuer jusqu'au bout. Prenant son courage à deux mains comme un poltron pressé d'en finir, il termina par les mots suivants, qu'il prononça malheureusement d'un ton fort peu en harmonie avec ses paroles :
a Ainsi, ma chère amie, mon intention est que Laure épouse M. de Gavery.
— Ah! cest votre intention! dit Mme de Grinbavau, qui commença piano mais dont l'irrilalion éclata bientôt en un rinforzando formidable.... Très-bien, monsieur. ... Du moment où vous avez décidé cela tout seul , ce n'était pas môme la peine de m'en parler. Vous êtes bien le maître de disposer de votre nièce.... Elle ne m'est rien à moi.... Ce n'est pas moi qui vous ai engagé à la prendre chez vous, n'est-ce pas?
— Mais, Hildegarde, je comptais te demander....
— Ce n'est pas moi qui leur ai donné leurs premières toilettes, qui ai payé tous leurs maîtres?....
— Mais,. Hildegarde....
— Ce n'est pas moi qui me sacrifie pour elles, qui passe mes nuits au bal et dans le monde pour les produire.... Ah ! c'est votre intention? Eh bien, moi aussi , j'ai une intention.
— Hildegarde, je te prie....
— Et je vous la ferai connaître. . . . Puisque je ne suis plus rien dans la maison, puisqu'on ne reconnaît mes bienfaits et mon dévouement que par l'ingratitude et de mauvais procédés....
— Voyons, Hildegarde, laisse-moi t'expliquer....» Mais on aurait plutôt arrêté les flots de la marée
montante que l'éloquence impétueuse de Mme de
Grinbavau. Pendant une heure entière, elle foudroya le malheureux Babolein, dont les objections de plus en plus timides furent pulvérisées par les fougueux arguments de sa terrible moitié. Deux ou trois fois, il voulut battre en retraite, et se dirigea dans ce but du côté de la porte. Mais Hildegarde se jeta àu-devant de lui et lui barra résolument le passage.
«Non, lui dit-elle, vous m'écouteréz jusqu'au bout.... Toute ma vie, j'ai été trop bonne, trop indulgente; je me fatigue à la fin.»
Et l'aimable créature recommença une nouvelle litanie de choses désagréables à l'adresse de son mari, de sa nièce, de René et même de Mme de Vareilles.
Battu, terrassé, écrasé par cette philippique, le pauvre Grosdot s'assit dans un coin, croisa ses deux mains sur son gros ventre, et attendit la fin de l'orage avec la résolution d'un martyr.
Ainsi qu'il arrivait presque toujours dans ces grandes circonstances, les larmes finirent par succéder à l'emportement d'Hildegarde. Elle tomba tout en pleurs dans les bras de son époux en l'accusant de vouloir sa mort et de la pousser au tombeau. Grinbavau fit son possible pour l'apaiser et finit par lui déclarer qu'il renonçait à son malencontreux
projet. Il s'ensuivit ce que les marins appellent une embellie, dont Grinbavau profita pour se sauver.
A peine ful-il dans sa chambre, qu'il regretta sa faiblesse et se repentit d'avoir cédé aux emportements de sa femme; mais il était trop tard pour revenir. Le pauvre homme sentait d'ailleurs qu'une nouvelle tentative n'aurait pas un meilleur résultat. Tout en s'indignant de sa faiblesse, il se reconnaissait incapable de la surmonter.
Il sortit furtivement pour ne pas rencontrer Laure, dont il craignait les larmes, et se rendit chez Mme deVareilles, à laquelle il raconta franchement la vérité. .
a Raillez-moi, blâmez-moi, lui dit-il : vous aurez raison; mais c'est plus fort que moi. Jamais je ne pourrai désormais imposer ma volonté à Mme de Grinbavau.... Le pli est" pris, comme je vous le disais l'autre jour.... J'en rougis, et je me battrais de bon cœur; mais je n'ose vous promettre d'être plus hardi une autre fois. Et pourtant. Dieu sait combien je donnerais pour que ma petite Laure fût heureuse ! »
Mme de Vareilles, qui était la bonté môme et qui avait trop d'esprit pour ne pas comprendre toutes es sottises des autres, ne fit aucun reproche à
M. Grosdot de sa faiblesse; elle sentait que ce serait inutile, et que, malgré sa bonté, le digne homme pourrait être froissé au fond du cœur des railleries auxquelles il s'exposait. Mieux valait au contraire s'en faire un ami par son indulgence, et attendre que quelque bonne occasion lui permît de racheter par un bon mouvement une faiblesse dont il rougirait d'autant plus qu'on la lui reprocherait moins. « Écoutez, lui dit-elle, je comprends votre position vis-à-vis de Mme de Grinbavau et Je ne vous conseillerai même pas de tenter une autre démarche. Tout ce que je désire, c'est votre assentiment à ce mariage , et la certitude que vous le désirez.
— Oh ! pour cela, je vous le jure !
— Ainsi vous me donnez carte blanche ?
— De tout mon cœur ; et je vous remercie d'avance de ce que vous ferez.
— Alors, adieu; laissez-moi travailler à notre grande entreprise.... Ah! donnez-moi donc auparavant quelques renseignements §ur votre neveu Gobrizo.
— En vérité, répondit M. de Grinbavau, je serais fort embarrassé pour cela. Gobrizo est l'homme le plus renfermé que je connaisse.... Il est fort riche et très-fier de sa fortune.... jaloux comme un tigre
et fort mauvais coucheur.... Sa marotte est de poser en grand seigneur.... A ces certains moments, il jette de l'argent par les fenêtres; puis, à d'autres, il tondrait un œuf.
/ — Que faisait-il avant son mariage ?
— Rien. Il habitait au Brésil.
— Pourquoi l'a-t-il quitté ?
— Il s'ennuyait. Gomme beaucoup d'étrangers, il avait l'idée de voir Paris et de se faire recevoir dans la haute société parisienne. Pour une invitation dans le faubourg Saint-Germain, il vendrait son droit d'aînesse. Je vous le dis entre nous, Cobrizo a un mauvais caractère et des allures qui ne me vont pas du tout. Aussi ne causons-nous presque jamais ensemble. »
Ainsi que M. Grosdot en avait prévenu la marquise, ces renseignements n'étaient pas de nature à beaucoup éclairer Mme de Vareilles sur le compte de M. de Cobrizo.
Elle résolut néanmoins d'avoir une entrevue avec lui. Elle vint sur la terrasse où on lui avait appris que se trouvait le Portugais, et le fit demander par le comte de Marligles.
« De deux choses l'une, se disait-elle, ou M. de Cobrizo m'accordera son appui pour mon protégé ou il me le refusera. Dans le premier cas, j'aurai
bien fait de me ménager cet allié. Dans le second," je connaîtrai au moins mes ennemis. Je trouverai bien moyen d'ailleurs, dans la conversation, de pénétrer un peu le caractère de ce mystérieux Portugais. »
Cobrizo arriva bientôt, l'air épanoui et le sourire aux lèvres. Il accabla la marquise de ces politesses et de ces compliments exagérés qui révèlent une telle envie de plaire aux gens, qu'ils les disposent à se tenir sur leurs gardes.
Après l'avoir fait causer durant quelque temps , Mme de Vareilles aborda la question. Elle commença par s'appesantir sur le nom et sur les brillantes relations de Gavery. Sans rien lancer de trop direct, elle arrangea les choses de manière à faire comprendre à M. de Cobrizo que le beau-frère de Gavery se trouverait admis de droit dans les premieis salons de Paris.
En dépit de toute sa diplomatie, elle s'aperçut bien vite que Cobrizo ne l'écoutait pas d'une oreille favorable et que M. de Gavery était fort peu sympathique au Portugais^ Trop engagée néanmoins pour pouvoir reculer, elle se décida enfin à parler du mariage. Celte ouverture fut mal reçue. Cobrizo se contint pendant quelque temps; mais il né tarda pas à se laisser emporter par sa violence naturelle
et par sa haine contre Gavery. II lui reprocha son peu de fortune, ses folies, ses dissipations. Il tînit même par montrer tant d'animosité que Mme de Vareilles l'interrompit pour lui rappeler qu'elle était l'amie de M. de Gavery.
Comme il continuait, en ménageant ses termes de moins en moins, elle lui lança deux ou trois mots très-mordants sur lesquels un Français se serait immédiatement arrêté ; mais que, dans sa colère, M. de Gobrizo parut à peine comprendre. Sans avoir peut-être l'intention de blesser Mme de Vareilles, il laissa échapper quelques phrases si malencontreuses qu'elles froissèrent tout à fait la marquise.
ff Je vous demande pardon devons interrompre, monsieur, lui dit-elle, mais je m'aperçois que, dans rénumération des bonnes qualités de M. de Gavery, j'en ai oublié une fort importante. C'est un vrai gentilhomme, poli, de bonnes façons, et sachant parler aux femmes avec les égards que leur doit tout homme bien élevé. C'est une qualité que nous apprécions beaucoup en France, monsieur. »
En achevant ces mots, prononcés avec cette impertinence polie dont la Parisienne du faubourg Saint-Germain semble avoir le secret, Mme de Vareilles fit une profonde révérence au Portugais un peu décontenancé, et accosta deux personnes de
sa connaissance qui passaient à côté d'elle en ce moment.
«t II me semble , madame , que vous n'avez pas réussi près de M. de Cobrizo? dit Baillères qui avait remarqué l'air courroucé de la marquise.
— Que voulez-vous qu'on fasse avec de pareils malotrus? répondit Mme de Vareilles, d'autant plus froissée de l'impolitesse du Portugais qu'elle était habituée à plus d'égards et de prévenances. Le comte de Martigles avait bien raison quand il nous disait l'autre jour, qu'au lieu de metire des gants pour parler aux trois quarts des étrangers qui nous pleuvent en France, c'est une étrille qu'il faudrait prendre.... Et tout cela est reçu dans le monde, pourtant!... Si le premier drôle venu, Papavoine ou Jeannot, Fualdès ou Polichinelle, nous arrivaient de l'étranger avec trois ou quatre milUons, tous les salons se disputeraient l'honneur de les recevoir.
— Est-ce que M. de Cobrizo vous aurait manqué de respect? demanda Baillères avec vivacité.
— Non; il n'a pas été jusque-là, s'empressa de répondre Mme de Vareilles, qui comprit l'intention du jeune homme. Il n'a été que sot et grossier.... mais ne nous occupons plus de lui.... revenons à notre ami Gavery. Il faut que ce mariage se fasse
en dépit de Mme de Grinbavau et de son neveu. Maintenant que ma conscience est en repos, grâce à l'assentiment de M. Grosdot, je suis comme Guzman, je ne connais plus d'obstacle.... Faisons une conspiration.... Voyons, cher comte, dit-elle à M. de Marligles, son ami depuis quarante ans, qu'elle avait mis dans la confidence, donnez-nous un conseil ; trouvez-nous un moyen.
— J'en connais bien un, répondit le vieux gentilhomme, mais vous allez me dire que c'est un moyen de comédie.
— Hum ! fit la marquise.
— Voyez-vous !... Eh bien, marquise, tout vieux, tout usés qu'ils sont, ces moyens réussissent presque constamment.... Il y a longtemps qu'on emploie des hameçons et pourtant le poisson y mord toujours.
— Quel est ce moyen?...
— Tout dépend de M. de Baillères.
— De moi ?
•— Mon Dieu, oui.... Jusqu'à présent vous ne Vous êtes adressé qu'aux bons sentiments.... C'était mal connaître la nature humaine.... Aussi avez-vous échoué.... Il faut maintenant agir autrement. La fin justifiera les moyens.
— Mais de quoi s'agit-il ?
— Il faut que vous fassiez la cour à Mme de Grinbavau.
— Moi ! s'écria Charles avec terreur.
— Vous.... Je sais qu'un moment elle s'est méprise sur la cause de voire assiduité dans sa maison.
— Qui vous a dit cela '!
— Mme de Vareilles.
— Je le tenais de votre ami René, dit la marquise en riant.
—" En vérité, reprit Charles, je n'oserais jamais. Tout le monde se moquerait de moi.
— Cela ne durera pas longtemps. Pourvu que vous soyez tendre et passionné...,
— Passionné ?
— Sans doute.... une déclaration brûlante.
— Une déclaration ! Mme de Grinbavau elle-môme me rirait au nez.
— Allons donc ! Vous savez bien comment elle vous accueillait avant d'avoir découvert que vous lui préfériez sa nièce.
— Gomment voulez-vous que je lui persuade maintenant le contraire ?... Quelles raisons lui donnerais-je pour expliquer*....
-r- Ne vous en préoccupez pas; avec les femmes' du caractère de Mme de Grinbavau, il suffit de don-
ner la première raison venue ; bonne ou mauvaise, peu importe. Chez ces femmes-là, et chez bien d'autres malheureusement , le cœur, ou pour mieux dire la vanité ressemble aux boîtes à musique; il suffit de le monter par quelque déclaration pour qu'il chante tout seul.
— Et vous croyez qu'il suffira que je fasse la cour à cette....
— Chut! monsieur de Baillères.... On peutse moquer d'une vieille coquette haineuse et méchante ; mais, comme elle est femme, il ne faut jamais employer les gros mots.
— Il suffira donc que je fasse la cour à cette aimable personne, reprit Charles, pour qu'elle accorde la main de sa nièce à mon ami ?
— Non pas; vous y arriveriez peut-être ainsi, mais il faudrait beaucoup de patience, et je ne vous vois pas disposé à y consacrer les deux ou trois ans nécessaires.
— Deux ou trois ans ! Miséricorde !...
— Le siège de Troie a duré bien davantage ; mais nous ne vous mettrons pas à cette épreuve. Il y a un autre moyen plus expéditif.
— Lequel ?
— Je ne l'ai pas encore suffisamment mûri.... Puis Mme de Vareilles me le défendrait peut-être.
RENÉ DE GAVEHY. 241
— Pourquoi cela? demanda la marquise.
— Vous êtes trop bonne. Venez dîner avec moi, monsieur de Baillères, nous causerons de cela et nous préparerons nos batteries. »
«6ga>
Située au fond d'un immense fer à cheval dont les branches la protègent Île trois côtés , Trouville est beaucoup moins exposée au vent que la plupart des autres porîs de la Normandie. Aussi les soirées y sont-elles magnifiques et permettent-elles de prolonger la promenade ou de rester sur la terrasse fort avant dans la nuit.
En sortant de table, M. de Marligles se rendit sur la terrasse avec Charles de Baillères.
a Voilà votre Dulcinée, dit le vieux gentilhomme en montrant de loin à son compagnon Mme de Grinbavau qui trônait dans un coin. Que diable raconte-t-elle donc à son auditoire? »
Pour retenir autour d'elle le petit cercle qui flattait son amour-propre, Mme de Grinbavau employait
un moyen qui ne réussit que trop souvent. Elle racontait sur le compte d'une pauvre jeune femme de sa société une aventure scandaleuse, plus ou moins vraie , mais, en tout cas, considérablement augmentée.
« Quelle langue de vipère ! murmura M. de Martigles. Malgré le motif qui nous guide, j'avais quelque scrupule de faire jouer un rôle ridicule à une femme de son âge, mais actuellement ma conscience est tranquille. Notre complot sera la juste punition de sa méchanceté. Voyons, M. de Baillères, voici le grand moment.... je vais tout à l'heure vous préparer un tête-à-tête.... pas de faiblesse, morbleu !
— Oh ! ne craignez rien, s'écria Charles en riant. Si je m'écoutais, Joseph serait un Don Juan à côté de moi....
— Oh ! je m'en doute bien ; mais quand je parle de faiblesse, c'est comme l'opposé de courage. Au lieu d'être Joseph, soyez Mme Putiphar.
— Diable ! fit Charles , si Mme Joseph allait ne pas lâcher son manteau !
— Soyez tranquille, j'arriverai à temps pour vous sauver. SeulemenI, soyez tendre et pressant.
— Vous en parlez bien à votre aise, reprit Charles qui ne pouvait s'empêcher de rire.
RENÉ DE GAYERY. 24;j
— Allons, Montjoie-Saint-Denîs, en avant ! » s'écria M. de 3Iartigles qui prit le bras de Charles et l'entraîna vers le petit groupe au centre duquel pérorait Mme de Grinbavau.
Après quelques minutes de conversation, M. de Martigles parla du magnifique point de vue qu'on découvre des hauteurs d'Hennequeville.
«t Le soir surtout, dit-il, au clair de lune, c'est splendide.
— Si nous y allions, dit quelqu'un.
— Oh oui 1 s'écria Mme de Grinbavau avec un accent sentimental.... L'azur de la mer et la verdure des coteaux, cela doit être si beau sous les rayons argentés de l'astre des nuits. A cette heure, tout est mystère et poésie.
•— . C'est une idée, dit M. de Martigles. Il est huit heures ; nous pouvons être de retour à dix heures, ou dix heures et demie au pins tard. Partons-nous?
— Partons ! s'écrièrent plusieurs autres personnes.
— Monsieur de Veillan , auriez-vous l'obligeance de prévenir M. de Grinbavau ? » dit Hildegarde en se levant.
Cinq ou six autres personnes de la môme société se joignirent au petit groupe, et l'on se mit en route pour Hennequeville.
2(i6 RENÉ DE GAVERY.
a Madame, dit M. de Veillan à Hildegarde, M. de Grinbavau termine en ce moment une partie de dominos ; il viendra vous rejoindre tout à l'heure.
— Allons, Baillères , murmura le comte de Martigles en montrant à Charles le chapeau à plumes de Mme de Grinhavau , suivez ce panache vert, et songez que, du haut de ce monument, cinquante printemps vous contemplent. Songez à votre ami, « ajouta-t-il d'un ton plus sérieux.
Charles prit son courage à deux mains et se précipita vers Mme de Grinhavau, à laquelle il offrit son bras, qu'elle accepta avec empressement.
Elle disait volontiers pis que pendre de Baillères, à qui elle ne pouvait pardonner sa propre erreur, mais elle n'en était pas moins flattée d'avoir pour cavalier un jeune homme, heau garçon, bien né, très-gai, très-amusant, et surtout fort à la mode. Cette dernière qualité, principalement, séduisait Mme de Grinhavau : chez elle, le cœur était muet, et la vanité parlait seule. Aussi fit-elle beaucoup de frais pour son cavalier, au bras duquel elle s'appuyait avec une nonchalance dont il l'eût volontiers dispensée.
« Qu'avez- vous donc aujourd'hui? lui dit -elle enfin. Vous avez l'air triste et préoccupé ; vous serait-il survenu quelque contrariété.
— Je suis souvent ainsi, répondit-il d'un ton élégiaque.
— Et pourquoi ?
— Des idées.
— Vous, l'enfant gâté de toutes ces dames
— J'aimerais mieux l'être d'une seule.
— Fi ! repartit Mme de Grinbavau d'un petit air grondeur. Je suppose, du reste, qu'il doit en être ainsi, reprit-elle après un instant de silence.
— Hélas! non, répondit Charles en levantlesyeux au ciel.
— Gomment donc ! vous n'êtes pas heureux dans vos amours?
— Non, rçprit Charles d'un ton plus sombre encore.
— On vous a déclaré qu'on ne vous aimait pas ?
— Non, madame; mais je ne l'ai que trop vu.
— On a donc mal accueilli vos tendres propos?
— Hélas! madame, le respect m'a toujours fermé la bouche.
— Vous plaisantez! fitHildegarde.... vous, timide?
— Pas d'habitude, madame ; mais l'effet d'une grande passion.
— Quoi vraiment, monsieur de Baillères, vous seriez capable d'aimer ainsi? Ah! que c'est bien!... ah! vous ne savez pas combien vous venez de gagner dans
mon estime!... Vous allez dire que je suis bien curieuse, mais, nous autres femmes.... Voyons, est-ce que je connais l'objet de votre culte?
— Oh! oui, madame.
— Serait-ce encore ma nièce? demanda Hildegarde d'im ton plus sévère.
•— Votre nièce! fit Charles d'un air surpris.
— Laure ?
— Nullement.
— Nullement, nullement, répéta Mme de Grlmbavau d'un air incrédule; vous en avez été fort épris pendant un certain temps....
— Jamais, madame.
-Oh!
— Je vons assure. Vous êtes dans l'erreur.
— Et ces promenades sentimentales sous mes fenêtres.... les nierez-vous?
— Non, madame.
— Était-ce simplement par hasard que nous vous rencontrions partout sur nos pas ?
— Non, madame.
— Vous voyez bien....
— Quoi?
— Que vous aimiez ma nièce.
— Vous vous trompez, madame; j'aimais, j'aime encore.... mais ce n'est pas Mlle Holmes.
RENÉ DE GAYERY. 249
— Mme de Cobrizo?
-^ Non, madame.
— Mais alors.... je cherche en vain, dit Mme de Grinbavau en baissant les yeux.
— Ne cherchez pas, madame, reprit-il vivement, car, si vous trouviez, je n'oserais plus me présenter devant vous.
— Je ne vous comprends pas, murmura Hildegarde qui commençait à penser qu'elle avait bien pu se méprendre la seconde fois, et non la première, au sujet de l'amour du jeune homme. Voyons.... la personne que vous aimez, est-elle de ma société habituelle?
— Oui, madame.
— De ma famille ?
— De votre famille.
— Et ce n'est ni Laure ni Hermance ?
— Ndn, fit de la tête de M. Baillères, qui ne pouvait se décider à lancer le terrible aveu.
— Qui peut- elle être alors ? reprit Mme de Grinbavau, avec d'adorables petites mines de pudeur et de naïveté.... Il faut que vous me le disiez.
— Oh! madame 1... vous allez vous fâcher contre moi!...
— Non, je vous le promets.
— Eh! bien!...
— Achevez.
— Eh bien ! c'est vous ! s'écria enfin Baillères, se lançant avectoute l'impétuosité d'un cheval peureux qui se décide enfin à franchir un obstacle.
— Moi ! grand Dieu ! exclama Hildegarde en se voilant pudiquement la figure de ses deux mains pour cacher une rougeur absente.... Une vieille femme 1
— Une femme n'a que l'âge qu'elle paraît avoir.
— Qui n'a rien de séduisant.
— Que dites -vous!... l'esprit, la grâce, l'élégance....
— Oh ! oh ! oh !. .. Flatteur !... Mais je vous le répète, je ne crois pas un mot de ce que vous me dites-là. »
Baillères jeta un rapide regard autour de lui. Tout en: causant, on était arrivé sur les hauteurs qui dominent Hennequeville et sur le flanc d'un petit vallon. •
Lesautrespersonnes, masquées d'ailleurs par une élévation du terrain, devaient se trouver assez loin en avant.
Le moment était venu.
Par un geste pathétique que n'eût pas désavoué Laferrière, Charles arrêta la tremblante Hildegarde, et se jeta à genoux devant elle.
« Vous ne me croyez pas, s'écria-t-il. Écoutez-
moi, madame; il y a trop longtemps que je cache le secret de mon cœur, et que le respect enchaîne ma langue! »
A ce début classique succéda une déclaration qu'on aurait pu appeler éclectique, car Baillères en empruntait les phrases aux souvenirs de toutes ses lectures : tragédie, drame, roman, comédie, il pillait effrontément chaque genre de littérature. Dans la chaleur de son débit, il lui arrivait souvent de ne plus trop savoir ce qu'il disait, mais il allait toujours, et cousait une nouvelle phrase à sa pièce d'éloquence.
De temps en temps cependant, Charles regardait autour de lui d'un air inquiet.... M. deMarligles, qui lui avait promis de troubler l'entretien, ne paraissait point. D'un autre côté, Mme de Grinbavau, qui ne s'était jamais vue à pareille fête, n'avait garde d'interrompre cette musique si dquce à son oreille.
La position commençait à devenir embarrassante.
En dépit de sa mémoire et de son imagination, Baillères en était réduit à se répéter. Cela passait tout de môme; mais il sentait que Mme Grinbavau finirait par s'étonner de le voir ainsi marcher à reculons.
En se voyant ainsi abandonné par son allié, il eût donné bien des choses pour que la forteresse qu'il assiégeait fit une résistance plus héroïque.... Une
seule parole un peu sévère eût suffi pour le faire battre en retraite, pénétré d'un respect si profond que, de la soirée, il n'eût osé reparler de son amour.
Au moment où il allait tirer une troisième édition de sa déclaration , il distingua le bruit des pas d'un homme qui s'approchait avec précaution. Ranimé par l'arrivée du secours promis, Charles se lança à corps perdu dans les phrases les plus incendiaires.
Bouleversée par celte impétueuse tendresse, Hildegarde, éperdue, balbutia quelques phrases que l'homme le moins infatué de lui-même pouvait regarder comme* un aveu. Tout à coup, un homme se précipita entre les deux tourtereaux.
c Mon mari! s'écria Hildegarde.
— Ah ! sacrebleu ! » murmura Baillères, stupéfait de voir apparaître M. Grinbavau au lieu de M. de Martigles qu'il attendait.
« En vérité , je ne puis encore en. croire mes oreilles, murmura M. de Grinbavau en regardant tour à tour Baillères qui, malgré son dépit, avait presque envie de rire, et Hildegarde qui s'était décidée à s'évanouir , après avoir eu soin de choisir l'endroit le plus moelleux.... Gomment, vous, monsieur de Baillères, vous, un jeune homme de vingtcinq ans, je vous trouve aux pieds de ma femme qui en a cinquante bien sonnés.
— Ce n'est pas vrai ! s'écria Hildegarde sur l'évanouissement de laquelle cette phrase produisit l'effet du classique verre d'eau jeté à la figure.
— Taisez-vous, madame, répliqua durement M. de Grinbavau.
— Mais, monsieur, reprit Hildegarde dont les instincts dominateurs se réveillaient....
— Je vous ai prié de vous taire, interrompit Grosdot d'un ton d'autorité qui ferma la bouche à son orgueilleuse moitié.... Ne me poussez pas à bout, croyez-moi.... J'ai déjà assez de peine à me contenir.... Si ce n'était la crainte du ridicule qu'une pareille affaire jetterait sur deux personnes de notre âge....
— De notre âge ! murmura Hildegarde.
— Mais en vérité , tout le monde nous rirait au nez, reprit le pauvre homme dont la colère avait quelque chose de comique.... On dirait que nous sommes l-ombés en enfance.
— Monsieur, s'écria Hildegarde, ces exprès^ sions....
— Ces expressions sont méritées, madame, reprit Babolein, etje vous trouve bien hardie d'oser élever la voix après la scène dont je viens d'être témoin. Vous comptez sur ma faiblesse, n'est-ce pas? vous avez tort, madame. Pour obtenir la paix dans mon ménage, j'ai pu faire bien des sacrifices; mais, quand il s'agit de mon honneur attaqué, de mon affection méprisée, alors je sais être le maître. Puisque telle est la récompense que vous me réserviez pour tant d'égard et de faiblesse, tout va chajiger.
J'entends que désormais, tout marche à ma guise ; et vous la première. Nous allons rejoindre les autres personnes avec lesquelles vous êtes partie.... Pas un mot de ce qui vient de se passer.... Quant à vous, monsieur de Baillcres.... »
Il le chercha des yeux, mais ce fut en vain. Charles s'était esquivé et causait en ce moment avec le comte de Martiglcs qui venait d'arriver. M. de Grinbavau n'acheva pas sa phrase et suivit lentement Hildegarde qui avait profité du moment d'inattention de son époux pour rejoindre ses amis.
<êp
c Eh bien ! vous voyez ce que m'ont valu vos conseils, disait pendant ce temps Ciiarles de Baillères au comte de Marligles , qui n'avait entendu que les derniers mots de la conversation. Je suis sûr que c'est vous qui m'avez envoyé M. de Grinbavau.
— Non, je vous jure ; je ne me le serais pas permis. Franchement, d'ailleurs, je n'y avais pas songé. Je comptais seulement vous surprendre tous deux , afin d'avoir barre sur Mme de Grinbavau. Me sachant maîtresse de son secret, elle n'aurait eu garde de me résister, lorsque j'aurais appuyé la demande de votre ami Gavery.
— Pourquoi n'ôtes-vous pas venu comme vous me l'aviez promis?
— Parce que je n'ai pu me débarrasser de ce mau-
2o8 RENÉ DE GAVERY.
dit Garloïi, qui a, je crois, envie d'ol)teiiir une permission de allasse dans mes bois de Verailly, et qui me suit comme mon ombre.
— Me voilà dans une agréable position! Sile bruit de cette bonne fortune vient à circuler, je n'ai plus qu'à faire mes malles, et à quitter Trouville au plus vite.
— Voyons! voyons! ne nous désolons pas si promptement, dit M. de Martigles qui, tout en comprenant parfaitement la contrariété du jeune homme, avait mille peines à s'empêcher de rire.... Ce n'estni M. ni Mme de Grinbavau qui en parleront, je suppose.... Vous non plus.... reste moi, et je pense que ma parole d'honneur doit vous rassurer. »
Gomme il n'y avait pas moyen de faire autrement, il fallut bien que Baillères se résignât.... En dépit de toutes les consolations du comte, il rentra fort tristement au Casino.. Nous avouerons même à sa honte qu'il ne fit pas le moindre effort pour revoir la pauvre Hildegarde.
Celle-ci prétexta une migraine pour ne pas paraître au salon et rentra avec son mari.
M. de Grinbavau la quitta aussitôt et se rendit chez Mme de Vareilles, qui fut tout étonnée de le voir arriver à pareille heure.
« Madame la marquise, lui dit-il, je vous do-
mande pardon de me présenter chez vous si lard , mais je sais combien vous tenez au mariage de votre protégé, M. de Gavery, avec ma nièce. Je me reproche d'ailleurs d'avoir, par ma sotte faiblesse, différé le bonheur de cette enfant et de votre ami. Je viens vous dire aujourd'hui que je consens à tout et que le mariage se fera quand vous le désirerez»»
Stupéfaite d'un revirement si inattendu, Mme de Vareilles remercia le digne homme avec effusion. Elle avait trop d'esprit et de tact pour ne pas remarquer l'état de surexcitation de M. de Grinbavau, qui parlait et gesticulait avec une animation inusitée. Elle le questionna avec tant d'intérêt et d'affectueuse délicatesse, que le pauvre homme ne put y résister plus longtemps. Il se mit à pleurer comme un enfant, et raconta à la marquise tout ce qui s'était passé entre sa femme et M. de Baillères.
« Tenez , lui dit-il , cela m'a brisé le cœur. Je suis loin d'avoir rencontré chez Hildegarde l'affection que j'avais pour elle dans le principe , et que j'aurais désiré trouverchez ma femme. Mais enfin, je comptais sur elle, je l'estimais.... je.... A son âge! avec sa figure!... En qui donc aurai-je confiance, désormais? »
Mme de Vareilles n'eut pas de peine à deviner la
vérité. Sans la sincère affliction du pauvre Grinbavau, elle eût ri de bon cœur en songeant à la figure que devait faire le malheureux Baillères, surpris en criminal conversation avec un tendron de cinquante printemps. Avec son tact exquis et sa bonté ordinaire, elle s'empressa de calmer et de consoler M. de Grinbavau. Elle avait justement dans sa bibliothèque le volume d'Octave Feuillet contenant la charmante petite pièce de la Crise. Elle en lut quelques passages à M. de Grinbavau et lui prouva qu'Hildegarde n'avait fait que céder à ce mouvement d'entraînement anquel presque toutes les femmes vertueuses sont exposées à un certain âge. Elle aurait bien pu justifier complètement M. de Baillères, en expliquant le but qu'il poursuivait, mais elle craignit que cette confidence, tout en rassurant le bonhomme, ne compromît le mariage de Laure et de M. de Gavery. En conséquence, elle se contenta de calmer M. de Grinbavau, et le renvoya presque tout à fait consolé. Elle envoya aussitôt chercher M. de Gavery, et lui raconta l'heureux incident qui venait de renverser la barrière élevée entre lui et celle qu'il aimait.
a C'est à M. de Baillères que vous devez ce consentement, lui dit-elle, et vous devez lui en avoir une grande reconnaissance, car ce pauvre garçon a
fait pour vous ce qu'il n'eût certes jamais fait pour toute autre considération. »
Gavery s'empressa de courir ciiez Baillères pour lui annoncer le bonheur dont il lui était redevable. Ses reniercîments calmèrent un peu le dépit de son ami, qui finit peu à peu par prendre son aventure du côté plaisant, tout en gardant néanmoins un peu de rancune à M. de Martigles.
Le lendemain matin, vers diiL heures, les deux amis déjeunaient ensemble dans le petit salon du Bras d'or, lorsqu'ils virent entrer M. de Cobrizo.
Le Portugais paraissait furieux.
« Monsieur, dit-il à Gavery, je viens d'apprendre que, dupe de je ne sais quelle comédie, et persécuté sans doute par vos nombreux amis, mon oncle, M. de Grinbavau, a consenti à vous accorder la main de ma belle-sœur.... Puisque M. de Grinbavau a été assez faible pour se laisser entraîner à cette sottise, moi, je saurai l'empêcher. Je vous déclare que vous n'épouserez pas Mlle Holmes! »
Depuis qu'il avait obtenu le consentement de M. de Grinbavau, René était si heureux qu'il aurait voulu se mettre bien avec tout le monde, et surtout naturellement avec tous les parents et les amis de Laure.
Au lieu de répondre à M. de Cobrizo, comme il
l'eût fait probablement en toute autre circonstance, il fut aussi calme, aussi conciliant que possible; mais l'autre, qui semblait exaspéré, montra d'autant plus d'exigence et de grossièreté que René témoignait de modération. Comme Gavery lui demandait les motifs de cette opposition si violente, le Portugais lui reprocha ses folies, ses dissipations et l'acciisa de chercher à refaire sa fortune par son mariage avec Mlle Holmes. S'animant par ses propres paroles, il arriva enfin à uq tel degré d'impertinence, que Gavery se vit obligé de changer de ton.
Au moment où tous deux en étaient arrivés à parler d'une rencontre, trois coups vigoureux firent trembler la porte du petit salon.
a Entrez, » cria M. de Gavery en reprenant son sang-froid.
Ce fut Mathurin Lequellec qui parut.
« Me voilà, moi ! dit-il en s'avançant vers son maître d'un air tout rayonnant.
— D'où viens-tu donc, mon brave garçon ?
— Du Havre, monsieur.
— Où étais-tu passé alors ? Je commençais à être fort inquiet sur ton compte.
— Yous avez cru que j'avais déserté peut-être ?
— Non, Mathurin, je te crois incapable de m'aban donner.
— Eh bien ! vous avez raison; oui, foi de Breton, vous avez raison!,., et voyez-vous bien, si j'avais jamais pensé à vous quitter, ce que vous venez de dire là m'en aurait empêché de toute ma vie ; mais je n'y ai jamais songé..,, vrai d'honneur..,, au contraire, je travaillais pour vous.
-- Tu me raconteras cela tout à l'heure.... J'ai à causer avec monsieur. Attends-moi dans le jardin. Dis à la cuisine qu'on te donne un verre de vin; cela t'éclaircira les idées. »
Après cet échange de paroles, René reprit sa conversation avec M. de Gobrizo.
Œ Monsieur, lui dit-il, au point où nous en sommes arrivés, nous ne pouvons continuer plus longtemps cet entretien, C'est à nos témoins qu'il appartient désormais d'y donner suite. »
Furieux du sang-froid de son adversaire, le Portugais voulut encore répliquer; mais René ne lui répondit que par un regard froid et hautain et se leva, ainsi que Baillères.
« Viens-tu ? » dit-il à ce dernier.
Charles lui prit le bras, et tous deux s'éloignèrent, laissant dans le salon M. de Cobrizo, qui fut obligé de se retirer.
En traversant le jardin, Gavery appela Mathurin et l'emmena dans sa chambre.
<t Maintenant, lui dil-il, raconte-nous ce qui l'est arrivé.
— Pour lors, dit Lequellcc, qui n'avait jamais pu s'habituer à employer la troisième personne pour parler à son maître, pour lors je trouvais que vous aviez l'air si triste et si sombre que ça me donnait de l'inquiétude. Je ne pouvais pas vous demander ce que vous aviez, parce que je sais bien que vous n'aimez pas cela et que vous m'auriez envoyé promener. « Il n'a qu'à lui passer une mauvaise idée <c parla tête ! » que je me disais à moi dans mon petit intérieur.... Vous comprenez, monsieur de Baii- 1ères? ajouta-t-il en se tournant vers Charles, qui traitait le brave marin avec la même famiharité que M. de Gavery.... Ça m'inquiétait, moi; pour lors je me suis mis à suivre le sillage du lieutenant.... de loin, bien entendu.... Au reste, il était si absorbé, et il allait si bien le nez à terre, que j'aurais passé à deux pieds de lui sans qu'il me vît. Aussi vrai que voilà une table là, monsieur, le lieutenant m'a fait bourhnguer depuis dix heures du matin jusqu'à dix heures du soir, au point que les jambes m'en rentraient dans le corps. Je me disais toujours.... <t Allons bon, c'est fini désormais : le lieutenant <t n'a pas les bêtes d'idées que je lui supposais.... o je puis m'en aller.... » Mais, tout en disant cela.
RENÉ DE GAVERY. 2(i3
je restais tout de même.... Enfin, vers neuf ou dix heures du soir, j'ai cru m'apercevoir que je n'étais pas tout seul dans le sillage du lieutenant. Il y avait un autre bâtiment qui ne voulait pas accoster non plus, mais qui naviguait toujours de conserve. Ça m'a paru suspect.... J'ai résolu d'observer le. particulier. En arrivant de l'autre côté de la porte, sur la jetée, voilà mon homme qui prend sa course et qui disparaît.
« Bon, que je me dis, je me serai trompé.... C'est « un autre qu'il suivait, d Pas du tout; le coquin voulait dépasser le lieutenant pour l'attendre sur la jetée.
« Dix minutes après, j'ai entendu un cri. J'ai cru qu'on avait assassiné mon lieutenant.... J'en suis devenu tout je ne sais comment.... j'ai pris ma course.... Aussi vrai que je m'appelle Mathurin Lequellec, voyez-vous, si le lieutenant avait été tué et si je n'avais pas eu d'armes, j'aurais mangé l'assassin. Mais vous aviez déjà sauté dessus, vous, monsieur de Baillères.... Oh ! je n'oublierai jamais cela, et si un jour vous avez besoin de la peau d'un vieux matelot, vous pouvez vous adresser à Mathurin Lequellec. Tant qu'il y aura une goutte de sang dans ce bras-là, voyez-vous, elle sera à votre service.
« Pour lors, quand j'ai vu le brigand qui arrivait de mon côté, et que je l'ai entendu se jeter à l'eau, j'ai sauté après lui. Il nageait bien le coquin, oh ! pour ça, faut lui rendre justice; il nageait comme un vrai marsouin.... Moi aussi, je ne file pas mal de nœuds.... Tout de même, il allait encore plus vite que moi.
a II a gagné au large.... J'ai bien vu qu'il avait quelque part une embarcation à l'attendre, car il l'a hélée deux ou trois fois. A la fin, on a répondu. Alors, il a nagé de ce côté; moi, je suivais toujours. Je l'ai entendu monter à bord de la barque que j'étais encore à cinquante ou soixante brasses de lui. J'ai crié : « Arrêtez le brigand ! le voleur ! l'assassin 1 » Mais, je t'en souhaite!... D'abord, je crois bien qu'ils ne m'ont pas entendu ; et puis ça ne les aurait pas empêchés de faire route.
« Par bonheur, il y avait tout près de moi une petite barque qui louvoyait pour attendre la marée. Les hommes m'ont entendu et m'ont répondu. Alors j'ai mis le cap sur eux et j'ai grimpé à bord. Je leur ai conté ce qui était arrivé et je leur ai promis une bonne somme s'ils m'aidaient à rejoindre mon coquin.
« Il n'y a pas assez d'eau pour que son embarca- « tion puisse rentrer, m'a dit le patron. Il faut qu'il
« aille au large ou qu'il rejoigne quelque bâtiment « en rade. S'il est dans le canot qui a passé tout à a l'heure, il doit être juste à l'avant de nous. »
« Comme il disait cela, le canot de mon brigand Q hissé une voile.... Nous l'avons suivi, mais il était plus fm voilier que nous. Un mille de plus et nous le perdions de vue. Heureusement il a accosté un gros navire, tandis que nous le distinguions encore.
a Cinq minutes après, son embarcation nous a croisés; nous avons hélé le patron, mais il n'a pas répondu. Alors nous avons continué jusqu'au navire.... un beau trois-mâts carré, ma foi, qui partait au lever du soleil pour Rio- Janeiro. Je suis monté à bord avec le patron de la barque et j'ai dit que je voulais parler au capitaine.
« Je lui ai demandé si un homme ne venait pas de monter à bord. Il m'a dit que oui : alors je lui ai largué ma petite histoire. Il a fait venir le monsieur.... Le coquin avait raconté qu'il était tombé à l'eau en s'embarquant, pour expliquer comme quoi il arrivait mouillé comme un canard.
« Entre nous deux , le capitaine était fort embarrassé. J'avais bien l'air de dire la vérité, mais l'autre était mis comme un prince, et il avait de l'argent plein ses poches, et un passe-port en règle. Il avait
retenu son passage dans Taprès-midi, et il déclarait que si le capitaine le renvoyait à terre, il le rendait responsable de tous les dommages. Il se démenait comme un requin sur le pont, quoi!
« Pendant ce temps la iDrise fraîchissait. Pour profiter du vent, le capitaine a fait lever l'ancre, et le navire est parti. On m'a offert de me renvoyer sur la barque de pêche, j'ai refusé.... Je me serais battu contre l'équipage tout entier, voyez-vous, plutôt que de lâcher mon homme....
« Je ne sais pas trop ce que cela serait devenu, lorsque, par bonheur, à une vingtaine de milles en mer, nous avons rencontré le cutter de l'État, le Résolu, qui rentrait au Havre. Le capitaine a fait gouverner dessus.... Arrivé bord à bord avec le Résolu, il a été conter mon histoire au lieutenant de vaisseau qui le commandait.
« Le lieutenant est "venu m'interroger. Quand J'ai prononcé votre nom , il m'a dit qu'il vous connaissait.
— Comment s'appelle-t-il ?
— M. Targer.
— En effet, nous nous sommes trouvés ensemble au cap de Bonne-Espérance.
— J'ai bien vu que ça faisait déjà bon effet. Puis j'ai eu l'idée de lui demander le nom des hommes
de Sun équipage, pour voir s'il n'y en aurait pas aussi quelqu'un qui ait navigué avec moi. Justement , Leraiile , qui était gabier sur le Neptune en même temps que moi, se trouvait maître à bord du Résdu. On l'a fait venir.... Il m'a reconnu. « Tiens, « qu'il m'a dit, comme tu es engraissé, mon fiston, « il paraît.... »
— C'est bon, c'est bon, interrompit René en souriant, laisse là ton dialogue. Qu'a décidé le lieutenant?
— Dame ! lorsqu'il a vu cela, et que Leraiile a répondu de moi corps à corps , il a dit qu'il allait emmener le particulier et moi et nous conduire au Havre. L'autre a voulu recommencer ses réclamations ; alors le lieutenant lui a dit de se taire. Gommç il ne voulait pas venir de bon gré, on l'a ficelé comme un saucisson, et on l'a jeté à bord.
« Le lieutenant m'a fait donner un boujaron d'eau^ de- vie qui ne valait point celle de M. Levasseur, faut bien le dire , mais dont j'ai été reconnaissant tout de même, et il m'a prié de vous faire ses amitiés. En débarquant au Havre, on nous a conduits tous deux, le monsieur et moi, chez le procureur impérial, qui a fait venir aussi le maître de l'bôtel dé l'amirauté. Il a vu bien vite que c'était l'autre qui était fautif, et l'on m'a donné ma feuille de route
en me faisant des compliments. L'autre a été fourré à fond de cale, c'est-à-dire au violon, en prison, quoi! moi, j'ai pris un bateau et me voilà. Le procureur a dit comme cela , monsieur, qu'il allait vous écrire et vous prier de venir au Havre.... Voilà l'histoire, mon lieutenant. »
Il avala là-dessus un plein verre de cognac que Baillères venait de lui verser, s'essuya la bouche du revers de sa main et attendit la réponse de son maître avec la physionomie d'un homme certain d'avoir rempli son devoir.
Gavery le félicita de son intelligence et de son courage et le remercia de son attachement.
« Oh ! pour ce qui est de ça, oui, je vous suis at- .taché, reprit le matelot, plus ému qu'il ne voulait le paraître ; mais il n'y a pas de mérite à cela. Seulement, je crois qu'on ne s'est pas mal tiré de l'affaire à bord du trois-màts, et qu'on a johmenl gouverné devant le commandant du cutter. Ce n'est pas pour me vanter, mais, foi de gabier, j'ai aplati le Brésilien.
— Cet homme était Brésilien? demanda René. -^Censément, puisqu'il partait pour Rio-Janeiro.
— Ce n'est pas une preuve.
-^ Puis il parlait portugais.... Devant le lieutenant, il a voulu le nier, je ne sais pas trop pourquoi, mais
le capitaine du trois-màts lui a bien dit qu'il mentait. Puis, voyez-vous, il avait une figure de ce payslà! un charbon qui aurait déteint, quoi! »
Baillères et Gavery se regardèrent. Tous deux avaient eu la même idée.
D'après la haine inexplicable de Gobrizo contre M. de Gavery, on pouvait, à bon droit, remarquer cette coïncidence de nation. Le portrait que Mathurin faisait du meurtrier s'accordait en outre parfaitement avec les renseignements fournis par le batelier du Djalma sur l'homme qui était parti de Trouville à la poursuite de Gavery.
Ce dernier recommanda à son domestique le secret le plus absolu, et resta seul avec Baillères. Après un entretien de quelques minutes, Gavery se rendit chez Mme de Vareilles, à laquelle il raconta la provocation de Cobrizo et le cruel embarras dans lequel le mettait cette rencontre avec son futur beau-frère.
« Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne re* doute pas un duel , ajouta-t-il ; mais je crains que cela ne fasse renaître tous les obstacles qui s'opposaient à mon mariage avec Mlle Holmes. En admettant même qu'il ne l'empêche pas complètement, il le retarderait et peut-être pour longtemps.
— Voulez- vous me laisser faire une tentative au-
près de M. de Grinbavau? dit la marquise. Quelque riche qu'il soit, M. de Gobrizo doit tenir à l'héritage des parents de sa femme. La crainte de se brouiller avec eux l'arrêtera peut-être.
— On va croire que j'ai peur, murmura René.
— Quel enfantillage! Lorsqu'on a eu, comme vous, quatre duels le même jour, comment ne se met-on pas au-dessus de pareilles craintes ? D'ailleurs, mon ami, songez qu'il s'agit de votre mariage avec Laure. Elle vaut bien quelque petit sacrifice d'amour-propre.
— Vous avez raison, répondit Gavery ; je m'abandonne à vous. »
Tandis que la marquise, infatigable comme le sont les femmes de ce caractère lorsqu'il s'agit de rendre service à un ami, courait chez M. de Grinbavau, les témoins de René s'abouchaient avec ceux de M. de Cobrizo.
Forcés d'obéir aux exigences de leur ami, ces derniers demandaient un duel à mort et dans des conditions tout à fait insolites. Ils voulaient qu'on plaçât les adversaires à cinq pas , après avoir fait décider par le sort lequel des deux tirerait le premier.
Baillères et M. de Bauvron se récrièrent, en disant avec raison que, dans la circonstance, ils ne voyaient point d'insulte suffisante pour justifier de telles conditions.
a Nous ne servirons jamais de témoins pour un pareil duel, s'écria M. de Bauvron.
— Dans notre pays , on se bat de toutes les manières, dit un des témoins de Cobrizo, qui était Portugais comme le mari d'Hermance. Mon ami est l'offensé, il a le droit de choisir la mode de son pays.
— Laissez -moi donc tranquille, s'écria M. de Bauvron qui se contenait avec peine depuis quelque temps. Si un Japonais vient me chercher une querelle d'Allemand, faudra~t-il pour lui plaire, et parce que c'est la méthode de sa nation, que je m'ouvre le ventre devant lui tandis qu'il en fera autant de son côté?»
La discussion s'échauffa si bien que les témoins, oubliant leur rôle, faillirent se quereller sérieusement. L'un des amis de Gobrizo se montrait fort convenable ; mais l'autre, homme d'un esprit étroit et obstiné , ne voulait pas comprendre que Cobrizo n'avait pas le droit de se poser en offensé, et d'imposer des conditions en dehors de toutes les règles ordinaires du duel. D'un autre côté, Bauvron, assez querelleur de sa nature et d'ailleurs exaspéré par l'entôtement et l'exigence du Portugais, mourait d'envie de l'envoyer au diable et de lui donner une leçon pratique et personnelle du duel tel qu'il a lieu
généralement en Europe. Bailleras et l'autre témoin parvinrent heureusement à calmer les deux mauvaises têtes, et les emmenèrent chacun de leur côté. On se sépara naturellement sans avoir rien conclu. Les témoins de Cobrizo allèrent chez ce dernier lui rendre compte de cette entrevue inutile. Comme il rentrait chez lui, il rencontra sur la plage Gavery qui se promenait avec Baillères et Bauvron.
Surexcité sans doute par tout ce qu'on venait de lui raconter, ou désirant peut-être rendre un combat inévitable, Cobrizo s'approcha de Gavery et le regarda très-insolemment. René se contint ; mais, emporté par sa violence et par sa haine inexplicable contre Gavery, le Portugais proféra une injure grossière et leva la main sur son ennemi. Bauvron lui saisit le bras et l'envoya rouler sur le sable. Gavery était devenu très-pâle, et ses yeux élincelaient comme ceux d'un lion enchaîné.
« Mon cher, dit-il à Baillères, ma patience est à bout. Arrive que pourra. Il faut que ce duel ait lieu. Acceptez toutes les conditions qu'on voudra. »
Pendant ce temps, Cobrizo s'était relevé. Il revint sur Bauvron dans un tel état de fureur que les yeux lui sortaient de la tête et qu'il écumait comme un sanglier aux abois.
<t Tout doux, monsieur 1 lui dit l'officier ; si c'est
un duel que vousvoulez, je suis votre homme. Si c'est un combat de crocheteurs , je vous enverrai mon domestique qui est au courant de ce genre de lutte. Seulement, ne me touchez pas, ou je vous mets dans un tel état, que d'ici à deux mois, je vous défie de toucher une épée ou un pistolet. »
Les deux amis de Gobrizo le saisirent à bras le corps et l'empêchèrent de se livrer à des violences indignes de lui.
« Quelle hôte féroce ! dit Baillères.
— Voilà les témoins de M. Gobrizo qui reviennent, dit Bauvron. Évidemment ils nous cherchent.
— Allez au-devant d'eux, dit Gavery, et tâchez de tout arranger pour demain. Maintenant qu'un duel est devenu inévitable , je vous avoue que je désire en être débarrassé le plus tôt possible. Vous me retrouverez à l'hôtel. >»
La conduite inqualifiable de Gobrizo ayant mis tous les torts de son côté, ses amis ne pouvaient avoir désormais la prétention, de le poser en offensé : ils déclarèrent cependant que Gobrizo n'ayant jamais tiré l'épée , ils ne le laisseraient pas se battre à cette arme contre un adversaire aussi fort que M. de Gavery.
« Tant pis pour M. de Gobrizo, dit Baillères.
RENÉ DE GAVEKY. 277
Quand on veut être insolent, il' faut se résignera subir les conséquences de sa brutalité. »
Une discussion fut encore sur le point de s'élever. On y coupa court en décidant qu'on se rencontrerait le lendemain, à neuf heures du matin, au pied du château de Lassay, et qu'on apporterait des ôpées et des pistolets.
a Si M. de Gavery persiste à exig^er l'épée, dirent les témoins du Portugais, M. de Cobrizo se battra à l'épée ; mais nous espérons que votre ami consentira à prendre le pistolet. »
On se sépara là-dessus.
Baillères et Bauvron rejoignirent Gavery et lui racontèrent les détails de celle entrevue. Ils le trouvèrent fort attristé de ce duel, mais parfaitement décidé à le mener jusqu'au bout. En quittant ses amis , il se rendit chez Mme de Vareilles et la mit au courant du nouvel incident qui coupait court désormais à toute tentative de conciliation. La marquise lui apprit qu'elle sortait elle-même de chez M. de Grinbavau. Ce dernier avait fait appeler M. de Cobrizo et lui avait signifié qu'il le déshériterait complètement, s'il persistait dans son inqualifiable provocation. Cobrizo s'était emporté et avait répondu que nulle considération au monde ne l'empêcherait de tuer M. de Gavery.
« Mais enfin, que vous a-t-il fait pour que vous le haïssiez tant? » avait demandé M. de Grinbavau.
Le Portugais avait màclionné une réponse évasivc, et il était parti en déclarant qu'il allait ordonner à sa femme de faire tous ses préparatifs pour quitter Trouville dès le surlendemain.
Un instant après, Mme de Gobrizo était arrivée tout en pleurs chez son oncle. Son mari sortait de chez elle et lui avait déclaré qu'elle eût à faire ses préparatifs pour se séparer de sa famille et pour parlir pour l'Amérique.
M. de Grinhavau était accouru raconter tout cela à Mme de Vareilles, qu'il venait de quitter au moment où René se présentait chez elle.
Le lendemain, à neuf heures du matin, Gavery et ses deux témoins arrivèrent au pied du château de Lassay. C'était à cet endroit même que René avait eu ses quatre duels. Que de changements depuis ce temps!
A cette époque, il appelait la mort de tous ses vœux et il allait presque gaiement à une rencontre qu'il avait en quelque sorte provoquée. Aujourd'hui, ranimé par un nouvel amour et voyant devant lui tout un avenir de tendresse et de bonheur, il ne se battait qu'à son corps défendant.
« Je ne crois pas qu'on puisse jamais m'accuser
de lâcheté, disait-il à Baillères, mais je t'avoue qu'en ce moment j'ai un poids sur le cœur, et qu'il me serait cruel d'être tué aujourd'hui. »
Une demi-heure s'écoula. Gobrizo ne paraissait pas. Vers dix heures, on aperçut une voiture qui arrivait par le pont de Touque ; elle s'arrêta à l'endroit où le sentier qui conduit à la chapelle Saint- Arnould rejoint la route deaTouque à Gabourg. Deux hommes en descendirent : c'étaient les deux témoins de l'adversaire de Gavery.
a Qu'est-ce que cela signifie ? dit Bauvron étonné de ne pas voir Gobrizo.
— Où donc est votre ami, messieurs? demanda Bauvron aux deux témoins.
— Est-ce qu'il n'est pas ici ? dit l'un d'eux avec surprise.
— Non, messieurs.
— Alors nous ne savons ce qu'il est devenu. Il devait venir nous prendre avec sa voiture à huU heures et demie. Nous avons envoyé chez lui pour savoir d'où provenait son retard. On a répondu qu'il était parti avant neuf heures, comme un homme très-pressé et sans dire où il allait. Après avoir attendu jusqu'à dix heures, nous avons envoyé de nouveau demander s'il était rentré. On nous a répondu que non. Nous avons pensé qu'il y avait
eu un malentendu et qu'il croyait peut-être nous trouver ici. Alors nous avons pris une voiture , et nous sommes partis en laissant un mot chez M. Co- <!)rizo pour le prévenir, dans le cas où il rentrerait. Il faut qu'il lui soit arrivé quelque accident.
— Il est dix heures et demie maintenant, dit Baillères. Si vous voulez, nous pouvons encore attendre jusqu'à onze heures. »
Une heure s'écoula sans qu'on vît arriver M. de Cobrizo.
« Messieurs, dit enfin M. de Bauvron, voici onze heures et demie : nous avons attendu plus de deux heures. Je crois que c'est assez et peut-être même trop longtemps. Si vous le voulez bien, nous allons rentrer en ville. »
Les témoins de Cobrizo s'inclinèrent en hommes qui n'ont rien à répondre, et les cinq jeunes gens revinrent ensemble à Trouville.
Ainsi que l'avaient dit les témoins de M. de Cobrizo, il avait été convenu que ce dernier viendrait avec la voiture chercher ses amis à huit heures et demie. Au moment où le Portugais commençait à s'habiller, un individu s'était présenté à sa porte et avait demandé à lui parler immédiatement. Les domestiques lui avaient dit de revenir dans l'après-
midi; mais il s'était obstiné à voir tout de suite M. de Cobrizo. Celui- ci avait donné ordre de le laisser entrer. Cinq minutes à peine s'étaient écoulées depuis l'entrée de cet homme dans la chambre de M; de Cobrizo, lorsque celui-ci descendit avec l'inconnu. Il n'avait pas même pris le temps de faire sa barbe.
Tous deux coururent à la place de la Cahotte, descendirent sur la grève, et s'embarquèrent dans un bateau qui les attendait à quelque distance des estacades.
a Eh bien ! il était temps, leur dit le patron en poussant vigoureusement avec son aviron pour s'éloigner déterre; cinq minutes de plus, et nous allions toucher. Cette satanée marée descend avec une vitesse incroyable. Heureusement, nous voilà pam. »
Ils hissèrent leurs voiles, et le patron mit le cap sur le Havre.
L'individu qui avait été arrêté la veille à bord du trois-màts brésilien avait déclaré se nommer Antonio Coïmbo. C'était du reste le nom porté sur son passeport, qui le désignait comme sujet brésilien. Comme il avait soutenu le contraire devant le commandant du cotre français, cette contradiction était une mauvaise note contre lui. Il avait bien cherché à l'expliquer en prétendant que, né auBrésil, ilavait quitté
le pays fort jeune, et qu'il en avait complètement oublié la lanf^ue. Mais, outre l'affirmation du capitaine du trois-màts brésilien , qui avait certifié au commandant du Résolu que Goïmbo lui avait parlé en portugais, l'accent du prisonnier suffisait pour démentir ses paroles.
Voyant du reste que son affaire s'engageait fort mal, Goïmbo avait fini par se renfermer dans un silence absolu.
Quoiqu'il eût été fouillé comme tous les prisonniers au moment de son entrée à la maison d'arrêt, il était parvenu à soustraire aux recherches deux billets de banque de mille francs et cinq pièces d'or de quarante francs. Il demanda une cellule particulière.
«Nous n'avons de libre en ce moment qu'une chambre à deux lits, répondit le concierge, et l'un de ces lits est déjà occupé.
— Je voudrais une cellule où je sois seul, répondit Goïmbo ; je payerai ce qu'il faudra.
— Prenez celle-ci, monsieur, lui dit le gardien ; le prisonnier qui l'habite va être mis en liberté aujourd'hui ou demain matin et je ferai en sorte de vous laisser seul. »
Le compagnon de chambre du Brésilien était un petit homme à figure sournoise et rusée. Il avait
été compromis dans une querelle qui avait eu lieu entre des matelots et dans laquelle un novice américain avait reçu un coup de couteau. Cet homme, qui s'appelait Jean Maudier et qui menait une existence assez problématique, avait été trouvé caché dans l'auberge où avait été commis le meurtre. Ses réponses n'ayant pas été satisfaisantes, on l'avait arrêté et conduit à la maison de dépôt.
A la suite de l'interrogatoire de ce Maudier et de l'enquête faite à' son sujet, on l'avait reconnu pour un contrebandier fort adroit. Il était venu à l'auberge pour organiser probablement quelque affaire de son métier, puis, surpris par le tapage et plus tard par l'invasion de la police , il avait été arrêté avec les vrais coupables.
Ceux-ci ayant été découverts sur ces entrefaites, Maudier n'attendait plus que son bulletin de sortie pour retourner au grand air.
Bien que tout le monde le connût pour un contrebandier, capable au besoin de quelques mauvais coups, il n'y avait contre lui que des soupçons, sans aucun fait assez évident pour motiver une arrestation sous ce rapport.
Maudier et Coimbo restèrent assez longtemps éloignés l'un de l'autre et s' observant réciproquement.
Enfin Coïinbo lit quelques avances à son confrère d'infortune et la conversation s'engagea.
« Écoutez, lui dit enfin le Brésilien , voulez-vous gagner mille francs ?
— C'est selon, monsieur, reprit Maudier qui n'était pas Normand pour rien,
— Voici de quoi il s'agit, reprit Coïmbo. D'après ce que m'a dit le geôlier, vous allez être mis en liberté ce soir ou demain matin.
— On me l'a fait .espérer.
— Eh bien, voulez-vous vous charger de porter une lettre à quelqu'un de ma part?
— Où?
— A Trouville.
— A qui ?
— Vous verrez le nom sur l'adresse. C'est un homme immensément riche, et qui vous payera généreusement.
— Vous avez dit mille francs ?
— Je le dis encore. *
— Quand serai-je payé?
— En remettant la lettre.
— Hum ! fit le Normand d'un ton peu satisfait.
— Je puis vous donnerdeux cents francs d'avance.
— Donnez toujours.
— Alors je puis faire ma lettre ?
RENÉ DE GAVERY. 28rj
-- Certainement.
— Gomment ferez^vous pour qu'on ne la trouve pas sur vous ?
— Ne vous en inquiétez pas , reprit Maudier en riant. La contrebande est mon métier. Je vous pro- . mets que votre lettre arrivera à destination.
— Je n'ai ni encre, ni papier, dit le Brésilien ; comment faire ? »
Maudier haussa les épaules.
oc Voyons les deux cents francs, » dit-il.
L'autre les montra.
a Très-bien, fit le Normand ; maintenant je vais . vous fournir de quoi écrire. »
Il lui donna un crayon et une feuille de papier ; mais, toujours méfiant, il ne voulut jamais lui dire comment il était parvenu à se les procurer.
« Faites le billet le plus pefit possible, dit le contrebandier, et surtout hâtez-vous. Voici l'heure où l'on vient d'habitude chercher ceux qui vont être mis en liberté. »
Voici ce que contenait la lettre de Coïmbo.
« Je suis détenu dans la prison du Havre ; avisez à me sauver. L'homme qui vous remettra ce billet vous donnera tous les renseignements. ^
Pour plus de sûreté, Coïmbo n'écrivit pas l'adresse, mais il l'indiqua clairement à Maudier.
a Vous demanderez M. de Gobrizo, lui dit-il, et vous ferez en sorte de ne remettre ce billet qu'à lui-même. Vous irez le chercher partout où il sera.»
Maudier ne fut mis en liberté que le soir. Il loua un bateau et partit dans la nuit pour Trouville. Nous avons vu comment il s'était acquitté de sa commission.
En arrivant au Havre, et malgré les avis prudents de Maudier, M. de Gobrizo courut à la prison. Gomme la plupart des gens habitués aux mœurs américaines, il se figurait que rien ne résistait au pouvoir de l'argent. Il demanda à voir Goïmbo. Le geôher réclama naturellement l'autorisation du parquet. Le Portugais essaya d'y suppléer par l'offre de quelques pièces d'or ; le gardien refusa,
a Vous avez donc un grand intérêt à voir le prisonnier ? dit ce dernier en fixant un regard inquisiteur sur le Portugais.
— C'est mon compatriote, répondit Gobrizo , qui comprit qu'il risquait d'éveiller les soupçons, et devint moins pressant.
— Eh bien alors, il faut remplir les formalités, reprit le gardien, qui lui donna tous les détails nécessaires, avec la pohtesse qu'inspire presque toujours la vue de l'or.
— C'est bien, dit M. de Gobrizo ; je vais do ce pas chez le magistrat.
— Voulez-vous que je vous fasse conduire ? demanda le concierge.
— Merci, je trouverai bien tout seul.»
En réalité , M. de Cobrizo se souciait fort peu d'une entrevue avec la justice. Il craignait à bon droit le regard scrutateur des magistrats et commençait à se dire qu'il marchait sur un terrain brûlant.
En revenant au café où l'attendait Maudier, il crut remarquer qu'on le suivait. Il trouva le contrebandier en train de boire avec deux marins anglais à figures patibulaires. Cobrizo le prit à part et lui raconta l'insuccès de sa tentative.
«Je vous l'avais bien dit, fit Maudier, qui avait évidemment sur la conscience d'autres méfaits que ceux dç la contrebande , à en juger par son expérience des prisons et de leurs usages. On fait beaucoup de choses avec de l'argent, voyez-vous, monsieur ; mais alors il faut du temps pour se retourner et pour dresser ses batteries.
— Je crains que l'on ne m'ait suivi , » reprit Cobrizo.
Maudier se leva, écarta un coin du rideau et regarda dans la rue.
288 RENÉ DE GAYERY.
a Parbleu! dit-il; je vous avais prévenu. Croyezmoi, monsieur, si vous avez quelque peccadille à vous reprocher, ne restez pas davantage en France.
— Où irais-je ?
— En Angleterre.
— Et ma femme... mes parents ?
— Mieux vaut leur écrire d'Angleterre que de prison. Avez- vous un passe-port ?
— Non.
— C'est une faute.... Après cela, il ne serait peutêtre plus possible déjà de le faire viser. Le diable est qu'on ne vous recevra pas. à bord des paquebots sans cela. Avez -vous de l'argent sur vous, au moins?
— J'ai quarante mille francs. »
Un éclair traversa les yeux louches de Maudier ; les oreilles lui tintèrent.
« Eh bien ! reprit-il , je ne vois qu'un moyen de vous sauver.
— Lequel ?
— Vous allez couper vos moustaches et vos favoris. Le maître du café qui est un de mes amis vous prêtera des vêtements de matelot; moi, de mon côté, je m'arrangerai de manière à ne pas être reconnu. Nous partirons avec les deux marins que vous voyez là. Je vous conduirai dans une autre
RENÉ DE GAVERY. â89
maison que je connais du côté des quais. Nous y attendrons que la mer soit haute. A la nuit, nous sortirons et nous gagnerons la yole de ces Anglais qui est mouillée à côte des barques de pêches ; ils nous conduiront à leur lougre, le Good-Fellow, dont je connais le patron. Vous ferez votre prix; si vous payez suffisamment, il vous embarquera et trouvera bien moyen de vous déposer quelque part sur les côtes d'Angleterre. »
Le conseil du contrebandier était assez bon, mais M. de Gobrizo ne pouvait se décider à laisser derrière lui Coïmbo dont il craignait évidemment quelques révélations.
« Non, dit-il, je ne puis partir ainsi. Je vous propose un marché. Vous devez avoir des amis dans la prison, ou connaître des gens qui y ont conservé quelques intelligences.
— Eh bien?
— Voici deux mille francs ! Trouvez moyen de faire évader Goimbo. Si, d'ici à demain, il est hbre, je vous donne vingt mille francs.
— Vingt mille francs? répéta Maudier avec un accent inexprimable de cupidité.
— Vingt mille francs.
'- Et quand me les remeltrez-vous ?
— Obtenez que vos Anglais restent à nous at-
tendre. Au moment où Goïmbo mettra le pied dans la barque, je vous donne dix mille francs, et les dix mille autres vous seront délivrés aussitôt qu'il aura débarqué en Angleterre.
— Vous me demandez l'impossible, dit Maudler. Vous ne savez pas, vous autres étrangers, combien tout cela est difficile en France. Chez vous, avec de l'argent, on achèterait tous les gardiens de la ville. En France, ils sont tellement tenus que, même avec de la bonne volonté, ils ne peuvent vous servir sans se perdre. N'importe, vingt mille francs valent la peine qu'on s'ingénie....Je vous réponds que si votre ami ne s'échappe pas, ce ne sera pas ma faute.
— Comment allez-vous vous y prendre ?
— Je n'en sais rien encore. Je vais aller voir quelques amis. Je connais un café, où je suis certain de rencontrer quelques habitués de la prison. Laissez-moi faire, et surtout ne vous mêlez de rien ; vous gâteriez tout.
— Où vous attendrai-je ?
— Je vais vous conduire chez un ami à moi; vous y coucherez. C'est tout près de l'endroit où se trouve la yole de mes Anglais. Je ferai en sorte qu'ils nous attendent et qu'ils se tiennent toujours prêts à partir. De votre côté , tenez -vous sur vos gardes et ne sortez pas avant de m'avoir revu. »
XXÏ
Cobrizo se laissa conduire chez l'ami de Maudier. Resté seul, il écrivit à sa femme et à ses deux témoins, pour leur expliquer qu'une affaire importante, de laquelle dépendait une grande partie de sa fortune, le forçait de partir immédiatement pour Londres. Il leur annonçait son retour poyr la fin de la semaine, et priait ses témoins de l'excuser auprès de M. de Gavery. » Le lendemain de mon arrivée, leur écrivait-il, nous reprendrons les choses au point où elles en sont restées. J'espère que M. de Gavery voudra bien attendre jusque-là. »
Pendant ce temps, Maudier commençait sa campagne. Stimulé par la promesse des vingt mille francs, il mit en œuvre toutes les ressources de son esprit entreprenant et rusé.
Nous aurions ici une belle occasion d'imiter les feuilletons à la mode, et de consacrer une douzaine de numéros au récit des plans , des entretiens et des ruses du contrebandier. Nous pourrions promener nos lecteurs de bouge en bouge, et leur faire lire de charmantes conversations émaillées de mois d'argot et de plaisanteries de haut goût.
Malheureusement ce genre de littérature nous sourit médiocrement. Ce n'est qu'à regret môme , et parce que notre sujet nous y force, que nous mettons en scène des créatures telles que Maudier et ses acolytes. Au lieu de donner le bulletin détaillé de ses opérations, nous en indiquerons donc simplement le résultat.
A force de ruse, d'audace, et surtout à force d'argent, il réussit à faire passer à Goïmbo une lime , un poignard et une corde à nœuds. Il le fit prévenir, en même temps, qu'on l'attendait au pied des murs de la prison , pour le guider dans sa fuite. Dans le cas où il ne trouverait personne, on lui indiquai l'endroit où il devrait se rendre pour s'embarquer.
Un accident qu'il serait trop long de rapporter ici, mais qui ne dépendait que du hasard, et que toutes les précautions n'auraient pu ni prévoir ni empêcher, faillit faire réussir les projets d'évasion de Goïmbo. A la faveur du tumulte et de la confu-
RKNÉ DE GAVERY. 293
sion, il parvint à se sauver de sa chambre. Au mom(3nt où il arrivait dans la rue, le factionnaire l'arrêta en croisant la baïonnette. Se voyant sur le point d'être repris, Coïmbo se jeta à plat ventre; . puis, bondissant comme un chat-tigre, il s'élança sur le soldat et le frappa d'un coup de poignard. Malheureusement pour lui, il avait affaire à un ancien soldat d'Afrique, un gaillard solide et résolu , qui, malgré sa blessure, ne lâcha pas le prisonnier.
Maudier vint au secours de son complice. Se voyant attaqué par deux hommes, le soldat riposta au coup de poignard de Coïmbo par un coup de baïonnQllc qui cloua le Portugais contre le mur.
Comme on accourait de la prison aux cris* de la sentinelle, Maudier prit la fuite à toutes jambes. On le poursuivit. Au moment où il arrivait tout essoufflé sur le quai , à deux pas de l'endroit où l'attendait M. de Cobrizo, un soldat béarnais, qui le talonnait depuis la prison, le saisit par la basque de sa redingote et le renversa.
Cobrizo s'élança à son secours. Au même instant, débouchèrent cinq ou six autres soldats que guidaient les cris de leur camarade. Cobrizo comprit que la lutte était désormais impossible, et prit sa course du côté de la yole. Comme elle se tenait à deux ou trois mètres du bord, il se jeta à l'eau tout
habillé pour la rejoindre.... Il nageait assez bien; mais, comme ses vêtements le gênaient beaucoup , il eut quelque peine à gagner la yole dans laquelle on le hissa à moitié évanoui.
«Et les autres ! demandèrent les matelots.
— Pris par les soldats, dit le Portugais, il ne faut pas les attendre. Vite à bord de votre lougre. y>
Gomme il achevait ces paroles, on entendit la voix de Maudier, qui appelait au secours. Le contrebandier était parvenu à échapper aux mains de ses adversaires, et s'était jeté à l'eau. Les deux matelots • gouvernèrent dans la direction d'où parlaient les cris et tendirent un aviron à Maudier qui grimpa dans la yole.
« Au large, dit-il aux matelots, et ferme sur les avirons ; car nous serons poursuivis. »
Les Anglais appuyèrent sur leurs rames de toute la vigueur de leurs bras d'Hercules et la yole fila comme une flèche sur les vagues qui commençaient à s'élever à mesure qu'on s'éloignait du port.
Pendant ce temps, Maudier racontait à Gobrizo le mauvais résultat de son expédition. Il lui reprocha de l'avoir abandonné entre les mains des soldats. Gobrizo lui renvoya le même reproche à l'égard de Goïmbo. La discussion ne tarda pas à s'envenimer. Maudier~ réclama le prix des dangers
RENÉ DE GWEhY. 295
qu'il avait courus. Le Portugais- répondit avec assez de raison, qu'il avait promis vingt mille francs poui la liberté de Coïmbo, et que, ce dernier étant toujours prisonnier, il ne devait rien du tout.
Aigris par l'insuccès, tous deux se querellèrent assez vivement. A la fin, Gobrizo, exaspéré, saisit le Normand à la gorge et le serra si vigoureusement, qu'il faillit l'étouffer. Les matelots le lui arrachèrent des mains.
Maudier, furieux, mais ne se sentant pas de force à lutter avec le Portugais, alla s'asseoir à l'avant et se mit à causer en anglais avec les matelots.
Au bout de quelques minutes , Gobrizo , redevenu plus calme , comprit qu'il avait commis une grande imprudence en se brouillant avec cet homme, à la merci duquel il se trouvait en ce moment. Tout en continuant à ramer et à causer avec Maudier, les matelots jetaient sur Gobrizo des regards qui n'avaient rien de rassurant. Il essaya d'engager la conversation avec eux, mais ils ne répondirent pas.
Quoiqu'il ne pût saisir les paroles qu'ils échangeaient avec Maudier, il en entendit assez pour comprendre qu'il s'agissait de sa personne et de l'argent qu'il avait sur lui.
Quarante mille francs étaient une somme bien tentante pour des gens qui ne se piquaient guère
29G RENÉ DE GAVERY.
de moralité et qui risquaient chaque jour leur vie pour de maigres bénéfices.
Cobrizo commençait à songer avec effroi que sa mort ne les exposerait même à aucun châtiment, et' qu'ils pouvaient le tuer sans rien craindre de la justice, à supposer d'ailleurs que cette crainte fût de quelque poids pour des gens hors la loi comme l'étaient ses compagnons de route.
Tout en observant du coin de l'œil les matelots et Maudier, Cobrizo défaisait ses vêtements afin d'être prêt à se jeter à la mer au premier mouvement de ses ennemis.
Au moment où il se baissait pour dénouer* ses chaussures; un coup d'aviron, donné à dessein, mit a yole en travers devant une énorme lame. Ils'ensui il une épouvantable secousse qui renversai, de Cobrizo. Avant qu'il pùtfaire un mouvement pour se relever, un des matelots lui jeta sur la lêle une vareuse, que Maudier noua solidement autour du cou de Cobrizo, dont les deux matelots avaient saisi les bras.
a Tenez-le bien, dit Maudier ; le portefeuille doit être dans la poche de sa redingote. »
La chose était difficile, car l'instinct de la conservation doublait les forces du robuste Portugais. Mais il avait affaire à deux de ces Hercules, comme on en
rencontre lant dans la marine anj^laise, qui le maintinrent en dépit de ses efforts désespérés. On lui enleva son portefeuille et sa bourse.
« A l'eau maintenant, dit un des matelots auquel Maudier venait de montrer les billets de banque.
— Non pas, s'écria le contrebandier.... Il faut lui laisser quelque chose dans les poches, pour qu'on n'ait pas l'air de l'avoir dévahsé. On croira tout simplement qu'il s'est jeté à l'eau pour échapper aux soldats, et qu'il s'est noyé. »
En entendant ces paroles sinistres, Gobrizo fit un tel effort, qu'il fallit faire chavirer la yole.
a Dépôchez-vous donc, Maudier, dit un des matelots en jurant. Ce gredin-là est fort comme un bœuf, et finirait par nous échapper; puis le bateau s'en va en dérive. »
Maudier fourra précipitamment deux billets de banque et quelques pièces d'or dans la poche du Portugais, et resserra de nouveau la corde qui maintenait la vareuse autour de la tête de Gobrizo.
« Envoyez, r> dit-il ensuite aux matelots.
Ils saisirent M. de Gobrizo par les jambes, et le jetèrent à l'eau sans écouter ses cris et ses promesses.
oc Où est la corde?» demanda Maudier.
Un des matelots lui remit le bout d'une corde
qu'on avait attachée autour du corps de Cobrizo.
« En route maintenant, dit le contrebandier. Nous allons le traîner à la remorque pendant quelque temps. Puis, quand il aura son affaire, nous enlèverons la corde et nous le laisserons aller. »
Et la yole prit le large, entraînant à la remorque le malheureux Cobrizo, dont les cris étaient étouffés par les plis de la vareuse et par le bruit des vagues et du vent.
Le lendemaii) des événements que nous venons de raconter, M. de Gavery reçut deux lettres du Havre et une autre de Pont-1'Évêque. La première, signée d'un prêtre dont le nom étranger indiquait un Espagnol ou un Portugais, priait René de venir immédiatement au Havre, où un mourant avait des révélations importantes à lui faire et un pardon à solliciter. Les deux autres lettres venaient des parquets du Havre et de Pont-l'Évêque. Elles réclamaient quelques renseignements , et annonçaient à Gavery qu'on croyait avoir découvert l'homme qui avait tenté de l'assassiner.
Gavery partit aussitôt pour le Havre et se rendit chez l'ecclésiastique qui lui avait écrit. Ce dernier le conduisit à l'infirmerie de la prison auprès
d'un homme dont l'état paraissait en effet désespéré.
« Me reconnaissez-vous, monsieur ? demanda cet homme, en essayant de se soulever sur le coude pour regarder M. de Gavery.
— Non, monsieur, répondit René après l'avoir examiné quelques instants.
— C'est moi qui ai essayé deux fois de vous assassiner, reprit le mourant ; à Élretat d'abord, puis sur la jetée du Havre.
— Que vous avais-je fait , et pourquoi vouliezvous ma mort ? demanda le jeune homme.
— Rappelez -vous le comptoir d'Anamy, monsieur ; mon vrai nom est Carlo Straniero.
— Le gérant du senor Peralda ?
— Oui, monsieur.
— Celui qui opposa une si vive résistance à mes hommes et qui a tenté de nous empoisonner ?
— Hélas! oui, monsieur! Ma vie a été celle d'un misérable. J'ai été élevé au milieu de bandits sans foi ni loi. Je me repens maintenant de tous les crimes que j'ai commis. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard, comme me le fait espérer le digne prêtre que vous voyez à mes côtés. C'est lui qui m'a ramené à Dieu et qui m'a conseillé de vous faire l'aveu de mes crimes. »
Il serait à souhaiter que les gens qui nient l'influence consolante de la religion pussent assister à la mort de quelques-uns de ces bandits comme en a rencontré tout individu qui a parcouru l'Amérique et les diverses contrées où la force et la ruse passent avant'la loi. Parmi ces misérables, ceux qui refusent les secours de la religion, meurent le blasphème et l'écume à la bouche, maudissant la terre et le ciel, insultant aux ombres de leurs victimes et cherchant à faire le mal jusqu'après leur trépas. Une mort de ce genre est un affreux spectacle qui soulève le cœur des gens les plus aguerris et laisse une profonde impression de dégoût et d'effroi.
Quelques-uns, au contraire, au seuil de l'éternité qui se dresse devant eux, reconnaissent enfin la puissance et la miséricorde de ce Dieu qu'ils ont trop longtemps méprisé. Quelques paroles d'un ministre du Seigneur suffisent pour dompter ces caractères indomptables et pour attendrir ces cœurs orgueilleux et féroces. Ils confessent leurs crimes et font tout ce qui dépend d'eux pour réparer le mal qu'ils ont commis. Ils meurent en chrétiens, et le signe du salut que leur présente la jnain du prêtre en leur rappelant les souffrances du Christ, adoucit leurs propres douleurs, et répand dans
leurs âmes, à travers leurs yeux éteints, le baume divin de la foi et de l'espérance.
Les natures les plus violentes sont souvent celles que la voix du prêtre ramène le plus complètement, car elles apportent à leur repentir la passion et l'énergie qu'elles employaient au crime quelques jours encore auparavant.
Blessé à mort par le factionnaire qu'il avait voulu tuer, Garlo Straniero avait commencé par se livrera des transports de colère tellement violents que, malgré sa blessure, on avait été obligé de lui mettre la camisole de force.
Par bonheur pour le coupable, un prêtre, du même pays que lui, avait appris qu'un de ses compatriotes se mourait en prison. Il était accouru aussitôt lui apporter le secours de son divin ministère. Reçu d'abord par des railleries, des, insultes et des blasphèmes, il était courageusement resté à son poste, ne répondant aux injures que par des paroles de douceur et d'indulgence. Nous avons vu quels avaient été les résultats de cette sainte persévérance.
Après avoir raconté à M. de Gavery comment il l'avait suivi et manqué à Étretat ainsi qu'au Havre, Straniero prévint le jeune homme qu'il n'avait été que l'instrument de la vengeance d'un autre.
« Du senor Peralda, n'est-ce pas ? dit René.
— Oui, monsieur, mais le senor Peralda avait comme moi changé de nom. Il s'appelle maintenant don Manoël Cobrizo. »
Gavery s'attendait à cette révélation qui ne lui causa aucune surprise.
•< Est-ce que don Cobrizo n'avait d'autre motif de haine contre moi que l'incendie de son comptoir ? demanda Gavery.
— N'était-ce pas assez, monsieur? Vous lui avez enlevé d'un seul coup le tiers au moins de sa fortune, et vous avez surtout froissé son orgueil. Le sefior Peralda avait toujours joui jusqu'à cette époque d'un bonheur extraordinaire. Toutes ses entreprises réussissaient. Jamais il n'avait éprouvé d'échec important. A partir de la destruction de ses deux comptoirs, il a marché de catastrophe en catastrophe. Puis, dans l'incendie de l'habitation, Juana, une métisse qu'il aimait passionnément, a péri en voulant sauver leur enfant.
«Le senor Peraldaavaitcontre vous, monsieur, une haine que votre mort seule pouvait éteindre, et qui ne vous eût jamais pardonné.
— Qu'est-il devenu ? demanda René qui songeait avec inquiétude au scandale que causerait l'arrestation de Cobrizo et à la honte qui en rejaillirait sur la famille de sa femme.
304 RENÉ DE GAYERY.
— Je crois qu'il est mort, monsieur, dit le prêlre, en prenant la parole. Ce matin, on a trouvé sur la plage de Sainte-Adresse le cadavre d'un noyé. Il avait encore tous ses vêtements; outre deux billets de banque de mille francs, son portefeuille renfermait divers papiers à l'adresse de M. de Cobrizo. Il avait aussi sa bourse ; elle ne contenait que quelques pièces d'or. On n'a découvert sur le cadavre la trace d'aucune blessure. Les médecins croient cependant que sa mort est le résultat d'un crime, mais ils n'ont pas une certitude bien complète à cet égard. D'un autre côté, divers indices ayant fait supposer que cet homme était le même qui s'était présenté hier à la prison pour visiter Coïmbo, on a fait venir à Sainte-Adresse le gardien de la maison d'arrêt. Celui-ci a en eftet reconnu M. de Cobrizo pour l'homme qui était venu la veille lui offrir de l'argent afin d'obtenir la permission de voir fe prisonnier sans autorisation du parquet.
« Une tentative ayant eu lieu la nuit dernière pour délivrer M. Coïmbo , et les soldats ayant poursuivi deux individus qui se sont jetés à la mer, on suppose que M. de Cobrizo était un de ces deux hommes, et qu'il se sera noyé en essayant de gagner quelque bateau.
— Je vais aller savoir ce qui en est, dit René, et
RENÉ DE GAVl^RY. 303
tâcher de reconnaître le corps, afin d'écrire à sa famille et d'obtenir qu'on étouffe celle malheureuse affaire.
— Me pardonnez-vous, monsieur? demanda Slraniero, dont les forces diminuaient rapidement, et qui ne se soutenait plus qu'à l'aide de cordiaux trèsviolcuts.
— De tout mon cœur, répondit Gavery avec émotion. Puisse la justice humaine et la justice divine vous pardonner comme moi, si vous en réchappez. »
Il fit signe qu'il avait perdu tout espoir.
« Il ne faut jamais désespérer , reprit Gavery. Si vous en réchappez, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour qu'on ne vous poursuive pas. Si vous devez succomber, dites-moi ce que je puis faire pour adoucir vos derniers moments, et je vous promets d'exécuter vos intentions.
— Merci, merci, monsieur, balbutia le mourant profondément touché de cette générosité ; puisque vous êtes si bon, tout ce que je réclame de vous, c'est de faire dire quelques messes pour le salut de mon âme.
— Je vous le promets, dit Gavery. En attendant, je vais remettre quelque argent au directeur afin que vous puissiez obtenir toutes les douceurs qu«
les règlements de la maison permettent d'accorder aux prisonniers. »
II resta quelques minutes encore à causer sur le seuil de la pofte avec le digne ecclésiastique et partit aussitôt pour Sainte-Adresse.
En y arrivant, M. de Gavery y rencontra M. de Grinbavau, qui était Jvenu au"[Havre par le second voyage du bateau à vapeur. Malgré le grand changement qu'avait apporté, à la physionomie de M. de Cobrizo, la suppression de ses favoris et de ses moustaches, M. de Grinbavau et René reconnurent aisément le Portugais. Ils allèrent ensemble au parquet afin d'obtenir qu'on donnât le moins de publicité possible à cette triste affaire qui, du reste, s'arrêtait d'elle-même par la mort des deux coupables. Straniero avait en effet succombé quelques heures après le départ de Gavery. On prit les mesures nécessaires pour faire inhumer d'une manière convenable M. de Cobrizo, qui fut enterré et inscrit sur le registre mortuaire, sous son vrai nom de Peralda. Grâce à celte circonstance, on put cacher sa mort à tout le monde. On répandit le bruit qu'il était toujours en Angleterre. Pour éviter les propos et les conjectures relatifs au duel manqué, Gavery fut censé partir pour Londres, afin d'y rejoindre son adversaire qui l'y appelait pour terminer leur querelle.
Pendant ce temps, M. et Mme de Grinbavau et leurs nièces quittèrent Trouville pour retourner à leur maison de campagne. Comme ce départ était annoncé depuis quelques jours, il ne surprit personne. Une fois que toute la famille fut rassemblée au château que M. de Grinbavau possédait dans le Nivernais , on apprit à Mme de Cobrizo la triste vérité relativement à son mari. Elle faillit en devenir folle. En deux mois, elle vieillit de dix ans. Elle ne pouvait surtout se consoler d'avoir été la femme d'un misérable tel que le prétendu Cobrizo. On croit aussi qu'elle avait commencé à aimer M. de Gavery, dont l'union avec sa sœur était officiellement annoncée à tous les amis de la famille. Un jour de désespoir, Mme de Cobrizo entra au couvent; mais elle n'était pas faite pour cette vie de prière et de recueillement. Après un mois de noviciat, elle rentra dans le monde ; puis elle se brouilla avec son oncle et sa tante et partit pour l'Italie. Elle habite maintenant Florence.
Quant à Laure, elle a épousé M. de Gavery. On me les a montrés l'autre jour aux Champs-Elysées. Ils passaient dans une jolie calèche,, attelée de deux • beaux chevaux alezan-brûlé. Vis-à-vis d'eux, était assise une domestique, tenant dans ses bras un enfant dont Mme de Gavery sur-
veillait tous les mouvemenls avec la sollicitude d'une mère.
Mme de Grinbavau s'était réconciliée avec son neveu, et passait presque toutes ses journées chez Mme de Gavery. Malheureusement pour elle, son caractère acariâtre et brouillon ne tarda pas à reprendre le dessus. Faute de mieux, elle fit son possible pour brouiller son neveu et sa nièce et pour persuader à Laure que René aimait toujours Mme de Gobrizo. Gavery comprit que la charitable Hildegarde ferait bientôt un enfer de sa maison, s'il lui laissait le champ libre, et s'arrangea de manière à rendre moins fréquentes les visites de son aimable tante. Cellerci se fâcha et s'en prit à sa nièce, à laquelle ellefermala portedesamaison. M. de Grinbavau se mit sérieusement en colère à cette occasion, elreprit encoreune fois l'autorité qu'Hildegarde avait reconquise morceau par morceau, à force de ruse et de patience.
Pour le moment, Mme de Grinbavau est possédée de la manie des constructions; elle habile neuf mois sur douze son château du Nivernais, dans le jardin duquel elle fait construire un kiosque nouveau toutes les six semaines.
Baillères est sur le point d'épouser une cousine de Gavery. Celle-ci est fort éprise de son fiancé, auquel
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elle apportera une magnifique fortune. Charles commence aussi à la regarder d'un air fort tendre, et ne devient plus triste et soucieux comme autrefois lorsqu'il voit passer Mme de Gavery appuyée au bras de son mari.
Morieu a eu la jambe cassée par un de ses chevaux, qui est naturellement devenu son favori, et qu'il compte bien monter de préférence à tout autre dès que les médecins lui accorderont l'autorisation de se remettre en selle.
L'autre témoin de Gavery, M. de Bauvron, a été nommé capitaine au 15 août dernier. Enfin le beau Garlon a épousé une jeune veuve allemande de quarante-trois ans, qui l'embrasse toute la journée et le force à disserter avec elle sur tous les livres des philosophes allemands qu'il s'est cru obligé de lire du temps où il faisait la cour à sa sentimentale future.
De tous ces gens-là le plus heureux sans contredit après Laure et René, c'est M. de Grinbavau. Son neveu et sa nièce l'aiment sincèrement, et leurs témoignages d'affection sont d'autant plus sensibles au digne homme, que, jusqu'à présent, il n'avait pas été gâté sous ce rapport. Il fait régulièrement ses trois promenades quotidiennes, vient regarder deux fois par jour si son pe.tit-neveu a grandi, et
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fait tous les soirs sa partie de tric-trac chez la marquise de Vareilles dont il est devenu le grand admirateur, et qui s'est attachée de son côté à ce vieillard d'un caractère si bon et si égal.
M. de Gavery et sa femme n'ont pas oublié ce qu'ils devaient à l'aimable et spirituelle protectrice de leurs jeunes amours. Il est bien rare que Laure passe un jour sans venir visiter Mme de Vareilles qui la guide dans le monde et lui témoigne une affection toute maternelle.