CHAPITRE PREMIER
Aperçu historique ^
Depuis son émancipation ^ la République de Golom* Lie a été connue successivement sous le nom de République de Colombie (1819-1831)9 de République de la Nouvelle-Grenade (1831-1858), de Confédération Grenadine (1858-1863), d'États-Unis de Colombie (1863-1886), enfin de République de Colombie, nom qu'elle porte aujourd'hui.
A la suite de la découverte de l'Amérique, et des exploits sanglants des Conquistadores, la monarchie espagnole prit possession des nouveaux territoires,
1. LcB détails qui suivent sont empruntés aux trois ouvrages suivants : Jules Mancini, Bolivar et V émancipation des colonies espagnolest des origines à 4845, Paris 1912 ; Henry Jalhay, consul général de Colombie à Bruxelles, La République de Colombie. Paris 1909; et Henao y Arrubla, Bistoria de Colombia. Bogota 1912.
comme d'un simple domaine. C'est au nom du roi, que Découvreurs et Conquistadores avaient occupé les € Indes Occidentales ». Le pape, dispensateur suprême de tous biens terrestres, avait confirmé ce principe, dès le second voyage de Colomb, en « conférant à la couronne de Castille la pleine propriété des pays habités par les païens d'Occident », en même temps qu'il reconnaissait aux Portugais c la seigneurie de toutes les terres de l'Est en deçà des Açores et du Cap Vert ».
Mexico et Lima, dont Pizarre avait jeté les fondements, furent assignés comme résidences aux deux vice-rois, auxquels le roi d'Espagne déléguait son autorité sur son nouvel empire.
Au cours de son dernier voyage, en 1502, Colomb, cherchant le passage qui devait le conduire aux Indes Orientales, reconnut les côtes de la contrée, qui trois cents ans plus tard devait porter son nom. Après s'être limités aux côtes de la Colombie, les Espagnols, poussés par le désir de trouver le fameux El Dorado, dont la tradition voulait que ce fût le centre de toutes les richesses du monde, reprirent leurs expéditions. Vasco Nunez de Balboa traversa, en plusieurs semaines, l'isthme de Panama, et découvrit l'Océan auquel il donna le nom de Pacifique en raison de la tranquillité de ses eaux (1513) ; Juan de Herrera remonta l'Orénoque et découvrit le Meta ; Pedro de Heredia découvrit les régions aurifères du Sinu et du San Jorge
(1532); Francisco Cesar, Vadillo et Robledo parcoururent les régions de l'Antioquia et du Gauca ; enfin Quesada (1535-1544), parti de Santa Marta sur l'Atlantique en 1536, suivit une route voisine du Magdalena jusqu'au fleuve Opon, puis pénétra dans l'empire des Chibchas, qu'il conquit après des combats terribles. Cet empire était le plus civilisé de tous ceux que les Espagnols avaient rencontrés depuis le commencement de leurs conquêtes. Il comptait un million d'habitants, et sa capitale, Bacata (devenu Bogota), vingt mille constructions. Quesada appela le pays qu'il venait de conquérir, Nouveau Royaume de Grenade. Il y établit la domination espagnole. La Nouvelle-Grenade fut d'abord divisée en provinces, Panama, Veragua, comprises dans l'audience de Panama ; et Santa-Marta, Cartagena, Nouveau-Royaume et Popayan, comprises dans l'audience de Santa-Fé ; le tout dépendait du viceroyaume du Pérou, fondé en 1542. La Nouvelle-Grenade fut une présidence en 1564, une vice-royauté en 1719, une présidence en 1724, et, une vice-royauté en 1740, qui comprit également le Venezuela et l'Equateur, jusqu'en 1810 époque de l'Indépendance.
Quand parvinrent dans le Nouveau-Monde les succès des troupes françaises en Espagne, on crut la monarchie déchue et les créoles jugèrent le moment opportun pour engager l'action qui devait conduire à l'indépendance. G'est à Miranda que revient l'honneur d'avoir préparé, organisé et conduit la Révolution ; c'est lui
qui inspira Bolivar^ San Martin et O'Higgins. Le mou* vement eut pour point de départ la déposition du capitaine général du Venezuela, Emparân, à Caracas, le 19 avril 1810> par les libéraux et le Cabildo^ A peine constituée en c Junte conservatrice des Droits de Ferdinand VIP », la municipalité de Caracas, qui gouvernait le Venezuela, invitait par une proclamation tous les cabildos sud-américains à suivre son exemple. Le manifeste commençait par ces mots : c Les patriotes de Ca- € racas doivent ôtre imités par tous ceux d'entre les c habitants du Nouveau-Monde en qui la trop longue c accoutumance de la servitude n'a point encore aboli c toute espèce de relèvement. . . >
La municipalité de Santa-Fé était favorable à la révolution ; elle réclamait le cabildo abierto (municipalité ouverte).
Les révolutionnaires saisirent l'occasion de l'arrivée des commissaires royaux pour déchaîner un mouvement populaire. Le vice-roi finit par accorder l'assemblée extraordinaire que réclamait le cabildo. Jusqu'à trois heures du matin, on discuta sans trêve. Le viceroi se soumit aux décisions de l'assemblée ; à trois heures et demie du matin, le procès-verbal de la séance était signé et Santa-Fé avait sa junte indépen-
1. Le Cabildo était l'assemblée des représentants de la ville, Tcquivalent de notre conseil municipal.
2é « Les droits de Ferdinand VII » étaient une formule, car les li' béraux ne voulaient pas plus être soumis à l'autorité du roi dépossédé qu'à celle de Joseph.
dante, c'est-à-dire, en réalité, son gouvernement indépendant de la métropole.
Cependant, malgré les préoccupations que lui causait la guerre défensive, l'Espagne commençait à s'inquiéter de la situation de ses colonies. Elle ne se laissait plus aveugler par les protestations de fidélité à Ferdinand VU et se rendait enfin compte que le vent de révolte qui avait soufflé en Europe, secouait maintenant ses possessions d'outre-mer. Elle entra alors dans l'ère des concessions ; elle déclara solennellement, € que les Américains traités jusqu'à ce jour avec indifférence, victimes de l'ignorance et de la cupidité, se trouvaient désormais élevés à la dignité d'hommes libres et cessaient de demeurer soumis à un joug d'autant plus dur qu'ils avaient été éloignés du pouvoir central ^ > Les provinces d'outre-mer, bien que d'une façon restreinte, eurent leur représentation aux Gortès. L'égalité parfaite des droits des Américains et la légitimité de leur représentation, trouvaient leur confirmation dans un décret. Une amnistie générale aux insurgés des colonies, était promise par les Gortès ; bien plus, on leur faisait espérer qu'on romprait avec l'ancien système colonial. Tant et si bien, que les Américains présents à la séance, se livrèrent à une joie débordante. Elle ne fut pas de longue durée. Les progrès des idées révolu-
1. Manifeste de la Junte de Caracas à la Régence, 3 mai 1810. Documenios para la historia de la Vida publica del Liberiadory 14 vol. in-4«, II, 419. Caracas. Dans la suite nous désignerons par la lettre D, le renvoi à ces documents.
tionnaires en Amérique effrayèrent les Gortès et les demandes des députés des colonies n'obtinrent plus aucun succès. Les créoles durent renoncer à leurs espérances en ce qui touchait la refonte du système colonial et la liberté du commerce.
A la fin de 1812, dans la Nouvelle-Grenade proprement dite, la cause des libéraux, maîtresse en apparence de la plus grande partie du territoire, était cependant, en réalité, fortement compromise. D'abord, certaines provinces, Rio-FIacha, Veragua, Panama, Santa-Marta, ou n'avaient jamais fait cause commune avec la Révolution, ou comme la dernière, s'en étaient retirées. Cependant Santa-Fé, chef-lieu de la province de Cundinamarca, capitale de l'ancienne vice-royauté, consciente de sa situation prépondérante, voulait rester à la tête du nouvel Etat. Aussi la Junte de Santa-Fé, le 29 juillet 1810, avait-elle prié les vingt-deux provinces du royaume d'envoyer des députés à une j unte générale, dont le rôle principal était de convoquer. le Congrès constituant I Mais les jalousies et les rivalités éclatèrent. Carthagène ne voulut pas laisser à Santa-Fé l'honneur de régler l'organisme du nouveau gouvernement et invita les provinces à se gouverner d'après leurs propres lois et à se réunir en congrès à Medellin. Les villes du Popayan à leur tour choisirent Cali pour y envoyer leurs représentants. C'était l'anarchie avant l'organisation, et cette division devait faciliter la tâche des Espagnols et leur permettre d'arrêter la liberté nais-
santé et d'en reculer ravènement définitif de plusieurs années. Ce fut d'abord une lutte fratricide entre les congressistes ou fédéralistes avec Camilo Torrès pour chef et les centralistes dirigés par Narino, chef de l'État de Gundinamarca, dont Santa-Fé était la capitale. Après des alternatives de succès et de revers, la paix fut conclue entre le Congrès siégeant à Tunja et l'État de Gundinamarca, mais les provinces restaient ennemies, alors que l'Espagnol, vainqueur de la révolte de ses autres colonies, était à leurs frontières.
C'est alors qu'entre en scène Simon Bolivar. Il quitte Curaçao au début de novembre 1812 et débarque à Carthagène, où le président Torices lui confirme son grade de colonel (acquis au Venezuela) et le place sous les ordres du commandant en chef Labatut. A cette époque Bolivar publie un mémoire remarquable où il expose les fautes commises depuis la révolte des colonies, leur cause, et comment il faut s'organiser à l'avenir. Il excite les Grenadins à la lutte à outrance en paroles vibrantes : « La Nouvelle-Grenade, dit-il, doit à < son honneur de poursuivre ses envahisseurs jusque € dans leurs derniers retranchements. Elle doit à sa « gloire de libérer le Venezuela, berceau de- l'indépenc dance colombienne. Grenadins, ne restez pas insenc sibles aux lamentations de vos frères. Courez venger € les morts et rendre la vie aux mourants, délivrez les
1. D'après Restrepo et Stevenson, dans Relation d'un séjour de vingt ans dans F Amérique du Sud, tome I« chap. n.
c opprimés et vous donnerez ainsi la liberté à tous I ^ > Donnant l'exemple, il débute par une série de victoires. Il occupe successivement, quelquefois sans coup férir, Ténérife, Mompôx, El Banco, Ghiriguani, Tamalamèque, Puerto-Heal, Ocafia. Il culbute à San-Joséde^ucuta le colonel espagnol Gorrea, et met les royalistes en fuite. Ge fut le signal d'un relèvement du patriotisme. Gamilo Torrès, bien que fédéraliste, ne put s'empêcher d'admirer le jeune colonel, et les dissentiments entre le Congrès et le gouvernement de Gundinamarca s'apaisèrent. Les représentants du Gundinamarca, réunis en assemblée extraordinaire à Santa- Fé, le 16 juillet 1813, proclamèrent leur indépendance absolue de l'Espagne*. La province d'Antioquia, le 11 août suivant, se déclara de même complètement indépendante de la monarchie espagnole.
Mais les rivalités et les jalousies paralysèrent les efforts de Bolivar. Le colonel Castillo, ancien ami du Libérateur, malgré les efforts de Gamilo Torrès, empêchait l'assemblée de donner l'ordre qu'il réclamait, de marcher sur le Venezuela et ne lui laissait pas comprendre que le sort de la Nouvelle-Grenade était intimement lié à celui du Venezuela. Pourtant, le 7 mai 1813, l'autorisation si attendue du Gongrès de Tunja vint enSn — ainsi que celle du Gundinamarca. Mais Garthagène sommait Bolivar de lui renvoyer les