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LA MÉDITERRANÉE

tambour de résonance de la politique musulmane

Un ancien président du Conseil, M. Georges Leygues, parlant, à la Chambre des députés, le 23 décembre 1913, du problème algérien, proclamait une vérité profonde :

« Le bassin de la Méditerranée, disait-il, est devenu une sorte d'immense boîte de résonance qui recueille, grossit et répercute l'écho des incidents et des événements les plus légers, et l’apporte sur tous les points du monde où nous avons des musulmans pour clients ou pour sujets. »

Vérité historique et politique, dont la légende, dans les temps antiques, avait déjà allumé le flambeau.

Cadmos et Melqart!

Cadmos l’Errant et l’Oriental, apporte en Méditerranée son alphabet, introduit le culte de Dionysos et enseigne l’art d’exploiter les mines. Melqart-Héraclès subjugue, dans tout l’Occident, les peuples barbares, renverse les tyrans, répand les arts et la civilisation asiatiques, construit, en Afrique Hécatoinpyle (Tébessa) « la ville aux cent portes » et, pour immortaliser son expédition, érige deux colonnes sur les rivages opposés de l’Océan.

Ainsi, ces deux grands personnages de la légende, Melqart surtout, représentants symboliques des migrations maritimes des Phéniciens, tenaient dans leurs mains rudes et redoutables les premières grandes baguettes révolutionnaires qui, de Grèce et de Syrie, faisaient retentir le vaste tambour méditerranéen jusque sur les rivages de la Gaule, de l’Espagne et de l’Italie.

Et quel retentissement! Une civilisation nouvelle, expression synthétique de plusieurs millénaires d’efforts d’évolution humaine, le passage des vieilles civilisations de l’Orient à leur déclin, à celle des peuples de la Méditerranée. Mais que de heurts et que de cataclysmes pour le berceau de cette civilisation!

Les guerres puniques, la domination romaine en Afrique, l’invasion des Arabes poursuivie jus-r qu’en Espagne, la bataille de Poitiers, les Croisades, Frédéric Barberousse; la prise de Constantinople, l’établissement des Turcs en Afrique du Nord ; l’expulsion d'Espagne des Africains (Arabes, Berbères, Juifs) à qui le comte Julien avait montré naguère la route d’Andalousie; les expéditions et l’établissement des Portugais notamment au Maroc; l’incursion des Français en Egypte; la conquête de l’Algérie; les guerres

turco-grecques et russo-turques : Navarin, Sébastopol, Plewna; notre entrée en Tunisie puis au Maroc, sont, parmi tant d’autres, quelques-uns des grands faits qui ont marqué les mouvements de (lux et de reflux millénaires de l’Orient vers l’Occident et réciproquement.

Toutes ces invasions de peuples divers, paraissant, disparaissant, fusionnant l’un dans l’autre sous l’influence de causes diverses, ethniques et religieuses, bouleversant tout, que de coups formidables frappés sur la caisse de résonance du bassin méditerranéen !

L’ouverture du canal de Suez, autre coup plus grand, plus fort que tous les autres à cause de ses répercussions mondiales, a fait de cette mer, notamment par Port-Saïd, comme une sorte de centre d’attraction, de transactions commerciales pour les Indes, l’Extrême-Orient et l’Occident. Le canal a ouvert ainsi une autre porte par où pénètrent en Méditerranée, non seulement des marchandises, mais des hommes et, avec eux, les faits historiques et politiques auxquels ils ont été plus ou moins mêlés.

Enfin, l’occupation de l’Egypte parles Anglais, nos expédilions et notre établissement en Indochine et à Madagascar, les randonnées politiques en Asie Mineure et plus tard, au Maroc, de Guillaume II; le coup d’Agadir, et, en dernier, la grande guerre, suivant de près l’occupation de la Tripolitaine par les Italiens, sont autant d’événements contemporains qui ont également remué et troublé directement ou par répercussion, les peuples de la Méditerranée.

Aujourd’hui, si le fond est un peu plus calme, de nombreuses lames de surface n’en attestent pas moins la persistance d’une agitation qui sera longue à calmer.

L’Egypte est en ébullition, le Maroc vit partiellement en « siba », la Tunisie à peine sortie de l’état de siège demeure quelque peu énervée par une poignée d’intellectuels, la Tripolitaine superficiellement pénétrée. Nous occupons la Syrie et la Gilicie pendant que nos alliés les Anglais occupent la Palestine et que la Grèce se trouve placée, en quelque sorte, comme la Turquie, sinon sous la dépendance, tout au moins sous le haut contrôle politique et militaire des alliés.

Autant dire qu’il n’est pas un coin de la Méditerranée qui échappe aujourd’hui à l’action directe ou indirecte des alliés.

Nous autres Français, nous n’avions en mains, jusqu’à présent, par l’Afrique du Nord, qu’une des grandes baguettes du tambour de résonance. Voici que par la Syrie nous avons pris l’autre baguette.

Gomment allons-nous « rouler » ?

Un coup d’œil rétrospectif sur certains faits politiques marquants dans les vingt ou trente années qui ont précédé la guerre ne sera pas inutile pour apprécier la situation et essayer de répondre en ce qui concerne particulièrement les

deux pays en cause : la Syrie et l’Afrique du Nord.

Avant le cataclysme de 1914, nous avions exploré et reconnu, parfois un peu superficiellement, uos positions en Afrique du Nord. Nous connaissions les convoitises territoriales de nos ennemis sur cet incomparable domaine. Nous savions qu’en Egypte, un personnage d’outre-Rhin avait, depuis longtemps déjà, organisé un centre d’espionnage et de propagande dont les tenants et les aboutissants, en Orient et dans nos trois grands compartiments africains, étaient plus ou moins repérés. Nous savions aussi que des journaux de langue turque et de langue arabe, subventionnés et inspirés par l’Allemagne, poursuivaient en Orient, en Syrie surtout, une campagne violente contre notre colonisation et nos méthodes de gouvernement des indigènes. Bref, nous n’ignorions pas que l’Allemagne, dont l’épanouissement de la puissance maritime et coloniale était restée loin derrière la progression de ses intérêts économiques, voulait accaparer la Méditerranée. Entre les deux grandes écluses, le Bosphore et le Maroc, Guillaume II n’avait-il pas lancé une marine puissante de commerce dont les ports d’attache étaient Brême et Hambourg?

Les voyages du Kaiser en Palestine, à Constantinople et à Tanger n’avaient-ils pas été autant d’actes réfléchis, en vue de cet accaparement?

De son côté, la politique khalifale de Stamboul, influencée par le discours de Guillaume II à Damas, trouvait des moyens commodes, dans ses œuvres tournées vers la mer Bouge, d’inquiéter les rivaux des Allemands, possesseurs ou protecteurs de terres d Islam.

11 était notoire, enfin, que pendant les deux ou trois années qui ont précédé la guerre, nous avions donné accueil, en Algérie notamment, à de nombreuses missions prétendues scientiiiques, allemandes et autrichiennes. Ces infiltrations, d’hommes des empires centraux s’opéraient sous les formes les plus variées et on a connu, dans le Sud, non seulement des archéologues genre Probe nius, mais aussi des diplomates maquignons marchant en caravanes montées à chameau. D’autres missionnaires, par des discours et des insinuations perfides, par des comparaisons à l’avantage de la protection désintéressée de l’Allemagne à l’égard des musulmans, attaquaient au Nord, la Kabylie et la Tunisie. Quant au Maroc, on sait avec quelle adresse les Allemands y avaient préparé les maîtrises industrielles et commerciales qu’ils y convoitaient.

Ainsi la science, le tourisme, le commerce, et, parfois, une sorte de philanthropie concrétisée dans de petits établissements, ouvroirs ou cafés maures, visites aux familles, couvraient la marchandise politique ou la marchandise tout court.

Tout ce plan, qui vaudrait d’être examiné en détail, nous a d’ailleurs été très clairement révélé en gros par l’extrait de la note rendue publique sur le renforcement de l’armée allemande, note datée de Berlin, le 19 mars 1913 : « 11 faudra susciter des troubles dans le Nord de l'Afrique

et en Russie... il est donc nécessaire que nous nous mettions en relations par des organes bien choisis, avec des gens influents en Egypte, à

Tunis, à Alger Les soulèvements provoqués

en temps de guerre, par des agents politiques demandent à être soigneusement préparés . Ils doivent éclater simultanément avec la destruction des moyens de communication ; ils doivent avoir une tête dirigeante que l'on peut trouver dans des chefs influents religieux ou politiques. L'école égyptienne y est particulièrement apte; elle relie de plus en plus entre eux les intellectuels du monde musulman. »

Il apparaît bien qu’à ce moment-là c’était l’Allemagne qui tapait le plus fort sur la caisse de résonance méditerranéenne.

Quel renom et quelle nouvelle puissance n’attendait-elle pas d’un succès? Dans l’imagination de ses savants s’ouvrait déjà, sans contrainte, ce grand réservoir historique des genèses et des forces sous la protection des dieux d’Athènes, de Borne, de la Syrie et de l’Egypte et, plus tard, sous celle des trois grands monothéismes qui marchent encore, chacun de son côté, à la conquête religieuse du monde. Pour ses ingénieurs et ses financiers, c’étaient, avec le chemin de fer de Baghdad, d’autres voies ferrées, d’autres grands travaux en perspective. Pour ses commerçants aux yeux de qui la concession du chemin de fer de Bagdad était une preuve nouvelle de la confiance que l’industrie et le commerce allemands inspiraient au Sultan, pour ses commerçants c’était un immense champ d'action en même temps qu’une machine énorme de concurrence pour leurs rivaux.

Vint la guerre. Nos ennemis jouent en Afrique cartes sur table, et c’est le Goeben et le Breslau qui ouvrent la partie à coups de canon sur Philippeville et sur Boue, le matin même de la déclaration des hostilités.

Heureusement, malgré toute leur savante préparation, les politiciens et les diplomates allemands, encore inhabiles à manier des Africains, s’étaient lourdement trompés sur la base capitale de leur espérance.

L’insurrection générale qu’ils avaient rêvée, conformément aux principes de la note de Berlin, n’éclata pas. C’est assez qu’il y ait eu, un peu plus tard, des troubles graves en Oranie et dans l’Aurès et le Béle/ma, ensuite desquels, aux enquêtes, on a retrouvé la main des Allemands.

Passons sur les commentaires de la guerre sainte abondamment répandus partout à la suite de l’entrée en lice de la Turquie; sur les proclamations renfermant les listes des personnages qui devaient se soulever contre la Triple Entente, etc. N'insistons pas, non plus, sur les insinuations perfides de journaux allemands nous représentant, d’après de prétendues déclarations de prisonniers de guerre musulmans, comme ayant envoyé au front des indigènes incorporés de force, etc., etc., sur le mépris de la religion musulmane professé dans les rangs de l’armée française ,sur la malédiction proférée par Abd-el- Kader, à son lit de mort, contre la France.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

C'est à ce moment, au moment où nos ennemis inaugurent à Zossen, à grandes sonneries de trompettes, la mosquée du camp des prisonniers musulmans, que paraît « L’Islam dans l’armée française », violent pamphlet contre le recrutement des indigènes, appel à l’insurrection formulé par un Algérien officier musulman déserteur.

Cette inauguration sensationnelle d’une mosquée coïncide encore avec la constitution, à Berlin, d’un comité musulman pour l’indépendance de l’Afrique du Nord.

On vit parader, dans ces deux cérémonies, aux côtés de nombreuses personnalités allemandes et ottomanes, quelques « Jeunes-Algériens » et « Jeunes-Tunisiens » notoires, intellectuels mécontents ou fanatiques. On y vit aussi un lils d’Abdel-Kader, digne pendant et représentant de l'émir Abd-el-Malek son frère, l’insurgé du Maroc.

Plus tard, en 1916, c’est une réunion à Berlin du même comité, où de nouvelles et véhémentes imprécations se font entendre contre notre pays. Et c’est, à Constantinople, une recrudescence de panislamisme témoignée par la presse, cependant qu’en Espagne des intrigues se nouent autour de Mouley Hafid, toujours en vue d’une insurrection générale en Afrique du Nord, et que, de Tripolitaine on annonce l’arrivée du sénateur ottoman Slimane El Barouni, avec mission de gouverner le pays au nom du khalife et d’appeler à la révolte tous les musulmans de i Ifriqïa

Et quelle arrivée poétique ! « Les génies nageurs nous ont porté (dit El Barouni, aux tribus du Sud) tantôt au-dessus des vagues, pareilles à des montagnes, tantôt à une profondeur de 50 coudées au-dessous du niveau de la mer. L’esprit des oiseaux s’envolait dans l’atmosphère lorsqu’ils entendaient leur voix de tonnerre; ils frappaient les ennemis au ventre comme les anges frappent les démons. Leur voix s’écriait malheur!... malheur à Celui qui contrevient aux ordres de Mohammed Rechad prince des croyants »!...

Le sous-marin lui-même était devenu un agent actif du panislamisme en Méditerranée!

Fin 1916 on rencontre encore l’ingérence allemande dans l'insurrection du Béle/.ma qui ne s'étendit pas parce que l’esprit de décision et de commandement, énergique et rapide, qui présida à sa répression, lui coupa les jarrets.

Même ingérence en Tunisie où quelques incidents localisés avaient été rapidement réprimés et au Maroc où le haut commandement, après avoir livré à la France son armée active, « s’installait » dans la guerre avec le « sourire » et tenait le coup.

Cependant, à force d’avoir répandu partout, par la parole et par l’écrit, la haine contre la France; à force d’avoir fait proclamer les traitements inhumains que nous aurions employés pour lever des indigènes; à force enfin d’avoir suggéré notre infériorité alors même que les plus puissants concours venaient à nous, et notre sauvagerie, nous étions accusés d’avoir mis en première ligne, comme protection de la vie de

nos propres soldats, les poitrines de nos mercenaires indigènes, la mauvaise semence avait levé partiellement!

Les nombreux feux qui s’allumaient, à la tombée du jour, dans la vallée qui sépare l’Aurès du Bélezma,.ces foyers d’où partaient par le télégraphe arabe des signaux et des mots d’ordre de nous inconnus, attestaient l’entente et l’union des âmes berbères soulevées contre notre domination.

Ah, certes, nos ennemis étaient renseignés sur les points faibles de nos recrutements indigènes, c’est-à-dire là où l’aversion du service militaire apparaissait plus menaçante que partout ailleurs. Un travail de mine auprès des zaouïas et de leurs chefs principaux révéla plus tard les complicités acquises à l’insurrection.

Des journaux et des tracts de langue arabe, que nous étions impuissants à laisser pénétrer par le Sud avaient surchauffé les esprits si faciles à enflammer, des chaouïas grossiers et superstitieux,

Tous les faits anciens ou nouveaux que nous venons d’énumérer sans commentaires suffisants, ont eu naturellement leur répercussion en Orient, en Syrie surtout. Car la Syrie, — terre sainte au second degré, pourrions-nous dire, l’Arabie gardant, à cause du Prophète et des deux villes qu’il a illustrées, la Mecque et Médine, le premier rang, — la Syrie est, dans leur imagination, et même dans la réalité, un pays de prédilection pour un trop grand nombre de nos Africains.

Il est incontestable que ces Africains ont été, dans le passé, les commentateurs fielleux de nos actes, et qu’ils ont contribué, dans une très large mesure, à créer dans les milieux syriens, musulmans et autres, un état d’esprit des plus défavorables à nos intérêts.

Les Turcs les soutenaient et les excitaient dans leur besogne de dénigrement à cause de ces deux magnifiques cantons d’Islam, l’Algérie et la Tunisie, qu’ils n’ont jamais cessé de revendiquer comme territoires ottomans jusqu’au jour de l’arpaistice.

D’où provenaient donc ces Africains émigrés et pour quelles causes avaient-ils quitté leur pays d’origine? C’est d’abord l’ancienne colonie juive, échappée à 1a. persécution des musulmans d’Afrique et à celle des chrétiens d’Espagne. Une poussée d’Israélites algériens vint accroître cette colonie à la suite de notre conquête de 1830, mais depuis l’affermissement de notre domination, sauf le Maroc qui continue à envoyer des familles entières à Jérusalem, le mouvement d’émigration algéro-tunisien s’est considérablement ralenti. Chez ces Israélites, d’ailleurs, le sentiment de piété domine tout. Le « Sionisme » les a mis récemment et les mettra encore aux prises avec les musulmans de Palestine, mais il n’a guère d’échos en Afrique du Nord.

Ce sont ensuite des musulmans animés par le devoir strict que leur religion fait aux croyants

de quitter la terre gouvernée par des infidèles « Dar-el-Harb » pour retourner vers la terre musulmane « Dar-el-lslam ».

Voilà la cause principale de ces émigrations qui remontent à la conquête.

Quant aux causes accidentelles (sociales, économiques, politiques) elles sont aussi nombreuses que variées : dissentiments de famille, mécontentements administratifs, démêlés avec la justice, mauvaises récoltes, sécheresses, disettes, épizooties, aliénations de terre imprévoyantes, séquestres, expropriations imprudentes pour la colonisation appels constants à l’émigration, depuis de longues années, de la presse et des comités panislamiques, désertions de l’armée, insurrections, visites clandestines des Lieux Saints, et, en ces dernières années, crainte du service militaire, etc., etc.

La dernière émigration dite « de Tlemcen » en 1911, comprenait 326 chefs de famille, à peu près tous rentrés d’ailleurs, la colonisation officielle turque sur laquelle ils avaient fondé leurs espérances, ayant fait faillite depuis longtemps.

On compte environ de 20.000 à 30.000 Algériens, Tunisiens et Marocains en Egypte; de 10.000 à 13 000 en Arabie; de 3.000 à 6.000 en Palestine; au moins autant en Cilicie, autant en Anatolie et un peu plus en Syrie.

Tous ces groupements sont, en général, composés de mécontents et surtout de fanatiques. Voilà ce qu’il ne faut jamais oublier loi>que l’on est appelé à s’occuper d'eux ou de leurs intérêts collectifs ou personnels en Orient. Que nous n’ayons pas toujours compris suffisamment cette situation, et que nous n’ayons pas constamment travaillé à l’atténuer, laissant parfois nos rivaux et nos ennemis se substituer à nous, c’est un fait dont il nous est facile, aujourd'hui que nous sommes en Syrie, de mesurer la portée.

Tant y»a que ces émigrés sont, pour la plupart, très aigris, soit qu’ils n’aient pu revenir en Afrique du Nord par crainte de punitions imaginaires, soit qu’ils n’aient pas trouvé en Orient — nous ne parlons que de nos protégés, bien entendu — les facilités nécessaires, plus simplement l’accès des bureaux de nos consulats. Beaucoup de ces Africains se plaignent, en etlet, des rigueurs à leur endroit, de certains khodjas et chaouchs syriens, chrétiens ou musulmans, qui fermaient obstinément les portes des consulats aux pauvres diables impuissants à « graisser la courroie pour la faire aisément glisser » suivant le proverbe ara be.

La protection de ces gens est, d’ailleurs, pour de multiples raisons, il faut le reconnaître, une chose très difficile et Irès délicate dans ses rouages qui étaient jadis faussés sciemment par la Perte. Bref, nous avions toutes les peines du monde à maintenir à nos Africains leur nationalité algérienne, tunisienne et marocaine.

En Arabie, à Médine, tout un groupe important d’Africains — plusieurs milliers — furent chassés par le roi du Hedjaz, lorsque celui-ci prit possession de son trône. A l'instar de beaucoup de

chefs de communautés musulmanes, ce gardien si vigilant de la loi de Mohammed qu’il invoquait jadis à tout bout de champ contre les Ottomans parjures, ce roi- s’est, sans hésitation, emparé di s ouakfs affectés aux moghrebins de Médine. Nous en avons rencontré errant un peu partout sous leurs loques en Egypte, en Syrie et surtout en Turquie, n’osant se plaindre, heureux peutêtre de soulfrir pour leur foi à laquelle ils avaient déjà tout sacrifié, et vivant de la mendicité publique.

La guerre a bien pu enrichir Hussein ben Ali et ses fils. Assurément, elle ne les a pas convaincus de l’opportunité de rompre avec les méthodes du gouvernemènt ottoman que le même Hussein condamnait jadis, avec tant de véhémence dans sa proclamation de Guerre Sainte...

Le malheur est qu’en cette matière et en bien d’autres encore, le fatalisme musulman permet au plus fort les pires choses, même de mettre la main sur ce qu il y a de plus sacré, comme ces ouakfs dont les produits sont destinés à empêcher de mourir de faim la colonie moghrebine d’Orient.

La soumission à la loi du plus fort avec l’espoir de devenir soi-même un jour — Dieu peut tout — un tyran et de faire mieux et plus que les prédécesseurs pour gagner honneurs et profits, voilà bien une curieuse forme de fatalisme. 11 n’y a que des puissants et des faibles en Islam, et la belle théorie de la fraternité prêchée par le prophète succombe devant les exigences de la vie communiste.

Cela est si vrai, que 1 islam i te d'Orient nè connaît pas l'économie. Mettre de l’argent de côté, quelle folie! C’est se priver pour son ennemi plus fort qui viendra le prendre un jour. La terre, mère de la richesse publique et privée, n’appartient-elle pas à Dieu et à son représentant icibas ?

L’épargne n’a pas de sens sous des gouvernements où l’arbitraire domine la loi et menace à chaque instant l’individu, dans ses biens, sa famille, sa personne. Elle commence à peine à poindre en Afrique du Nord avec la propriété individuelle garantie et protégée par la loi française ; et c’est une révolution dont il faut souhaiter l’épanouissement rapide. Car elle doit aboutir à la formation d’une classe moyenne, équilibre indispensable à l’assiette et au progrès des sociétés...

Les colonies moghrebines en Orient sont donc minables.

A part quelques individualités instruites qui ont émergé dans des fonctions publiques ou dans des professions libérales, à part la famille d’Abdel-l\ader qui avait entraîné à sa suite environ 3.000 Algériens, nos Africains exercent en général des métiei s divers — les petits métiers de 1 Orient — sur le littoral. Dans l’intérieur, ils s'adonnent à l’agriculture et on en trouve un certain nombre dans les propriétés concédées par la Porte à des descendants de l’émir en récompense de leur option pour la nationalité ottomane.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

Dans ce monde de mécontents, il en est certes, qui, une fois les mirages évanouis et les comparaisons faites entre la vie d’Afrique, sous le gouvernement des chrétiens, et la vie asiatique plus près delà divinité, mais où les « frères » sont des « loups », il en est qui font pencher secrètement la balance de notre côté. Mais ces « loups », il faut aussi hurler avec eux pour ne pas mourir de faim, et on les flatte en dénigrant sans cesse les chrétiens conquérants de l’Afrique du Nord.

Une immense vague de fanatisme couvre à demeure la Syrie, vague entretenue et excitée par la présence d’autres chrétiens qui, eux, font, au contraire, en majorité, profession d’aimer la France — d’aucuns, il est bon de le dire, avec l’espoir de voir passer un jour de leur côté l’oppression dont ils souffrent depuis si longtemps de la part des gouvernements musulmans.

Ces compétitions rongent une société divisée sur elle-même par ses nombreuses confessions chrétiennes et islamiques. La Syrie est, en effet, on le sait, une « Babel » de langues et de religions : Arabes, Turcomans, Kurdes, Arméniens, Tcherkess, Syriens, Grecs, Chaldéens, Iraniens, Israélites, Daghestans, Samaritains, Naouar (tribus bohémiennes), etc., et nous ne sommes pas certain de ne pas en oublier, telles sont les principales nationalités du pays.

Ajoutez à cela que, dans chaque groupement, il y a des partis favorables ou défavorables à un gouvernement européen ou musulman. Chez les Druses, par exemple, il y avait ces temps derniers encore, un parti français, un parti anglais, un parti ottoman et un parti chérifien. Ajoutez encore, d’un groupe à l’autre, et souvent dans le même groupe, des intérêts en opposition absolue, et vous aurez une faible idée des complexités de la tâche de tutelle du haut commissaire delà République, le général Gouraud.

11 n’en est pas de plus difficile dans le monde entier quand on la comprend autrement qu’à la manière turque qui avait tout de, même quelque valeur.

Au-dessus de ces nationalités et de leurs compétitions, un lien commun permet de se comprendre et quelquefois de s’entendre : c’est la langue arabe à laquelle chrétiens, et musulmans sont fortement attachés. Et c’est en cette langue qu’on a vu se dresser, depuis une vingtaine d’années, une presse largement subventionnée par nos ennemis.

Avant la guerre, la seule Syrie ne comptait pas moins de 50 journaux quotidiens, 15 feuilles hebdomadaires et 20 revues mensuelles ou trimestrielles, dont la moitié étaient dirigés par des musulmans. Actuellement, on compte encore une cinquantaine de feuilles publiées en langue arabe. On y connaît des organes libéraux , nationalistes, progressistes, druses v pansy riens , panarabes, panottomans, antihedjaziens, antisémites, proanglais et très peu d’ostensiblement profrançais.

Jusqu’à notre occupation du pays, il ne semble pas que nous ayons prêté à cette presse une atten-

tion suffisante. Elle menait cependant, contre l’Algérie, point de mire de notre politique musulmane, une campagne venimeuse. Depuis plus de vingt ans, les fonds turco-allemands servaient à alimenter des polémiques. On y représentait constamment le gouvernement de l’Algérie comme le plus grand persécuteur des musulmans : lois d’exception pour les indigènes astreints à une vie servile et misérable; juridictions spéciales les condamnant arbitrairement lorsqu’ils ont pour adversaire^ des Européens; internements pour la moindre suspicion; vexations de toutes sortes; entraves à l’exercice de la religion; incorporation des habous au domaine de l’Etat; interdiction du pèlerinage de La Mecque ; naturalisation des Juifs; éviction des indigènes de l’administration du pays; destruction de la langue arabe et des coutumes islamiques; absence presque absolue des journaux arabes; impôts exclusivement perçus en faveur des Européens; - recrutement militaire obligatoire, etc., etc., tels étaient les clichés constamment reproduits.

Telles étaient aussi les répercussions de nos actes politiques et administratifs, non seulement en Syrie, mais encore en Egypte, en Turquie où d'autres journaux de même acabit menaient le train contre nous.

On ne sait pas assez le mal que cette longue campagne de dénigrement a causé à notre influence en Orient, surtout après, les pièces de théâtre à grand orchestre de Jérusalem et de Damas où le kaiser allemand se proclamait le seul protecteur sincère de l’Islam, 11 suffit, pour s’en rendre compte, de prendre contact, en Egypte et en Syrie, avec des hommes éclairés, chrétiens ou musulmans.

Les grands et féconds souvenirs de l'expédition d’Egypte, notre expédition de Syrie en 1860, qui avaient porté si haut le nom de la France dans ces pays, nos efforts d’enseignement de notre langue eux-mêmes, ainsi que les apports de notre civilisation en ont souffert jusqu’à faire douter parfois, dans le monde chrétien lui-même, de notre œuvre de justice, de liberté et de relèvement à l’égard de l’Islam.

Si bien que, durant la guerre, les esprits étaient travaillés par la seule annonce d’une terreur redoutable : l’arrivée dans le pays de ceux que nombre de journaux arabes et, tout récemment encore, les Congrès syriens de Damas, appelaient, avec quel dédain, les colonisateurs !

Parmi les meneurs de ce mouvement, nous avons retrouvé un des membres les plus remuants de la famille d’Abd-el-Kader, lequel dirigeait, en sous-main, un journal de Damas. Le Mohadjir, rédigé' par un de nos mozabites, fanatique bien connu.

Le coup de barre politique donné par nos alliés les Anglais du côté du Hedjaz, le rêve d’un royaume arabe à la réalisation duquel nous nous sommes associés, la proclamation de la Guerre Sainte du Malik du Hedjaz, l’occupation de la Syrie par les Anglais, l’arrivée de Fayçal à Damas, l’expulsion de l’émir Saïd, l’élévation de l’émir

Fayçal à la royauté d’une Syrie « intégrale », la chute énorme de cette royauté de carton, après la prise de Damas par nos troupes, toutes ces commotions ne paraissent pas avoir modifié beauccup l'opinion nettement défavorable des musulmans à notre endroit.

Si d’aucuns tirent de notre tutelle honneurs et profits, la masse toujours excitée et redoutant la prédominance des chrétiens de Syrie, ne reviendra qu’avec le temps à une plus saine appréciation des choses. Ce n’est pas, en tout cas, le roi du Hedjaz, ni ses fils qui s’emploient à un revirement d’esprit favorable à nos intérêts nationaux comme aux leurs et encore plus, à la paix publique. Leur journal La Kibla est, à cet égard, significatif, et il faut malheureusement redouter que le jour où nous cesserons de favoriser l’Etat dArabie, ne soit suivi d'une volte-face vers les Turcs, déjà esquissée, assure-t-on, à Damas et sur les confins sud de la Palestine.

D’autres ombres consistantes seraient à ajouter au tableau. Le « Sionisme » préoccupe beaucoup les esprits dans tout le Levant et sur les rivages africains de la Méditerranée orientale. Le « bolchevisme » lui-même prépare la révolution mondiale avec une méthode rappelant les plans allemands d’avant-guerre pour les entreprises révolutionnaires à lancer dans nos colonies terres d'Islam. Lénine en personne, a complaisamment et publiquement énoncé, à cet égard, ses vues et ses espérances, et les gouvernements avertis n'ignorent rien des agissements de propagande des soviets en Asie et en Afrique du Nord, le tout en liaison avec les Comités panislamistes installés en Allemagne, en Suisse et, assure-t-ou, en Italie.

On voit d'ici de quels espoirs sont gonllés tous ces mouvements dans le monde musulman et de quelle fébrilité est faite la vie des 30.000 Mogehrbins du Levant qui regardent toujours, malgré tout, vers l’Afrique du Nord.

Si de la Syrie où nous venons de montrer les organes de propagande par la parole et par l’écrit, dirigés contre l’Algérie, nous rentrons chez nous pour voir quel a été le choc en retour des événements de la guerre et surtout des décisions de la Conférence de la Paix, voici ce que nous croyons apercevoir.

En l’absence, à peu près complète, chez nous, jusqu’en ces dernières années, de journaux de langue arabe, la presse d'Orient attirait seule nos indigènes comme une sorte d’aimant dont le rayonnement est doublement puissant, puisqu’il part des capitales de l’Islam. Mirages ou réalités, les nouvelles qui arrivent de ces terres sacrées passent, dans la masse, au même titre que des dogmes. Et quand ces sortes de dogmes, anathèmes constamment dirigés contre notre domination, s'affirment, sans contradiction suffisante , depuis des années et des années, on peut facilement déduire la profondeur de leurs racines et es difficultés d’y porter une utile cognée.

On aura une idée de l’intensité delà propagande religieuse ou panislamiste, en relevant que la seule Université d’El-Azhar avait, en 1913, expédié dans Afrique du Nord pour le chiffre fantastique de Il millions de livres ou brochures.

Quand, par surcroît, nous laissons non seulement lire — car chacun sait qu’on ne peut utilement interdire l'accès de la presse d’Orient en Afrique du Nord — mais encore reproduire, toujours sans contradiction suffisante, les prétendus méfaits de notre colonisation, les difficultés dont nous venons de parler redoublent

Voici, par exemple, amplifiée, comment, après la presse arabe d'Orient, un journal arabe, rédigé par des « Jeunes-Algériens » appréciait en 1912 cette colonisation. 11 s’agissait d’un monument aux colons dont le projet avait été lancé par Y Echo d'Alger :

Laissant, dit le Rachidi, alors imprimé à Djidjelli, le ciment armé aux militaires, on réclame pour les colons la trilogie magnifique de la pierre, du marbre et du b* onze Soit : mais cherchons à entrevoir par quel lien symbolique la composition de ce monument le rattachera à la réalité vivante. N’en doutons pas, nous verrons immortaliser le colon, type du genre, grand, gros, truculent, casqué, botté, matraque au poing, dressé dans son costume kaki. Debout, au milieu de quatre indigènes prosternés, il semble un Dieu redoutable qu’il faut apaiser par des offrandes. L’un de ses fidèles élève vers ses genoux le sac plein des douros de l’impôt. A ses côtés, deux serfs de la glèbe lui offrent les fruits de leur labeur, la grappe et la gerbe. Le dernier, faute de mieux, ne pouvant lui consacrer que sa vie, lui apporte le tribut du sang.

Le socle de ce groupe imposant ne sera pas moins instructif. Sur trois pans du bloc de pierre, des bas-reliefs évoquent les gobies délassements du colon fier du devoir accompli : l’un, les satisfactions cérébrales de l'absinthe ; l’autre les joies sportives de l’automobile ; le troisième enfin, celles d’ordre gymnastique, des réunions électorales. Cependant, sur la face principale, se lit, gravée en lettres d'or, l’inscription magnanime :

L’ALGÉRIE n’est PAS UNE COLONIE MAIS ELLE HONORE SES COLONS

( Rachidi , du 28 juin 1912.)

Ainsi étaient traités cette Algérie colonisatrice, ces pionniers d’une glèbe dont ils ont fait le joyau des colonies du monde et qui, à cette heure même, penchent leurs cœurs sur les fellahs indigènes atteints par la disette, ces fellahs à qui ils prêtent le concours de leurs bras et de leur matériel agricole pour les relever du désastre qui les menacerait sans leur intervention si humaine, si bienfaisante et disons-Ie mot. si française... cette Algérie qui vient de voter 20 millions pour secourir les meskines et les empêcher de mourir de faim !...

Ce n’est qu’un fait, nous pourrions en citer cent autres.

Dans le haut domaine politique, c’est encore plus navrant. La Conférence de la Paix a laissé, à la suite du président Wilson, tomber imprudemment des flammèches de liberté, d’affranchissement, d’autonomie, sur le monde du Levant aussi essentiellement inflammable qu’incapable pour longtemps d’exercer, dans leur intégrité, les fonctions si difficiles de la souveraineté : les Turcs en sont un vivant exemple.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

Sans parler de 1 agitation égyptienne, ni de l'agitation indienne, géographiquement hors du sujet, encore qu’elles y touchent de près, n’avonsnous pas connu l’érection de plusieurs Républiques asiatiques, et, plus près de nous, rappelons-le, l'élection d'un roi d'une Syrie intégrale. Ce mouvement n’est-il pas significatif?

Qu’on ne s’y méprenne pas, les idées vont vite dans le monde si impressionnable de l’Islam, et ce n’est pas seulement en Orient que l’on parle à présent de l’indépendance des pays musulmans. Au temps où l’émir Fayçal se faisait élever sur un trône, des Tunisiens nationalistes, demi- Levantins surexcités par la crise orientale, revendiquaient une Constitution « façon Stamboul ».

« Rodd Balek » s’est attaché, dans ce Bulletin, à montrer, en des articles où la connaissance intime de l’àme arabo-berbère s’affiche à chaque ligne, comment a pu naître et se développer, au sein des bourgeois de Tunis, la campagne pour le destour, et comment aussi, par la contamination rapide des journaux arabes, elle s’est propagée dans le reste du pays.

Nous avons également connu en Algérie, dans le même temps, une explosion à peine masquée d’aspirations nationalistes, notamment en automne 1919, lors de la période électorale indigène dirigée, sous un couvert maraboutique, par un membre de la famille de l’émir Abd-el-Kader, dont les actes tendancieux furent récemment discutés à la Chambre des députés où son loyalisme fut soumis, entre parenthèses, à une rude épreuve.

La tutelle de la France sur la Syrie, les efforts d’émancipation des Libanais, le royaume éphémère de Fayçal, la lutte entre les chrétiens et les musulmans pour conquérir la suprématie et le pouvoir, voilà les aliments offerts par la correspondance privée des émigrés et la presse arabe du Levant à nos indigènes du Moghreb.

11 y a plus : sous la double poussée nationaliste-beaucoup plus accentuée d’ailleurs en Tunisie qu’en Algérie, on a vu éclore une presse indigène, notamment à Alger, à Bône et à Constantine. On l’a vue s’attaquer ouvertement à notre autorité par comparaisons suggestives : libertés spéciales accordées aux Tripolitains par une Italie contrainte; parlement de Tripoli présidé par un musulman; agitation politique des « Jeunes- Tunisiens » et des « Jeunes Egyptiens ».

Sous les mots, apparaissait déjà ce vaste réseau d'intrigues allemano - islamo- bolchevistes qui menace de s’étendre à toute l'Afrique du Nord, et dont les foyers principaux se trouvent aux deux extrémités Est et Ouest de l’Algérie.

Que des personnalités tunisiennes remuantes et turbulentes, énervées par la guerre et les principes wilsoniens, aient pu se bercer de l’illusion qu’un jour la France renoncerait à la Régence; que ce sentiment ait été suscité en elles, comme l’a observé si justement Rodd Balek, par le mé- { canisme même du Protectorat et par une théorie ; socialiste d’après laquelle le seul but de la colonisation serait l'assistance à prêter aux peuples

retardataires pour les acheminer vers la civilisation moderne, soit. Mais que des Algériens, comblés d’honneurs et de profits par la France ; que des musulmans fils ou descendants d’anciens conquérants osent élever la voix pour amorcer des revendications sur un pays qui n a jamais été à eux et dont leurs grands ancêtres avaient commencé à faire un désert, voilà bien qui serait pour surprendre des observateurs superficiels. D’autres savent, au contraire, que du fond de l’âme musulmane, remontent parfois à la surface des lames de prophétisme et de messianisme, quand ce n’est de pure intolérance fanatique : ces lames ont produit depuis vingt ans, en Algérie, l’insurrection de Margueritte, et, pendant la guerre, les troubles de Perrégaux et du Bélezrna; en Tunisie, Thala Kasserine, le Djellaz, le boycottage des tramways de Tunis et le mouvement actuel, conséquence directe ou indirecte de la publication la « Tunisie martyre ».

Et, sans doute, ceux-là qui savent, veillent, mais en face de la crise d’autorité dont souffre l’Algérie, d’une part, et de « l'incompréhension » métropolitaine, de l’autre; que faire?

Avant la guerre la soi-disant attitude de l’Algérie dans la question indigène faisait prédire par des prophètes métropolitains les pires catastrophes. E.-F. Gautier, dans son beau et bon livre, l'Algérie et la métropole rappelle qu’en 1913, une revue parisienne, organe militant des indigénophiles, écrivait : « Dès qu’une menace de guerre se manifestera en Europe, il nous faudra distraire 290.000 ou 300.000 hommes pour aller en Algérie prévenir les insurrections. »

La grande épreuve a passé. Nous avons même, au cœur de l’orage, introduit la conscription indigène dans les tribus, et les musulmans sont allés au feu sans celte rage au cœur qu’on leur prêtait contre leurs prétendus bourreaux. Il y a donc tout de même quelque lien solide entre celte colonisation si vilipendée et nos indigènes, puisque colons et musulmans ont combattu côte à côte dans les tranchées. Et ce résultat est magnifique !...

La Métropole qui a vu, aux portes de Paris, et •sur tous les champs de bataille, ces Algériens, ces Tunisiens et qui plus est, ces Marocains à peine conquis, verser leur sang, a voulu leur en manifester sa grande reconnaissance, à commencer par des réformes applicables à la seule Algérie. Et c’est ici qu’apparaissent troublantes les répercussions de notre sollicitude.

En Syrie, quand on parle du « loyalisme » des Africains, les musulmans vous répondent : oui, mais nos coreligionnaires ont été contraints de marcher. On sent tout de suite que des pèlerins impénitents et des déserteurs de chez nous, ou encore des traîtres du bataillon sacré, levé par les turco-allemands au camp des prisonniers de Zossen, ont passé par là avec leur poison. Quant aux réformes, on les représente à la fois comme livrées à l'hostilité des colons et comme devant aboutir à « occidentaliser » les musulmans.

En Algérie, ceux-ci les trouvent insuffisantes

et, prenant texte de l’essai d'application à la Syrie des principes wilsoniens, des voix de « jeunes Algériens », nous l’avons vu, se sont élevées pour réclamer, sournoisement, la liberté pour les indigènes de se gouverner eux-mèmes.

Nous en sommes là. Et il faut bien reconnaître que toute cette agitation des jeunes : « Jeunes- Algériens », « Jeunes Tunisiens » mal émancipés et mécontents, sans parler des autres «jeunes» de l’Egypte, de la Turquie et des Indes anglaises, est quelque chose de déconcertant, quand on songe qu’ils ont ramassé sur les bancs de nos écoles les bâtons avec lesquels ils nous menacent aujourd'hui... Polichinelles essayant de frapper le Commissaire sous la bannière de nous ne savons quel communisme, de quels Soviets au nom desquels on est allé jusqu’à proclamer à Tours l'adhésion du prolétariat indigène à la 111° Internationale !...

Sans disserter plus qu’il ne convient pour ne pas dépasser le cadre de cet article, pourtant une rapide mais froide appréciation des hommes et des^ choses s’impose ici. Ne prenons rien au tragique, ni les feux de pelotons sans cesse tirés sur l’Algérie par les journaux de langue arabe, ni les attaques réitérées du panislamisme, ni l’agitation des jeunes, pas même les desseins des soviets, fruits venimeux des Congrès de Moscou et de Bakou, mais prenons tout au sérieux.

Kast is eost , and West is West : l’Orient c’est l’Orient, et l’Occident c’est l’Occident, a dit Kipling; par quoi il faut entendre que, depuis Hérodote et avant lui, les Orientaux font tout au rebours des Occidentaux. De là les diflicultés de marier le soleil couchant avec le soleil levant.

C'est limpide !

Les lois de l’existence et la nature des choses n'en ont pas moins fait qu’il y a eu des rapprochements, des contacts, des pénétrations entre les deux extrêmes. La guerre nous l’a démontré surabondamment pour l’Algérie. Quand on voit en Syrie le soin que prennent depuis des siècles et des siècles, les chrétiens et les musulmans de vivre, malgré l’unité de leur langue, cloisonnés et toujours prêts à s’entre-détruire même quand les Français sont là, il est bien permis de rendre hommage à l’œuvre française en Algérie et de s’appuyer sur elle pour résister avec confiance aux attaques extérieures, d’où qu’elles viennent.

ün peut critiquer cette œuvre tant qu’on voudra : on n’einpêchera pas que près d’un million de Français et d’Européens vivent au milieu de 5 millions d’indigènes sans s’aimer toujours, c’est certain, mais non pas sans s’estimer souvent et sans s’atteler journellement à la même voiture économique, soit au meilleur instrument de progrès et de civilisation. Le temps fera le reste. Bugeaud, qui s’y connaissait, l'a dit : « C’est une œuvre de siècles et de géants! »

Instruisez les douars, nous crient lesindigénophiles et vous irez beaucoup plus vite, vous devancerez l’échéance.

C’est vrai, mais Paris ne s'est pas construit en un jour et la France ne fera pas faillite à ses grands devoirs.

Par voie de réciprocilé, nous demanderons qu’on instruise aussi nos villages français sur nos possessionsextérieures, à commencer par l’Afrique du Nord. 11 est navrant de constater sur ce point l’ignorance des classes primaires.

Après cette digression qui n’était pas inutile, rentrons dans notre sujet d’actualité.

Nous croyons avoir démontré que les répercussions des événements intéressant réciproquement l’Afrique du Nord et l’Asie, la Syrie en particulier, s'opèrent et s’amplifient suivant des canaux divers. D’Afrique en Syrie, ce sont les moghrebins émigrés et les pèlerins fanatiques qui sont les truchements des nouvelles, toujours traduites dans^un sens défavorable à notre domination. La presse arabe s’en empare et les répand dans les masses qui, à force de les entendre répéter, sont aujourd hui convaincues que nous martyrisons nos indigènes. De Syrie en Afrique, cette presse s’infiltre, malgré toutes nos interdictions, dans nosdribusoù elle jette le trouble dans les esprits et la déconsidération sur nos actes. Des correspondances privées et des émissaires des Comités panislamistes et aujourd’hui bolchevistes ont accentué et vont essayer d’accentuer le mouvement dans un sens révolutionnaire.

Sous l’influence de ces menées, la tentative loyale de tutelle que nous expérimentons en Syrie se traduit chez nos « Jeunes-Algériens » et chez nos « Jeunes-Tunisiens » par une levée assez maladroite. de boucliers nationalistes.

ün mauvais tour à jouer aux Syriens qui trouvent qu’on ne leur concède pas assez vite leur indépendance, et aux clans tuniso-algériens qui la réclament, serait de la leur conférer à tous sans délai : dans quinze jours, après que l'incendie aurait été allumé dans les deux pays, ils pousseraient de grands cris pour supplier une nation européenne de venir l’éteindre. A moins qu'ils ne prient les Turcs, qui s’y entendent mieux que nous, de les ramener à une paix faite d'autoritarisme et d’arbitraire. Il ne serait pas facile, en tout cas, de compter les morts!

Des pays comme la Syrie et l'Algérie qui ont été conquis avec la collaboration guerrière d’une partie de leurs habitants combattant contre l’autre partie (musulmans contre musulmans) n’ont jamais eu le caractère d’une nation. Voilà la vérité sur laquelle aucun principe d’indépendance ne peut mordre !

Il n’est aucun Syrien chrétien ou musulman, ni aucun Africain intelligent et averti qui ne soit d'accord avec nous sur ce point.

N’étant point constructeurs de gouvernements autres que des gouvernements autocratiques, modèles turcs, très simples et faciles à manier, ils sont moins d’accord quand il s’agit d’envisager des mesures capables de guider progressi veinent leurs pays vers l’affranchissement qu’ils rêvent.

Quanta nous qui de Syrie et d’Afrique frap-

BULLETIN DU COMITE DE L’AERIQUE FRANÇAISE

pons aujourd’hui sur la caisse de résonance méditerranéenne, quel son de politique musulmane faisons-nous vibrer?

Et d’abord avons-nous une politique musulmane? Je sais bien que M. Leygues en réclamait déjà une en 1913. Elle ne devait pas être une politique d’assimilation qui ne pourrait, au lieu de les unir pour la cause commune, que faire se dresser l’une contre l’autre les deux forces vives de l’Algérie, les colons et les indigènes.

La guerre est venue, et je crois bien que nous avons gardé, depuis, des politiques musulmanes distinctes pour chacun de nos compartiments algériens, tunisiens, marocains et ceux des Alriques occidentale et équatoriale qui n’ont guère entre eux tous de contacts consistants, quand ils ne s’ignorent pas complètement.

Alors il ne faut pas être surpris que les baguettes du tambour, passant d’une main dans l’autre, ne fassent pas toujours résonner, en Méditerranée et même ailleurs, 1 instrument comme il conviendrait.

Il ne faut pas s’étonner lorsque, tombant à faux sur la caisse, les événements européens, les actes du Gouvernement central et ceux des Gouvernements locaux créent des retentissements q ue, dans notre organisation actuelle, il est difficile de prévoir et, par conséquent, d'atténuer quand on ne peut les éviter.

On pressent tout de suite la conclusion : établissons au-dessus des compartiments territoriaux africains et des divers bureaux de la Métropole qui les gèrent, une centralisation capable de gouverner l’ensemble de nos affaires musulmanes en leur imprimant l’action politique que les événementset les incidents, si mouvants de notre temps, commandent. Et l’on songe au bruit qui se fait autour des projets de formation d’un ministère ou d’un sous-secrétariat d'Etat de l’Afrique du Nord.

L’étiquette importe peu. 11 est bien possible qu’un pareil organisme réunissait les tronçons de nos administrations centrales qui s’occupent de l’Afrique du Nord, soit d’une grande utilité au point de vue économique.

Au point de vue « politique musulmane » c’est autre chose : un grand magasin de Paris qui, au lieu de les servir sur place, enverrait ses clients d’un bout à l’autre de la Capitale où il aurait des succursales suivant la couleur ou les accessoires d’un type uniforme de chapeau ou de robe, voilà, révérence parler, l’image de la centralisation actuelle de notre politique musulmane.

Point ne serait besoin, croyons nous, pour rebâtir et diriger suivant les nécessités de l’aprèsguerre, l’édifice d’un instrument aussi lourd qu’un ministère. A cette heure où flamboient en grosses lettres sur les frontispices de nos monuments gouvernementaux le mot « économie » un ministère serait quelque chose de lourd, de coûteux, de très coûteux. Abstraction faite de cette considération, c’est, croyons-nous, à un organisme beaucoup plus léger, et plus souple que devrait aller la politique musulmane qui est quelque chose de très particulier.

Cet organisme existe sans qu’on paraisse s’en douter : c’est la commission interministérielle des affaires musulmanes créée par décret, depuis 191 1 , avec la mission de rechercher : l"les directions générales à donner à notre politique vis-à-vis des populations musulmanes; 2°lasolution desaffaires musulmanes communes aux différents départements ministériels intéressés.

Il semble bien que cette commission n’a pas trop mal travaillé pendant la guerre, et qu’en l’adaptant aux nécessités de l’heure elle pourrait parfaitement jouer le rôle de détermination, de centralisation, de documentation, etde haute direction générale que nous ambitionnons pour notre politique musulmane. 11 suffirait, en dehors des textes qui la rénoveraient, de lui adjoindre un certain nombre de routiers des terres musulmanesà même de lui apporter quelques-unes de ces vérités résultant d’une -documentation humaine qu’on ne peut acquérir dans les bureaux des ministères et qui sont la moelle de choses dont la diplomaiie doit fabriquer l’enveloppe et assurer le fil conducteur.

C’est, en résumé, à un faisceau de compétences, celui là ou un autre d’égale compétence, si l’on veut, qu'il conviendrait de soumettre la mise en œuvre des voies et moyens capables d’assurer et faction politique et la liaison indispensable entre l’Asie et l’Afrique musulmanes.

On pourrait sans doute appliquer ainsi quelques remèdes efficaces à la situation assez troublée, au malaise que nous avons signalé. 11 semble bien, par exemple, qu’il ne serait pas sans utilité d’étudier en ce moment la mise en train, de notre côté, d’une presse de langue arabe et aussi une meilleure organisation du pèlerinage de La Mecque.

Car le pèlerinage de La Mecque que le Levant accuse sans raison — nous le démontrerons quelque jour — l’Algérie de tracasser sinon d’empêcher radicalement, joue dans tout cela, un rôle au moins aussi important que celui de la presse.

Pourquoi ne remettrait-on pas à la commission des affaires musulmanes les baguettes xlu tambour de résonance?

Tebbal.

Alger, février 1921 .

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