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COLONIES AFRICAINES DU TOGO ET DU CAMEROUN

(Rapport établi d’après les documents officiels.)

Des publications officielles émanant tlu gouvernement britannique, et pour lesquelles des rapports d’officiers anglais et d’officiers français ont été communément utilisés, ont déjà noté, et livré à la réprobation universelle, des actes individuels aussi odieux qu inutiles commis par des Allemands dans les colonies du Togo et du Cameroun. Mais il est nécessaire d’éviter toute méprise sur la portée de ces constatations. Bien que les faits visés aient coïncidé, pour la plupart, avec les opérations militaires qui ont précédé la conquête des colonies allemandes, ce qui, dans aucun cas d’ailleurs, ne pourrait les excuser, on ne saurait y voir la conséquence malheureuse et exceptionnelle d’une période troublée. On ne peut davantage en rendre seuls responsables des criminels isolés qui, dans d’autres temps, n’eussent pas échappé à l'impunité. Bien au contraire, il est aujourd’hui certain que les violences envers les indigènes se rattachaient, sous le régime allemand, à tout un système, qu’elles ont été constamment pratiquées et que la responsabilité première en appartient à l'autorité supérieure, à ses conceptions, à ses procédés, à ses prescriptions.

Ces conceptions n’ont rien qui doive surprendre. On y retrouve, dans la politique coloniale de l’Empire germanique comme elle s’est manifestée dans sa politique générale, cette déformation de l’ûme allemande, indifférente aux moyens, parce qu’elle se croit sûre de ses fins et parce que la voix de la conscience s’est endormie chez elle sous une conviction factice ou sous une hyprocrisie : la supériorité du but à atteindre. Comme on a pu l’observer en Europe et hors d’Europe, l’Allemagne était atteinte depuis 1870 d’une véritable folie des grandeurs qui avait fini, au moment où la guerre mondiale de 1914 a éclaté, par contaminer presque tous ses habitants. La formule « Deutschland liber ailes » n’était plus seulement l’expression outrée du patriotisme allemand; c’était un principe, un dogme, qui dominait tout, qui excusait tout.

Dès l’enfance, ce sentiment d’orgueil national était soigneusement développé. Le système pédagogique de l’Empire tend constamment, en effet, à inculquer aux générations passant par l’école la conviction que le peuple allemand est le mieux doué et le seul peuple vraiment cultivé de la terre et que ce peuple prédestiné a reçu du ciel la mission de régir le monde avec un pouvoir illimité et invincible, car il est d’essence divine. Son empereur ne proclame-t-il pas à chaque ins-

tant qu’il accomplit la mission dont Dieu l’a chargé sur terre? Une pareille conviction une lois acquise devait fatalement amener ceux qui la possédaient à deux sentiments extrêmement dangereux: celui de leur infaillibilité gouvernementale et législative, celui de l’infériorité pour toutes les races qui ne sont pas allemandes, qui n’appartiennent pas au peuple«élu de Dieu.

Ce sont ces deux sentiments qui ont été la source de tous les actes contraires au droit, à la justice et à l’humanité que commirent les Allemands et c’est bien là ce qui explique la véritable monstruosité mentale et l’aberration du sens moral auxquels sont arrivés nos ennemis.

Aussi leur politique à l’égard des indigènes de leurs possessions est-elle faite d'une dureté implacable. L’association au pouvoir et l’accession graduelle à l’égalité politique, qui, sous des formes diverses, dominent toute notre législation coloniale, ne sauraient être admises par eux que comme une faiblesse. Ce qu’il faut, ce qu'ils cherchent à obtenir, et cela par tous les moyens possibles, c’est le maximum de rendement des peuplades soumises à leur autorité. Ils ne considèrent même pas les indigènes comme des êtres humains se trouvant encore à un stade inférieur, auxquels le Blanc doit servir de tuteur en travaillant à élever leur niveau moral. Pour eux, la douceur à l’égard des indigènes n’est que duperie. L’explorateur Karl Peters, à qui l’Allemagne doit en grande partie l’Est africain, ne se vante-t-il pas de n’avoir jamais visé « qu’à faire passer dans les os des Noirs la peur des Allemands »? C’est pourquoi ils se conduisent à leur égard un peu comme s’il s’agissait du dressage d'un véritable bétail, « ein brutales Vieh », déclare le même Karl Peters. S’ils les traitent durement, ils agissent pourtant à leur égard comme le ferait un propriétaire avisé pour son troupeau. Ils jugent prudent d’éviter les maladies contagieuses, de soigner les individus malades, de développer la population, on pourrait presque dire surveiller le croit. En dehors de ce sentiment essentiellement égoïste, on no trouve chez le colonial allemand aucune trace d’idées généreuses ou même simplement philanthropiques.

Les indigènes, en somme, sont indispensables pour faire fructifier le sol sur lequel ils sont nés. A ce titre, mais à co titre seul, ils doivent être ménagés pour le plus grand profit des marchands de Brême et de Hambourg, depuis que ces derniers se sont aperçus, contrairement aux théories de Bismarck, qui proclamait en 1 S 7 1 : « Nous autres Allemands, nous n’avons pas besoin de colonie », de tout le parti qu’on pouvait tirer de territoires neufs pour approvisionner la métropole en matières premières ou pour ouvrir de nouveaux débouchés à son commerce. Venus tard dans le monde colonial, les Allemands ont, pour ainsi dire, cherché à brûler les étapes afin d’intensifier par tous les moyens possibles le rendement des terres vierges où ils avaient planté leur drapeau. Tout ce qui ne concourait pas uniquement à ce but, tout ce qui n’était qu’affaire de

sentiment vis-à-vis de l’indigène était impitoyablement écarté.

C’est le fond même de toute la législation coloniale allemande qui ne fait, en somme, que refléter fidèlement les sentiments de l’opinion publique. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir un de leurs écrivains, M. Erenssen, dans un roman colonial intitulé : La campagne de Peter Moor , où il retrace les impressions d’un jeune soldat allemand pendant l’expédition contre les Herreros, faire dire à un officier : « Longtemps encore nous devrons être durs et nous devrons tuer. » Les coloniaux allemands, en effet, proclament volontiers que les procédés bienveillants des Français et le libéralisme des Anglais sont pure hypocrisie. « Nous avons, disent-ils, sur nos ennemis l’avantage de la franchise. Nous, du moins, nous reconnaissons aux guerres coloniales leur indéniable caractère d’expédition de proie. »

Un de leurs écrivains, le Dr Paul Kohrbach, déclare en ces termes que l’impérialisme est suffisamment justifié par la seule supériorité germanique: « Il n’y a, écrit-il, ni parmi les peuples, ni parmi les individus, aucune règle reconnaissant le droit d’exister à des vies humaines qui ne créent pas des valeurs. Nulle fausse philanthropie, nulle théorie de races ne peut raisonnablement démontrer que la conservation de je ne sais quels Cafres, éleveurs de bétail dans l’Afrique du Sud, importe plus à l’avenir du genre humain que l’extension des grandes nations européennes et de la race blanche. » En résumé l’Allemand réduit les races inférieures avec lesquelles il est en contact à l’état d’un véritable servage pour son unique profit, et, si elles résistent, il n’hésite pas à les détruire.

Quelles protestations n’a pas provoquées en Allemagne le compte rendu d’une conférence dans laquelle le général boer Jean Smuts avait exposé que ce pays exploitait les colonies en forçant les indigènes au travail par une sorte d’esclavage! Pourtant, il suffit de consulter le code de législation en vigueur au Cameroun pour se rendre compte qu’il en est bien ainsi, le régime allemand admettant envers les indigènes les peines corporelles et les soumettant en fait à un travail forcé qui constitue un véritable état de servitude.

1* Peines corporelles.

Contentons-nous de citer le décret du chancelier de l’empire concernant l’exercice de la juridiction pénale et des pouvoirs disciplinaires à l’égard des indigènes au Cameroun et au Togo, du 22 avril 1896, et. toujours en vigueur :

Titre II

§2. — Les peines admises sont les suivantes:

La bastonnade ;

La flagellation ;

Les amendes ;

La prison avec travail forcé ;

L’enchaînement ;

La peine de mort.

BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

§ 4. — La bastonnade ou la flagellation ne peut être ordonnée contre une personne du sexe féminin (1).

§ 5. — Il ne peut être ordonné que la flagellation contre toute personne du sexe masculin au-dessous de seize ans.

§ 6. — L’exécution de la bastonnade a lieu avec un instrument de correction approuvé par le gouverneur, l’exécution de la llagellation a lieu avec un fouet ou une verge légers.

La condamnation à la bastonnade ou à la Jlagellation peut comporter l’exécution en une ou deux .fois.

Il ne devra à chaque exécution être appliqué plus de vingt-cinq coups pour la bastonnade et plus de vingt coups pour la flagellation.

La deuxième exécution ne devra pas avoir lieu avant l’écoulement d’un délai de deux semaines.

§ 7. — Doivent toujours assister à l’exécution de la bastonnade et de la llagellation un Européen désigné à cet effet par le fonctionnaire muni de pouvoirs de juridiction pénale, ainsi qu'un médecin dans les lieux où il s’en trouve un.

§ 8. — L’état de santé du condamné doit être examiné avant de commencer l’application du châtiment.

§ 9. — Le médecin présent ou, à son défaut, l’Européen assistant à 1 exécution a le droit d’interdire ou d’arrêter l’exécution de la bastonnade ou de la llagellation, dans le cas où l’état de santé du condamné semble l’exiger.

§12. — 11 doit être, en matière pénale, tenu un registre des peines infligées.

Titre III '

Pouvoirs disciplinaires des chefs de circonscription et des chefs de poste dans l'intérieur.

§ 17. — Les indigènes qui sont en service ou en contrat de travail peuvent être punis disciplinairement de châtiments corporels et concurremment ou uniquement d’un enchaînement n’excédant pas quatorze jours, par le fonctionnaire investi de l’exercice de la juridiction pénale, sur demande du distributeur du service ou de l’employeur pour infraction continuelle à ses devoirs et paresse, pour résistance ou abandon non fondé du service ou du travail, ainsi que toutes autres infractions importantes aux conventions du service ou du travail.

Les prescriptions données aux paragraphes 2 à 9 et 12 pour les peines judiciaires sont applicables aux peines disciplinaires.

(1) Il suffit de parcourir le Livre Bleu anglais, auquel nous faisons allusion plus loin, pour constater combien peu les femmes et les enfants étaient épargnés par les Allemands. Il contient d’impressionnants détails sur les atrocités et les massacres de ces êtres innocents auxquels ils se sont livrés au Cameroun C'est ainsi que, d’après un rapport médical annexé à une lettre du colonel Mayer, également citée ci-après, les blessés indigènes admis à l’ambulance d’Edea, le 17 décembre 1914, comprenaient dix femmes, une fillette ét deux hommes.

INSTRUCTIONS DU GOUVERNEUR DU 15 OCTOBRE 1901 COMMENTANT LE PRÉCÉDENT DÉCRET

§3. — Les peines disciplinaires sont celles qui, en vertu du paragraphe 17 de la disposition du 22 avril 1896. ont été prononcées pour violation des prescriptions de service ou de contrats de travail relatées au dit paragraphe. Par conséquent, doivent seuls être consignés au registre pénal les faits répréhensibles d’indigènes se trouvant en état de service ou liés par un contrat de travail et qui se sont rendus coupables d’une violation des prescriptions du service ou du contrat de travail. Comme faits répréhensibles sont à considérer ici :

1° Oubli du devoir ;

' 2° Paresse ;

3° Désobéissance ;

4° Insubordination ;

5° Abandon injustifié du service et du chantier ;

6° Autres infractions graves aux prescriptions de service ou aux clauses du contrat de travail.

Voici, pris au hasard, quelques-uns des motifs figurant sur les registres où sont inscrites les peines disciplinaires :

Paresse continuelle dans le service, 20 Mk.

Attitude insolente à l’égard de son maître, dix coups de fouet.

Absence injustifiée de son service, 10 coups de fouet.

Insubordination à l’égard de son patron, 5 coups et dix jours d’enchaînement.

Inobservation de son devoir dans le service, 10 Mk.

Désobéissance à l’égard de son maître, huit jours d’enchaînement.

Rupture de contrat, 30 Mk.

Paresse dans le service, 10 coups.

2° Esclavage.

Si l’on se reporte au code de législation pour le Cameroun, on ne peut que savourer l’hypocrisie bien allemande du texte.

Art. 421 . — Arrêté du 20 janvier 1906.

« Me référant à ma circulairen0 129, je rappelle qu’il est inadmissible que les prisonniers qui doivent du travail pour dettes au fisc (fisc et domaines) continuent à être traités comme prisonniers pendant la durée de ce travail.

« Dès qu’ils auront purgé leur peine, ils seront immédiatement engagéscontractuellepient par le fisc pour éteindre leur dette en travaillant au taux de 20 pf. par jour. »

Art. 420 — Arrêté du 11 novembre 1904.

A l’avenir etdans tous les cas ou des indigènes seront redevables de travail pour couvrir le montant des frais de justice, d’amendes ou de dettes privées, chaque jour de travail sera compté pour 20 pf.

Si ce n’est pas de l'esclavage, on se demande ce que les Allemands peuvent bien entendre par ce terme.

D’une part, il faut considérer que le travail à fournir dans ces divers cas par les indigènes leur est obligatoirement imposé. Ces prétendues prestations n’ont rien de commun avec celles qui, dans des colonies dépendant d’autres puissances sont, pour un objet limité et exceptionnel, demandées aux populations. Les Allemands les exigent sous des prétextes divers : frais de justice, amendes, payement au fisc, c’est-à-dire acquittement des impôts, etc., etcequi est plusgrave, pour l’extinction de dettes privées.

D’autre part, ce travail est évalué à un taux absolument dérisoire (20 pf. par jour, soit 25 centimes), de telle façon que le travail forcé puisse se prolonger le plus possible, avant d’arriver au remboursement intégral de la somme due ou présentée comme telle.

Ce travail forcé se confond bien avec la pratique de l’esclavage.

On ne peut s’en étonner quand on a vu, dans laguerre, les populations des régions envahies contraintes jusque dans le voisinage du front de bataille, à un travail pénible, périlleux et ridiculement rétribué. En Afrique ou en Europe c’est la même méthode que l’on rencontre. Au Cameroun, tout se tenait et l’autorité prononçait envers les indigènes et exigeait les amendes avec d’autant plus de facilité que celles-ci finalement se résolvaient en journées de travail. On a pu voir ainsi les tribunaux infliger à des indigènes des amendes de 150 marks, sommes que ceux-ci manifestement n'avaient pas et qu’ils étaient contraints dès lors à acquitter au taux prévu de 25 centimes par 750 journées de travail, soit par un esclavage de près de deux années.

Les Allemands obtenaient ainsi à bon compte la main-d’œuvre qui leur était nécessaire, les particuliers comme le gouvernement, car, sans qu’il y ait lieu d’insister sur ce point, on sait à quels abus peut conduire la prison pour dettes privées appliquée à des indigènes. Elle équivaut en réalité à un esclavage au profit des particuliers.

Dès son entrée en fonctions, M. Fourneau, commissaire de la République dans les territoires placés sous l’administration française au Cameroun, s’est empressé de modifier tout ce qu’avait d’odieux la législation allemande contre les indigènes. De la circulaire du 6 juillet 1917 sur la suppression des peines corporelles il faut détacher ce passage :

« J’ai l’honneur de vous faire connaître que je m’oppose formellement au maintien de pratiques en usage sous l’ancienne administration allemande, mais que notre méthode de colonisation se refuse à employer.

« Je vous prie donc de donner des instructions précises à vos subordonnés pour rejeter l’emploi de tout moyen brutal de coercition; les peines régulières d’amende ou de prison prévues pour la répression des délits de l’indigénat mises à votre disposition doivent amplement suffire pour tous les cas ne relevant pas des juridictions indigènes.

«c Chaque fois que je serai mis au courant de

faits de cette nature, je n’hésiterai pas à prendre des sanctions sévères. »

Dans un rapport en date du 30 juillet 1917, sur la situation politique et administrative, M. Fourneau s’exprime ainsi :

« Nos prédécesseurs étaient arrivés par une réglementation serrée des prestations et en fixant à une somme infime le prix de la journée de travail indigène, à créer un véritable esclavage au profit de l Etat, qui louait aux particuliers les prestataires qu'il n'employait pas à des travaux publics. Pareil régime entrave toute production indigène et rend impossible le développement moral et économique du pays.

«Des adoucissements exigés par la civilisation ont été apportés aux pénalités mises en vigueur par les Allemands.

« Les châtiments corporels ont été sévèrement interdits sur tout le territoire. La contrainte par corps avait été réglementée par les Allemands de façon à fournir en abondance, comme appoint au système des prestations, des recrues à l’esclavage d'Etat. L'arrêté du 19 avril 1917 a mis en application les dispositions en vigueur en Afrique Equatoriale Française. La contrainte par corps est calculée à raison de 1 franc par jour de détention. La détention pour une durée indéterminée, fréquemment appliquée par les Allemands, a été radicalement supprimée. »

Les Allemands, du reste, ne tenaient nul compte de la santé des indigènes dès qu'ils n'avaient pas intérêt à les ménager. En énumérant les mesures qu’il a prises pour la protection de la santé publique, M. Fourneau ajoute :

« La plus importante est la suppression absolue de la consommation de l’alcool. Un arrêté du 22 novembre 1916 interdit dans toute l’étendue des territoires occupés de l’ancien Cameroun la cession et l’offre de cession même non suivie d’effet, sous forme de vente, d’échange ou de don, de boissons alcooliques de quelque nature que ce soit, de vin, de bière à des indigènes. Cette mesure était opportune et donne d'excellents effets bien que la transition ait pu sembler dure entre le régime allemand et l’abstinence absolue que nous avons imposée. Les Allemands importaient au Cameroun près de 1 million et demi de litres d’eau-de-vie. »

Il n’est pas inutile d’opposer à la législation allemande dans ces domaines principaux, les textes qui régissent la même matière dans notre colonie voisine, l’Afrique Equatoriale Française et que nous appliquons actuellement au Cameroun.

Décretdu 15 avril 1913 portant réorganisation de la justice en Afrique Equatoriale Française.

Titre III (Justice indigène). Art. 47. — Les tribunaux indigènes appliqueront en toute matière les coutumes locales en ce quelles n'ont pas de contraire aux principes de la civilisation française.

« Art. 49. — Les seules peines qui peuvent être prononcées sont : la peine de mort, l’empri-

BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

sonnement, l’amende et l’interdiction de séjour. »

Et le décret du 7 avril 1911 réglementant les contrats de travail en Afrique Equatoriale Française débute ainsi :

« Article premier. — Le travail est libre dans tout le territoire de l'Afrique Equatoriale Française. Les indigènes peuvent s’engager à leur gré, soit comme journaliers, soit comme ouvriers permanents.

« Art. 2. — Tout indigène qui loue ses services et est payé au mois est un ouvrier permanent.

« Tout engagement d’une durée de plus de trois mois donne obligatoirement lieu à l’établissement d’un contrat de travail tel qu’il est défini ci-dessous.

« La durée de ce contrat ne pourra, en aucun cas, excéder deux ans. »

« Je ne doute pas, déclare M. Fourneau dans une circulaire en date du 30 décembre 1916 aux chefs de circonscription et de subdivision du Cameroun, qu’éclairés chaque fois que cela est nécessaire, par leurs chefs de circonscription et de subdivision sur la situation bienveillante qui leur est faite par l’administration française, les indigènes ne sachent apprécier les avantages de notre occupation et reconnaître par leur discipline et leur bonne volonté la douceur et l'humanité du régime auquel nous les soumettons. »

Il eût été surprenant qu’avec une telle mentalité et de tels procédés de l’autorité dirigeante, des Allemands subalternes, agents des pouvoirs militaires ou simples particuliers, n’aient commis des actes de violence individuels pendant la période d’hostilité.

Au Cameroun comme au Togo, avant de se retirer ils ont pillé et détruit de nombreux bâtiments en incitant leurs administrés indigènes à suivre leur exemple, jusqu’au moment où les alliés, maîtres de la situation, sont intervenus pour assurer le bon ordre, punir les pillards et faire restituer les objets détournés.

Aux faits qui ont été déjà cités, il n’est pas sans intérêt d’ajouter ceux qqe notent les extraits ci-après du journal de route du colonel Mayer, chef de la colonne expéditionnaire française au Cameroun :

Novembre 1914. — Plusieurs centaines d’indigènes se sont enfuis des villages avoisinant Edea et se sont réfugiés dans nos avant-postes par crainte des patrouilles allemandes.

21 novembre 1914. — A partir de Mapam, les villages traversés, abandonnés par les habitants terrorisés, ont été saccagés par les Allemands.

17 décembre 1914. — Un petit détachement allemand poursuivant sur la route de Yaoundé des femmes et des enfants des villages voisins se heurte au poste de la route de Yaoundé. Une section est envoyée à sa poursuite. Six femmes et des enfants (dont un de quatre ans) tailladés par les Allemands à coups de coupecoupe sont transportés à Edéa pour y être soignés.

19 décembre 1914. — Deux détachements de 25 tirailleurs sont envoyés sur la voie ferrée et la route de Mapam pour réinstaller dans leurs villages les habitants qui ont fui ces jours derniers pour échapper aux atrocités allemandes.

15 janvier 19US. — Les Allemands continuent à massacrer les habitants de Ndogobianga.

17 janvier 1915. — Le 16 janvier les Allemands ont massacré quelques habitants du village de Mongés.

19 janvier 1915. — L’ennemi s’est retiré dans le Januku, le 17 janvier, après avoir massacré à Ndogkoti 3 indigènes dont le sous lieutenant B... a vu les corps tailladés à coups de coupe-coupe et l’un le ventre ouvert.

30 janvier 1915. — Un fort détachement allemand occupe toujours Januku, poussant souvent des patrouilles jusqu’à Clombe et la Sanaga, continuant à massacrer les habitants dont il peut s’emparer.

Il février 1915. — Les Allemands ont complètement dévasté la région de Ndogobianga.

17 février 1915. — La patrouille a trouvé dans le village de Clombe des traces visibles du passage des Allemands : village détruit, femmes mutilées, enfants décapités, hommes pendus, etc.

On sait que sous le titre : « Documents relatifs aux atrocités et aux violations du droit de la guerre commises par les Allemands en Afrique », le gouvernement britannique a publié un Livre Bleu qui a été traduit intégralement dans le Bulletin du Comité de l'Afrique française ( Renseignements Coloniaux et Documents , supplément de janvier-février 1917) et a paru ensuite sous forme d’une plaquette de 173 pages intitulée ; Les crimes allemands en Afrique (1). Il convient ici de détacher des documents ainsi produits une lettre du colonel Mayer, commandant les troupes françaises, adressée au quartier général anglais à Douala, et dans laquelle l’officier exhale son indignation à la vue de tant de barbarie :

Edéa, le 17 décembre 19)4.

N° 498. — J’ai l'honneur de vous faire Connaître qu’une patrouille d’une dizaine de tirailleurs allemands est venue ce matin à 7 heures dans un village à proximité d’Edéa et s'y est livrée à des actes monstrueux, en tailladant, à coups de coupe-coupe, une dizaine de femmes et des enfants en bas âge.

Le spectacle de ces êtres innocents, réfugiés à Edéa, était intolérable à voir. Cette patrouille aurait été envoyée par M. Priester pour se venger d’un de ses chasseurs qui nous avait livré un fusil allemand.

La patrouille allemande, en poursuivant les indigènes, est tombée sur une embuscade : six ont été vus armés de fusils, trois de sagaies et de llèches, l’un de ces derniers a été tué. Le reste a immédiatement pris la fuite dans la forêt, nos tirailleurs n’ayant pu tirer que quelques cartou-

(1) Les crimes allemands en Afrique , Comité de l’Afriqu» française, 21, rue Cassette, à Paris.

ches pour ne pas atteindre les indigènes interposés entre l'ennemi et eux.

Mayer.

N° 499 . — Nouveaux renseignements reçus complétant le n° 498. Les indigènes ont vu cinq Allemands européens accompagnant la patrouille qui assassinait les femmes et les enfants; l’un des cinq Allemands aurait été blessé mortellement par notre embuscade; nous n’avons pas retrouvé le corps.

La présence de ces cinq Européens allemands prouve bien que c’est par ordre que ces assassinats sont commis.

Mayer.

Pour terminer ce triste chapitre, il y a lieu de rappeler ce qu’écrivait le 15 novembre 1915 à M. Estèbe, gouverneur général par intérim de l'Afrique Equatoriale Française, le capitaine Stoup, qui commandait un détachement opérant dans les territoires arrachés à notre colonie en 1911 :

« Les Allemands exigeaient une obéissance rigoureuse et sanctionnaient sans faiblesse tout manquement à l’ordre ou à l’obéissance. Si un village refusait une prestation, immédiatement un détachement de 00 à 100 tirailleurs était envoyé qui opérait pour attaquer comme s’il devait enlever une position fortifiée et, au cours de Faction, 30 ou 40 hommes étaient tués. Si le chef était d’accord avec ses administrés, il était pendu ou fusillé J’ai vu à Bouar la potence installée côté du réduit qui avait été construit par un seul Blanc avec 15 tirailleurs. Il lui avait fallu au moins 800 ou 900 travailleurs, l’autorité de l'Européen allemand était telle qu’il a eu les travailleurs nécessaires et tout refus d’obéissance ou inertie était immédiatement puni de pendaison. J’ai vu le cimetière des suppliciés qui m’a paru contenir quarante ou cinquante tombes. Les punis de prison étaient tous les matins (et ceci avant la guerre), conformément aux règlements allemands, frappés d’un certain nombre de coups de chicolte, l’exécution était faite par un Européen. Vous pensez bien qu’avec de pareils procédés l’obéissance était rapidement obtenue. »

Cet exposé n’est que le premier chapitre, on pourrait dire la préface, d un dossier que les gouvernements alliés, spécialement le gouvernement de la France, n’ontencore fait qu’entrouvrir, mais qu’ils se réservent d'étaler an grand jour, pour montrer à l'opinion publique du monde entier comment les Allemands ont conçu, comment ils conçoivent toujours leur rôle dans les territoires de l'Afrique, leurs pratiques étant ici d’accord avec leurs principes.

En présence de tant de forfaits une conclusion s'impose : c’est qu’il est impossible que les indigènes délivrés d’une telle tyrannie retombent un jour sous la domination de leurs anciens maîtres qui se sont révélés si indignes de la civilisation.

De quels nouveaux crimes ne se rendraient

pas coupables, s’ils revenaient jamais dans les territoires que les victoires des Alliés leur ont arrachés, les hommes que tant de documents si impitoyablement précis ont stigmatisés en les dénonçant à la conscience publique et dont le premier soin serait de rechercher dans d'odieuses revanches et par la terreur le relèvement de leur prestige !

BIBLIOGRAPHIE

Au Maroc. Marrakech et les ports du Sud, par

le comte Maurice de Périgny. Un volume in-8° écu avec 26 photogravures et 2 cartes. Broché 5 francs. — Pierre Roger etCifc, éditeurs, 54, rue Jacob, Paris.

Avant de rejoindre son nouveau poste sur le front d'Italie, M. de Périgny a trouvé le temps d’écrire sur Marrakech et les ports du Sud un livre vivant, bien documenté et agréable à lire que le |yihlic appréciera, comme il a déjà pu apprécier son ainé : Fe i, la capitale du Nord. U y a même des raisons de croire que le succès de l’étude de M. de Périgny sur Marrakech sera encore plus grand : l’auteur a, en effet, traite un sujet brûlant d’actualité en nous parlant de cette région sud du Maroc où la politique indigène suivie diffère de celle usitée dans le reste du Protectorat et dont les possibilités économiques assez mal connues des Européens jusqu’à présent ont peut-être été exagérées précisément patsuite de cette ignorance des ressources réelles du pays. De là des controverses et des illusions à propos de cette région pleine de mystères pour bien des gens. Combien ne se sont pas sentis attirés vers Marrakech qu’ils ne connaissaient point, mais qu’ils désiraient parce qu’ils supposaient plein de richesses ce pays dont l’autorité militaire leur interdisait l’entrée et aussi, sans doute, parce que la région avait excité les convoitises de l’Allemagne !

Si l’ouvrage du comte de Périgny dissipe à cet égard quelques illusions, il plaira par contre beaucoup à tous ceux qui se nourrissent des saines réalités. Ceux-là comprendront, après lecture, pourquoi le Protectorat n’a pas pu encourager jusqu’à ce jolir, comme il l’aurait voulu, la colonisation dans la région de Marrakech. Ils retiendront que cette abstention ne provenait pas d’un système politique en honneur chez tel chef militaire en particulier, mais était la clé de voûte de la paix du Maroc pendant la guerre mondiale. Car il est à présumer que si les grands caïds n’avaient pas pu assurer la tranquillité du Sud, le Maroc de Moulay Youssef aurait probablement croulé sous les poussées convergente» et coordonnées des dissidents accourus des confins des déserts de la Mauritanie et de l’Algérie, à l’aide des El lliba, Abd ei Malek, Raïssouli, etc. Aussi quelle que soit l’opinion qu’on puisse professer sur la « politique des grands caïds », il faut avant tout se rendre compte qu’elle a permis au Maroc de vivre pendant la guerre, et n’aurait-elle eu que ce résultat d’heureux, elle aurait droit, de ce fait, à toute notre reconnaissance. Mais d'ailleurs comme toute formule politique, celle-ci n’est pas immuable ; il est dans l’ordre des choses qu’elle se transforme avec les circonstances. La politique des grands caids évoluera au moment opportun. Alors ces grands caids n’auront plus à s'engager, comme ils l’ont fait en 1914, « à maintenir la tranquillité sur leur territoire à condition qu'aucun Européen n’y pénètre ». Ce sera peut-être tout le contraire et sans doute même pourra-t-on, semble-l-il, ne les maintenir en fonctions que s’ils apportent aide efficace à l’œuvre de colonisation entreprise par le Protectorat.

En quel sens faudra-t-il d'ailleurs entendre cette colonisation européenne? Pour M. de Périgny, le Maroc ne doit pas être envisagé comme une colonie de peuplement, la région de Marrakech spécialement où la population est très dense. « Ce qu’il faut pour assurer le développement de cette région et en obtenir le meilleur rendement, c’est que l’administration se décide à constituer de gros lots de cultures de plusieurs centaines d'hectares sur lesquels les droits seraient parfaitement établis, à les vendre ou à les louer à un terme très long afin de laisser s’implanter dans le pays

BULLETIN DU COMITÉ DE L'AFRIQUE FRANÇAISE

des colons séiieux. avec un capital important, ou de puissantes sociétés agricoles, seuls capables de faire les frais de première organisation et d’achat de matériel, de supporter les aléas des récoltes qui, dans cette zone, sont toujours à la merci d’une trop grande sécheresse ou d'un vol de sauterelles. » Mais encore fautil pour réaliser ce programme que les biens domaniaux soient importants dans la région de Marrakech où l’on compte, croyonsnous, un certain nombre de tribus guich installées sur un terrain maghzen, des biens ichaa ou collectifs et enfin des biens religieux et privés. La plus grande difficulté ne résidera peut-être pas dans cette question de la récupération de biens makhzen qui occuperaient un quart du territoire d’après M. de Périgny. Il faut sur tout songer au problème de l’irrigation, toujours grave dans ces pays à pluies peu abondantes (27 à 28 centimètres par an) et à fortes chaleurs (40 à 50° l’été). Il existe bien sous la plaine quaternaire du Haouz une nappe de puits à des profondeurs variables entre 3 et 30 mètres, mais le réseau hydrographique souterrain est aussi inégalement réparti en plan qu’cn profondeur. Aussi les indigènes ont- il dû organiser un ingénieux système d’approvisionnement d’eau à l’aide de retharas, puits creusés à 10 ou 20 mètres de distance les uns des autres et réunis par des galeries souterraines. Les retharas ne donneraient guère que 50 mètres cubes à l’heure en moyenne. On se sert aussi pour l’irrigation de nombreuses sources de seguias, dérivations des cours d’eau qui descendent de l’Atlas. Mais dans l’un ou l’autre cas la répartition de l’eau se fait d’après des droits plus ou moins authentiques. C’est le plus fort sinon le plus riche qui obtient la plus grande quantité d’eau. Ces distributions très arbitraires donnent lieu, en l’absence de règlement, à des discussions quotidiennes très âpres. Celles-ci cesseront lorsqu’on appliquera le code des eaux actuellement à l’étude sur les bases de celui qui est en vigueur en Tunisie. Ajoutons d’ailleurs que la colonisation européenne ne se traduira, pendant longtemps encore, que par l’association avec l’indigène pour les cultures et pour l’élevage. Les bénéfices qu’elle laisse sont suffisamment rémunérateurs pour retenir l’attention des colons.

Le pays se divise en zones de cultures et en terrains de parcours. Sa fertilité se résume dans le vieux dicton ; « Le Makhzen mange à Fez les ressources réunies à Marrakech. » Parmi ces ressources citons le blé, l’orge, le maïs, les fèves, le cumin, le sorgho et les cultures arbustives : oliviers, amandiers, orangers, citronniers, palmiers, vignes. Les cultures maraîchères sont assez développées. Dans les fessais qui viennent d’être tentés le ricin sanguin et le ricin d’Egypte ont donné de bons résultats; mais on n’est pas encore fixé sur l’essor que doit prendre la culture du coton, en raison des conditions toutes spéciales dans lesquelles les essais ont été faits. Quant à la canne à sucre, on ne peut pas songer à la cultiver dans la région de Marrakech, car elle y gèle.

A côté du bled seguia , terres irriguéss, on trouve les terrains bour , non irrigables, qui servent de terrains de parcours où les animaux se nourrissent de petites graminées, de genêts, de chia/l semblables au thym. Ils se rencontrent surtout dans le bled Ahmar à l’Ouest de Marrakech, d’une superficie de 4.000 kilomètres carrés, dont les trois quarts sont réservés à l’élevage, chez les Rehamna et les Sraghna. Mais le bétail qui comprend 800.000 ovins et 60.000 bovins souffre de l’ignorance et de l'incurie des indigènes. Le Protectorat fait de grands efforts pour l’améliorer et provoquer chez l’indigène le goût de méthodes rationnelles d’élevage : croisements, abris, réserves fourragères, etc. On pense pouvoir arriver rapidement à de bons résultats, car les Marocains sont maintenant mis en confiance par les conseils et les travaux du service de l’élevage et parce que les meilleurs fourrages poussent spontanément dans le Haouz : « Toutes les variétés de trèfle, minette et luzerne, des légumineuses, sainfoin, vesce, pois, esparcette, etc., et des graminées comme le reygrass. Dans les parties irriguées, la luzerne donne jusqu’à six et sept coupes par an. Seulement, elle est vendue verte parce qu’à cause de la forte température elle sèche trop vite et se défeuille presque complètement. Certaines étendues ont été ensemencées par des colons ou des indigènes travaillant en association avec les Européens. Quelques-uns même ont fait venir des presses et vendent le foin pressé à l’Intendance dans de bonnes conditions. »

Davantage que l’agriculture, tout au moins plus immédiatement, le commerce attirera les Français dans la région de Marrakech où Marrakech constitue un centre important d’absorption et de dispersion, malgré la disparition des grandes caravanes du Sud et de l’Ouest Africain. Sa zone d’influence reste néanmoins très vaste encore : « Toute la plaine du Haouz avec ses grandes tribus, les Rehamna, les Sgharna, les Zemran, les tribus guieh, qui se chiffrent à près de '-90.00ff habitants, dépend de son marché, ainsi <lu’une partie de la montagne. Elle envoie des marchandises jus-

qu’au Sous et dans le bassin de l’oued Draa en échange surtout de dattes. » On manque de statistiques précises qui fixent la valeur du commerce extérieur de Marrakech. M. de Périgny indique 18 millions de francs pour l’importation et 10 millions environ pour l’exportation. C’est toujours le sucre, le thé, les bougies, les soieries et les cotonnades qui constituent le fond de l’importation. Quant aux produits exportés, ils sont composés en majeure partie par les amandes, douces et amères, le cumin, les peaux de chèvre, le chanvre et les laines. Marrakech vend aussi des gommes arabique et ammoniaque, des feuilles de rose séchées, de la cire, des noix, des poils de chèvre, etc. Les Allemands, qui s’étaient fort intéressés au commerce de Marrakech, puisqu’ils avaient accaparé plus des trois cinquièmes des importations et exportations de la région, grâce à l’abus des cartes de protection et à leurs méthodes commerciales, ont vu leur place prise par les israélites. Car les maisons françaises sont encore peu nombreuses et « s’occupent plus particulièrement d’importer des matériaux d* construction et des produits d’alimentation, alors que les Austro-Allemands avaient inondé Marrakech de marchandises de toutes sortes et y avaient accumulé des stocks considérables. A l’exportation, au contraire, elles s’intéressent à tous les produits de la région dont elles sont le plus souvent les principaux acheteurs ». Ces maisons qui traitent directement avec les indigènes ont des agents rompus à leurs finasseries, connaissant la langue arabe et comprenant la mentalité du Marocain si différente de la nôtre. Quelques-unes ont recours à des jeunes Juifs qui apprennent assez facilement notre langue et sont pour elles de bons auxiliaires. C’est en se pénétrant de ces principes que les colons réussiront au Maroc. M. de Périgny engage les négociants à travailler directement avec les indigènes. Ils pourront d’ailleurs s’établir autre part qu’à Marrakech si bon leur semble. La ville de Demnat doit devenir entre autres un grand centre maraîcher et fruitier et son commerce s’accroîtra rapidement lorsque les circonstances permettront d’y venir librement.

Au point de vue industriel, Marrakech occupe un très grand nombre d’artisans groupés d’après l’antique régime des corporations. Mais ses produits ne se dispersent pas comme ceux de Fez à travers tout le Maroc. On lira cependant avec intérêt le chapitre que l’auteur consacre aux industries indigènes; il aurait été utile d’y trouver, [en appendice, l’indication des industries à créer par les Européens, car les huileries-savonneries existant actuellement à Marrakech ne doivent certainement pas suffire aux besoins de la ville. Il en est de même de la fabrique de tubes en ciment, de la fabrique de glace et des deux pressoirs avec lesquels des Français font du vin léger. L'industrie naît à Marrakech ; elle ne pourra que suivre le développement de la ville européenne du Gueliz qui contient 870 habitants dont 512 français. Une des plus intéressantes de ces industries nouvelles sera le tourisme et surtout l’hivernage. « Pendant les six mois de mauvaise saison, de novembre jusque fin avril, il est difficile d’avoir un meilleur climat, très doux, sans humidité aucune, même la nuit, sans saute brusque de température. » Dans cette atmosphère moins âpre que celle d’Europe se déroule un cadre merveilleux : les couchers de soleil les plus lumineux et les plus fantasques, une ville indigène vibrante et curieuse par mille tableaux divers, d’admirables jardins, l’Aguedel et la Ménara, la palmeraie surtout où les cavaliers pourront se promener des jours et des jours sans refaire chaque fois le même trajet. Et que de promenades dans les environs : Tamesloht, Amizmiz, Sidi-Rahal, Demnat, la vallée sauvage de l’oued R’dat, le col du N’Telouet, etc. Autant de jolies excursions pour les fervents de l’alpinisme et les chasseurs de gazelles, de mouflons, de sangliers.

Le livre se termine par une esquisse économique des ports du Sud. M. de Périgny a essayé de fixer les rapports qui existent entre Marrakech, la belle fiancéejaux quatre amoureux, et Casablanca, le grand port moderne, Mazagan à la rade excellente, Safi au port si proche et Mogador aux relations si anciennes. Des aperçus intéressants sur ces trois derniers ports, marqués d’une forte empreinte portugaise, font aimer davantage cette région du Maroc méridional que M. de Périgny aura été un des premiers à vulgariser en France.

Le Gérant ;J. Legrand.

Paris. — Imprimerie Levé, 17, rue Cassette.

coLoiim

ET

PUBLIÉS PA

u COMITÉ DE L'AFRIQUE FRANÇAISE et le COIITf DU MAROC

SOMMAIRE

LE RÉGIMENT D INFANTERIE COLONIALE DU MAROC. — René Legrand , 211

TANGER ET LA ZONE ESPAGNOLE. — Rouer

Raynaud 234

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