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ET LA ZONE ESPAGNOLE

Rapport présenté à la Commission d’Étude des questions coloniales posées par la guerre.

La part que le Maroc a prise clans la guerre, sa contribution en hommes sur nos champs de bataille, ses apports dans le ravitaillement de la France justifient et exigent sa mention dans le traité de paix au même titre que les dominions anglais.

Ceux-ci, en reconnaissance de leur loyalisme, sont dès à présent admis dans les Conseils de guerre britanniques, et auront à présenter, à la paix, des revendications particulières que l'Angleterre fera siennes.

Le Maroc, pour des raisons égales, invoque à l’égard de la métropole une bienveillance pareille.

Le Maroc a des vœux à exprimer, des avantages à attendre pour prix de ses sacrifices, et en les exposant ici, nous traduirons, avec l’unanime pensée du monde colonial français, les aspirations profondes de S. M. le sultan et du peuple marocain tout entier.

Les traités de 1911-1912 avec 1 Allemagne et l’Espagne ont abouti à l'établissement du Protectorat français sur l’Empire chérifien; mais l’unité politique de cet Empire, malgré les principes contenus dans les traités, n'est en fait nullement sauvegardée. Cette extension infidèle des traités s’est traduite dans les faits, par les résultats suivants : tandis que le sultan du Maroc en guerre avec l’Allemagne a expulsé des territoires du Protectorat français et de Tanger les représentants diplomatiques et les sujets de cette puissance, ceux-ci, librement admis dans la zone espagnole, ont poursuivi contre le Maroc et contre nous-mêmes leur action militaire par le ravitaillement de leurs sous-marins et l’armement des tribus.

La souveraineté du sultan étant — ainsi que le reconnaissent les traités — étendue à l’ensemble de l’Empire chérifien, comment admettre qu’une partie de ses territoires puisse servir de refuge à ses ennemis, et devenir contre lui, une hase de guerre?

Le droit international n’a jamais offert un exemple qui déconcerte autant la raison. De même avions-nous dû accepter qu’un sous-marin français pénétrant, ne serait-ce que par avarie, dans les eaux territoriales de la zone espagnole, soit saisi et interné. Si le souci de relations amicales avec l’Espagne nous a condamnés à subir, au prix de lourds dommages, une pareille situation, considérons au moins qu’elle ne saurait survivre à la paix revenue, sans ruiner dans son principe même la domination de la France au Maroc.

Nous ne nous trouvons plus, en effet, aujour-

d’hui, en face d’un Maroc unique, prévu par les accords de 1904, mais devant trois Maroc ennemis ou contradictoires, polarisés par Rabat, Tétouan et Tanger. Et à ces trois Maroc, le Times en ajoute un quatrième, que les traités n’avaient pas prévu : « le Maroc allemand », qui se place dans les territoires dévolus à l'Espagne, non occupés par elle, et livrés à l’exploitation guerrière de l’Allemagne.

Rappelons d'abord la nécessité de corriger dans l’ordre économique international les clauses que l'Acte d’Algésiras et les traités de 1911-1912 imposent à l'action et à l’essor de la France au Maroc.

Nous retiendrons surtout, dans cet exposé, les considérations d’ordre politique et territorial qui tendent à rendre au Maroc sa véritable figure, sa vérité ethnique et son unité géograpliiqne, toutes choses que la France a brisées en établissant son Protectorat.

Car notre premier geste de protection à l’égard du sultan fut de le priver d une grande partie des territoires sur lesquels les chérils, ses prédécesseurs, n’avaient jamais cessé de régner.

Cette observation, recueillie de la bouche de Mouley Iiafid, lui servit d’argument pour discuter notre « singulière protection » jusqu'au jour où les événements l’obligèrentà la réclamer. Mouley Hafid parti, le changement de régime, en confirmant cetfe situation, n'a pu que confirmer le nouveau sultan dans les mêmes regrets, et nous sommes fondés à déclarer que Mouley- Yousef n’accepte pas, par devers lui, la diminution capitale qui frappe l'héritage de ses pères.

Préoccupés avant tout des intérêts nationaux de la France, nous pourrions, au besoin, passer sous silence le paradoxe d'un Maroc morcelé sous notre Protectorat fragmentaire, si nous ne constations que notre avenir dans l’Afrique du Nord se trouve fortement engagé et, dans une certaine mesure, compromis par des rivalités internationales auxquelles, depuis 1902, nos sacrifices à l'Italie, à l’Angleterre et à l’Espagne n’ont pas mis un terme. Ur, l’Espagne, dans cette affaire, ne représente qu’un pavillon à l’abri duquel l'Allemagne peut nous porter ses coups; la démonstration n’en est plus à faire, désormais.

En dehors des provinces du Nord et de l’extrême-Sud du Maroc, abandonnées à l'influence de l’Espagne, nous voyons subsister, sans statut politique défini, la zone de Tanger.

Les différends diplomatiques qui, dès le xvn0 siècle, se sont élevés à l’occasion de Tanger, soulignent l’importance capitale qu’il faut reconnaître à cette place.

L’*accord réalisé avec l’Angleterre et l’Espagne, en 1904, aboutit à une formule dont l'imprécision et l’obscurité démontrent davantage encore la difficulté du problème à résoudre et qui n'est toujours pas résolu.

Par l’article 7 de la Convention franco-anglaise

RENSEIGNEMENTS ÇOLONIACX

du 8 avril 1904, nous nous engagions à ne pas laisser élever des fortifications ou des ouvrages stratégiques quelconques (sur la côte marocaine) alin d'assurer le libre passage du détroit de Gibraltar.

Par l’accord franco-espagnol du 3 octobre 1904 (art. 9), il fut convenu que Tanger conserverait Le caractère spécial que Lui donnent la présence du corps diplomatique et ses institutions municipales et sanitaires.

Cet engagement de la France ne prit jamais une forme plus positive ni plus explicite dans les accords qui autorisèrent l’établissement de notre Protectorat. En particulier, le traité franco-allemand de 1911 nous abandonnait politiquement le Maroc, sans qu’une réserve fût faite en faveur de l’Espagne pour sa zone d'iniluence cm pour Tanger.

Seul le traité franco espagnol de 1912 précise (art. 7) les limites de la zone de Tanger et rappelle que cette ville et sa banlieue (d’une superficie totale d’environ 373 kilomètres) seront dotées d'un régime spécial qui sera déterminé ultérieurement.

De l’examen des textes diplomatiques, il résulte que Tanger et sa zone n'ont pas cessé de faire partie ^intégrante de l’Empire chérifien; qu’ils sont placés sous la souveraineté du sultan; que la France est fondée à exercera Tanger son Protectorat. Le gouvernement français, en maintenant fermement ces principes, s’est défendu pendant la guerre « par scrupule d'amitié envers sa voisine » d’user de nos droits. Mais nos droits sont entiers.

L’Espagne le conteste. Des négociations engagées à Madrid en 1912, 1913, 1914, entre lecabinet espagnol, les ambassadeurs et commissaires français et anglais, aboutirent à divers projets de statut international qui, sans cosse remis en question par la diplomatie espagnole, furent finalement rejetés par elle.

En 1914, nous parassions avec l’Espagne à la veille d’un accord dont le projet avait été préparé par l’Angleterre et la France. La guerre survint. L’Espagne repoussa notre projet de statut. Subitement on s’aperçut à Madrid, avec l’invasion allemande en France, que Tanger était si nécessaire à l’Espagne que, sans la possession de ce port, mieux valait abandonner toute la zone espagnole.

L’importance

des intérêts français à Tanger (1).

Tanger est et demeurera la meilleure porte du Maroc ouverte sur la Méditerranée, c’est-à-dire vers la France.

La question des distances, capitale dans l’ordre économique, place Tanger à ‘230 kilomètres de Fez.

Tanger est un port d’importation servant d’entrepôt aux marchandises destinées à la côte atlantique. Les voyageurs, les marchandises périssa-

(1) Voir Afrique française, passim.

blés cl légères à destination du Maroc sont et seront dirigés sur Tanger, port d'intérêt commun à tout l’Empire.

Les événements politiques ont fait de Casablanca le premier port au Maroc, après lequel se place Tanger, malgré l’incertitude de son régime, ses hypothèques internationales et son sort inconnu.

La France a le premier rang à Tanger avec 43/49 0/0 du commerce général. Viennent ensuite l’Angleterre avec 18/83 0/0, l’Espagne avec 11/21 0/0, et, avant la guerre, l'Allemagne avec 6/90 0/0.

La colonie française en constante progression comptait, en 1914, environ 3.000 âmes. Elle est, par le nombre, la seconde après la colonie espagnole. Les Anglais sont quelques centaines elles Allemands, en 1914, étaient moins de 100.

Une élite compose la colonie française : fonctionnaires civils et militaires, avocats, médecins, ingénieurs, entrepreneurs de travaux publics, propriétaires, banquiers, industriels et commerçants. Notre colonie détient par là une influence prépondérante au point de vue économique et politique.

La propriété immobilière à Tanger appartient aux Français dans la proportion de 75 0 0. Ces valeurs sont entre les mains des Français résidant à Tanger ou réparties dans toute la France (Paris, régions du .Nord, Lyon, Marseille). Tous les terrains en bordure de ia Plage où doivent s’amorcer le port et s'édifier les quais ont été acquis par nos compatriotes; aucune propriété étrangère dans celte partie de Tanger.

Toutes les banques de Tanger sont françaises, à l'exception, depuis 1915, d’un établissement anglais, et depuis 1906, de la Banque d’Etat du Maroc, française d’ailleurs par son président, sa législation, son siège et sa majorité.

La Deutsche Bank possédait à Tanger une succursale rachetée par la Société Générale qui s’est installée à sa place.

La Banque d’Espagne possède un comptoir qui, pratiquement, n’est pas ouvert au public.

Toutes les administrations d’Etat ou monopoles sont de direction française : douane, acconage, magasinage, domaine, travaux publics, services vétérinaires, monopole du tabac, etc.

Nous comptons en outre un « Comité consul-, tatif du Commerce français » qui exerce les attributions reconnues aux Chambres de commerce; un Institut Pasteur, admirablement organisé et cité dans le monde scientifique pour l’importance de ses découvertes et de ses travaux; un hôpital français; un dispensaire pour les indigènes; des services de vaccination, le contrôle des marchés; deux collèges; des écoles d’enfants; une medersa franco-arabe; une « mission scientifique » qui

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

poursuit depuis- plusieurs années des études de sociologie, d’histoire,- de langue et d’épigraphie marocaines. Notre langue répandue par nos journaux, presque exclusivement pratiquée jadis dans le monde diplomatique, devient la langue courante du commerce.

Sur rade, notre pavillon tient la première place avec les compagnies Paquet, Transatlantique, Compagni-e Navale de l’Ouest, Mazzella, etc.

Tanger, port d’intérêt commun à tout le Maroc, est davantage un port d’intérêt général à la navigation du monde. Tanger recueille déjà l’héritage de Gibraltar. Le gouverneur anglais de cette forteresse, dans ses déclarations officielles (février 1913), invitait les négociants de Gibraltar à prévoir le transfert à Tanger de leurs installations que celte place de guêtre, réservée aux forces militaires et navales, ne pourrait contenir. Tanger est compris dans l'itinéraire actuel ou d’aprèsguerre des grandes compagnies de navigation étrangères, car sans se détourner de leur roule (Orient, Extrême-Orient, Afrique, Sud-Amérique) les bateaux trouvent à Tanger un abri et des approvisionnements.

Le simple examen de la carte confirme ce que Elisée et Onésime Reclus ont pu écrire : Tanger ayant derrière elle toute l'Afrique , autant, q iT Alger et que Tunis, et régnant en plus sur deux mers, pourra aspirer au rang de ville mondiale ; elle occupe évidemment un lieu souve-rain.

L'ampleur de cet avenir appelle la plus grande attention de la France. Nous devons chercher à redresser le paradoxe géographique qui place le Protectorat en dehors de la route maritime directe qui relie la France au Maroc. La voie la plus courte, celle qui traditionnellement s’était établie à travers la Méditerranée, risque de nous être fermée. En remarquant que des guerres se sont engagées pour assurer aux uns, pour défendre aux autres, l’accès de la mer (l’Allemagne à Anvers, l’Autriche vers Salonique, la Serbie sur l’Adriatique, etc...), il n’est pas nécessaire de s’appesantir sur les raisons qui poussent la F rance marocaine à s’installer sur la Méditerranée.

Au dessus de ces considérations, se place un intérêt éminent de caractère européen : la garantie pour la France d'une libre navigation daiïs la Méditerranée.

L’importance de nos intérêts nationaux dans la Méditerranée occidentale exige qu’une porte d’entrée telle que celle de Gibraltar ne soit pas livrée à un seul, mais à plusieurs gardiens : l’Espagne chez elle; l’Angleterre à Gibraltar (ou à Geuta) ; la France à Tanger.

Formule équitable qui doit triompher, parce que son harmonie même l’impose.

Tant d’intérêts matériels et moraux, joints à iant d’arguments capitaux que nous offrent les

texte.s diplomatiques, conduisent la France à étendre à Tanger une autorité qui répondra aux sauvegardes nationales et coloniales que la guerre, arrivée à son terme, doit nous assurer. Tout commande cette solution : Tanger doit être français. Notre volonté nettement affirmée ne saurait être considérée comme un geste de cet impérialisme brutal, contre lequel justement la France combat. En rattachant à l’Empire chérifien une ville marocaine et une population qu’on tend arbitrairement à lui soustraire, nous appliquerons, là comme ailleurs, la théorie harmonieuse et humaine suivant laquelle on ne découpe pas, dans la chair vive des peuples, des provinces et des zones érigées, par opportunisme momentané, en Etats et détachées de l’ensemble du corps ethniqye.

L’opinion française a déjà compris F importance finale de ce problème. En réclamant Tanger français, cette opinion se fonde sur des encouragements ou des aveux qui lui viennent non seulement du Maroc, mais de l'étranger.

La question de Tanger, et l’opinion internationale.

En Suisse, c’est M. Muret qui, dans la Gazette de Lausanne (11 octobre 1917), répondant aux ambitions de l'Espagne, écrit : « S'il faut juger de l’arbre à ses fruits, il convient de s’exprimer sans enthousiasme sur l’œuvre accomplie au Maroc par l’Espagne. La glorieuse tradition de ce pays pouvait naguère lui faire une loi de réclamer une part de 1 Empire chérifien, mais l’expérience a parlé. La décadence des villes marocaines de la zone espagnole, les brigandages de Raïssouli et d’Abd el Malek, ne sont pas de nature à justifier les aspirations d’une partie du peuple espagnol, à la possession de Tanger. »

D’aulre part, un publiciste belge, M. L. Dumont Wilden exprimant la même opinion dan-s Y Homme libre (i mais 1918) lie le sort du Maroc à la question de Tanger français, et conclut : L'unité du Protectorat est nécessaire à l'avenir du pays. L'internationalisation est morte, pratiquement’, l'heure de la France ci sonné.

Enfin, à l’appui de la vérité historique et politique que nous défendons ici, des témoignages précieux et particulièrement autorisés nous sont venus d’Angleterre et d’Espagne. Quoique ces témoignages n’ajoutent rien à l’évidence des faits, ni à notre foi dans la réalité des droits de la France, nous les recueillons avec reconnaissance pour l’amitié et la justice qu’ils décèlent. Et notre pays, par là, doit prendre conscience des approbations, des sympathies et de l’appui que nous trouverons à l’étranger, dans les solutions de la paix, si nous osons concevoir, vouloir et demander. Car la France héroïque dans ses attitudes est timide dans la revendication. Notre diplomatie dominée par le souvenir de la défaite

de 1870 n’eut poux' pensée que de protéger la France, de la. mettre à « l’abri des coups ». Nous n’en sommes plus là.

Un règlement définitif de la question marocaine.

La révision des accords de 1904 et le règlement définitif de la question marocaine font l’objet en Espagne de préoccupations qui se sont traduites au Parlement et dans la presse. Une vive polémique s’est élevée à la suite des déclarations du généi-al Primo de Rivera, neveu du ministre de la Guerre du précédent Cabinet, préconisant la rétrocession à 1 Espagne delà forteresse de Gibraltar, l’ Angleterre ayant, dans ce cas, la faculté de s'installer à Ceuta, et par con séquent de dominer le détroit de Gibraltar dans des conditions stratégiques au moins équivalentes à celles dont elle jouit depuis deux siècles.

La manifestation du général Primo de Rivera est hautement significative de la «désaffection » qu’ehçourt,- en Espagne, la politique marocaine.. Cet officier général, représentatif, par ses fonctions et par ses attaches sociales, ues partis politiques les plus dévoués jusqu’ici à l’entreprise de l’Espagne au Maroc, n’hésite pas à recommander l’abandon de la zone d’influence, et de toutes prétentions sur Tanger pour favoriser l’échange Gibraltar- Ceuta qu’il souhaite. Cet héritage répudié reviendrait à la France.

Régénérai Primo de Rivera déclare que l’intervention de l'Espagne au Maroc fut une erreur fatale. 11 constate son échec dans la mission qu'elle réclama. Il invite son pays à réfléchir et l’exhorte, sans fausse honte, à rompre les liens qui unissent sa patrie au Maroc, car, dit-il , ces liens douloureux pourraient se resserrer , au point de nous étouffer.

Et bénie, conclut-il, soit la terre d' Afrique, si, en C abandonnant, elle peut être le prix de notre reconstitution nationale.

A cet appel adressé au peuple espagnol, et à l’Europe, une voix anglaise a répondu. Un publiciste du Times, M. W. B. Harris, frère du soussecrétaire d’Etat au Foreign-Oflice , et depuis vingt ans porte-parole des intérêts britanniques au Maroc, entreprend, en effet, dans le monde politique anglais, une campagne qui tend à résoudre l’ensemble des difficultés élevées entre l’Angleterre, P Espagne et la France, du fait : 1° de la revendication formulée par l'opinion espagnole sur Gibraltar; 2° du conflit pour la possession de Tanger et 3° de la dualité francoespagnole au Maroc.

Ces trois questions sont étroitement liées, et de leur solution dépend l’établissement de l’accord qui détachera définitivement l’Espagne de l’influence allemande. Il convient en effet de considérer que le problème qui se pose est de caractère européen autant que d’ordre colonial. Aussi longtemps qu'entre l'Espagne et nous s'élèvera la redoutable rivalité qui paraît la loi de nos

relations au Maroc, nous verrons la politique espagnole rechercher en Allemagne des arguments contre la France.

Cette évidence a amené M. SV. R. Harris et divers politiques anglais à une étude approfondie de ces questions. Leurs conclusions, conformes aux vœux du général Primo de Rivera et d’une partie de l'opinion espagnole, admettent, sous certaines vérifications et garanties, le principe de l’échange Gibralt.àr-Geuta, l’attribution de Tanger à la France, et, moyennant des compensations à rechercher, le î-attacbement de la zone espagnole du Maroc au Protectorat français. Dans sa brochure Tanger et la zone espagnole M. W. B. Harris écrit, en effet :

La question d'un échange entre Gibraltar et Ceuta pose en même temps le problème de la zone espagnole, entière. Au surplus, rien île ce qui se rapporte au statut du détroit de Gibraltar rie pourrait être discuté sans 1 intervention de la Fiance dans les négociations. Avant tout, considérons comme un principe à la base de ces questions, qu'à l exception d une installation éventuelle à Ceuta, après l'abandon de Gibraltar, ta Grande Bretagne ne recherche aucune possession territoiiile dans une partie quelconque de l’Empire chénfien.

11 serait fou d’avoir une autre politique. Avec la paix se produiront de grands changements dans notre domaine colonial ; de grands changements dans nos protectorats et sphères d’intluence en Orient. L’œuvre qui nous attend s étendra au loin dans le monde; elle exigera toutes nos énergies et notre attention.

Pour la France, au contraire, sa grande tâche sera de concentrer scs efforts autour d’elle, et je crois être dans la vérité en disant que la France , après la guerre, limitera scs efforts à deux objets principaux : la réorganisation de son territoire continental, augmenté de l’ Alsace-Lorraine . et la consolidation de son empire de l’Afrique du tSoul. particuliérement au 1 laroc, puisque l’Algérie et la Tunisie sont déjà fortement organisées.

Il va sans dire que la Grande-Bretagne donnera à la France tout son concours dans celte politique ; et par conséquent. si 1 Espagne abandonne sa zone, c'est à la France quelle doit revenir.

La position géographique que la France occupe au Maroc, l’admirable organisation de son Protectorat, la participation héroïque des troupes marocaines dans la guerre, et pardessus tout, l’amitié sans cesse grandissante de la Grande- Bretagne et de la France, tout, à nos yeux, donne à celte puissance un droit indiscutable au Maroc entier, afin de parachever sa grande œuvre dans l'Afrique du Ford.

M. W. R. Harris constate que toute négociation sur le régime du détroit de Gibraltar pose en même teixxps#la question de Tanger. Après avoir fait le procès de la formule internationale qui entretiendrait à Tanger un foyer d’intrigues politiques dont l’Angleterre et la France auraient cruellement à souffrir, M. \V. B. Harris écrit : .

La formule internationale devant être écartée, que reste- L il pour régler le sort de Tanger ? Trois éventualités sont discutables : Tanger anglais, Tanger espagnol, Tanger français. Avant tout, il est bien entendu que Tanger ne sera pas fortifié et qu’il demeurera ouvert librement au commerce international. Sous celte réserve, nous pouvons écarter de toute discussion la pensée que la Grande-Bretagne ail une idée quelconque d’installation à Tanger.

Constatons simplement que nous sommes depuis très longtemps les gardiens de la porte de la Méditerranée, pour nous mêmes et pour nos alliés : nous le resterons.

L’Impossibilité d’abandonuer Tanger à l’Espagne ressort de la situation que cette puissance occupe au Maroc, et que nous avons ci-dessus examinée. La France et l’An-

BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

Çleterre ne peuvent pas accepter l’installation de l’Espagne à Tanger. Une seule solution s’impose : la cession de Tanger à la brance.

Cette puissance attache uu très vif intérêt à la consolidation de son empire de l’Afrique du Nord. Elle possède, avec le Protectorat marocain, la plus riche et la plus prospère de ses possessions coloniales; et, valeur inestimable, le Maroc se trouve presque à la porte de la France.

Or, les traités gui obligèrent à abandonner à l’Espagne les côtes gui vont de V Atlantique jusqu'à i Algérie, réserve faite de la petite zone de Tanger, ont placé la France devant un obstacle très grave, exaspérant, et qui pourrait un jour constituer pour elle un danger très sérieux. C'est en effet pour la France une menace constante d’avoir cette région montagneuse insoumise et inoccupée, sur le pane de son Pr otectorat.

La zone espagnole constitue le centre d'une propagande et d’une agitation anti françaises. Ces régions sont sans cesse parcourues par des agents turcs et allemands, et ce ne fut qu’à l’énergie inlassable et aux sacrifices sans nombre des autorités et des forces militaires françaises qu’on dut d’écarter le danger.

L’Espagne, malgré des millions d’argent et des sacrifices en vies (sacrilices que l’opinion espagnole n’est plus d’humeur à supporter), ne réussira pas, dans l’avenir, à occuper ou à contrôler le territoire de sa zone. C'est un danger permanent que la France a à prévoir dans l’avenir. 11 nous semble, pour elle, intolérable.

Les puissances intéressées à voir régner l’ordre et la paix au Maroc (et il ne s’agit pas seulement de la France) seront amenées à demander à l’Espagne de préciser ses intentions à l'égard de sa zone.

On pourrait admettre au besoin qu’elle n’améliore pas la situation lamentable qui existe dans sa zone, malgré la menace que cette situation présente pour la paix de l’Empire chérifien. Mais quel sera le danger, quand les Allemands pénétreront dans ces régions, sous prétexte de buts commerciaux, mais aussi av x le sinistre dessein de soulever les populations contre la France, et de déehaïner contre notre alliée leur haine meurtrière! Cette éventualité si grave et si claire ne vise pas seulement la France, mais aussi la Grande-Bretagne comme puissance .intimement liée à l’Islam et aux peuples islamiques qu’elle domine.

Nous, Anglais, pas plus que les Français, nous ne pouvons permettre le risque, dans l’Afrique du Nord, de soulèvements dus aux intrigues allemandes. La paix qui doit régner dans les peuples islamiques est trop essentielle à notre politique pour que nous laissions subsister dans un Maroc espagnol, livré à lui-même, de pareils foyers de mécontentement, d’intrigues et de révoltes. L’Allemagne a tenté de soulever l’Islam du monde contre la Graude-Bretagne et la France. Son échec, aujourd’hui, nous garantit-il l’insuccès de demain ?

L'empire colonial que la France possède dans l’Afrique du Nord attire tous les regards et les espérances des Français. Mais leur succès sera incomplet aussi longtemps que, dans lé Nord-Ouest de leur empire d’ Afrique, subsistera la menace de la zone espagnole, menace permanente à la sécurité de ses possessions marocaines et algériennes, et au maintien de son autorité sur les populations indigènes .•

M. W. B. Harris conclut :

Pour servir la paix et la prospérité générales, deux éléments sont nécessaires : la cession par l’Espagne à la France de la zone espagnole, et suprématie française sur la ville qui, entre les mains des Français, deviendra la porte du Maroc : Tanger. On n’a qu’à examiner la carte pour mesurer l’importance que la France attache à ces deux objets qui sont indispensables pour la sécurité et la prospérité de ce pays, non seulement en Afrique, mais aussi pour sou territoire métropolitain Même si, pour obtenir la cession de la zone espagnole, des sacrifices importanls devenaient nécessaires, nous croyons que la France ne devrait pas hésiter; elle doit se préparer à cette politique. Quant à Tanger, il est d'un intérêt capital, pour la France, de le posséder.

Tanger sera une tête de ligne des chemins de fer qui sillonneront ses colonies et possessions de l’Afrique du Nord ; cette ville sera la vraie porte du Maroc. Enfin l’installatton de la France à Tanger écartera définitivement des compé-

titions qui ne cesseraient de s’élever si le sort de cette ville n’était pas tout de suite et définitivement réglé.

Au nom de tous les principes du droit et de la morale — comme gage de notre admiration devant l’œuvre de pacification que la France a accoirfplie dans son Protectorat — comme hommage à la grandeur et à la noblesse de laFrancc dans cette guerre — comme anneau de la chaîne forgée, entre nous, à jamais la Grande Bretagne doit à la France de se placer à ses côtés pour favoriser ses légitimes espoirs: elle doit lui donner tout son appui pour couronner sa tâche, et consolider son empire de l’Afrique du Nord.

La netteté de ces déclarations, la hardiesse dans la conception défendue par M. W. B. Harris et par le Times n’ont pas été sans provoquer quelque surprise dans le monde politiqueanglais. Mais le cercle s’y étend tous les jours des adhésions à cette formule.

Ii reste l’Espagne. Ne parlons pas du populaire ; il est tout à fait partisan de l’abandon du Maroc ; mais le clergé pour des raisons traditionnelles, l’armée pour des buts professionnels, pour son prestige, s’élèvent avec torce contre toute renonciation à l’héritage marocain. Les gouvernements, conservateurs ou libéraux, jusqu'ici soumis à l’influence de l’armée et du clergé, sont donc, en principe, résolument hostiles à une évacuation du Maroc. Mais l’unanimité que nous rencontrons dans l’opinion du peuple en faveur de cette formule radicale n’existe pas, parmi les dirigeants, pour défendre la formule contraire. Le cas symptomatique du général Primo de Rivera, l avis analogue de nombreux politiques du parti libéral et républicain, enlin, au sein de l’armée, l’aveu de beaucoup d'ol'hciers aux attaches démocratiques, marquent les progrès d’une direction nouvelle à donner à l’Espagne, qui serait allégée de l’écrasante charge marocaine au profit de la Péninsule.

L’entreprise marocaine, en effet, a déjà coûté aux finances espagnoles un milliard 200 millions de pesetas, et le gouffre se creuse, et l’on demande pour quel profit ?

« Pour le profit — répond le général Primo de Rivera — de garder un territoire vierge et notoirement pauvre, en garantissant la sécurité de tous, en facilitant à tous l’exploitation, ayant la responsabilité à l’égard de tous, sans avoir comme compensation à un tel fardeau un seul privilège qui améliore en quoi que ce soit la position que la nature nous a donnée à l’égard de l’Afrique. Est-il convenable et sage de créer en Afrique les écoles qui manquent tant en Espagne, d’ouvrir des routes après lesquelles nous soupirons ici... alors que des rénovations analogues manquent tant ici?... Il vaudrait mieux, poursuit le général Primo de Rivera, ne conserver ni Melilla, ni Laracbe, ni le reste de l'Afrique si ce n’était pour, au moment opportun, les céder à celui qui les désire ardemment, non pas contre une poignée de pesetas dont la somme devrait être bien forte pour nous couvrir de nos dépenses, mais afin d’obtenir des avantages commerciaux par des traités qui, avec des bénéfices importants, assureraient la vie et le développement des industries et delà production nationales. »

L’invitation du général Primo de Rivera répond à une pensée que nous avons souvent entendu exprimer par des hommes politiques espagnols. En cédant à la Francesazone marocaine, l'Espagne doit s’afl’ranchir d'abord du poids linancier qui affecte le Trésor, et trouver en outre, par une entente commerciale avec la France, une prospérité économique qui l’abriterait peut-être de troubles sociaux.

Nous sommes donc fondés à croire qu’il existe entre l'Espagne et nous des moyens d'accord. Le problème, certes, n'est pas simple, mais son enjeu vaut qu’on s’y arrête. Sa solution dépend, dans une large mesure, de la conscience que la France prendra d'un intérêt essentiellement national ; elle dépend de notre toi, de notre volonté.

Enfin, et par-dessus tout, notre établissement dans un Maroc français demeure le seul moyen qui nous reste pour protéger l’ensemble de nos possessions de l’Afrique du Nord du péril allemand . L’Allemagne, en effet, déjà installée au Maroc pendant la guerre, sous le pavillon espagnol, s’y déploiera davantage, demain, par le besoin qu’elle aura de trouver des débouchés.

Cette intention affirmée, dans la presse allemande depuis plusieurs mois, est antérieure même à la guerre. En 1911, un syndicat fut fondé à Mannheim, par MM. Bender, Mannesmann et Loëb, en vue d’une exploitation générale de toute la zone espagnole. La Société offrait de pacifier elle-même ces territoires avec le concours de Raïssouli, et se proposait de tirer parti de toutes les ressources économiques moyennant certaines redevances à verser au gouvernement espagnol. Des indiscrétions de presse ruinèrent, à Madrid, ce projet auquel de hautes adhésions politiques étaient assurées. Les mêmes propositions allemandes ont été reprises, il y a quelques mois, et soumises au gouvernement espagnol : la menace d’hier est celle de demain ; elle dicte notre devoir et nos résolutions.

Rober- Raynaud.

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