Repentir de Madame de Gouges
J’ai bien voulu paroître aristocrate , sans meme déguiser mes principes. Mais certes , je ne croyois pas les François si aveugles. Moi? je suis aristocrate ? Eh bien , oui , je le suis 5 et pour cause ; je l’avoue , je le confesse , je l’accuse , et je m’en vante. A propos , j’oublie ma justification.
Occupée depuis quelques jours à donner la dernière main à un ouvrage majeur , j’apprends dans ma solitude , que l’Assemblée Nationale a terminé la Constitution , & qu’elle vient de la présenter au Roi. Désespérée de voir ce chef - d’oeuvre achevé avant d’avoir pu communiquer mes idées , une noire vapeur s’empare tout à coup de mes sens et de ma raison : je sors de chez moi avec l’inteniiçn de faire un mauvais coup ; j’ allais me
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précipiter dans la rivière, et je tombe dans 1’écueil aristocratique. Que pouvais-je faire de pis ? j’arrive chez mon imprimeur , sans manuscrit; je dicte au compositeur , avec la rage de l’abbé M. . et de M. G. , ... l’Avis pressant au rai ; je ne le quitte pas qu'il n’ait fait gémir la presse.
Fière de cette production, qui caraélérise l’inconstance nationale ; moi , timide , je vais la porter par-tout. A peine répandue , j’entends sifler les serpensde b improbation ; je demande, quel est mon crime ? on me répond que je suis Aristocrate, Je m’examine , & je m’apperçois qu’ e ffetlivement il en est quelque chose ; je m’adresse à des personnes accusées de sens commun , qui m’assurent que je suis perdue dans l’opinion publique. Je gage le contraire , 6c je demande de nouveau si cela est possible.
L’Assemblée Nationale , ou quelques-uns de ses honorables Membres, opinent, m’a-t-on dit que je suis folle ; qu’ils me prouvent qu’ils sont plus raisonnables que moi; j’ai perdu mon procès, mais j’en appelle à la saine majorité de nos législateurs. Me voilà àla barre : quelles sont vos preuves d’aristocratie ,, me demande M. le préfident? mon esclavage des noirs , publié en iy-84 y qui peignoit à la fois les fers des François, et ceux des noirs de F Amérique. Ma caisse patriotique eu 1788.-Mesvues.de bienfaisance m
faveur des m allieureux, pendant le grand hiver, rétablissement des atteliers publies , la responsabilité des ministres , &c. Sçc. , jusqu a la qualification du roi des François, si ingénuement trouvée dans mes écrits , les. principes d egalité , de justice et d’humanité , dont la constitution m’est redevable. Voilà ma véritable aristocratie. Quelle est la récompense que rassemblée nationale réserve à ces faits connus , long-temps avant qu’elle existât. La pension honorable.... La compagne de J. Jacques qui n’a eu d’autre mérite que de vivre de près avec ce grand homme $ l’a obtenu sans peine , et moi , m’assure-t-on , j’aurai besoin de la solliciter 5 je ne l’obtiendrai jamais à ce prix. Je l’ai méritée 5 cela me suffit. J ai plus que perfonne à me plaindre des injustices du nouveau régime , mais pour cela , je n abandonnerai pas la bonne cause.
J’ai proposé deux partis au roi , propres l’un et l’autre à lui faire prendre un caractère , dont vous l’avez accusé de manquer. Seriez -vous maintenant fâché qu’il en eût un ? Gardez-le t,el qu’il est \ si cela peut vous conduire à la félicité que je vous souhaite , J.insi soit-il.
Veuillent les François recevoir çette plaisanterie comme une j ustification la plus sérieuse de ma part. PuifTent à mon exemple tous les aristocrates retourner sur feurs pas & embrasser
comme moi les vrais intérêts de ]a patrie $ car, si j’ai eu le courage de manifester mes craintes sur notre tranquillité, c’est que je considère la constitution comme un superbe ballon prêt à s’égarer dans les airs ; ouvrage de l’homme qu’il croît aussi parfait que celui de la divinité $ qu’il en trouve la direction & je reconnois douze cents dieux.
Cet ouvrage est-il sorti de mains pures ? le temps nous en instruira ; va-t-on en confier l’exécution à des êtres vertueux , je le désire ; mais j’en doute. L’espèce de corruption dominante dont nous éprouvons déjà l’influence est un obstacle évident à la marche de cet auguste contrat social , car je crains que par les suites la pratique ne soit encore plus en contradiction avec la théorie.
Se bercer d’espérance, et de bonheur prochain, est , dit- on , la fl ateuse illusion d’un bon patriote. Cette illusion ne peut , ni me séduire ni m’égarer. Je déclare que m’étant imposé le devoir de me rendre utile, je poursuivrai le vice dans tous ses replis , et l’on reconnoîtra , j’espère à la fin, que je me suis raproché plus que personne du vrai devoir de l’homme et des véritables principes constitutionnels. Mais. .. adieu la pension.
De G ou a es.
Ce lundi 5 septembre