PRÉFACE
Il est bien difficile, en cette année, qui est celle de notre glorieux centenaire, de ne pas jeter un coup d'œil en arrière sur le siècle que vient de traverser la Comédie-Française. Les recueils comme celui-ci ont un grand avantage, parce qu'ils fixent au jour le jour les menus faits de sa vie quotidienne, et les gardent pour jamais à la mémoire. Plût à Dieu, mon cher Gueullette, que nous eussions eu dans le passé des annalistes aussi soigneux, aussi exacts, aussi amoureux de théâtre que vous Têtes l Nous ne serions pas
sans cesse obligés de chercher, un peu au hasard, dans la multitude éparse des histoires de théâtre, les documenis qui nous font défaut.
Mais ces recueils ont aussi un inconvénient- On a dit quelquefois que les arbres empêchent de voir la forêt.
Ces petits livres, qui ne content que l'histoire d'une année, masquent au lecteur Tensemble du travail qui s'est fait durant une longue période. Je
s de feuill
s du vo-
peuple; il peut soutenir la comparaison avec les plus grands; je n'en excepte même pas ce moment unique où Sophocle alternait avec Aristophane, et se faisait, sur la fin de sa vie, battre par Euripide; je n'en excepte pas non plus ces heureuses années où Corneille collaborait avec Molière, tandis que Racine allait d'AriT dromaque à Phèdre.
Je ne sais, à vrai dire, si le XIX* siècle, passé au creuset de la postérité, laissera un aussi brillant résidu de chefs-d'œuvre avérés, authentiques, absolument parfaits et dignes d'entrer dans le panthéon classique. Il l'emportera par la variété des génies, par la multiplicité des beaux ouvrages, par la hardiesse de ses pointes poussées en tous les sens.
J'abandonne les premières années, qui sont celles de la Révolution et de l'Empire : CoUin d'Harleville, Andrieux. Picard, Alexandre Duval, Etienne, n'ont donné que des ouvrages qui avaient ce qu'on appelle la beauté du diable. Ils plaisaient aux contem-
porains par certaines qualités aimables d'arrangement et de style, que nous ne goûtons plus guère. Presque tons ont disparu du répertoire, et nous leur trouvons un goût irtt fade quand on nous les rend.
On ne nous rend jamais, et l'on a quelque raison, les tragédies de Chénier, de Luce de Lancival, non plus même que celles de Népomucène Lemercier, qui fut pour son temps un novateur, mais si timide 1 Je ne parle pas do drame, qui n'était représenté que par Guilbert de Pixérécourt, dont le nom a surnagé et dont l'oeuvre a péri.
Voici venir la Restauration. Pourquoi de i8i5 à 1848 cette soudaine et magnifique éclosion de chefs-d'œuvre en tous genres? A cette question on donne toutes sortes de réponses, tirées de la politique ou de l'état social, car il faut que l'on explique même ce qui est inexplicable. La vérité est que nous n'en savons rien.
Pourquoi y a-t-il des années où la vigne livre une récolte exquise, et d'au-
très où le fruit meurt sur le cep? Il y a des causes, sans doute; elles nous échappent. Nous en sommes quittes pour dire que ce sont là jeux de la nature. D*où vient qu'après une longue période de disette, tout à coup les grands talents surgissent d'une race qui semblait épuisée et abondent en œuvres admirables? La chose est, nous la constatons, et c'est là que se borne notre science.
Quand on pense qu'à la fois voilà Victor Hugo qui jette au vent Hev" nani et Ruy Bios; Alexandre Dumas qui prélude, par Henri III et sa Cour, à cette foule prodigieuse d'ouvrages, où l'originalité d'une invention toujours en mouvement s'allie à une fougue d'exécution merveilleuse; Alfred de Vigny, le poète impeccable et serein, qui sort de sa tour dUvoire pour donner Chatterton; Frédéric Soulié qui fait jouer la Closerie des Genêts, le chef-d'œuvre des mélodrames présents, passés et futurs, où se rencontre la plus belle et la plus pathétique situation que je connaisse; Casimir De*
lavîgae, que Ton affecte de dédaigner, comme poète de transition... Ah! si l'on nous donnait aujourd'hui des œurres qui, répondant à notre goût, fussent, intrinsèquement, de la Taleur de Louis XI, des EnfanU d^Édotêord, de Don Juan d'Autriche, de l'École des VieiHards, quels cris de triomphe notu lancerions 1 Voilà enfin Scribe, qui a poussé le vaudeville à son plus haut point de perfection. De sa verve intarissable coule un fleuve de grandes et de petites pièces, toutes amusantes, qui ont fidt les délices de cette première moitié de siècle. Quelques-unes sont des merveilles d'ingéniosité et d'arrangement. Une Chaîne ^ la Ca* maraderie, le Mariage de raison, et tant d'autres ouvrages que les criti^ ques malmènent à cette heure, n'en divertissent pas moins encore la foule, quand on les remet à la scène. Et è la suite de Scribe il faudrait citer toute son école, à commencer par Bayard.
Car il n'y eut jamais de temps où les vaudevillistes furent plus nombreux, plus féconds, plus habiles, et don*
nèrent à ce genre un peu inférieur tant de formes diverses. Puis-je oublier Duvert, dont les œuvres se lisent encore avec plaisir et évoquent dans notre esprit Timage de Tincomparable acteur Arnal jouant ces fantaisies?
Toute cette pléiade d'auteurs nous mène en 1848. On pouvait croire que le sol avait été épuisé par cette production incessante, qu'il se mettrait de lui-même en jachère. De 1848 à 1870, c'est une nouvelle moisson, plus abondante encore et plus riche en chefs-d'œuvre.
Tandis que Ponsard, qu'il ne faut pas trop dédaigner, renouvelle la tentative de Casimir Delavigne, voici que trois nouveaux astres, d'inégale grandeur, paraissent à l'horizon ; Théodore Barrière, Alexandre Dumas fils, Emile Augier. Je ne sais ce que l'avenir gardera de Barrière; il y a pourtant de lui quatre ou cinq scènes qui sont de toute beauté; il a marqué d'un trait ineffaçable, dans la Vie de bohème^ un des états d^esprit de notre littéra-
ture, et il a peint de couleurs inahérables, dans les Faux Bonshommes, l'égoïsme et la sottise importante et gonflée du bourgeois, tel que l'avait faitla monarchi<; de Juillet. Mais Barrière a été rejeté dans l'ombre par ses deux grands rivaux, Dumas et Augier, qui se sont loyalement disputé la prééminence à la Comédie-Française.
Ce n'est pas ici le lieu de faire entre ces deux hommes de génie un paraU léleàla Plutarque. Al'heure où j'écris, je pencherais pour Emile Augier, car il
s'avive de nos regrets. J'aurais de quoi justifier cette préférence. Je suis convaincu que le Gendre de M. Poirier, l'Aventurière et Phiiiberîe, sans parler des Effrontés, seront joués et loués autant que durera la langue française.
Mais la Dame aux Camélias, le Demi- Monde, la Visite de Noces, et tant d'autres comédies que le cadre trop étroit d'une courte préface ne me permet pas de citer, traverseront également les siècles.
Près de ces grands noms, il ne faut
pas hésiter à mettre ceux de Meilhac et de son inséparable collaborateur Halévy. Je ne sais pas même si quelques-unes de leurs esquisses légères des mœurs contemporaines ne sont pas destinées à plaire aux générations suivantes plus que les grandes œuvres des deux puissants maîtres du théâtre actuel. Elles y trouveront plus de ragoût, comme aujourd'hui nous donnons le pas à Marivaux sur les auteurs dramatiques de son temps, qui le primaient dans l'opinion des beaux esprits du XVIII» siècle.
L'Académie, en ouvrant ses portes à Labiche, nous a autorisés à le mettre sur le même rang que ces illustres écrivains. C'est un homme unique dans la littérature française que ce Labiche, dont le rire a, durant quarante ans, allumé le nôtre. Pouvonsnous oublier encore que Pailleron, après dix œuvres d'un mérite rare, a écrit une comédie qui a fait le tour de l'Europe, qui n'a pu, après cinq cents représentations, lasser la curiosité du public, le Monde oU l'on s'ennuie, qui
est quelque chose comme les Précieuses ridicules du XIX' siècle?
Nous avons vu Scribe revivre dans Sardou, un Scribe plus ingénieux, plus alerte, plus trépidant, d'un style plus vif, dont il restera moins peut-être que du premier, car ses œuvres sont moins pondérées, moins solides.
Quel rayonnement d'illustrations!
Et notez que je n'ai point parlé de ce pauvre Gondinet, qui a laissé de si jolies binettes, de si fines peintures de notre société contemporaine ; d'Octave Feuillet, dont le Roman d'un jeune homme pauvre sera mis, par l'avenir, à côté des Fausses Confidences; de Legouvé, qui fut l'heureux collaborateur de Scribe, et qui écrivit seul une demidouzaine d'œuvres où la dextérité de l'auteur dramatique se double d'une science profonde du théâtre ; de M. Camille Doucet, qui a renouvelé gentiment la tradition des Andricux et des Collin d'Ilarieville ; de Coppée, a qui l'on doit te Passant, une fleur délicieuse dd mélancolie.
Quelle cnuméraiion de talents di-
— XIU —
versl Et dire que j'ai oublié George Sand, qui a écrit François le Champi, Claudie, et cet aimable Mariage de Victorine, qui fait un digne pendant au chef-d'œuvre de Sedaine! Et dire que je n'ai pas soufflé mot du mélodrame, où tant d'écrivains se sont taillé une grande et juste renommée! Mais tous ces noms se fondent dans l'éclat que jette d'Ennery, un écrivain assez médiocre, si Ton veut, mais Tun des plus féconds inventeurs de situations dramatiques qu'il y ait jamais eu.
Est-ce assez de noms? Et à mesure que j'écris d'autres me remontent à la mémoire. Car, en ce XIX° siècle, il semble que la production dramatique ait été inépuisable en France.
On dirait qu'à cette heure, il y a un moment d'arrêt. Ceux qui s'en vont ne trouvent plus de remplaçants. Les jeunes gens cherchent des voies nouvelles et hésitent à s'y engager, ou le public hésite à les y suivre. Y aurat-il un prochain renouveau? Je l'espère! Mais la besogne faite jusqu'à ce jour a été bonne, et, si l'on ne consi-
dère que le théâtre, on peut, avec une légitime fierté, répéter l' hémistiche de Victor Hugo ;
Ce liicle est grand si fort...
Francisque Sarcey.
DB LA
DE LA
(ann^e 1889)
M»* Jeanne Samary.
Si le rire était banni de la terre, on le retrouverait sur les lèvres vermeilles de M"** Samary. Non point le rire discret des , personnages de Marivaux, mais le rire largement épanoui des servantes de Molière.
Il semble étonnant qu'au jour où elle débuta dans Dorine, M. Vitu ait formulé sur sa carrière le jugement si peu pro* phétique que voici : « A vrai dire, je n'entrevois pas l'avenir de M^ Samary
dans les soubrenes du râpertnirû... son incontestable aisance, sa dL-iion fine ei dégagée, la désignent pour les râles de genre dans le répertoire moderne, où elle fera quelque jour, si )c ne me trompe une rude concurrence à M'i" Croizette, ■ Sans aucun doute, l'intelligence trèE ouverte de notre artiste lui permet di tenir tous les emplois ; mais, si jamaii comédienne fut pr^destinde aux rôles de soubrette, c'est asEurémcnt e!!e.
'" Samary figure
lillon de Dorin
1 de Toi
■ di
de son talent, possède toutes les qualités requises pour l'emploi : l'air crâne et quelque peu tapageur, Pœil hardi, le verbe haut, la voix mordante, le geste rapide et décidé. Quant au physique, des bras potelés, des épaules plantureuses, une peau éblouissante et des dents que je calomnierais si je les comparais à des perles. J'ajoute que M>°^Samary les montre volontiers, non par coquetterie, mais par belle humeur, car elle est follement rieuse, ce qui ne l'empêche pas, je vous assure, de traiter son art avec grand sérieux et d'avoir pour les classiques, qu'elle étudie sans relâche, le plus profond respect.
Le culte du théâtre est inné chez notre comédienne; et comment en serait-il autrement ? N'est-elle pas « enfant de la balle » : petite-fille de Suzanne Brohan, nièce, par conséquent, d'Augustine et de Madeleine ? Son père lui-même, violoniste distingué de l'Opéra et de la chapelle de l'empereur, ne favorisa-t-il pas ses goûts en la faisant jouer, dès l'âge le plus tendre, sur les scènes de banlieue, où il organisait des représentations?
A huit ans, l'intelligente bambine tenait le rôle de la petite Jeanne dans le Supplice d'une femme. Un peu plus tard,
«Ils partait poar l'Italîo avec H** Dortet, •œnr }umelle de la mire. Li, elle reprit les pibcei de Cdlloe Montaland, oit m mutîiierie, u mine friponne et son air Veillé, lui valurent nombre d'ovatlona.
Quand elle revint à Paris, après avoir parcouru le midi de la France, elle diait aisez grande fille pour longer au Con-
C'eit le 31 norembre 1871 que la toute jeune artiste 7 fit son entrée, dans la clawe de Bresaant. Avec un tel professeur et le* répétitions de sa tante Augustine, ses progrès furent rapides; aussi luivoyonanous remporter un second accessit en 1873, un second prix en 1874, et le premier pris, dans le râle de Lisette du Futur Saveait, le 27 juillet 1675.
Immédiatement engagée au Théitre- Franfais, Jeanne Samaty eut la bonne fortune d'y trouver Régnier, régisseur générait celle époque, pour lui prodiguer ses conseils et la préparer à paraître vic-
Dis le 34 août 1875, c'est-à-dire vingthuit jours après sa sonie du Conservatoire , elle accomplissait son premier début dans Dorine de Tartuffe, avec MM. Delauns}', Coquelin, Maubant; M"** Jouassain, Madeleine Brohan, Rei-
chemberg, etc., pour partenaires; toute une conttellation, comme vous voyez. Le 17 septembre suivant, second début dans Madelon, des Précieuses ridicules, et, le 6 octobre, troisième début dans Manette d^Oscar, ou le Mari qui trompe sa femme.
Une pièce de Molière et une de Scribe :
l'ancien et le nouveau répertoire.
Deux mois après son admission dans la Maison, que de brillantes épreuves lui avaient ouverte toute grande, Jeanne créait, avec un brio étourdissant, le personnage de Pulchérie, dans Petite Pluie.
Ce succès décida de son avenir, car, à compter de ce jour, on lui confia les rôles tenus jusque-là par M^^^ Dinah Félix.
J'arrive à une circonstance qui permit d'apprécier la prodigieuse mémoire de la nouvelle pensionnaire. C'était le 39 dé-> cembre 1876; VAmiFrit^ devait se jouer le soir, quand, vers quatre heures, M^^ Reichemberg fit prévenir qu'elle était malade. Point de Suzel ! Il n'y avait qu'à changer le spectacle, et la recette se trouvait compromise. « Bah ! s'écria Jeanne avec un aplomb imperturbable, ne vous tourmentez pas, je remplacerai M"* Reichemberg! — Comment! Vous savez le rôle? — Pas le moins du monde; mais fiez-vous à moi, et je réponds de
tout, u On eol confiance, et l'on eut raison : à neuf heures, ta TailUnte arlUte
tromper d'une syllabe. La chose, pour être surprenante, n'en demeure pasmoins d'une rigoureuse exactitude.
En 1877, noua relevons trois créations à ractifdeM™«Samary : Marthe, de CAe^ l'Avocat; Hélène, des Ouvriers, et Clcmen;e, de Volte-face, la petite' pièce du regretté ÉraileGuïard (ii octobre).
Puis vint le râle d'Antoinette de Cernay, du Petit Hôtel, mis à la scène le
gamine >», doublée d'une presque grande actrice, avait été nommée sociétaire de la Comédie-Française, pour prendre rang à partir du !•' janvier 1879.
Nous voici au i3 mai, date mémorable dans la carrière de M">« Samary, en ce qu'elle marque Pun de ses plus brillants triomphes. Je veux parler de V Étincelle, dont elle-même fiit Tinspiratrice et l'interprète admirablement désignée. C'est, en efiet, en la voyant si pétillante d'entrain et de joyeuse humeur dans Petite Pluie, que M. Edouard Pailleron conçut ridée d'Antoinette, un éclat de rire que vient pourtant couper un gros soupir à l'instant où M"« de Rénat, ignorant l'amour de sa filleule pour Raoul, lui annonce gaiement son mariage avec le bel officier. « Ma chère marraine ! » murmure Antoinette; et dans ces trois mots elle met toutes ses tendresses, tous ses renoncements, toutes les suprêmes jouissances du sacrifice accompli.
Évidemment, M. Pailleron, en traçant le caractère du personnage, avait sous les yeux Jeanne Samary, qui est à la fois la plus délicieusement évaporée des créatures et la femme la mieux douée sous le rapport du cœur. Tous ceux qui la connaissent vous diront quelle sensibilité
u cache tenu «ei dehors d'infouciince combien nt facile k émouroir cette rlei Toinette ou cette pétulante Uartioe.
Voici, entre mille, deux anecdoiet l'appui de ce que j'tTance.
La prcmiire remonte au lOir où, tôt enfant, elle jouait la petite Jeanne dan le Si^iplice d'une ftmme. Quand arriva ]i tcfene pathétique, la paurrette fut très vivemenl impreuîonnëe du chagrin de (on pire, et le prit à Mngloter tant et ai bien qu'on fiit oblige de l'emporter pour ne point suspendre la représentation.
La seconde se rapporte précisément à l'Étitieelle, et c'est de M» Samarj' que
■ A l'époque où fut montée la pièce, me dit-elle, je perdis un neveu que j'aimais tendrement, et sa mort me causa tant de douleur qu'en répétant mon rdie je pleurais à chaudes larmes au lieu de rire aux éclats. Il fallut que M. Pailleron m'emmenât chez lui et me confitt pendant deux jours i sa femme pour me rendre un peu de calme et me permettre de songer à mes études. »
Très pimpante dans le répertoire moderne, et particulièrement dam le Monde où Ton s'ennuie, dans la Duchesse Martin, dam SrKraieetMfrmme,A».Ji» CHamillac
et dans la Souris, notre comédienne, je le répète, excelle dans l'ancien répertoire, où elle tient remploi de soubrette d'une fiiçon idéale.
Voulez-vous, maintenant, connaître la femme après l'artiste ? C'est tout un ; et, telle vous avez vu M'^^ Samary au théâtre, telle vous la retrouvez chez elle.
Franche, spirituelle, pétulante, expanflive et étourdie... Ohl d'une étourderie invraitemblable! Au point qu'elle ignore Page de ses petites filles, — deux bijoux pourtant dont elle fait ses idoles, — et que, si vous lui demandez la date de son mariage, elle consulte son alliance avant de répondre.
Mais je suis mauvaise langue, et j'ai grand'peur que ces dernières lignes ne £àchent la très charmante Dorine. Faut-il m'en excuser? A quoi bon? Demain elle ne se rappellera môme pas que j'existe.
6 janvier.
Henri III et sa cour (reprise). — MM. Febvre, Worms, Mounet-Sully, Silvain, Baillet, Le Bargy, Samary; M™f» Pierson, Montaland, Braodès, Nancy-Martel, Bertiny.
« Si Hemani, disait Alexandre Dumas, a été le Jemmapes de la révolution littéraire, Henri III en a été le Valmy ! » Et quel Valmy! un véritable coup d'éclat; une victoire remportée sur la routine par un général de vingt-cinq ans, car, à l'époque où Henri III fit son apparition sur la scène de la rue de Richelieu, le II février 1829, Dumas n'avait guère davantage.
Depuis, le beau drame s'est promené dans tout Paris. Nous l'avons applaudi à l'Odéon, au Théâtre-Historique, à la Porte- Saint-Martin, à la Gaîté. Le voici, après une école buissonnière de plus d'un demisiècle, revenu sur le lieu de ses premiers
exploits; M. Claretie n'a rien épargné pour l'y retenir. Il a remonté la pièce avec un luxe de mise en scène et une recherche du détail inouïs. Les décors sont une merveille; je cite, entre autres, le palais du Louvre au deuxième acte, son trône d'or et ses draperies bleues fleurdelisées. Quant aux costumes, ils sont d'une exactitude absolue, et, pour ne parler que de l'armure de M. Febvre, elle a été rigoureusement copiée sur celle du duc de Guise, conservée au musée d'artillerie.
La salle était superbe et répondait à la solennité de la soirée : M. et ÎA^^ Carnot, M. Lockroy et sa famille, la princesse Mathilde, le duc de Broglie, etc., etc., sans compter la critique au grand complet et quantité de jolies femmes dont les bras et les épaules étincelaient de diamants.
Je n'ai point dessein, revenant sur le passé, de suivre le drame d'Alexandre Dumas dans ses diverses pérégrinationay ni de désigner les nombreux artistes qui s^ sont signalés. Il est suffisant, je crois, de vous rappeler que M°»« Dorval a transporté sur la scène de l'Odéon le rôle de la duchesse de Guise, créé par M^" Mars à la Comédie-Française; que Frederick
Lemaître a rendu magistralement le caractère du Balafré; que M. Laferrière a été un très séduisant Saint-Mégrin ; qu'enfin, le 26 mai i883, à la reprise de la Gatté, la pièce eut pour principaux interprètes MM. Du mai ne, Taillade, Duflos, avec la toute charmante et regrettée Dica- Petit.
Nous voici au 5 janvier 1889, sur un théâtre où l'ensemble de l'interprétation est merveilleux. Pour la première fois, MM. Febvre, Worms et Mounet-Sully figurent dans le même ouvrage et paraissent dans la môme scène : ce qui constitue un attrait de curiosité.
M. Febvre, disons-le tout de suite, est entré dans son rôle avec une maestria et une puissance de moyens remarquables.
C'est bien ainsi que devait marcher, parler, commander, le redoutable Henri de Lorraine. Terrible dans ses colères contre la duchesse, implacable dans la vengeance dont il poursuit Saint-Mégrin, il est magnifique à l'instant où, se voyant joué par Catherine de Médids, il enveloppe sa rivale d'un regard haineux et farouche.
Quel mépris souverain il oppose aux provocations des mignons de Sa Majesté !
Avec quelle expression de froide cruauté il crie à Saint-Paul, assassinant le jeune
comte : « Serre-lui la gorge avec ce mouchoir ; la mort lui sera plus douce : il est aux armes de la duchesse de Guise l » De quelle Toix menaçante il profère, enfin, ces paroles du dénouement : « Et main* tenant que nous avons fini avec le valet, occupons-nous du maître ! »
M. Worms, pour nous montrer le visage authentique d'Henri III, a consulté les portraits du temps. Quant au caractère de son héros, il devait s'inspirer plutôt de Dumas que de l'histoire. C'est ce qu'il a fait avec son tact et sa finesse d'observation ordinaires. Aussi avonsnous un monarque à la fois dévot et effé* miné, mais brave après tout, et aussi jaloux de la dignité royale qu'amoureux de ses plaisirs.
M. Mounet-SuHy a façonné un Saint- Mégrin à sa propre image. Il a eu tort, suivant moi. Si Œdipe, Hamlet ou Ruy Blas appellent cette suprême ampleur du geste, ces harmonieuses cadences de la voix, ces langueurs et ces éclats, ces soupirs et ces sanglots, il n'en est pas de même du mignon d'Henri III, pour lequel ce bagage épique me semble hors de proportion.
J'ai nommé tout à l'heure Catherine de Médicis : c'est là un personnage difB-
— :4 — cileà traduire, et que M"= Pierson a rendu avec intelligence et succès.
Très jolie en page, M)" BerCiny!
M°" Montaland mérite un double cotnpliment : d'abord pour s'être chargée du râle sacrifié de M°>° de Cossé, ensuite pour l'avoir bien rempli- Plusieurs lie tnes confrères reprochent à M"' Brandès de mettre dans son jeu plus de science que de naturel; je suis '.s opposé, et j'ai pour moi le pu-
blic.
Quand,
s l'êti
2 du gant de fer
d'Épernon; M. Samary, un gentil Saint- Luc; enfin M^^^ Nancy-Martel, une jolie suivante, que je regrette d'avoir trop peu vue en scène.
i3 janvier.
îG;" AsNivEaswHE de l*
DE MOUÈRE.
!.e Malade imaginaire. — L'Ecole des marii (reprise).— MM. de Féraudy, Le Bargy, Truffier ; M™"« Bartel, Sioiary, Nancyu Roy. — M. L<-
|que Molière imagina ce remerciement, ilont sa Muse devait porter l'offrande au «petit lever-». Mais, dit-il à cette dernière :
Gardez-votu bien d'être en Muse bâtie ; Un air de Muse est choquant en ces lieux :
On y Tent des objets à réjouir les jftux.
Et Molière, conseillant à sa messagère e costume de marquis, lui esquisse, en ermes piquants, le tableau de la cour, les courtisans et de leurs mille stratarèmes pour attirer l'attention du monar- [ue. Puis, après avoir dicté à la Muse un aagnifique compliment où il est question les surprenantes largesses de Louis XIV, le A ses bontés qui n'ont point de paeilles », etc., etc., il conclut :
Mais les grands princes n'aiment guères Qpe les compliments qui sont courts ;
Dès que vous ouvrirez la bouche
Pour lui parler de grftce et de bienfait,
Il comprendra d'abord ce que vous voulez dire.
Et, se mettant doucement à sourire D*an air qui, sur les cœurs, fait un charmant eflfet, il passera comme un trait.
Et cela vous doit suffire :
VoiU votre compliment £dt.
La pièce est charmante, et je la vourais citer tout entière, tant le tour en \t galant et la louange délicatement ingé-
nieute. Aussi M. Claretîe ne doit-il pa« regretter de l'avoir dioisie... Pas plui que noua ne regreiton* lu quelques vers qui en sont la >uiie, et dont lui-mtoc eit l'auteur :
VflUà <M qm )■«• tu «ktdi k a Mw, O lUk*) El IBB oMipUdui», Jkfitt it^ dklM tl diûmun,
Qm k tan j(bi la nlin,
O Kdtn ^ ibA^A Mtwdn 4n Uk !
Ita lin dib te m bitniUl
A m» hnra di witra UNsirt;
Heu itArai tft i>Si pbd fher â minolre.
La-fepriiB de fÉeole da mmHi, qut remoDte i quatone «na, comptait p«ml •M principaux interprèûa MU, Thiron, DelaUDfqrt Co^uello.; H<» Cniaene, Dinah Félix, Uojd.
Nous avoDi peur leur succéder UH. de Féraudy, Le B«rg]r, Truffier; M>« Battit, Samary, Nanqr-Martel. C'eit dire que la Maison de Molière, pour changer de locauires, n'en eit pa* molna bien habitée.
M. de Ffraudy et M'i* Bartet ont été particulièrement goAtés dana la reprlM de mardi.
Eat-il utile de rappeler, en termlnut,
VÉcole des maris est la première \ de Molière qui fut représentée sur éâtre du Palais-Royal ?
20 jan?ier.
MiViiïr/iJ reprise). — M, Lcloir; M«i"Lloyil,
La CoTnêdie-Françaide est a [ulés. Or, quand un chro :uf. il
et le plus convaincu que je sache; aussi ai-je applaudi des deux mains à sa récente promotion au sociétariat. Voyez-le dans vingt pièces différentes, il n'est jamais le même, et le public admire la facilité avec laquelle il s'assimile tous les caractères.
Si Ton suivait le comédien dans ses études et que Ton connût son zèle religieux à pénétrer la pensée des auteurs, on aurait le secret de cette précision de rendu.
En passant de M"« Jouassain à M"® Lloyd, le personnage de la marquise de Grandchamps a plutôt gagné que perdu.
Si l'une avait plus d'expérience dans l'emploi de mère, l'autre possède plus de charme, plus de noblesse d'attitude et autant de physionomie.
^iie Frémaux, qui représentait Julie en i885, est remplacée par M'^*» Legault, tandis que M"^* Broisat conserve son rôle de PhiHberte. Les deux artistes sont encore je^mes et dans la plénitude de leur talent; mais, enfin, ce sont des femmes faites, et elles ne sauraient nous donner ^illusion de deux jeunes filles. A sentiments printaniers il faut printaniers visages.
Cette distribution me rappelle une erreur en sens inverse que j'ai signalée dans la Princesse Georges, où trois débu-
tantes remplissent le rôle de trois femn du monde très expérimentées, je vc assure, en matière de galanterie. Ci établit sans doute une compensatic mais la galerie n'y trouve pas son comp
17 février.
Oscar, ou le Mari qui trompe sa femme (reprise). — MM. Goquelin cadet, Garraud, Henri Samary ; M°>m Samary, Nancy-Martel.
Quel est donc cet Oscar Bonnivet ? un libertin, un roué? — Pas du tout. — > Alors c*est un mari blasé? — Encore moins. Oscar est un homme de finance qui adore sa femme. Seulement, la lecture des romans nouveaux lui a monté la tête, comme il le confesse à son oncle Gé« déon, vieux galantin qui n'a pas dételé malgré ses soixante ans. « M"^* Bonnivet était charmante, lui dit-il, mais c'était ma femme, c'était le paradis terrestre et connu, tandis que les autres... les autres femmes, c'était un nouveau monde, un ilyUt fantastique, un paradis infernal !
\. cette pensée mon sein palpitait, et je n'écriais : « Et moi aussi je serai le héros de quelque drame brûlant et haletant ! » Et alors la première héroïne qui
s'offrit à mes yeux... » Cette héroïne, ce fut sa propre pupille Athénaïs, ou du moins il le crut ainsi, car à un billet incendiaire qu'il écrivit à la jeune fille il fut répondu : « O Oscar, je t'attends. »
Et le rendez-vous se trouva couronné d'un tel succès que, depuis ce jour ou plutôt cette soirée, Tinfidèle époux tremble devant Juliette, sa femme, qu'il croit à chaque instant sur la piste du fotal secret. O innocent Oscar! Juliette en connaît d'autant mieux les détails de ce fameux rendez- vous que, se substituant à Athénaïs, c'est elle qui a répondu à ton billet !
Confisquant à son profit ta coupable fiamme, elle a poussé l'aventure jusqu'au bout; ce qui, soit dit entre nous, me semble assez peu compatible avec la di* gnité du mariage.
Les choses en étant à ce point, M^^^Bonnivet exploite la position aux dépens de son mari, qu'elle oblige d'abord à acheter une campagne dont elle a envie, et ensuite à donner sa pupille au petit notaire Thérigny, qui en est très amoureux.
Il serait trop long de raconter la pièce par le menu, le théâtre de Scribe étant surchargé d'intrigues et de surprises;
lais je vous arrêterai un moment sur le linois réjouissant de Manette, une 8ou«rette éveillée, mutine et curieuse 1...
Ille Tavoue en toute ingénuité : « Ce 'est pas ma jBeiute, j'aime à savoir... 'est plus fort que moi... et quand on derait me le rabattre sur mes gages... »
llle aime à savoir, et le piquant de affaire, c'est que, sans cesse aux écoutes, lie ignore tout, jusqu'au rôle de comlice que Juliette lui fait jouer auprès 'Oscar.
Cette soubrette, qui a la malice et la
rànerie des « servantes de Molière »,
ont elle porte d'ailleurs la courte jupe
t le corsage largement échancré, c'est
[^* Samary, et elle la joue à merveille.
i rôle, s'il vous en souvient, lui servit
troisième début en 1875. A cette épo-
e, la jeune échappée du Conservatoire
donnait que des espérances. Aujour-
ui, ces espérances sont devenues réa-
, et nous possédons le type rêvé de
brette dans son plantureux épanouis-
snt.
. Garraud s'est h\t, dans Gédéon livet, une tête de vieux beau très ie, et M"« Nancy-Martel nous préune Juliette gracieuse, spirituelle lie au possible. Quant à M. H. Sa-
Ta»rf, l'il manque de prestige comm^ notaire, il est fort gentil comme amou -
Le 6 octobre iSj5, date de la reprise dont je parlais tout à l'heure, M. Vitu écrivait de M. Coquelin atn£, alors chargé du personnage d'Oscar : ■ Les rûlea en habit moderne ne lui vont pas ; il les joue en Ravel ou en Gil-Pérès, et non en premier comique du Théllre-Français.
Il y prodigue les jeui de physionomie qui tournent en grimaces et les jeux de ■cène qui dégénèrent en lazzi. ■ M. Co~ quelin cadet, succédant à son frère dans la reprise du 3i mars dernier, m'en voudra-t-il de rééditera son sujet la critique de M. Vitu?
Maître Guérin (reprise). — MM. Got, Worms, Laroche; M^om Barretta, P. Granger, Pierson.
On a perdu l'habitude des premières à la Comédie-Française; aussi une simple reprise fait-elle salle comble. Le i5 avril dernier, la critique des grands jours était au complet, et elle est sortie enchantée de la représentation. J'ai suivi son exemple, et je serais mal venu en discutant Maître Guérin, un chef-d'œuvre, sinon le chef-d'œuvre de M. Emile Augier.
Permettez-moi pourtant deux ou trois observations que je ne crois pas déplacées.
Les personnages de M. Augier écoutent trop aux portes et aux fenêtres.
Ici, c'est M"^* Lecoutellier, surprenant, de son boudoir, la querelle de Louis et d'Arthur, ses deux soupirants : « J'étais là, dit-elle, les fenêtres ouvertes, et zéphyr, qui est justement du sud-est, m'apportait toutes vos paroles. » — Plus loin, le même Arthur, profitant du même zé-
phyr, entend Maître Guérin débiter ses petites infamies à M™° Lecoutellier. Là, enfin, c*est Louis Guérin qui, de son appartement, ne perd pas une syllabe de la querelle que son père fait à sa mère, ce qui lui permet d'arracher celle-ci à la tyrannie de celui-là : « Je ne veux pas que tu sois martyrisée plus longtemps, s'écrie- t-il ; j'ai tout entendu de ma chambre. »
Le procédé me paraît tant soit peu yieilli»
Mes autres critiques s'appliquent à deux modifications que l'auteur a introduites dans sa pièce, en vue de la reprise, et qui ne sont pas heureuses.
Jadis, Louis Guérin, au dénouement, endossait un uniforme de colonel d'infanterie; aujourd'hui il s'habille en colo* nel d'artillerie de la garde impériale.
Outre que les temps ne sont plus aux dorures et aux panaches, ce clinquant, ces chamarrures criardes et tapageuses, s'accordent mal avec la gravité de la situation et la simplicité du milieu où elle se produit.
Ma dernière critique est plus sérieuse, en ce qu'il ne s'agit plus maintenant de la mise en scène, mais bien du fond de l'ouvrage.
Le 29 octobre 1864, quand la pièce fut représentée pour la première fois, Maître Guérin, surpris dans ses calculs intéressés, désavoué par son fils, abandonné de sa famille et de ses amis, invitait tranquillement Brénu, son homme de paille, à dîner avec lui, ce qui était déjà choquant, car, pour être un faiseur, le notaire de M. Emile Augier n'est ni un fripon ni un père dénaturé. A la reprise de 1889, il fait plus, il installe impudemment la servante Françoise à son foyer désert, ce qui est odieux !
Après avoir très librement exposé mes griefs, je dois dire avec une égale franchise tout le bien qu'il faut penser de la pièce. La composition en est savante et l'agencement ingénieux ; l'intrigue enfin est habilement conduite, et les caractères sont fouillés de main de maître.
M. Got, le seul qui ait conservé son rôle de la création, joue maître Guérin avec la même verve, la même intensité d'action qu'il y a vingt-cinq ans.
M. Laroche soutient courageusement, «près M. GefFroy, le caractère peu sympathique de Desroncerets, cet inventeur impuissant, ce père sans dignité qui se ûiit nourrir par sa fille.
^ue pierson succède à M"« Arnould-
Plessy dans Cécile Lecoutellier, et M. BaiU let remplace M. Delaunay dans Arthur ; deux rôles pétillants d'esprit, de finesse et de diplomatie mondaine.
Sans risquer de comparaison entre les anciens titulaires et les nouveaux venus, je n'hésite pas cependant à reconnaître que ceux-ci remplissent leur tâche à la grande satisfaction du public.
M. Worms, très digne et quelque peu austère, était indiqué pour le personnage du colonel Louis Guérin. Je l'y trouve supérieur à M. Lafontaine, son prédécesseur ; il serait parfait sUl mettait plus de chaleur dans ses élans de tendresse, plus d'abandon dans les scènes pathétiques.
M^^ Barretta a conquis tous les cœurs sous l'angélique figure de Francine Desroncerets. M»« Favart y était admirable par le talent, M^^ Barretta y est adorable par ses grâces et son charme naturels.
Une éclatante ovation a été faite à ^me Pauline Granger dans le rôle de cette bonne et naïve M"** Guérin, la meilleure des mères et la plus vertueuse des femmes.
21 avril.
Représentation gratuite du 5 mai. — Horace, — Le Médecin malgré lui. — MU« Dudlay; MM. Mounet-SulJy , de Féraudy. •— Le Chant du siècle. — MUm Dudlay, Brandès.
Ceci n'est point un compte rendu ni une analyse, mais le simple énoncé d'une représentation gratuite offerte par la Comédie-Française, à l'occasion des fêtes du Centenaire.
Dans Horace et dans le Médecin malgré lui, qui formaient la presque totalité du spectacle^ les rôles grands et petits ont été tenus avec un entrain et un ensemble irréprochables. J'ai dit, précédemment^ ce que je pense de W^^ Dudlay, de MM. Mounet.Sully et de Féraudy, les principaux interprètes des deux pièces; je n'y reviendrai pas. Mais je dois m'arréter quelque peu sur le Chant du siècle, de M. Emile Blémont, un « à-propos »
en un acte qui a dignement couronné la solennité patriotique.
Nous y voyons la Poésie, sous les traits de Mlle Dudlay, présenter à la France, que figure M^^^ Brandès, la succession de ses gloires littéraires depuis 1789 jusqu'à nos jours.
« J'ai convié tous les peuples, s'est écriée la France, à un éclatant concours où resplendissent à leurs yeux les trésors amoncelés de la science et de l'industrie ; je voudrais, dans un vaste déploiement de chefs-d'œuvre français, leur prouver que mon âme est encore au-dessus de mes richesses. »
Et la Poésie, répondant à cet appela énumère, les unes après les autres, toutes les illustrations du siècle révolu :
Chateaubriand, de Vigny, Dumas, Balzac, de Musset, Méry, Victor Hugo, etc.
La nomenclature en serait trop longue pour trouver place ici; je me bornerai donc à constater que M. Emile Blémont a mis en relief, en quelques vers fort bien frappés, le génie particulier, le caractère distinctif, de chacun de nos écrivains.
Lamartine me servira d'exemple :
Dans le valloo, an ton de k cloche urgienànef L'âme et les yeux en hant, médite Lamartine; Il prie, il aime, il chante nn hymne fraternel ; Sa pensée ett nn mont neigeux et solennel; Sa pensée est nn lac transparent et limpide.
Où, sur des profondeurs que nnl souffle ne ride. Un qrgne immsmlA nage en plein firmament...
a France, fière de toutes ses gloires, ase des encouragements de sa di« œur, dont Pappui généreux ne lui a I fiiilli, marchera vers des splendeurs illes en suivant le chemin que la i lui désigne, et qui est : « le chee l'honneur ! »
te dernière partie de V à-propos, suirement dit par M"«« Dudlay et lèt, a été d'un grand effet sur le
is mai.
Représentation de retraite de M. Coqueiin.
— Les Précieuses ridicules, — L'Étourdi,
— Le Dépit amoureux, — - Le Légataire universel, — Intermède par M. Coqueiin cadet.
Je ne suis point de ceux qui prétendent qu'un artiste ne saurait se remplacer. Les éloges qu'on prodiguait à Préville, on les a réédités plus tard en faveur de Régnier, et, quand M. Coqueiin, élève de ce dernier, a recueilli l'héritage de son maître, on lui a décerné les mêmes couronnes, on a brûlé pareille quantité d'encens en son honneur.
Donc, M. Coqueiin sera remplacé, c'est incontestable, ce qui ne nous empêche pas de déplorer sa retraite à l'heure où son talent est à son apogée.
Dans le but évident d'accroître ces regrets, l'éminent comédien s'est taillé, le
i5 mai dernier, une représentation d'adieu dans les rôles de l'ancien répertoire qui ont le plus contribué à sa renommée :
Mascarille, des Précieuses ridicules et de V Étourdi; Gros-René, du Dépit amoureux; Crispin, du Légataire universel, sans compter une silhouette de Tartuffe qui ne figurait pas au programme.
En bon frère, M. Coquelin cadet s'était chargé à lui seul de l'intermède, dont le Chirurgien du Roi Camuse et V Amateur de peinture devaient faire les frais... je dis « devaient », parce que l'aimable artiste, sollicité par le public, a bien voulu donner, en supplément, un troisième monologue intitulé le Cantinier.
Pour en revenir à M. Coquelin aîné, son triomphe a été des plus brillants, dans VÉtourdi surtout, qu'il enlève avec une crânerie superbe, et dans les PrécieU' ses ridicules, où il se montre plus fantaisiste que classique, mais où il a le don de conquérir son auditoire.
Applaudissements, rappels, ovations de toutes sortes, rien n'a manqué à la gloire du bénéficiaire.
Dans la salle, le duc d'Aumale, le prince de Joinville et nombre de personnages de marque se sont signalés parmi les plus enthousiastes.
Dans les coulisses, manifestations no^^
moins chaleureuses : couronne aux covi..
leurs rotunaines j envoyée de Buchares^ > palmoft aux couUufi autrichiennet, avec cette légende : « Au maître et ami Coquelin, i5 mai 1889. Pour les amis de Vienne, consul Schwabl »^ plaque d'or avec couronne de lauriers et palmes d'argent ciselées par Fannière et offerte par M^ Madeleine Lemaire. |
Bouquets, serrements de mains, guirlandes fleuries, bruyantes protestations de regrets ! Que sais- je encore ? M. Coquelin serait-il mort pour le théâtre î Dieu merci, non. Nous le reverrons !
Les scènes de ses futurs exploits seront moins imposantes, moins dignes de lui que la Comédie-Française. Cela est vrai ; mais à qui la faute?
19 mai.
'£ Premier Baiser (i» représentation). — M. Laroche, Le Bargy, Leloir; MUm Reilemberg, Pierson.
loin Chartier (f* représentation). — . Mounet-Sully; M}^» Bartet, Legault.
e Klephte (!'« représentation à la Comé> e-Française). — MM. de Féraudy, Berr; mM Montaland, MûUer.
paraît que Caliban aurait promis un n à qui démêlerait les « tripatouil- 8 » du Premier Baiser, ! ne garantis pas le fait^ mais, ce que uia affirmer, c'est que personne jusci n'a gagné le lapin, y a dans la comédie de M. Emile perat une si grande profusion d'idées n en voit trente-six chandelles, un mchevétrement de scènes s'étouffant mes contre les autres qu'on en perd ralement le fil.
Sérieusement, le Premier Baiser est l'œuvre d'un lettré, d'un poète, et point du tout d'un auteur dramatique.
Ce que j'ai compris, le voici : Violette aime Al ban et en est aimée. Les jeunes gens vont se marier^ quand survient Henri de Mortagne, oncle du fiancé. Tableau ! Violette le reconnaît pour l'avoir vu y quand elle avait sept ans, très assidu, très tendre auprès de sa mère.
Évidemment, ce devait être l'amant de cette dernière. La pensée qu'elle en a l'amène à prendre le mariage en grippe et à refuser énergiquement la main d'Alban.
Mais voyez à quoi tiennent nos destinées ! En un jour de fiirtage, Violette a promis un baiser à son fiancé, et celui-ci a négligé de le cueillir. Aujourd'hui, il le réclame, et, enlaçant la jeune fille, il l'embrasse si passionnément sur les lèvres que Violette tressaille, comprend les ivresses mystiques de l'amour, et, pardonnant à sa mère, accepte la foi d'Alban, qu'elle repoussait tout à l'heure.
Je n'ai pas à insister sur le rôle inutile de Camille des Yvettes, tenu par M. Leloir, ni sur ceux d'Henri de Mortagne (M. Laroche) ou de son neveu (M. Le Bargy); ni encore sur le personnage de
M"*° Razbel, la mère de Violette, que ^ue pierson joue avec tact et autorité; mais il me faut bien dire que Thérolne du Premier Baiser (M"« Reichemberg) est une petite personne étrange, sinon impossible. Faite de toutes les candeurs et de toutes les ingénuités de l'ignorance, elle a, en même temps, toutes les curiosités, toutes les méfiances, toutes les hardiesses de rage expérimenté.
«Avez-vous eu des maîtresses ?»demande-t-elle à Alban de Mortagne, ressuscitant le mot de Camille dans On ne badine pas avec l'amour, et, plus loin, elle interroge M™« Razbel sur la nature de ses relations avec Henri.
Je ne suis pas ennemi des contrastes, mais il en existe de si corsés dans le caractère de Violette que, vrai! il m'est difficile de les admettre.
Encore un baiser qui fiiit merveille !
Le premier éveillait Pamour dans le coeur d'une jeune fille ; le second allume une flamme de patriotisme dans Pâme d'un poète. -» Je préfère ce dernier !
Alain Chartier n'est pas une pièce,
la France bienaimée, une sorte de sursum corda, un cri de revanche que l'auteur met dans IR bouche de la dauphine Marguerite, avec l'espoir qu'il retentira jusqu'à nous.
La légende, tout le monde la connaît :
La future épouse de Louis XI, trouvant un jour Alain Chartier endormi, le baiM sur les lèvres devant toute la cour, et, comme on s'en étonne :
l'homme que j'embraEse, dit-elle, bien la bouche qui a cl
Cet épisode a inspi
j la patrie aidant, voici en quels termes i elle accorde la suprême faveur :
Te sens battre en moi rtme de la Patrie, Et fc venx ^'elle passe et vibre dans tes vers! ~e venx qoe, sriLce à moi, ton sonvenir fidèle l'en aille sonîever la pierre des tombeanz Où dorment les grands morts couronnés d'asphodèle, Qjie la victoire en sorte, et qn*aa vent de son aile Palpitent dans l'azor les vieux plis des drapeaux I Poor que ta bouche, ami, cessant d'être mnette,
^te 1 iqppel suprême à nos cœurs amollis, fille des Stuarts, « la Dame aux fleurs de lis », La baise. — Et maintenant, tn peux chanter, poète I
L'acte héroïque de M. de Borrelli, présenté à M. Claretie par M. Alexandre Dumas, reçu avec enthousiasme par le Comité de lecture, a été acclamé par le public dès sa première représentation.
M^* Bartet, dans le rôle de Marguerite, est d'une grâce charmante, et M^" Legault, sous les traits d'Agnès Sorel, me semble la vivante image de la «. Dame de Beauté »
qu'elle représente. Quant à M. Mounet- SuUy, quelque déplaisir qu'il ait eu à couper sa barbe pour jouer Alain Chartier, le public, par ses rappels et ses ovations, l'a payé largement de son sacrifice.
Le Klephte : ua joli rien qui s'était déjà trompé de porte le i5 mars 1881, en se présentant sur la scène de l'Odéon, — où il eut d'ailleurs pour principaux interprètes M. Porel, un excellent comédien avant d'être un excellent directeur, et la toute charmante M"« Sisos ; — une fine | et spirituelle bluette qui s'est fourvoyée bien davantage le 20 mai dernier, en faisant son entrée à la Comédie-Française, alors que sa véritable place est au Vaudeville !
Et penser qu'il a effrontément réussi, cet intrus! On a ri, beaucoup trop ri, selon moi, après les très nobles et très patriotiques émotions que venaient de provoquer les admirables vers de M. de Borrelli.
Enfin, et puisque les spectateurs ont ratifié le jugement de M. Claretie en accordant à la pièce de M. Abraham Dreyfus droit de cité dans la Maison de Molière, je ne serai pas plus royaliste que le roi et confesserai même, en toute dncérité, que je retournerai applaudir
M. de Féraudy, M»« Montaland, M^^Mûl- 1er; M. Berr surtout^ qui, sous la livrée d'Antoine, a prouvé qu'il n'est point de petits rôles pour un artiste intelligent.
s6 mai.
383* Anmiversaike de la naissance DE Corneille.
Horace. — M. Mounet-SuUy; MU« Dudlay.
— Le Menteur. — MM. de Féraudy, H. Samary ; M"« Kalb. — Le Vieux Corneille. — MM. Silvain, Truffier; M^e Nancy-Martel.
Je ne crois pas utile de vous dire que cette année comme toutes les précédentes, et, probablement, toutes les suivantes, Horace et le Menteur forment la presque totalité du spectacle. Triomphe pour M"« Dudlay et M. Mounet-SuUy dans la tragédie; succès pour M. de Féraudy, M. H. Samary et M^^ Kalb, dans la comédie. Voilà, ou à peu près, la seule observation quUl me faille consigner avant d'en venir au Vieux Corneille, l'à-propos en un acte, en vers, de M. Auge de Lassus.
Trois personnages y sont en présence :
le comédien Du Parc, Marquise, qui fut la femme de ce dernier, enfin le vieux GorneUle.
Dans cette petite pièce, Du Parc poursuit de son amour l'insensible Marquise, et Marquise est toute à sa colère contre Corneille, qui se permet de lui adresser des stances. Elle court même chez le poète afin de lui chercher querelle. Mais celui-ci, dans des vers pleins de noblesse et de pathétique, se montre si grande si irrésistible, que la jeune femme sent peu à peu son courroux se changer en admiration, et que, désabusée, subjuguée, éblouie, elle s'exclame, au comble de l'enthousiasme : «Corneille, je vous aime!!! »
— imitant en cela Louyse Fourniez, de Gringoire, tl prouvant, après M. Théodore de Banville, que la lumière de l'âme embellit, parfois, un pauvre visage, et que la flamme subtile de l'esprit peut suffire à éveiller l'amour.
Corneille, lui, ne saurait profiter de sa victoire.
Il songe : — Ses hommages?... Les offrandes surannées de sa Muse ?...
Les fleura sont bien vite fimées,
Qjuad là msin d'nn neillard s'ouvre pour les cnetUir.
Sa gloire? Ses lauriers?
Interrogez ce front ^e le temps s ridé ; Et voyez s'il |)àlit on s'il nqronne encore, Si le soir attristé se souvient de l'aurore !
Et il se contente de donner un baiser
paternel k Marquise, qu'il encourage i épouser son aoupiraat.
Tout cela eit fort bien, diuot lea critiques; le malheur eu. qu'A l'instant où M. de LassuB place l'action de sa pièce. Du Parc avait été marié à Marquise, et que, même, il en était veuf!
L'anachronisme, dans la circonstance, est péché véniel. M. de Borrelli, quand il composa Alain Chartier, ne s'est pas montré plus soucieux des dates, ce qui n'a pas emp&hé son ceuvre d'être couronnée d'un beau succès.
Également indulgent envers M. de Lassus et tes croca-en> jambe A l'histoire, le public a beaucoup applaudi le Vieux Cor> neiUe, dont M"' Nancy- Mortel, MM, Silvain et Truffier, ont lait ressortir lea incontestables mérites.
9iuin.
La Comédie-Française au Salon.
Le Salon, qui, à mon avis, est fort remarquable cette année, possède peu de sujets intéressant la Comédie-Française.
Tant et si bien qu'avant d'y faire mon métier de glaneur, je vous demande la permission d'entrer quelques minutes au « Cercle de l'Union artistique », autrement dit Cercle des Mirlitons, Ne lui sert-il pas d'antichambre depuis qu'il a transporté ses pénates rue des Champs- Elysées, non loin de la grande usine qu'on est convenu d'appeler un Palais ?
Vous y trouvez d'abord un portrait délicieux de fraîcheur et de modelé : M^^^Samary, par M. Carolus-Duran. Je donnerais tous les personnages du Bacchus que le maître expose au Salon pour ce buste de femme.
La jolie sociétaire se présente de face,
vêtue d'une robe rose agrémentée d^o/i soupçon de pelisse qui, heureusement, ne cache point les splendeurs sculpturales de ses épaules et les neiges immaculées de sa poitrine. Aucun luxe de mise en scène, aucun étalage de costume ! M. Carolus-Duran a compris que la meilleure façon de peindre sa cliente était de nous la montrer en toute simplicité.
Voici maintenant un petit portrait qui se recommande par le fini de l'exécution et le charme du coloris; c*est celui de M. Febvre, par M. Chartran. Vous le reconnaîtrez au vêtement de cour qu'il porte dans Henri III plutôt qu'aux traits de son visage. Peut-être alléguerez-vous que le comédien, quand il a posé, était grimé pour la scène ? C'est une circonstance atténuante !
M. Le Bargy, dans un cadre de cheva* let, s'offre à nos regards le poing fièrement campé sur la hanche. L'image est fidèle, l'ensemble harmonieux. J'avoue, néanmoins, que, sans être amateur d'une palette tapageuse, je voudrais M. Gustave Courtois moins discret dans la manière dont il dispense ses couleurs.
Traversons à présent les Champs-Elysées, et entrons au Salon par la galerie des dessins et des miniatures.
J'y trouve un portrait, grandeur naturelle, de la charmante Jeanne Bertiny, exécuté au pastel par M"^* de Tavernier.
Du bleu, du rose, des fleurs, des rubans; tout un assemblage de nuances printanières ! M^^ Bertiny est-elle en Scapin ou en bergère Watteau ? Qu'importe? L'arrangement est agréable et d'une poésie toute féminine.
Vous souvient-il du portrait de M™«Barretta au dernier Salon? Était-il assez éteint, assez terreux ? Aujourd'hui la jolie sociétaire a reconquis sa jeunesse et sa fraîcheur sous le pinceau de M^^^ Gabrielle Le Sueur, qui la reproduit dans son rôle du Flibustier, Le costume breton sied à notre « Janik », dont l'image gagnerait pourtant à être plus vivante.
Bien que M'^*' Agar ait momentanément disparu de la Comédie-Française, elle est encore un peu de la Maison. C'est à ce titre que je signale sa miniature sur por* celaine, par M'^*' Alice de Gruchy. Drapée de blanc, les épaules et les bras nus, la tragédienne incline vers la gauche sa tête méditative.
Comme M™* Agar, M. Barré nous a quittés, mais lui, hélas ! sans espoir de retour. C'est à la sculpture, et sous forme de buste, que nous le rencontrons. L'oeu-
vre, signée Bacquet, est d'une exécutior> satisfaisante.
A sa lèvre fine, à son œil intelligent à l'expression caractéristique du visage ^ vous reconnaîtrez aisément M. Silvain, que le statuaire Cauchois-Morel a bien rendu.
M. Moret a fait, de M»* Céline Montaland, un buste digne de remarque. Les contours sont d'un joli modelé, l'arrangement du corsage, que rehausse, sans Palourdir, un bouquet de roses, est de bon goût. La ressemblance, malheureusement, laisse à désirer.
Même observation au sujet de M^^Pierson. Pas plus que M. Doublemard, l'année dernière, M. Léon Laroque n'a saisi, cette année, le sourire à la fois ironique et troublant de son modèle.
Des trois bustes de MM. Jules Sandeau.
André Theuriet et Charles Monselet, y préfère le premier, que je suis ravi d savoir destiné au Théâtre - Françai} M. Crauk Pa exécuté avec une sûreté c main et une puissance d'impression été nantes. C'est un marbre qui parle.
Très ressemblant aussi M. Theuri anquel M. Dalou a conservé sa phyi nomie bienTeillante, fine et distingué
Monaelet n'a rien perdu non pluf
- bi -
tempérament qui lui est propre, à nous être présenté par M. Etienne Leroux.
D'après son buste, il est facile de reconnaître le spirituel auteur de Vllote,
Je cite, en passant, une statue de M. Picault : Le Bourgeois gentilhomme, et je remonte aux galeries du premier étage, où je note un beau fusain de M. Ânker :
Diafoirus père, à mi -corps, grandeur naturelle, et pérorant, le bonnet sur la tête.
Plusieurs tableaux du Salon de 1888 ont été reproduits, cette année, par la gravure et la lithographie.
D'abord le Bourgeois gentilhomme, de M. MazeroUe, gravé à Teau-forte par M. Penet. Ensuite le portrait de M. Claretie, gravé sur bois par M. Prunaire, d'après M. Ferrier, et enfin M. Mounet- Sully, lithographie par M. Mauron et gravé à Teau-forte par M^« Gabrielle Poynoty d'après M. J.-P. Laurens.
Il me reste à dire un mot de cinq ou six sujets qui ont un rapport plus ou moins direct avec la Comédie-Fcançaise, et ma tâche sera terminée; elle aura été bien courte cette fois.
M. Auguste Leloir, dans un cadre de dimensions minimes, met en scène Voltaire, recueillant l'arrière-petite-nièce de
Corneille. Au premier plan, le poète, debout, tient, dans sa main gauche, la main de la jeune fille, tandis qu'il étend le bras droit sur sa tête en signe d'adoption. Peinture sans relief, tons gris et froids; le tableau est au-dessous de la réputation du maître.
Des Ophélîe et encore des Ophélie!
Il y en a chaque année, et toujours est exploitée la même situation dramatique : l'heure où va trépasser la vierge de Shakespeare.
Je commence par une statue de grandeur naturelle :
M. Loiseau nous montre Ophélie agenouillée et se retenant, de la main gauche, à une touffe de roseaux, tandis que, la main droite à son oreille, elle écoute des voix imaginaires. La posture est bien celle de l'extase, mais la tête trop menue du personnage manque de caractère.
Des tableaux suivants, qui traitent du même sujet, le premier est plutôt une apparition qu'une scène de la vie réelle, et M. Yperman, qui en est l'auteur, doit s'être proposé, avant toute chose, une gamme de blancs, dont il a convenablement tiré parti, d'ailleurs. Le paysage est blanc, piqué çà et U de blanches margneritet; k robe d'Ophélie est blanche^
set cheveux sont d'un blond si pAle qu'ils tournent à l'argent; son risage, enân, serait d'un blanc immaculé, n'était une ombre malencontreuse qui coupe le menton en deux et se prolonge obstinément sur la joue gauche.
Le second cadre est la sincère reproduction du drame :
Sous les lueurs rosées du crépuscule, la blonde Ophélie, ceinte d'une couronne et portant une jonchée de fleurs dans son écharpe, s'avance vers son linceul de cristal. Sa physionomie est calme et sereine; ses grands yeux, doucement rêveurs, semblent refléter toutes les joies du ciel. Je n'ai pas besoin d*affirmer mes préférences pour cette poétique composition, qui est signée Rosset-Granger.
Pour finir, le Retour du bal, de FrOH' cillon, — un sujet inspiré à M™® Alix Énault par la comédie de M. Alexandre Dumas :
Francine de Riverolles, rentrée chez elle, est assise vis-à-vis du spectateur, le front penché, le bras droit allongé sur un guéridon qui supporte une lampe. La pose est méditative, l'expression, à la fois énergique et songeuse. Son domino noir, jeté sur une robe rose, laisse à découvert ses bras et sa poitrine; un loup,
qu'elle vient de quitter, a roulé par terre.
La petite scène, toute de fantaisie, est comprise, d'une agréable couleur, d'un agencement gradeui. On voit bien que M""' Enault a au profiter des leçons de MM. Bonnat et Willenis, ses éminents professeurs.
VÉtrangère (reprise). — MM. Thiron, Febvre, Le Bargy, Garraud, Albert Lambert, Cocheris; M»** Barretta, Pierson, Brandès.
Voilà une pièce bizarre, obscure, inco* hérente, dans laquelle tous les caractères ou à peu près, pour être sortis du cerveau de M. Alexandre Dumas, n'en sont pas plus vraisemblables, bien au contraire ! Après trois premiers actes ennuyeux, deux actes qui intéressent, grâce à une scène de ménage très pathétique au quatrième acte et à une situation captivante au cinquième. Malgré cela, on cherche la trame saisissable, et on ne la trouve point.
Il n'en est pas moins vrai que chaque fois où Ton joue VÉtrangère, le théâtre fait salle comble, tant l'esprit de son auteur, sa prédilection pour les antithèses les moins possibles, pour les paradoxes
— Soles plus étranges, exercent d'attraction sur les spectateurs.
Cet effet psychologique, je Pai constaté le 14 février 1876, à la première représentation de l'ouYTBge ; il s'est reproduit / identique à la reprise de septembre 18S4, et j'ai pu l'obsenrer encore hier soir.
MM. Thiron et Febvre ont conservé leurs rôles de la création, et le public n*y a point perdu. M. Le Bargy succède à M. Coquelin aîné dans le duc de Sept- | monts; une lourde tâche dont il est sorti victorieux, en composant son personnage avec beaucoup d'intelligence et en trouvant des effetf dramatiques d'une haute portée.
M. Garraud, auquel est échue la tâche non moins délicate de remplacer M. Got dans Rémonin, s'y montre plein de rondeur et de bonhomie.
M, Mounet-Sully était un Gérard trop ardent. M. Albert Lambert nous semble trop froid maintenant : cela ùdt compensation.
Quant à M. Cocheris, qui interprète Guy des Haltes après M. Prudhon, il y est, ma foi, très élégant de tournure et de manières.
Le rôle de marquise de Rumières, joué d'origiiMU F«r UP» Madeleine Brohan^est
tenu aujourd'hui avec finesse et humour par M^^Pierson, dont les progrès se peuvent apprécier à chaque représentation nouvelle.
Le caractère âpre et violent de Catherine de Septmonts n'est point dans la nature de M"*® Barretta, qui en tire un parti convenable parce que la charmante artiste possède un tact très sûr et l'instinct du théâtre; je lui conseille, néanmoins, de ne pas sortir de son domaine : il est assez riche pour sufiGire à sa renommée.
S'il vous en souvient, le rôle de mistress Clarkson, misa la scène parM^'^^Sarah Bernhardty servit de premier début à l^iie pierson en 1884. C'est actuellement M^ Brandès qui le joue» et elle lui imprime un cachet particulier qui n'est point sans mérite.
16 juin.
Premier début de M. Jean-Ptul Mounet dans Ruy Bios.
Je me demande à quel propos M. Mounet s'est ajouté un prénom pour débuter dans Ruy Bios au Théâtre-Français. Il me semble que les brillants succès de Paul Mounet à TOdéon, dans les rôles d'Ântony, de Torrelli, de Léonato, de Numa Roumestan, etc., etc., suffisaient à donner du relief à l'ancien nom sans qu*il fût besoin d'appeler Jean à la rescousse.
Après cela, peut-être notre artiste s'estil senri du susdit Jean à la foçon des femmes qui mettent un loup sur leur visage afin de se ménager un demi-incognito; on l'eût pensé à voir le trouble, je pourrais ajouter re£Parement de don Salluste, durant les deux premiers actes. Si M. Mounet-Sally ne fût venu à son se-
cours avec une sollicitude toute fraternelle ; si le public ne l'eût, par deux fois, rappelé à la fin du premier acte^ en manière d'encouragement, c'en était fait du pauvre comédien, qui manquait son début, malgré son talent indiscutable.
Fort heureusement, M. Paul Mounet a pris le dessus au troisième acte, pour sa grande scène avec Ruy Blas, et il a enlevé le cinquième de façon à se concilier tous les suffrages.
Sans doute le débutant n'est point encore arrivé au degré de perfection que la Comédie-Française est en droit d'attendre de ses élus. Ses effets sont trop poussés au noir et son débit manque de nuances, mais il se fera, avec l'habitude de la Maison. Sa voix est puissante et métallique, il a une belle prestance et une physionomie expressive; bref, l'avis général était, à la fin de la soirée du i5 juillet, qu'une fois en pleine possession de lui-même, M. Jean^ puisque Jean il y a, figurerait dignement à côté de son fî'ère sur notre première scène dramatique.
21 juillet.
La RoHUieke ^Iris (reprise).
M. de F^raudy; M"* Racbel Bojcr.
La Reponche d'Iris est nne petite pièce en vers, très spirituelle et très divertissante, qui remonte su 25 mars 1868. On ne Tavait pas reprise depuis nombre d*annèes ; c'était là un tort, que M. Claretie a bien fait de réparer.
Un certain jour que les dirinités de l'Olympe discutaient sur la Tenu des femmes, Vénus hasarda cette opinion^ qu'on ne trouyerait pas sur la terre trois filles de quinze ans n'ayant jamais aimé.
Junon paria le contraire, et, tout aussîx&t, elle dépécha Iris sur notre planète arec mission de lui découTrir trois n^eU capables de donner un démenti à la reine deCythère.
Voici donc Iris prenant son toI et tombant non loin de Corinthe, juste à l'endroit où logeait Diogène... dans son ftMiBcaa.
Aux questions que lui adresse la jolie messagère, il répond en grognant :
Cek leur siért bien, ÂTix Dieux 1... Par Jupiter!... Qp'attendre de la terre S^ ne lui vient des cieux fexemple salutaire? P«n«z-Toas, immortels 1 rencontrer ici-bu Des vertus... que, U-haut, voua ne pratiquez pas?
« Des fillettes vertueuses ? Allons donc!... » Et, conduisant Iris au bord d^une fontaine : « Contemple ton image, ricane le cynique; est-ce là ce Phénix? Si oui, emporte-le bien vite!... Quant aux hommes au cœur de roche, il y en a au moins un, et c'est moi ! »
Blessée de cette insolence. Iris résout de se venger, et, appelant Cupidon à son aide, elle le prie de percer l'orgueilleux philosophe de Tune de ses flèches. Paf!
Voilà notre homme amoureux fou de Penvoyée de POlympe. Il court se faire raser, friser, habiller de neuf, puis il revient avec une corbeille pleine de victuailles, car, songe-t-il :
La wBnne, de tout teonpty rat lui être gonruuuid I Des g&teaux et du vin, voilà ce qai la touche, £t, conune le poisson, oa la prend par la bouche.
Mais Diogène s'est trop pressé de chanter victoire; c'est une simple revanche que veut la malicieuse déesse. Aussi,
quand elle s'est fait répéter sur tous 1 ^^ tons qu'on l'adore; quand son grotesqc?^?
soupirant a piétiné, pour lui plaire, sur ses beaux principes de continence, et qu'enivré de son propre vin, il implore la faveur d'un baiser. Iris l'amène à la fontaine et lui dit : « Regarde à ton tour.
Est-ce un homme? »
La conclusion, c'est qu'en matière de vertu... il n'y a ni homme ni femme...
Si, pourtant! il y a, parmi les filles, trois cœurs d'airain... Ce sont les Furies!!
Encore faut-il les chercher aux enfers !
Sur cette réflexion, notre messagère remonte bredouille à TOlympe.
Il est vrai, insinue M. Paul Ferrier dans son amusante fantaisie, que l'épreuve se tentait jadis à Corinthe, et que, depuis, les temps et les mœurs sont bien changés. Oyez plutôt :
OIOGÈMB.
Deux mille ans ont passé sur la «joerelle éteinte...
nis.
Et si noos reprenions cette gageure-ci, Ponr la terre anjourd'hoi, je partirais sans crainte, Cfrtainf dèsonnais qu'il en advint id...
olooiln.
Ce qu'il en advint à Qnrinthe.
M. Coquelin aîné et M>>* Ponsin, les créateurs de la pièce, ont actuellement
pour successeurs M. de Féraudy, impayable d^originaiité, de verve, et M"« Rachel Boyer, un are-en-ciel d'éclat et de jeunesse.
4 août.
C'est dans le palais de» Arts Libéraux, juste soua la coupole, qu'est installée l'exposition théâtrale dont l'Opéra et la Comédie-Fratiçaise font tous les frais.
Je me renfermerai dans cette dernière, la seule qui soit de mon ressort, et aussi .
la plus importante en curiosités de toutes
Ce qu'on dit, en général, de notre merveilleuse Exposition, s'applique, en particulier, à la section théâtrale, qui unit le côté sérieux et instructif bu cSté amusant, au cCté foire, suivant une expression assez judicieusement consacrée.
Au Champ de Mars comme à l'Esplanade, les visiteurs, quels qu'ils soient, trouvent leur compte : les badauds, les érudils et les délicats. J'estime marne que, dans la circonstance, MM. les orga-
nisateurs ont favorisé le gros public aux dépens de l'autre, en assignant la place d'honneur à une figure de cire, tirée du Musée Grévin.
Il s'agit de M. Mounet-Sully, affectant, sous sa vitrine, la pose du héros de Shakespeare, alors qu'il murmure, extatique :
« Monrir*.. dormir... rêver, peut-être t »
Sans doute, la ressemblance est saisie, mais le but proposé me semble tout d'abord la distraction du spectateur.
Combien je préfère à ce trompe^VœU la maquette et le buste qui lui ont servi de modèles!
Tous deux sont de M. Léopold Bernstamm, un sculpteur de talent qui a beaucoup travaillé pour le Musée Grévin.
Nous pouvons en juger d'après les onze bustes-modèles exposés ici, et dont les meilleurs me paraissent ceux de MM. Coppée, Claretie, Richepin, très vivants et d'une belle facture; celui de M"® Legault, gracieux, bien que d'une exécution un peu molle; celui de W^^ Samary, plein de charme et d'expression mutine ; enfin celui de M. Sardou, le spirituel auteur dont nous retrouvons l'image parmi les envois de M. Franceschi.
L'exposition de ce dernier artiste se compose de six bustes absolument remarquables, et dont quatre nous intéressent spécialement : ce sont les portraits de M. SardoUy cité plus haut, de Régnier, de M»« Barretta et de U^* Bartet; ceuxci d'une pureté de ligne et d'un arrangement délicieux.
L'histoire du costume théâtral est, après le Mounet-Sully du Musée Grévin, ce qui amuse le plus monsieur Tout le monde. Elle est racontée par un groupe de petits personnages habillés qui ne laissent pas d'être originaux.
Quant à l'amateur du théâtre, il cherche, dans cette galerie minuscule, autre chose que des poupées, et c'est avec un sentiment de curiosité réelle qu'il s'arrête devant Âdrienne Lecouvreur {la Mort de Pompée, rôle de Cornélie), devant Lekain {VOrphelin de la Chine, rôle de Gengis-Khan), devant M^^ Sainval (JRAadamiste et Zénobie, rôle de Zénobie), ou devant Talma {les Templiers, rôle de Blarigny ûls). Ces figurines n'ont, bien entendUy aucune prétention à la ressemblance, mais elles reproduisent les costumes authentiques de l'époque, et cela •uffit pour leur donner une valeur se-
Après les statuettes, il convient de classer dans l'histoire du costume théâtral les dessins coloriés de M. Lechevallier-Chevignard pour le drame de Garin, et les dessins de M. Théophile Thomas pour Ruy Bios, le Mariage de Figaro, BarbeHne et le Roi s'amuse, La série est intéressante par le talent de la composition et l'exactitude du rendu.
Une mention^ en passant, au bel ouvrage de M. Guillaumot fils, qui, lui aussi, contient des costumes de la Comédie- Française.
Parmi les dessins de décorations que renferme l'exposition théâtrale, je mentionne avec plaisir ceux des Pattes de mouche, du Roi s^amuse et de Ruy Blas, par M. Duvignaud ; enfin celui de Pepa, par M. Devred.
Voici maintenant une galerie fort curieuse; elle appartient â la Comédie- Française et se compose des portraits de ses dix derniers administrateurs, en commençant par le baron Taylor pour finir à M. Claretie.
Je ne prétends pas que ces petits cadres soient tous des chefis-d'œuvre ; aussi en citerai- je quatre ou cinq seulement :
M. Lockroy père, signé Berne-Beiiecour; — M. Arsène Houssaye, par M. Ge£froy ; —
M. Edouard Thieny, ptr M. Paul Utr-~ want ; — M. KaempfcD, par M. Jules Gamier; — enfin M. Claretie, par M. Lio>
J'ai gardé pour la fia la collection Paateur, qui ne compte pas moins de quarante-trois figures i l'huiie, de pareilles dimension».
C'est la représentation très complèteet très fidèle du personnel de la Maison de Molière, sans oublier son administrateur.
Bon secrétaire et son archiviste.
On conçoit que je ne veuille point paster en rente tous ces portraits, ce qui transformerait en un catalogue mon compte rendu déjà trop rapide. Mais je ne puis résister au désir de vous montrer M. Thiron dans son habit de chasse du Marquis de la Seiglière, MM. Got et Febvre dans leurs râles de l'Ami Frtl^, M. Coquelin cadet sous les trsits de Bazile. Je me reprocherais également de ne pas attirer votre attention sur le joli minoU de Ifi^ Mûiter, sur la délicate image de M"* Bariet, sur la piquante physionomie de M"* Samary, sur le gracieux visage deM"" Barretta... j'en passe, et des plus charmantes; mais il Aut savoir se borner !
Quand je tous aurai dit que les por-
traits de la collection Pasteur sont signés Aimé Mo rot, J. Blanc, Schommer, Chartran, G. Ferrier, Wencker, Bérard, Toudouze, vous estimerez avec moi que j^ai bien fait de vous les tenir en réserve.
25 août.
Jean Baudry (reprise). — 3* début de M. Jean- Ftui Mounet. — (MM. SilTaia, Le Btrgy, Georges Berr, J.-P. Mounet; Mne* Bartet, Montaland.)
A défaut de nouveautés, M. Claretie ne pouvait choisir, pour la remettre à U scène, une meilleure pièce que Jean Baudry, le public de mardi dernier le lui % témoigné par ses applaudissements.
Jouée le 19 octobre i863, reprise er dernier lieu avec MM. Got, Barré ei Worms, au mois de novembre i885, Jeat Baudry a eu, cette fois-ci, pour princl paux interprètes, MM. Jean-Paul Mounet (troisième début), Silvain et Le Bargy,
Les deux premiers sont des acteurs d< tragédie, d'où vous conclurez que, poui avoir été représentée d'une façon fort honorable, Pœuvre de M. Auguste Vacquerie a revêtu, dans la soirée du 17 sep-
tembre, un caractère très différent de celui que nous lui connaissions.
Je ne suis pas pour blâmer, d'ailleurs, cette nouvelle distribution des rôles, la pièce, éminemment forte et pathétique, tenant plutôt du drame que de la comédie.
On se le rappelle : Jean Baudry ramasse dans la rue un jeune vaurien qui s'ingéniait à lui soustraire son portefeuille, et, au lieu de le conduire au poste^ il le mène chez lui, où il l'adopte, se met à le chérir, et lui fait donner une brillante instruction^ car Jean Baudry est aussi riche que généreux, et il tient à relever cette âme que la misère prédestinait au crime. Bref, le bienfaiteur réussit à tel point, dans son plan charitable, qu'Olivier, ce fils adoptif, fait de brillantes études, et qu'à vingt-cinq ans, son intelligence aidant, il est devenu un médecin presque célèbre.
Mais voici où l'action se corse et tourne au tragique. Bruel, un armateur ami de Jean Baudry, s'est ruiné, et celui-ci lui offre sa bourse avec la grandeur d'âme qui le caractérise. Scrupules de Bruel. Il y a cependant un moyen de tout arranger. L'armateur possède une fille du nom d'Andrée que Baudry aime passionné-
ment. Qu'un mariage se fasse entre eux, et le beau-père acceptera du gendre ce que, dilicatemeai, il doit refuser à l'ami.
Par mattieur, Aadrée est aimée d'Olivier, qu'elle paye de retour. N'iniportcl La jeune fille se sacrifie, et, pour sauver son père de la faillite, elle met sa main dans celle de Jean Baudry.
Alors Olivier sa révolte, et il se passe, entre lui et son bieniaîteur, une scène terrible qui se termine par U saumission du jeune docieuir. H partira, cédant la place à son rival.
C'est malmenant que ia générosité de Baudry va toucher à l'héroïsme et que son abnégation sera poussée jusqu'au martyre.
Jaloux d'accomplir l'tEuvre commencée, il fait taire son amour, brise son propre cœur, et, victorieux dans la lutte engagée contre lui-même, il renonce à Andrée pour la laisser à Olivier. Puis, comme celui-ci, repoussant un sacrifice qui le couvre de confusion, persévère dans la résolution de s'éloigner, son bienfaiteur il pan avec lui, mais pour le
Cette courte analyse explique, ce me sem ble, le choix qui a été fait de M. J.-Paul Mounet pour le penonnage de Jean Bau-
dry, et de M. Silvain pour celui de Bruel.
Le premier a sensiblement diminué la valeur du rôle, au point de vue des nuances ; mais il a été absolument remarquable dans les scènes violentes et dans l'expansion de ses sentiments amoureux.
Le second, qui n'apporte dans Bruel ni la rondeur ni le naturel de M. Barré, son prédécesseur, s'y montre très digne et d'une tenue parfaite.
M. Le Bargy (Olivier) néglige un peu le côté brutal du caractère, mais il en fait vibrer la note sentimentale avec beaucoup dé chaleur et de passion.
M. Georges Berr (Barentin) n*a qu'un bout de rôle, dont il tire néanmoins un excellent parti. Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai prédit un brillant avenir au jeune artiste.
M'A® Céline Montaland prête à la tante Gervais une couleur fort originale.
Quant à M^^^ Bartet, la seule interprète qui subsiste de la dernière reprise, elle tient d'une façon délicieuse le personnage d'Andrée, mis à la scène par M^^^ Favart en i863.
a a septembre.
Ln Ouvriers (reprise). — MM. Dupoat- Vemon, Boucher; M^i** Fayolle, du Minil.
Pour être une petite « reprise », les Ouvriers, de M. Manuel, n'en sont pas moins dignes de notre attention particulière.
Ces braves gens reposent des poivrots et des loupeurs de M. Zola. Le foyer de Jeanne, le pur et chaste amour de son fils pour la gentille Hélène, remettent des écœurements causés par les taudis où grouillent des êtres gangrenés qui n'ont rien d'humain, m Mais ces choses-là existent! » direz-vous. Si elles existent, je m'en gare comme d'un spectacle repoussant, et ne veux pas, à plus forte raison, qu'on me les montre au théâtre.
J'en reviens à la pièce de M. Manuel qui est faite, au contraire, pour rasséré ner le cœur par le tableau qu'elle me sous nos yeux.
Marcel vit auprès de Jeanne, sa mèr qu'il aime presque à l'égal d'Hélène, ui
vertueuse orpheline qui, du fruit de son travail, élève un petit frère et une petite sœur. Les deux jeunes gens veulent s^épouser, et M. Morin, le patron d'Hélène, doit venir causer avec le fiancé et prendre les dernières dispositions avant la noce.
Or, ce Morin, qui maintenant est un homme honnête et charitable, n'a pas toujours été le modèle des philanthropes.
Jadis, il était débauché, emporté jusqu'à la fureur. Dans un moment d'ivresse, il a failli tuer sa femme d'un coup de couteaul
Cela se passait il y a vingt ans. Depuis, le coupable n'a pas réintégré le domicile conjugal, mais il s'est corrigé, réhabilité peu à peu, et le voici devenu un commerçant estimé de tout le monde excepté de lui-même. Le remords, en effet, n'a point cessé de le poursuivre et son crime le pénètre de la même horreur qu'au premier jour.
Cependant Morin est chez nos ouvriers quand Jeanne y fait son entrée. Dieu du ciel ! cette pauvre créature qu'il a jadis martyrisée, meurtrie, presque assassinée, c'est elle ! c'est sa femme, qu'il croyait morte et qu'il retrouve menaçante !
On devine la scène tout à la fois terrible et attendrissante qui se passe entre les époux. Jeanne adresse à son mari des
rerroches sanclants devant le5Cîue!s?îorir.
courbe la tête; il pleure, il va partir.
quand Marcel, Taincu par une douleur et un désespoir si lamentables, supplie sa mère de pardonner. L'arriYée d^Hélène complète la réconciliation, et la paix rentre dans l'humble logis, que le bonheur habitera désormais.
Cette émouvante étude de mœurs, qui fut mise au théâtre le 17 janvier 1870 par MM. Maubant, Coquelin, M'^^* Nathalie, Reichemberg, et qui a été reprise bien des fois depuis cette époque, est actuellement interprétée par MM. Dupont- Vernon, Boucher, M"" FayoUe et du Minil.
Distribution moins brillante, sans doute, que la première, mais dont le public s'est néanmoins déclaré satisfait.
M"^ Fayolle a joué le rôle de Jeanne avec énergie et sentiment; M*'° du Minil s'est montrée, dans Hélène, gracieuse et sympathique; M. Dupont-Vernon, d'une distinction un peu froide dans le personnage de Morin, a trouvé pour la scène finale des accents très dramatiques. Enfin, si j'ai un reproche à faire à M. Boucher, c'est de prêter à l'ouvrier qu'il représente une tenue trop correcte et des façons trop tfléwntcti
39 septembre.
Premiers'débuts de W^ Malck dans Phèdre, et de Mil* Lynnès dans le Légataire uni" versel, — Mii« Darsac j M. TrufBer.
C'était dimanche ! Un |our que M. Cla* retie choisit volontiers pour les représentations de débuts et que la Critique ne manque pas de subir en maugréant :
car, pour être journaliste, on n'en tient pas moins que tout le monde à son repos dominical. Or, ce dimanche-là, M^^*" Malck et Lynnès, venant toutes deux de TOdéon, franchissaient, pour la première fois, le seuil de la Maison de Molière, et, bon gré mal gré, le redoutable aréopage se rendit à son poste.
Je parle uniquement pour mémoire de M^* Darsac, une gentille personne que M. Claretie nous a présentée dans Ismène, de Phèdre, en nous avertissant qu'elle n'avait encore paru sur aucune scène, — ce que l'on voyait de reste, •—
et qu'elle n'était point pauée par le Conservatoire, — ce en quoi elle avait eu tort.
Mon avis est de l'y envoyer, et d'attendre, pour la juger, le complet achèvement de ses éludes.
J'arrive à M"° Malck, qui avait choisi, pour sa première épreuve, le rôle d'Œnone, nourrice et confidente de Phèdre. De la bonne volonté, de la tenue, de la distinction même; un débit correct, une attitude très châtiée; ces qualités sont autant de bonnes notes; mais je reprocherai à M"" Malck sa continuelle préoccupation de la plastique et une mimique beaucoup trop accentuée pour la Comédie-Française.
De la suivante de Racine, je patae à la servante de Régna rd.
M"* Marie Lynnèa, qui a'était taillé un petit triomphe, à l'Odéon, dans Lisette, du Légataire universel, a tenu à &ire son premier pas, rue de Riclielieu, dans le même personnage. C'était sagement raisonné, car le résultat a dépassé son attente. M"* Lynoès possède une physionomie enjouée, des yeux pétillants d'esprit, une figure fort avenante, et elle joint la crinerie du geste à la précision du maintien. Bref, la débutante a mis
S juges en si belle humeur qu'ils ont
unanimement proclamé sa vocation pour remploi de soubrette.
Puisqu'il s'agit du Légataire universel, je veux dire que monsieur l'administrateur générai a rétabli cette fois le rôle de Clistorel, supprimé aux dernières représentations de la pièce. M. Truffier, en réclamant la résurrection de VApothi-^ caire à son profit, comptait sur un succès qui ne lui a pas manqué.
3 novembre.
Rcpsimn'ATioii
 LÀ. N<NOIBE d'ÉmILK AntlIXR.
P«JI>tert#.'HM.Luoch*,BiI11«(;M>** Emilie Btoiiat, Lioyd. — VAvnimrière : MM. Uloir, Lcitneti K"— Pierioa, Luné.
A ÉmtU Angier; T«t« de M. Richepio, lus pir H. Got.
Ce n'était pai une solennité de commande, que cet hommage discret rendu à la mémoire de t'illustre mort du 35 oc-
Philiberte, l'Aventurière, puis, entre les deux pièces d'Emile Augier, ces vers de M. Richepin, que je demande la permission de reproduire ici, tant ils sont riches de forme, remarquables d'élan et de conviction :
Silnll... Duu lu Iiurien, la pilinei et le lian \mà tDD fnnc vingc et ton sonrire iltier.
Ta plue itJLit nurqoH ta fD]per do Hoii^.
Gnmie lai, ta peignis llioinâmté perverse D'an style simple et fort, aax clartés de miroir, Et le vin qne ta Muse oa la siexme nous verse Est da vieux vin fiançais qni sent bien le terroir.
Donc, de la France en deuil accepte les hommages. Ils te sont dus. Tu peux, couronné par ma main, Passer sans peur an rang des augustes images, Tcrf, notre ami d*hier, notre orgueil de desoiain.
Salut, maître au cœur droit, à la lan^e hardie I Tu répétais souvent, pendant tes dermers jours : « Qjiand j'irai mieux, je veux revoir la Comédie. » T'y voilà dans ta gloire, ô maître, et pour toujours 1
Toi que nous avons vu tant de fois sur ces planches Travaillant, inquiet, t'y voilà radieux:
Gu* tu vas resplendir parmi les ombres blanches Qp'un marbre mérité transforme en demi-dieux.
Quoi de plus consolant que cette dernière pensée, dont Texpression poétique n'échappe à personne?
J'ai précédemment rendu compte de Philiberie et de V Aventurière, dont la distribution a fort peu changé. Je me borne donc à signaler parmi les artistes les plus applaudis de la soirée du 5 novembre dernier : MM. Laroche, Baillet, I^mes Emilie Broisat et Lloyd, dans la première comédie; MM. Leloir, Leîtner, ^ues pierson et Laine, dans la seconde.
C'est devant le buste d'Emile Augier, oeuvre remarquable de M. Franceschi, et que M. Guiard, neveu de [l'écrivain, avait prêté pour la circonstance, qu'a eu lieu « l'hommage » au maître regretté.
— Si — Tout le personnel de la Maison de Molière était présent, quelques-uns en habit deTÏlie, la plupart dans les costumes des pièces d'Augier. M. Gol a lu les vers de M. Richepin; mais si grande a été son émotion que le doyen des sociétaires s'est vu plusieurs fois obligé de s'interrompre.
10 no»embre.
La Bûcheronne ( i »• représentation). — Premier début de M^e Tessandier. — MM. Worms, Albert Lambert, SilTain, Leloir, TrulBer, Laugier; M^m Barretta^ Ludwig, Tessandier.
La bûcheronne n'est autre que la du* chesse de Croix-Saint-Luc. Son surnom, consacré par les paysans des Vosges, lui vient du métier exercé par son père, et dont celui-ci a tiré si gros profit qu'il a pu marier sa fille à un seigneur.
M"*" de Croix-Saint-Luc est veuve quand la pièce commence, et elle possède un fils qu'elle destine à la fille du prince de Musignan, gentilhomme viveur et décavé qui attend l'argent de la duchesse pour se remettre à flot.
Quant au jeune duc, l'auteur du drame nous le présente comme un type d'amoureux accompli : amoureux des grands
bois, amoureux de la chaise, amoureux aussi de la toute charmante Angèle, fille de l'Iutendani forestier de sa. mère et quelque peu commensale du château, où oo l'appelle de temps i autre pour y utiliser ses talents d'artiste, car Angèle peint i merveille, et elle s'est chargée de restaurer les blasons de la famille.
Dès l'exposé de la pièce nous comprenons que Croii-Saint-Luc n'épouien pas la petite princesse Edwige, qui est Parisienne jusqu'au bout de« ongles, et coquette! et mondaine! ei légère!.., mais qu'il gardera sa main pour celle qu'il adore avec toute la fougue de sa nature primitive et de son ardente imagination.
Cependant, si le fils a hérité du caractère impétueux, opiniitre, de ses ancêtres maternels, la duchesse n'est pas moins que lui indomptable dans ses volontés.
Aussi la lutte va-t-elle s'engager obstinément entre ces deux Etres, qui s'aiment à la folie, mais qui poursuivent leur but avec un égal entêtement.
A la suite d'une discussion passionnée dans laquelle la bûcheronne, dont on ne s'explique pas trop le dada nobiliaire, intime à son lils l'ordre d'épouser Edwige, ce dernier, à force de prières, ob-
tient de gagner du temps. Il suivra les conscrits en Algérie, où il servira la France durant une année, puis... on verra!
La duchesse a consenti; mais à peine son enfant bien-aimé a-t-il franchi la porte que déjà la séparation lui brise le cœur et qu'elle décide de le rejoindre.
Ses préparatifs ne seront pas longs; elle s'y emploie sur l'heure, quand, au dehors, se produit un grand tumulte. De Croix-Saint-Luc vient d'être victime d'un guet-apens : on lui a tiré un coup de fusil qui l'a grièvement blessé, et on le rapporte sanglant au château.
Le misérable qui a commis le crime, il me faut le dénoncer au lecteur : c'est un nommé Sam, dont le rôle, dans le drame de M. Charles Edmond, est des plus importants, sinon des mieux justifiés.
Sam est une sorte de bandit, coureur des bois, qui jadis a sauvé l'intendant Daniel de la balle d'un braconnier, et que le brave homme conserve chez lui, moitié par reconnaissance, moitié par pitié.
De là tout le mal 1 car, dans la maison hospitalière, Sam a vu la bonne et douce Ângèle, et il s'en est éperdument épris. Il l'aime avec ses instincts de brute, en
chien grondeur, sans cesse prêt à mordn qui l'approche.
Or, ea rôdant autour d'elle, il a surpris l'amour de Croix-Saint-Luc pour h jeune fille, et, tout aussitôt, il a voué ai gentilhomme une haine implacable.
Un jour, chez Daniel, Sam a couchi en joue le duc, et, si Ângèle n^eût fait i ce dernier un rempart de son corps, i l'eût assassiné; plus tard, il prend sa revanche en tirant le coup de feu que vous savez, et qui met le gentilhomme i deux doigts du trépas. C'est une créatun odieuse, qui assombrit encore un drame déjà trop noir par lui-même. Il ûnii heureusement par se rendre justice er se tuant au dernier acte, ce dont 1( public lui sait vraiment gré, et ce qui nous permet de retourner au château, où nous trouvons le blessé si mal, si mal, qu'il va mourir s'il ne se produii un miracle en sa faveur. Soudain le docteur conçoit un projet hardi! Puisque tous les remèdes ont été impuissants è le guérir, pourquoi ne tenterait-il paf la transfusion du sang? Aussitôt pensé, aussitôt exécuté. Angèle, qui n'a poini quitté le jeune duc depuis l'événement.
présente son bras nu au médecin ; celuici pratique l'opération, et voilà que U
moribond ressuscite comme par enchantement, et reçoit, avec les tendres baisers de sa mère, le consentement au mariage dont il attend le suprême bonheur.
Je ne soutiens pas que le drame de M. Charles Edmond soit sans défauts; il est quelquefois violent jusqu'à la brutalité ; les caractères y sont outrés, les faits mal enchaînés, et le tapage que fait la duchesse autour de ses prétentions matrimoniales et nobiliaires ne me semble pas motivé. J'ajoute que la scène de la transfusion du sang, agrémentée de tout l'attirail du chirurgien, heurte sensiblement les traditions de la Comédie-Française.
Mais, ces réserves faites, je trouve que la critique a été trop sévère, pour ne point dire malveillante, envers la Bûche^ ronne, qui renferme des morceaux très recommandables.
Quant à l'interprétation, elle a été excellente. M. Worms ne s'est jamais montré plus grand artiste que dans son rdle de Sam, et M''^^ Blanche Barretta n'a jamais déployé plus de charme, de tendresse et d'émotion, que dans le personnage d'Angèle.
M. Silvain a rendu son médecin au naturel. Comme chirurgien, par exemple,
il manque d'expérience... et de sérieui
Je signale l'humour de M. Leloir scu les traits du prince de Musignan, et 1 piquant de M. Truffier dans Cloyis d Montgiyray, un petit vicomte ruiné < amoureux... de lui-même.
M. Laugier s'acquitte de l'intendant fo restier avec une mesure et une correctioi dignes d'éloges.
Enfin, dans les rôles secondaires, j note M^ Ludwig, qui joue Edwige d Musignan avec une finesse et une muti nerie toutes parisiennes.
M. Albert Lambert est un comédien di talent qui devait remplir et qui a rempl à souhait le rôle de Croix-Saint-Luc. J( lui conseille pourtant d'éteindre quelqw peu sa voix et de surveiller ses nerfo.
De M"^* Tessandier, la débutante, y dirai qu'à force d'être dramatique ell( dépasse le but. Sans doute l'impressioi est juste, mais elle est forcée. Avec soi tempérament et ses aptitudes, il (allai à l'éminente artiste un tout autre pei tonnage que celui de duchesse de Crois Saint-Luc.
17 noTembre.
Rentrée de M. Coquelin.
Le 7 décembre 1860, M. Coquelin débutait, à la Comédie-Française, dans le rôle de Gros-René, du Dépit amoureux.
Est-ce par un sentiment de superstitieuse coquetterie que l'artiste a choisi ce même personnage, ce même mois et ce même quantième pour reparaître sur la scène où il fit ses premières armes et qui lui valut sa grande renommée ? Si telle a été sa pensée, il faut avouer qu'elle ne l'a pas trompé. Le second bail, contracté après vingt-neuf ans, dans la Maison de Molière, commence sous les plus brillants auspices.
Jamais acteur ne fiit Tobjet d'un pareil engouement. C'était plus que de l'enthousiasme : c'était de l'emballement, du délire l
Au moment où M. Coquelin parut dans Gringoire, toute la salle se leva pour l'acclamer ; les chapeaux et les mouchoirs s'agitèrent en signe d'allé-
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grasse, et de toutes Ice poitrines sortit le mâme bourrai Les moindres répliques furent soulignées par d'interminables bravos, et, q uand le comédien acheva la Ballade des pendus, des trépignements retentirent, formidables comme le roulement du tonnerre.
Après trois rappels successifs, on permit à M. Coquelin de se reposer afin de ne pas l'écraser sous ses propres lauriers.
Puis, [es ovations, dans le Dépit amoureux, allèrent crescendo jusqu'à la fameuse tirade du deuxième acte :
qui excita de nouveaux transports.
Sans doute M. Coquelin est demeuré l'incomparable comédien que nous connaissons. 11 a joué Gringoire et Gros- René avec la mÊme autorité qu'avant son départ. Rien de moins, mais rien de plus ! Alors pourquoi tout ce tapageî A moins que ce ne soit pour remercier l'artiste d'avoir fait l'école buissonnièreî Prenons garde d'encourager ses camarades à l'imiter dans l'espoir que, pour eui aussi, on lucre le veau gras 1
25o® Anniversaire de la naissance DE Racine.
Mithridate. — Les Plaideurs, — A Racine.
— MM. Silyain, Albert Lambert, Coquelin ; MUe Hadamard.
Je commence par vous dire, — ce dont vous vous doutez sans doute, — que les Plaideurs figuraient au programme. On y avait ajouté Mithridate, qui jouit d'une faveur toute particulière auprès du bon public en ce que cette tragédie, à l'inverse du plus grand nombre, finit par « le couronnement de la flamme des deux amants ».
M. Silvain, chargé du principal rôle, s'y est montré fort remarquable. Plus rien de cette froideur, de cette impassibilité que nous lui reprochions jadis. De la chaleur, au contraire, de la véhémence et une autorité souveraine, alors que, dans la célèbre tirade : «Approchez, mes enfants... » il dévoile aux princes, ses fils,
— 91 ~ BOD plan hardi d'allei vaincre les Ramains dans leur capitale.
M. Albert Lamben (Xipharès) nous a profondément remues, comme amant et comms soldat : car il apporte la même conTJclîon dans la peinture des deux passions d'amour et de patriotisme.
Nous attendions M"' Dudiaj sous ks traits de Monime; mais l'éminenle tragédienne souSrant du mal d'influtnja, M"* Kadamard l'a remplacée presque au pied levé. Un véritable tour de force, récompensé, d'ailleurs, par des applaudis-
Le personnage de l'Intimé, rendu par M. Coquelin, a été le clou de la soirée.
Jamais l'excellent artiste n'y avait déployé
plus de verve, de finesse et de malice.
J'arrive à l'à-propos, en vers, de M. Paul Caulot : A Racine, qui devait élre dit par Ml" Dudlay, et que M. Silvain a lu, au milieu du recueillement général.
La France, d'après le panégyriste, n'est plus la farouche guerrière poussant, comme autrefois, ses âers bataillons par le monde; c'est le pilote guidant les nations vers le progrès. Les artisans de sa gloire, ce sont les penseurs, les savants, les poètes. Or, parmi les plus illustres, brille l'immortel Racine,quL possède, en-
semble, la puissance du tragique Sophocle et le charme harmonieux du tendre Euripide, ressuscitant à nos yeux Tart de rimpérissable Antiquité, sans cesser d*être bien Français.
Il ne reste rien des conquêtes ; la guerre reprend ce qu^apporte la guerre, mais les dons du génie sont un éternel trésor, et la divine mission des grands penseurs est précisément d'empêcher les peuples de retourner au néant.
L'a- propos se termine par cette belle strophe :
Saluons ces élus qui rompent le silence Et qtii poussent, pendant que l'humanité dort, L'invincible clameur qui viore, qui s'élance. Et triomphe à la fois du Temps et de la Mort !
Je pourrais tirer d'autres citations de la pièce, très courte cependant, de M. Paul Gaulot. J'ai choisi cette dernière parce qu'elle me semble résumer assez bien la pensée dont le poète s'est inspiré pour écrire son à-propos.
22 décembre.