ACTE I, SCÈNE V
Que de tonte la foire il attire la foule : Le monde rient, s'en va, puis revient et s'éconle,
Sans diminuer en rien.
Le marchand de mémoire en fournit la contrée ; Mais le marchand d'esprit à peine fut-il vu:
Il vendoit une denrée Dont le plus idiot croit être assez pourvu. Il s*écrie, il s'emporte, fl se rompt la cervelle: « Messieurs, dit-il , messieurs , tournez id vos pas;
« De quoi la mémoire sert-elle, « Quand l'esprit , par malheur, ne l'accompagne pas? •
Il eut beau foire et beau dire.
Beau se plaindre et fulminer,
Apollon, avec sa lyre ,
S'en alla sans étrenner.
Il n'est pas maîaisé de croire Que de sa marchandise il n'eut point de débit; On dit à tout moment qu'on n'a point de mémoire. Et l'on ne dit jamais que l'on n'a point d'esprit. Si l'on tenoit encore une pareille foire, Vous iriez à grands pas vous fournir de mémoire; Et , quelque bon marché qu'Apollon vous offrit, Vous n'en feriez pas un pour avoir de l'esprit. Est-ce en avoir une once et le mettre en usage Que de faire à la cour un si bas personnage? Ceux dont vous observez les discours et les pas. Ou sont vos ennemis, ou bien ne le sont pas : s'ils sont vos ennemis , la passion vous guide ; Si ce sont vos amis , c'est leur être perfide :
a48 ÉSOPE A LA COUB.
Et de tous les emplois le plus lâche àujounf hui
Est d^étre Tespion des paroles d autrui.
Plos sincère que vous, je dis ce que je pense.
PLEXIPE.
J'attendois de mon zélé une autre récompense.
ESOPE
Quand j'aurois un trésor à mettre en votre main. Vous manquez de mémoire, et l'oublieriez demain. C'est perdre ses bienfaits que de les mal répandre.