‹ Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la révolution française (volume 3)Chapitre 8 sur 86 · ALEXANDRE TUETEY · texte numérisé non relu

ALEXANDRE TUETEY

Il Juillet 1910.

ADDITIONS

Quoique, à raison de la faveur marquée avec laquelle Cliaumette accueillit le Comité insurrectionnel de l'Evèché, lors du 1er avril, le procureur de la Commune passe pour être l'un des auteurs des journées des 31 mai et 2 juin, néanmoins M. liraesch, dans son introduction aux Papiers de Chaumette, p. 74, déclare qu'au moment décisif Cliaumette eut une attitude assez peu honorable, lui qui avait jusqu'alors marché à fond contre la Gironde, et il ajoute, à propos de ses Mémoires sur la révolution du 31 mai, p. 101, que Chaumette joua un rôle des plus effacés, et qu'en réalité il semble que sa conduite, dans ces circonstances critiques, ait été des plus prudentes. Nous n'avions rencontré au cours de nos recherches aucun document qui put nous fixer sur ce point, cl, ne pouvant, ni infirmer, ni confirmer cette assertion, nous nous étions abstenus de porter un jugement, mais nous avons découvert depuis le témoignage important de l'un des membres les plus actifs du Comité central révolutionnaire, Marchand, qui, lors du procès de Chaumette, écrivit à Fouquier-Tinville, la lettre suivante, laquelle ne peut laisser subsister aucun doute sur la nature de la participation de Chaumette aux événements du 31 mai.

Comité de surveillance du Département de Paris.

Marchand à l'accusateur public près le Tribunal révolutionnaire.

Frère et .nui.

Obligé de partir à l'instant pour l'approvisionnement d'Orléans, je crois de mon devoir de déclarer :

Que. comme membre du Comité central révolutionnaire au 31 mai, j'ai vu Chaumette faire tous ses efforts pour entraver cette révolution glorieuse, dénoncer à chaque instant toutes les mesures que le salut public exigeait, crier, pleurer, s'arracher les cheveux et faire les plus violents efforts pour persuader que le Comité central opérait la contrerévolution. Sa conduite était telle qu'on l'eût pris dans des moments pour un furieux.

Chaumette, au moment où chargé par le Comité central révolutionnaire de rendre compte au Conseil général de la sortie de la Convention, des menaces faites à Hanriot, etc., au moment ou j'annonçais en son nom que le Comité allait enfin user des dernières ressources qui lui restaient et que les scélérats seraient arrêtés dans une heure, ou que tous les membres du Comité seraient égorgés, cria en plein Conseil, à la contre révolution! cri qui n'empêcha pas le peuple de sortir et de se porter vers les Thuileries pour être témoin des efforts des membres du Comité, entre les mains duquel il avait mis sa confiance.

Amitié, fraternité.

Marchand,

Membre du Comité de surveillance du Département-

ex

ADDITIONS

L'une des premières mesures adoptées, au début même du mouvement insurrectionnel du 31 mai, par le Comité central révolutionnaire, fut rétablissement d'une Commission d'inspection des Postes, qui reçut le mandat d'ouvrir et de saisir toutes lettres jugées suspectes, et qui continua à fonctionner lorsque le Comité central devint le Comité de surveillance du Département de Paris. C'est parmi ces correspondances interceptées que nous avons recueilli une lettre, adressée, le 7 juin, par un député (1), selon toute apparence du parti modéré, à l'un de ses collègues; ce député, spectateur impuissant de l'émeute, décrit toutes les péripéties de la journée dramatique du 2 juin; son récit est dans sa simplicité une page émouvante, tout à fait vécue, qui mérite d'être sauvée de l'oubli :

Paris, 7 juin, l'an 2 >le la République,

Je vous ai écrit, mon cher collègue, le dernier du mois. Je vous apprenais que le tocsin et la générale s'étaient fait entendre dans plusieurs quartiers de Paris, dès le matin du 31 mai; le tocsin ne cessa qu'à 4 heures du soir. Vous aurez su parles papiers publics quel était le but de ce mouvement révolutionnaire; la suppression de la Commission des 12, chargée de découvrir les conspirateurs contre la Convention nationale, et encore le décret d'accusation contre les membres qui composaient cette Commission, ce qui a fait penser que ceux qui ont voulu et veulent encore la dissolution de la Convention, ont beaucoup contribué à exciter cette insurrection. Malgré ces signes d'alarmes, Paris fut très tranquille. Tous les citoyens se rendirent en armes dans leurs sections et un très grand nombre entourèrent la Convention. L'appareil pouvait donner des inquiétudes à quelques vrais amis de la Liberté, néantmoins la délibération de la Convention alla son train, à cela près que les tribunes ne voulaient laisser parler personnes du côté droit, qui voulaient dénoncer les trames liberticides qui s'ourdissaient dans un Comité révolutionnaire, qui se disait revêtu des pleins pouvoirs des habitants de Paris, qui avait dans la nuit supprimé la municipalité et recréée ensuite. Lanjuinais persistait pour faire connaître toutes les horreurs qui ont suivi et qui lui avaient été dénoncées, Legendre le menaça de le jeter du haut en bas de la tribune. Une députation de l'assemblée qui avait eu lieu à l'Evêché.la nuit précédente, vint déclarer à la Convention qu'elle avait arrêté que les ouvriers qui seraient en réquisition permanente recevraient 40 sols par jour d'indemnité, et la Convention approuva cette mesure. La Commission des 12 fut supprimée, sans qu'il fût possible d'exécuter cinq décrets qui ordonnaient que Rabaut-Saint-Etienne, l'un des membres de cette Commission des 12, ferait son rapport avant de prononcer la suppression, mais un certain côté, fortement secondé des tribunes, opposa une telle résistance, par des

(1) Ce député appartenait sans aucun doute à la région de l'Ouest, il parle de son intervention en faveur de Lanjuinais aux côtés de Pilastre (député de Maine-et-Loire), de Duchatel (des Deux- Sèvres). Il est permis de conjecturer qu'il s'agit de Pierre-Marie Delaunay, jeune, député de Maineet-Loire, car sa lettre est accompagnée d'une enveloppe portant l'adresse de la citoyenne épouse du citoyen Delaunay, le jeune, député à la Convention nationale, rue des Fortes, à Angers.

ADDITIONS

cxj

vociférations et des menaces continuelles, qu'ils arrachèrent un décret, malgré les réclamations de l'appel nominal, qui aurait peut- être décidé autrement; tout se faisait dans le tumulte. Héraut de Sechelles, qui tenait le fauteuil, mettait aux voix, prononçait les décrets, et la plupart des membres ignoraient ce qui se passait, même dans l'Assemblée. Ce fut aussi dans le tumulte que l'on rapporta le décret qui réservait aux députés quelques tribunes. Le nombre îles étrangers pétitionnaires des différentes sections était immense; il était au moins très difficile de connaître la majorité par assis et levé; les réclamations laites à ce sujet ayant été vaines, plusieurs membres déclarèrent qu'ils ne pouvaient prendre part aux délibérations.

Le lendemain, ta tranquillité régna dans celte ville jusqu'à six heures du soir; la Convention avait levé la séance, lorsque les sections de Heauconseil et de la Butte vinrent entourer la Convention avec des canons et des armes; plusieurs députés de la Montagne, instruits de ce mouvement et de son objet, se rendirent à la salle de la Convention, mais très peu de députés du côté droit se trouvèrent à cette séance qui n'avait pas été indiquée; une dépulation se présenta et demanda, de la manière dont on ordonne, le décret d'accusation contre les 12 membres de la Commission et contre ■2't autres membres de la Convention, auxquels on joignait les ministres Clavière et Lebrun, néantmoins la Convention ordonna le renvoi de la pétition au Comité de salut public, pour lui faire le rapport de la dénonciation dans trois jours' et ordonna que les pièces de conviction y seraient déposées dans 24 heures.

Je passe plusieurs détails, quoique intéressants, mais qui me mèneraient trop loin. La séance fut levée à minuit, la force armée, venue pour appuyer la pétition, se retira.

Tout ce qui s'est passé jusqu'au dimanche 2 juin, quoique très alarmant pour la liberté, n'est rien en le comparant avec ce qui a eu lieu ce jour; que les âmes républi-

quaines et les vrais amis de la Liberté ont souffert dans cette malheureuse journée!

A l'ouverture de la séance, une députation des corps constitués de Paris se présenta à la barre, et malgré le décret de la veille qui avait renvoyé au Comité de salut public la pétition contre les membres accusés, cette députation dit qu'elle venait pour la dernière fois demander le décret d'accusation contre les 12 et les 24, qu'elle l'attendait sur-le-champ, sinon annonça que la vengeance du peuple serait terrible. — Nous fûmes encore assez forts pour maintenir la dignité de la Convention, en passant à l'ordre du jour motivé sur le décret de la veille. — Alors les membres de la députation se retirèrent furieux, menaçant du poing les députés du côté droit et en disant que les tètes des députés proscrits se promèneraient le soir dans Paris. — Lanjuinais eut le courage de monter à la tribune pour dévoiler tous les complots liberticides, il fut menacé, hué et insulté par les tribunes et des députés d'un certain côté. Drouet osa menacer un député, homme d'Etat, qui réclamait la parole pour Lanjuinais, de lui brûler la cervelle ; de la tribune où il était monté, il voulait sortir son pistolet de la poche, il en fut empêché. Legendre se jetta sur Lanjuinais et voulut le précipiter de la tribune. Pilastre, Duchàtel, moi et quelques autres volèrent à son secours, les mouvements de la Montagne nous annonçaient la scène douloureuse dont nous devions être témoin.

A trois heures, toutes les issues de la Convention, de la cour et du jardin furent exactement gardées et entourées par une force armée immense; des canons étaient tournés contre elle, un était placé dans la porte d'entrée, la bouche tournée du côté de la Convention; les portes les plus près d'elle furent gardées par 3 à 4,000 volontaires engagés pour la Vendée, qu'on venait de faire revenir de Ruel et de Courbevoye, où ils étaient restés sans doute à dessein. Dès lors, il ne fut plus possible de sortir de la salle de notre séance pour ses plus pressants besoins ; plusieurs députés, ayant voulu prendre l'air aux fenêtres, furent mis en joue, notamment Fonfrède,qui était venu à la Convention en bonnet de nuit et la tête embourée. Boissy d'Anglas fut maltraité, sa chemise déchirée. Les réclamations faites par plusieurs hommes d'Etat contre cette tyrannie

cxij

ADDITIONS

turent sans effet, mais le gros Lacroix ayant été lui-même insulté, sa voix fut entendue, on décréta qu'attendu le défaut de liberté, le temple des lois serait fermé el que la Convention sortirait en masse, son président en tête; nous parvînmes jusque dans la cour, toute remplie d'hommes armés, le président (Héraut de Séchelles, par intérim) parla au commandant au nom de la Convention, rendit compte du décret; le commandant osa répondre du ton le plus menaçant, il dit qu'on sortirait aux conditions qu'on lui livrerait les 12 et les 24 dénoncés par les autorités constituées; sur la réponse qu'on ne pouvait prendre cet engagement, il cria aux armes, mit le sabre à la main, ainsi que la cavalerie qui l'accompagnait, fit prendre la mèche aux canonniers, et les représentants du peuple furent touchés enjoué La Convention se retira, se présenta à l'autre issue de la cour, aux quatre issues du jardin, par aucune il lui fut possible de sortir, à toutes il y avait des canons et des fusils dirigés contre elle. Le jardin était entouré en dedans et au dehors par une triple ligne de gens armés. Dans cet étal de liberté la Convention rentra, prononça l'arreslation des membres dénoncés, en excepta trois sur la proposition de Marat (1). Je vous observe que très peu de membre.prirent part à cette délibération, que la pluspart déclarèrent ne pouvoir délibérer, attendu le défaut de liberté, mais ceux qui délibéraient disaient qu'ils étaient parfaitement libres.

Depuis cette malheureuse journée, je suis malade avec la fièvre, obligé de garder la chambre, ce récit se sent de mon état, vous aurés de la peine à me lire.

Quis talia fando, Temperet a lacrymis.

Les dénonciateurs n'ont rien pu remettre jusqu'à ce jour au Comité de salut public contre ceux qu'il leur a plu de dénoncer et qui sont pour la plupart détenus. D'autres, à ce que j'ai oui dire, ont trouvé le secret de s'échapper, malgré la clôture des barrières, el de porter des nouvelles de celte horrible tyrannie dans les départements, plusieuriléputés en ont fait autant. Portés-vous bien, mon ami, donnés-moi des nouvelles du pais.

Arch. nat.. BIP 77, 3e liasse, pièce 84.

Page 1