‹ Repertoire general du theatre francais P. Corneille 2Chapitre 78 sur 269 · CLARICE, ISABELLE · texte numérisé non relu

CLARICE, ISABELLE

• ISABELLE

Ainsi vous lc verrez' et sans vous engager.

CLARICE. • 1

Mais pour le voir ainsi qu’en pourrai-je juger ?

■ J’en verrai le dehors , la mine , 'l’apparence ;

Mais du reste, Isabelle, où prendre l’assurance ?

Le dedans paroît mal en ces miroirs flatteurs;

Les visages souvent sont de doux imposteurs.

Que de d éfauts d’esprits se cou vren t de leurs grâces ! Et que de beaux semblans cachent des aines basses ! Les yeux en ce grand choix ont la première part ; Mais leur déférer tout , c’est tout mettre au hasard : Qui veut vivre en repos ne doit pas leur déplaire; Mais, sans leur obéir, il les doit satisfaire ,

En croire leur refus, et non pas leur aveu ,

Et sur d’autres conseils laisser naître son feu.

Cette chaîne, qui dure autant que notre vie ,

Et qui devroit donner plus de peur que d’envie,

j LE MEVTEUR.

Si l’on n’y prend bien garde attache assez souvent Le contraire au contraire, et le mort au vivant :

Et pour moi , puisqu'il faut qu'elle me donne un mai tre , Avant que l’ accepter., je voudrois le connoître ,

Mais connoître dans l’ame.

ISABELLE

Eli bien, qu’il parle à vous.

« CLARICE

Alcippe le sachant en deviendroit jaloux.

ISABELLE

Qu’importe qu’il le soit, si vous avez Dorante ?

CLARICE

Sa perte ne m’est pasdicore indifférente;

Et l’accord de l’hymen entre nous concerté

Si son père venoit, seroit exécuté.

Depuis plus de deux ans, il promet et diffère ;

Tantôt c’est maladie, et tantôt quelque affaire;

Le chemin est mal sur , ou les jours son t trop cou rts ,

Et le bon homme enfin ne peut sortir de Tours.

Je prends tous ces délais pour une résistance ,

Et ne suis pas d’humeur à mourir de constance. Chaque moment d’attente ôte de notre prix ;

Et fille qui vieillit tombe dans le mépris :

C’est un nom glorieux qui se garde avec honte ;

Sa défaite est fâcheuse à moins que d’ètre prompte :

Le temps n’est pas un dieu qu’elle puisse braver ,

Et son honneur se perd à le trop conserver.

ISABELLE

Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre

De qui l’humeur auroit de quoi plaire à la vôtre ?

Oui, je le quitteKÛs; mais pour ce changement Il me faudroit en main avoir un autre amant, Savoir qu’il me fut propre , et que son hyménée Dût bientôt à la sienne unir ma destinée.

Mon humeur sans cela ne s’y résout pas bien,

Çar Alcippe, après tout, vauttoujours mieux querien Son père peut venir, quelque long-temps qu’il tarde.

ISABELLE

Pour en venir à bout sans que rien s’y hasarde, Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous Elle n’a point d’amant qui devienne jaloux :

Qu’elle écrive à Dorante, et lui fasse paroître Qu’elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre. Comme il est jeune encore, on l’y verra voler f Et là, sous ce faux nom, vous pourriez lui parler, Sans *qu’ Alcippe jamais en découvre l’adresse,

Ni que lui-même pense à d’autre qu!à Lucrèce.

CL A R ICE

L’invention est belle, et Lucrèce aisément Se résoudra pour moi d’écrire un compliment' : J

J’admire ton adresse à trouver cette ruse.-

ISABELLE

Puis-je vous dire encor que, si je ne m'abuse.

Tantôt cet inconnu ne vous déplaisoit pas?

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