VOLTAIRE
I^a mort du comte d’Essex a e'té lesujet de quelques tragédies, tant en France qu’en Angleterre. La Calprenède fut lcpremier qui mit ce sujet sur la scène en i638. S* pièce eut un très - grand succès. L’abbé Boyer , lori^-temps après , traita . ce* sujet différemment en 1672*. Sa pièce étoit plus régulière, mais cHe étoit froide, et elle tomba; Tlioüias Corneille, en 1678, donna sï tragédie du comte d’Essex : elle est la seule qu’on joue encore quelquefois. Aucun de ces trois auteurs ne s'est attaché scrupuleusement à l’histoire.
Pictoribusjitqua poetis *> Quidlibct audendi semper fuit ætpta poteslas.
Mais cette liberté a ses bornes , comme toute autre esjjèce de liberté. Il ne. Sera pas inutile de donner iîi un précis de cet événement. -
Elisabeth , rciue d’Angleterre , qui régna av.ee beaucoup de prudence et de bonheur, eut pour base de sa conduite , depuis qu’elle fut shr le
* Voltaire se trompe. I.a pièce de Boyer fut jouée le 2"> février 1678. Celle de M. Thomas Corneille TaVoit été dans les premiers jours de janvier.
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9» v -PRÉFACE,
tronc , le dessein de ne se jamais donner de mari , et de ne se soumettre jamais à un amant. Elle aimoit à plaire, et elle n’étoit pas insensible. Robert Dudley, Gis du duc de Northumberland, lui ins- . pira d’abord quelque inclination, et fut regardé' quelque temps comme un favori déclaré , sans qu.il fût un amant heureux.
Le comte, de Leicester succéda dans la faveur à Dudley; et enfin , après la mort de Leicester, Robert d’Evrcux, comte d’Essex , fut dans ses bonnes grâces. Il étoit fils d’un comte d’Essex créé par la reine comte - maréchal d’Irlaudc : cettel'anrille étoit originaire de Normandie, comme le nom d’Evrcux le témoigne assez. Ce n’est pas que la ville d’Evreux eût jamais appartenu à cette maison; elle avoit été érigée en comté par Richard premier, duc de Normandie, pour un de scs fils, nommé Robert, archevêque dcRouen , qui , étant archevêque, se maria solennellement avec une demoiselle nommée Ilerlève. De ce mariage, que l’usage approuvoit alors , naquit une fille qui pofta le comté d’<Evreux dans la maison de Montlort. Philippe-Auguste acquit Evreux en 1 200 par une transaction ; ce comté fut depuis réuni à la couronne, et cédé ensuite en pleine propriété; en ï( 35 i , par Louis XIV, à la maison de la Tour d’Auvergne de Bouillon. La maison d’Essez , en Angleterre, descendoit d’un officier subalterne , natif d’Evreux, qui suivit Guillaume le bâtard à la conquête de l’Angleterre , ét qui prit le’ nom de la ville où il étoit né. Jamais Evreux n’appar-
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tînt à cette famille , comme quelques - uns l’ont cru. Le premier de cette maison qui fut comte *'*■, d’Essex, fut Gauthier d’Evreux,pcre du favori d’Elisabeth; et ce favori, nommé Guillaume, laissa un fds qui fut fort malheureux , et dans qui la race s’éteignit. -
Cette petite observation n’est que pour ceux qui aiment les recherches historiques , et n’a aucun rapport avec la tragédie que nous examinerons.
Le jeune Guillaume , comte d’Essex , qui fait le .sujet de là pièce, s’étant un jour présenté devant la reine, lorsqu’elle alloit se promener dans un jardin, il se trouva un endroit rempli de fangfc sur le passage ; Essex détacha sur le champ un manteau broché d’or qu’il portoit , et l’étendit sous les pieds de la reine. ElleTut touchée de cette galanterie : celui qui la faisoit étoit d’une figure noble et aimable; il parut à la cour avec .beaucoup d’éclat. La reine , Agée de cinquante - huit ans, prit bientôt pour lui un goût que son Age mettoit à l’abri des soupçons : 11 étoit-aussi brillant par son courage cl par la hauteur de son esprit , que par sa bonne mine. Il demanda la permission d’aller conquérir, à se$ dépens, un canton de l’Irlande, et se signala souvent en volontaire. Il fit revivre l’ancien esprit de la chevalerie, portaut toujours à son bonnet un gant de la reine Elisabeth. C’est lui qui, commandant les troupes anglaises au siégé de Rouen , proposa un dücd à’ l'amiral de Yillars-Brancas, qui dcfendoit la place,
pki'kacï
pour lui prouver , disoit-il daas son cartel , que sa maîtresse étoit plus belle que celle de l’amiral. Il fulloit qu’il entendît par là quelque autre dame que la reine Elisabeth , dont l’Age et le grand neï n’avoient pas de puissans charmes. L’amiral lui répondit qu’ij se soucioitfort peu que sa maîtresse lut belle ou laide, et qu’il l’cmpécheroit bien d’entrer dans Rouen. Î 1 délendil tres-bieo lajilace,-et se moqua de lui.
La reine le fit grand maître de l’artillerie , lui donna l’ordre de la jarretière, et enfin le mit de son conseil privé. Il y eut quelque temps le premier crédit; mais il ne fit jamais rien de mémorable; et lorsqu’en 1099 il alla en Irlande contre les rebelles, à la tète d’une armée de plus de vingt mille hommes, il laissa dépérir entièrement cette atmée qui devoit subjuguer l’Irlande en se montrant. Obligé de rendre compte d’une si mauvaise conduite devant le conseil , il ne répondit que par des bravades qui n’auroient pas même convenu après une campagne heureuse. La reine , qui avoit encore pour lui quelque bônté , se contenta de lui ôter sa place au conseil , de suspendre l’exercice de ses autres dignités, et de lui défendre la cour. Elle avoit alors soixaAtc-lmit ans. Il est ridicule d’imaginer que l’amour put avoir la. moindre part dans cette aventure. Lecomte conspira indignement coritre sa bienfaitrice ; nvus Sa conspiration fut celle d’un homme sans jugement. Il crut que Jacques , roi d Ecosse, héritier naturel d'Elisabeth, pourroit ie secourir, etvenir
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detrônér-la reine. Il sefiatta d’avoir un parti dans Londres;' on le vit dans les rues , suivi de quel- ■ ques insensés attachés à sa fortune , tenter inuti- >0 lernent de soulever le peuple. On le saisit , ainsi que plusieurs de ses complices. Il £ut condamné et exécuté selon les lois, sans être plaint de personne. On prétend qu’il étoit devenu dévot dans sa prison , et qu’un malheureux prédicant presbytérien lui ayant persuadé qu’il seroit damné s’il n’accusoit pas tous ceux qui âvoient part à son crime , il eut la lâcheté d’être leur délateur, et de déshonorer ainsi la fin de sa vie. Le goût qu’Elisabetli avoit eu autrefois pour lui, et dont il étoit • en effet très-peu digne, a servi de prétexte à des romans et à des tragédies. On a prétendu qu’elle avoit hésité à signer l’arrêt de mort que les pairs du royaume avoient prononcé contre lui. Ce qui „
est sur, c’est qu’elle le signa; rien u’est plus avéré, et cela seul dément les romans et les tragédies.
PERSONNAGES.-
ELISABETH . reine d’Angleterre. .
LA DUCHESSE D’iRTON, aimée du comte d’Essex. ' '
LE COMTE D’ESSEX
CÉCILE , ennemi du comte d’Essex.
LE COMTE DE SALSBURY, ami da comte ’ d’Essex.
CROMMER, capitaine des gardes de la reine.
TILNEY, confidente d’Elisabeth.
Suite.
La scène est à Londres.
LE
COMTE RESSEX,
*> TRAGÉDIE