MICHAUD
se séparer des objets de leur afFection, prenaient le parti de les suivre jusqu'à Jérusalem. Ceux qui restaient en Europe enviaient le sort des croisés et ne pouvaient retenir leurs larmes ; ceux qui allaient chercher la mort en Asie étaient pleins d'espérance et de joie.
Parmi les pèlerins partis des côtes de la mer, on remarquait Tine foule d'hommes qui avaient quitté les îles de l'Océan. Leurs vêtements et leurs armes, qu'on n'avait jamais vus, excitaient la curiosité et la surprise. Ils parlaient une langue qu'on n'entendait point ; et pour montrer qu'ils étaient chrétiens, ils élevaient deux doigts de leur main l'un sur l'autre en forme de croix. Entraînés par leur exemple et par l'esprit d'enthousiasme répandu partout, des familles, des villages entiers partaient pour la Palestine ; ils étaient suivis de leurs humbles pénates ; ils emportaient leurs provisions, leurs ustensiles, leurs meubles. Les plus pauvres marchaient sans prévoyance, et ne pouvaient croire que celui qui nourrit les petits des oiseaux laissât périr de misère des pèlerins revêtus de sa croix. Leur ignorance ajoutait à leur illusion, et prêtait à tout ce qu'ils voyaient un air d'enchantement et de prodige ; ils croyaient sans cesse toucher au terme de leur pèlerinage. Les enfants des villageois, lorsqu'une ville ou un château se présentait à leurs yeux, demandaient si c était la Jérusalem. Beaucoup de grands seigneurs qui avaient passé leur vie dans leurs donjons rustiques, n'en savaient guère plus que leurs vassaux ; ils conduisaient avec eux leurs équipages de pêche et de chasse, et marchaient précédés d'une meute, portant leur faucon sur le poing. Ils espéraient atteindre Jérusalem en faisant bonne chère, et montrer à l'Asie le luxe grossier de leurs châteaux.
Au milieu du délire universel, personne ne s'étonnait de ce qui fait aujourd'hui notre surprise. Ces scènes si étranges, dans lesquelles tout le monde était acteur, ne devaient être im spectacle que pour la posténté.
MiCHAUD. Histoire des croisades. (Vot/ez la page 2S6.)
RÉCEPTION d'un chevalier AU DOUZIEME SIECLE.
Le jeune homme, l'ecuyer qui aspirait au titre de chevalier, était d'abord dépouillé de ses vt-tements et mis au bain, symbole de purification. Au sortir du bain, on le revêtait d'une tunique blanche, symbole de pureté ; d'une robe rouge, symbole du sang qu'il était tenu de répandre pour le service de la foi; d'une saie ou justaucorps^ noir, symbole de la mort qui l'attendait, ainsi que tous les hommes.
Ainsi purifié et vêtu, le récipiendaire observait pendant viugt-quatre heures vm jeûne rigoureux. Le soir venu, il entrait dans l'éghse et y passait la nuit en prières, quelquefois seul, quelquefois avec un prêtre et des parrains qui priaient avec lui.
Le lendemain, son premier acte était la confession ; après la confession, le prêtre lui donnait la communion ; après la communion, il assistait à une messe, et ordinairement à un sermon sur les devoirs des chevaliers, et de la viq nouvelle où il allait entrer. Le sermon fini, le récipiendaire s'avançait vers l'autel, l'épée de chevalier suspendue à son cou ; le prêtre la détachait, la bénissait, et la lui remettait au cou. Le récipiendaire allait alors s'agenouiller devant le seigneur qui devait l'armer chevalier : " A quel dessein," lui demandait le seigneur, " désirez-vous entrer dans l'ordre 1 Si c'est pour être riche, pour vous reposer et être honoré sans faire honneur ù la chevalerie, vous en êtes indigne, et seriez à Tordre de chevalerie que vous receraez, ce que le clerc simoniaque^ est à la prélature." Et, sur la réponse du jeune homme, qui promettait de se bien acquitter des devoirs de chevaher, le seigneur lui accordait sa demande.
Alors s'approchaient les chevaliers, et quelquefois des dames, pour revêtir le récipiendaire de tout son nouvel équipement ; on lui mettait, 1° les éperons ; 2° le haubert ou la cotte de mailles ; 3° la cuirasse ; 4° les brassards'- et les gantelets ; 5° enfin on lui ceignait l'épée.
Il était alors ce qu'on appelait adoubé, c'est-à-dire adopté,
" Simoniague, qui commet des simonies. Simtnie. Convention illicite par laquelle on donne ou on reçoit une récompense temporelle, une rétubutioQ pécuniaire poui' qiielque chose de saint et de spirituel.