LOUIS XI
hérauts d'armes, ses barbiers en ministres^ le grand prévôt en comph'e^, et deux bourreaux, dont l'un était gai et l'autre triste, en compagnons^ ; regagnant par sa dextérité ce qu'il perdait par son caractère ; réparant comme roi les fautes qui lui échappaient comme homme ; brave chevalier à vingt ans, et pusillanime vieillard ; expirant entouré de gibets, de cages de fer, de chausse-trapes'-, de broches^, de chaînes appelées les fillettes du roi, d'ermites, d'empiriques, d'a*trologues^ ; mourant après avoir créé l'administration, les manufactures, les chemins, les postes ; après avoir rendu perm.anents les offices de judicature, fortifié le royaume par sa politique et ses armes, et vu descendre au tombeau ses rivaux et ses ennemis, Edouard d" Angleterre, Galéas de Milan, Jean d." Aragon, Charles de Bourgogne, et jusqu'à l'héritière de ce duc*.
L'idée des chaînes et des tortures était si fortement empreinte dans l'esprit de Louis, que, fatigué des disputes des Nominaux et des Réalistes^, il fit enchaîner et enclouer dans les bibliothèques les gros ouvrages des premiers, afin qu'on ne les pût lire. Et ce même homme protégea contre l'université et le parlement les premiers imprimeurs venus d'Allemagne que l'on prenait pour des sorciers. L'impri-
' Olivier- Ledain, barbier de Louis XI, sut captiver l'affection de ce prince, au point qu'il en obtint des lettres de noblesse ; mais, après la mort du roi, 01i^^er fut arrêté par ordre du procureur général de Tours, et pendu en 1484.
'' Louis Tristan, grand prévôt de Louis XI, servit d'abord avec distinction dans les guerres de Charles VII contre les Anglais. Louis XI, monté sur le trône, l'attacha à sa personne, et dès lors il ne fut plus que l'exécuteur des vengeances du roi, qui le menait partout à sa suite, se plaisant à l'appeler son compère.
'^ Walter Scott, dans son roman de Quentin Durtcard, a rendu populaires ces deux personnages, dont l'un est Petit-André et l'autre Trois- Echelles.
<• L'astrologie judiciaire était l'un des travers de ce temps. On lit dans l'histoire de Louis XI par Duclos, que le roi, mécontent d'un astrologue, le fit un jour appeler, et lui dit : " Toi, qui prévois tout, (fuand ■mourras-tu V L'astrologue, averti, ou soujiçonnant que ce prince lui tendait un piège, répondit : " Je mourrai trois jours avant votre Majesté." La crainte et la superstition du roi l'emportèrent sur son ressentiment, et il prit un soin particulier de cet adroit imposteur.
^ Marie de Bourgogne, fille unique de Charles-le-Témérairc; elle mourut en 1482.
' Querelles philosophiques du temps.
306 CHÂTEAXJ BRIAN D,
merie, ce puissant agent de la liberté, fut élevée en France par un tyran.
Le constant travail de la vie de Louis XI, et l'idée fixe qui le domina, furent l'abaissement de la haute aristocratie et la centralisation du pouvoir dans sa personne : ce qu'il fit en bien et en mal vient de cette préoccupation.
En tout, Louis XI était ce qu'il fallait qu'il fût pour accomplir son œuvre. Né à une époque sociale où rien n'était achevé et où tout était commencé, il eut une forme monstrueuse, indéfinie, toute particulière à lui, et qui tenait des deux tyrannies entre lesquelles il paraissait. Une preuve de son énergie sous cette enveloppe, c'est qu'il craignait la mort, et que pourtant il surmontait cette frayeur quand il s'agissait de commettre un crime. Il est vrai qu'il espérait tromper Dieu comme les hommes ; il avait des amulettes* et des reliques pour toutes les sortes de forfaits. Louis XI vint en son lieu et en son temps : il y a une si grande force dans cet à-propos, que le plus vaste génie hors de sa place peut être frappé d'impuissance, et que l'esprit le plus rétréci, dans telle position donnée, peut bouleverser le monde.
Louis XI, vers la fin de sa vie, s'enferma au Plessis-lez- Tours^, dévoré de peur et d'ennui. Il se traînait d'un bout à l'autre d'une longue galerie, ayant sous les yeux pour toute récréation, quand il regardait par les fenêtres, le paysage, des grilles de fer, des chaînes, et des avenues de gibets qui menaient à son château: pour seul promeneur dans ces avenues, paraissait Tristan le grand prévôt, compère de Louis. Des combats de chats et de rats, des danses de jeunes paysans et de jeunes paysannes, qui venaieiit figurer dans les donjons du Plessis le bonheur et l'innocence champêtres, servaient à dérider le front du tyran.
Quand Louis XI disparaît, l'Europe féodale^ tombe ;
* Château dans le village de Plessis-lez-Tours,^xochtà& Tours, dans le départenient d'IaJre-et-Loire.
^ Féodal se dit de ce qui concerne les fiefs en général. Fief, Domaine noble dont le possesseur appelé vassal, doit l'honimne^e et ordinairement aussi quelque redevance, quelque service, etc., au seigneur, au possesseur d'un autre domaine.