‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 209 sur 320 · PASSAGE DU RHIN PAR LOUIS XIV · texte numérisé non relu

PASSAGE DU RHIN PAR LOUIS XIV

duite attirait l'admiration des peuples, et augmentait la crainte de sa puissance.

Le roi était à la tête de sa maison et de ses plus belles troupes, qui se composaient de trente mille hommes : Turenne^ les commandait sous lui. Le prince de Condé^ avait une armée aussi forte. Les autres corps, conduits tantôt par Luxembeurg'^, tantôt par Chamilli^, faisaient dans l'occasion des armées séparées, ou se rejoignaient selon le besoin. On commença par assiéger à la fois quatre villes, dont le nom ne mérite de place dans l'histoire que par cet érénement : Rhinberg, Orsoy, Vésel, Burick. Elles furent prises presque aussitôt qu'elles furent investies. Celle de Rhinberg, que le roi voulut assiéger en personne, n'essuya pas un coup de canon ; et, pour en assurer encore mieux la prise, on eut soin de corrompre le lieutenant de la place. Irlandais de nation, nommé Dosseri, qui eut la lâcheté de se vendre, et l'imprudence de se retirer ensuite à Maestricht, où le prince d'Orange le fit punir de mort.

Toutes les places qui bordent le Rhin et l'Issel se rendirent. Quelques gouverneurs envoyèrent leurs clefs, dès qu'ils virent seulement passer de loin un ou deux escadrons français : plusieurs officiers s'enfuirent des villes où ils étaient en garnison, avant que l'ennemi fût dans leur territoire ; la consternation était générale. Le prince d'Orange n'avait point encore assez de troupes pour paraître en campagne. Toute la Hollande s'attendait à passer sous le joug, dès que le roi serait au delà du Rhin. Le prince d'Orange fit faire à la hâte des lignes au delà de ce fleuve, et, après les avoir faites, il reconnut l'impuissance de les garder. Il ne s'agissait plus que de savoir en quel endroit les Français voudraient faire un pont de bateaux, et de s'opposer, si ou pouvait, à ce passage. En effet, F intention du roi était de passer le fleuve sur mi pont de ces petits

* Turenne (Henri de la Tour-d'Auvergne, vicomte de;, né en 1611, mort en 1675.

° Condé (Louis II de Bourbon, prince de), surnommé le Grand, né en 1621, mort en 1636.

■■ Luxembourg (François-Henri, duc de), né en 1628, mort en 1695.

^ Chamilli (le comte de), général français.

bateaux inyentés par Martinet^. Des gens du pays informèrent alors le prince de Condé que la se'cheresse de la saison avait formé un gué sur un bras du Rhin, auprès d'une vieille tourelle qui sert de bureau de péage, qu'on nomme Toll-huys (la maison du péage), dans laquelle il y ayait dix-sept soldats. Le roi fit sonder ce gué par le comte de Guiche. Il n'y avait qu'environ vingt pas à nager au milieu de ce bras du fleuve, selon ce que dit dans ses lettres Pellisson^, témoin oculaire, et ce que m'ont confirmé les habitants. Cet espace n'était rien, parce que plusieurs chevaux de front rompaient le fil de l'eau trèspeu rapide. L'abord était aisé: il n'y avait de l'autre côté de l'eau que quatre à cinq cents cavaliers, et deux faibles régiments d'infanterie sans canon. L'artillerie française les foudroyait en flanc. Tandis que la maison du roi et les meilleures troupes de cavalerie passèrent, sans risque, au nombre d'environ quinze mille hommes, le prince de Condé les côtoyait dans un bateau de cuivre. — 12 juin 16/2. — À peine quelques cavaliers hollandais entrèrent dans la rivière pour faire semblant de combattre, ils s'enfuirent l'instant d'après devant la multitude qui venait à eux. Leur infanterie mit aussitôt bas les armes, et demanda la vie. On ne perdit dans le passage que le comte de Nogent et quelques cavaliers qui, s' étant écartés du gué, se noyèrent ; et il n'y aurait eu personne de tué dans cette journée, sans l'imprudence du jemie duc de Longuerille. On dit qu'ayant la tête pleine des fumées du vin, il tira un coup de pistolet siu- les ennenàs qui demandaient la vie à genoux, en leur criant: " Poitit de quartier pour cette canaille !" Il taa du coup im de leurs officiers. L'infanterie hollandaise désespérée reprit à l'instant ses armes, et fit une décharge dont le duc de Longueville fut tué. Un capitaine de cavalerie nommé Ossembrcek, qui ne s'était point enfui avec les autres, court au prince de Condé qui montait alors à cheval en sortant de

• Heiirique Martinet, ingénieur mexicain du xvii' siècle. '' Paul Péllisson-Fantanie'; de l'Académie française, né à Beziers en 1624, mort en 1693.

Page 1