‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 224 sur 320 · MIRABEAU · texte numérisé non relu

MIRABEAU

ticace, s'il n'est pas rapide et vraiment abandonné. Je dirais à ceux qui se familiarisent peut-être avec l'idée de manquer aux engagements publics, par la crainte de l'excès des sacrifices, par la terreur de l'impôt, je leur dirais : qu'estce donc que la banqueroute, si ce n'est le plus cruel, le plus inique, le plus inégal, le plus désastreux des impôts ? . . . . Mes amis, écoutez un mot, un seul mot.

Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir ; il faut le combler, ce gouffre effroyable. Eh bien ! voici la liste des propriétaires français ; choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens. JMais choisissez ; car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ? Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l'ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume. Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes ; précipitez-les dans l'abîme : il va se fermer .... Vous reculez d'horreur .... Hommes inconséquents! Hommes pusillanimes! Eh! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d'mi acte mille fois plus crimiiiel, et, chose inconcevable! gratuitement criminel ? Car enfin cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais croyez- vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous ne deTïzz plus rien? Croyez -vous que les milhers, les millions d'hommes qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre-coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime ?

Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France ; impassibles égoïstes qui pensez que ces convxdsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtes- vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse? . . . Non, vous périrez, et, dans la conflagration imiverselie

DISCOURS SUR LA BANaUEROUTE. 351

que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances.

Voilà où nous marchons . . . J'entends parler de patriotisme, d'invocation du patriotisme, d'élans du patriotisme. Il est donc bien magnanime l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce que l'on possède ! Eh ! messieurs, ce n'est là que de la simple arithmétique, et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris que doit inspirer sa stupidité. Oui, messieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale ; c'est l'intérêl le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus comme autrefois : Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple assemblé pour manquer à la foi publique ? Je ne vous dis plus : Eh ! quels titres avez-vous à la liberté, quels moyens vous resteront pour la maintenir, si dès votre premier pas vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus? si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est pas le garant de votre constitution ? — Je vous dis : Vous serez tous entraînés dans la ruine universelle ; et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c'est vous-mêmes.

Votez donc ce subside extraordinaire, et puisse-t-il être suffisant! Votez-le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et non éclaircis, vous n'en avez pas sur sa nécessité, et sur notre impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps ; le malheur n'en accorde jamais Eh!

messieurs, à propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles, ou dans les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Rome, et Von délibère ! Et certes il n'y avait autour de nous ni Catihna, ni périls, ni factions, ni Rome .... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est làj elle menace

de TOUS consumer/ vous, vos propriétés, votre honneur . . . et vous délibérez !

Des applaudissements unanimes et presque comiilsifs témoignèrent l'impression qu'avait faite sur l'assemblée ce discours improvisé. Au moment d'aller aux voix, un seul membre osa s'écrier: "Je demande à répondre à M. Mirabeau..." Le sUeneieux étonnement que produisit une réclamation aussi inattendue fit sentir à ce téméraire orateur tout le poids de la tâche qu'il se proposait d'entreprendre ; aussi, comme glacé d'épouvante et de confusion, le bras tendu, la bouche ouverte, demeiua-t-il immobile et muet. •

Mirabeau.

Mirabeau (Honoré- Gabriel Riquetti, comte de).

Né à Arles en 1749, mort à Paris en 1/91. Nommé député du tiers état à l'assemblée des états généraux, convoquée en 1 789, il y acquit l'empire de la tribune par ses talents et son éloquence. Il s'éleva sur la fin de ses jours contre les factieux et parut se rapprocher de la royauté qu'il avait attaquée auparavant.

Le roi et la reine, comme à l'ordinaire, admirent à leur coucher, les personnes qui avaient l'habitude de leur faire leur cour à cette heure. Ils ne congédièrent pas leur domesticité plus tôt que les autres jours. Mais aussitôt qu'ils furent laissés seuls, ils s'habillèrent de nouveau. Ils revêtirent des costumes de voyage très-simples et conformes au rôle que chacmi des fugitifs devait affecter. Ils se réunirent avec madame Elisabeth^ et leurs enfants dans la chambre de la reine, ils gagnèrent de là, par une communication secrète, l'appartement du duc de Villequier, et sortirent du palais par groupes séparés à un certain intervalle de temps les uns des autres, pour ne pas attirer l'attention des sentinelles des cours par un rassemblement de tant de personnes à la fois. A la faveur du mouvement de gens à pied ou en voiture qui sortaient à cette heure du château, après * Sœur du roi.

le coucher du roi, et que M. de Fersen^ avait eu soin, sans doute, de multiplier et d'encombrer ce soir-là, ils parvinrent sans avoir été reconnus jusqu'au Carrousel. La reine donnait le bras à un des gardes du corps et menait Madame royale^ par la main. En traversant le Carrousel, elle rencontra M. de Lafayette, suivi d'un ou deux officiers de son état-major, qui entrait aux Tuileries pour s'assurer par lui-même que les mesures provoquées par les révélations de la journée étaient bien prises. Elle frissonna en reconnaissant l'homme qui représentait à ses yeux l'insurrection et la captivité ; mais, en échappant à son regard, elle crut avoir échappé à la nation même, et elle sourit en faisant tout haut un retour sur la déception de ce surveillant trompé qui le lendemain ne pourrait plus rendre au peuple ses captifs. Madame Elisabeth, appuyée aussi sur le bras d'un des gardes, suivait à quelque distance. Le roi avait voulu sortir le dernier avec le dauphin, âgé de sept ans. Le comte de Fersen, déguisé en cocher, marchait un peu plus loin devant le roi et lui servait de guide. Le rendez-vous de la famille royale était sur le quai des Théatins, oh. deux voitures bourgeoises attendaient les voyageurs. Les femmes de la reine et la marquise de Toursel'^ les y avaient devancés.

Dans le trouble d'une fuite si hasardeuse et si compliquée, la reine et son guide traversèrent le Pont-Royal et s'enfoncèrent un instant dans la rue du Bac. S'apercevant de son erreur, l'inquiétude la saisit, elle revint précipitamment sur ses pas. Le roi et son fils, obligés de venir au même endi'oit par des rues détournées et par mi autre pont, tardèrent ime demi-heure. Ce fut un siècle pour sa femme et pour sa sœur. Enfin ils arrivèrent, ils se précipitèrent dans la première voiture ; le comte de Fersen monta sur le siège, saisit les rênes et conduisit lui-même la famille royale jusqu'à Bondy, premier relais de poste entre Paris et Châlons. Là, on trouva, tout attelés par les soins du comte, la berline construite pour le roi et un cabriolet de suite. Les deux

* Le comte de Fersen, gentilhomme suédois, fut, à l'occasion de la fuite du roi, le principal conlident de cette hasardeuse entreprise. '' Fille du roi. Gouvernante des enfants de France.

femmes de la reine et un des gardes du corps déguisés montèrent dans le cabriolet ; le roi, la reine, le dauphin. Madame royale, madame Elisabeth, la marquise de Tourzel, dans la berline. Deux gardes du corps s'assirent l'un devant, l'autre derrière. Le comte de Fersen baisa les mains du roi et de la reine, les confia à la Providence et regagna Paris, d'où il partit la même nuit par une autre route pour Bruxelles, afin de rejoindre la famille royale plus tard. A la même heure, IMonsieur, frère du roi, comte de Provence^ partait aussi du palais du Luxembourg pour Bruxelles, où il arriva sans être reconnu.

Les voitures du roi roulaient sur la route de Châlons : les relais de huit chevaux étaient commandés à toutes les postes, im moment d'avance. Cette quantité de chevaux, la grandeur et la forme remarquable de la berline, le nombre des voyageurs qui en occupaient l'intérieur, les gardes du corps, dont la livrée s'accordait mal avec leur noble physionomie et leur attitude militaire, cette figure bourbonienne de Louis XVI assis au fond, dans le coin de la voiture, et qui contrastait avec le rôle de valet de chambre qu'avait emprunté le roi, toutes ces circonstances étaient de nature à éveiller les soupçons sur la route et à compromettre le salut de la famille royale. Mais le passe-port du ministre des affaires étrangères répondait à tout. Ce passe-port était ainsi conçu : " De par le roi, mandons de laisser passer madame la baronne de Korf se rendant à Francfort avec ses deux enfants, une femme, un valet de chambre et trois domestiques ;" et plus bas : " Le ministre des affaires étrangères, Montmorin" Ce nom étranger, ce titre de baronne allemande, l'opulence prowrbiale des banquiers de Francfort, à laquelle le peuple était accoutumé de prêter les plus splendides et les plus bizarres équipages, tout avait été bien calculé par le comte de Fersen pour pallier ce que le cortège royal avait de trop suspect et de trop inusité. En effet, rien n'excita l'émotion publique et rien ne ralentit la course jusqu'à Montmirail, petite ville entre IMeaux et Châlons. Là, une réparation à faire à la berline suspendit d'une heure le départ du roi. » Depuis, Louis XVIII.

Ce retard d'une heure, pendant lequel la fuite du monarque pouvait être découverte aux Tuileries et des courriers lancés sur sa trace, consterna les fugitifs. Cependant la voiture fut promptement réparée, et les voyageurs repartirent sans se douter que cette heure perdue coûtait peut-être la liberté et la vie à quatre personnes sur cinq qui composaient la famille royale.

Ils étaient pleins de sécurité et de confiance. L'heureux succès de leur évasion du château, leur sortie de Paris, la ponctualité des relais jusque-là, la solitude des routes, l'inattention des villes et des villages qu'ils étaient obligés de traverser, tant de dangers déjà derrière eux, le salut si près devant eux, chaque tour de roue les rapprochant de 31. de Bouille^ et des troupes fidèles postées par Im pour les recevoir, la beauté même de la saison et du jour, si doux à des yeux qui ne se reposaient depuis deux ans que sur les foules séditieuses des Tuileries ou sur les forêts de baïonnettes du peuple armé sous leurs fenêtres, tout leur soulageait le cœur, tout leur faisait croire que la Providence se déclarait enfin pour eux, et que les prières si ferventes et si pures de ces enfants pressés sur leurs genoux, et de cet ange visible qui les accompagnait sous les traits de madame Elisabeth, avaient vaincu le malheur obstiné de leur sort.

Ils entrèrent à Chfdons sous ces heureux auspices. C'était la seule grande ville qu'ils eussent à traverser. Il était trois heures et demie de l'après-midi. Quelques oisifs se groupaient autour des voitures pendant qu'on changeait les chevaux., L-^ roi se montra un peu imprudemment à la portière ; il fut reconnu 'du maître de poste. Mais ce brave homme sentit qu'il avait la vie de son souverain dans \m regard ou dans un geste d'étonnement ; il refoula son émotion dans son âme ; il détourna l'attention de la foule, aida lui-même à atteler les chevaux à la voiture du roi, et pressa les postillons de partir. Le sang de son roi ne tacha pas cet homme, parmi tout ce peuple.

La voiture roula hors des*portes de Châlons. Le roi, la

* Le marquis de Bouille avait sous son commandement les troupes de la Lorraine, de l'Alsace, de la Franche-Comté et de la Champagne.

reine, madame Elisabeth dirent à la fois : " Nous sommes sauvés!" En effet, après Châlons, le salut du roi n'appartenait plus au hasard, mais à la prudence et à la force. Le premier relais était à Pont-Sommevelle. On a vu plus haut qu'en vertu des dispositions de M. de Bouille, M. de Choiseul et M. de Goguelat, à la tête d'un détachement de cinquante hussards, devaient s'y trouver pour protéger le roi, au besoin, et se repher derrière lui ; ils devaient en outre, aussitôt qu'ils apercevraient la voiture du roi, envoyer un hussard avertir le poste de Sainte-Menehould, et de là celui de Clermont, du prochain passage de la famUle royale. Le roi se croyait sûr de trouver là des amis dévoués et armés ; il ne trouva personne. M. de Choiseul, M. de Goguelat et les cinquante hussards étaient partis depuis une demi-heure. Le peuple semblait inquiet et agité, il rôdait en murmurant autour des voitures ; il examinait d'un regard soupçonneux les voyageurs. Néanmoins, personne n'osa s'opposer au départ, et le roi arriva à sept heures et demie du soir à Sainte-^Menehould. Dans cette saison de l'année (juin 1/91) il faisait encore grand jour. Inquiet d'avoir passé deux des relais assignés, sans y trouver les escortes convenues, le roi, par un mouvement naturel, mit la tête à la portière pour chercher dans la foule un regard d'intelhgence ou un officier affidé qui lui révélât le motif de cette absence des détachements. Ce mouvement le perdit. Le fils du maître de poste, Drouet, reconnut le roi, qu'il n'avait jamais vu, à sa ressemblance avec l'effigie de Louis XVI sur les pièces de monnaie. Néanmoins, comme les voitures étaient déjà attelées, leg postiUous à cheval, et la vUle occupée par un détachement de dragons qui pouvait forcer le passage, ce jeune homme n'osa pas entreprendre d'arrêter seul les voitures dans cet endroit. De Lamartine. Histoire des Girondins.

Lasiartixe {Alphonse de Prat de).

Né à Mâcon en 1792, auteur vivant. Membre de l'Académie française et de l'Assemblée nationale. Egalement célèbre comme i^oëte, historien, et oratem*, M. de Lamai-tine s'est vu placé au faîte de la gloire comme homme d'État par la révolution de

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