SALVANDY
les crêtes d'où roulent à flots les neiges homicides, et taillé dans les anfractuosités^ de la roclie vive, un sentier qui monte pendant plusieurs lieues, raide, inégal, étroit jusqu'à n'avoir parfois que deux pieds à peine, tournant à angles si aigus, qu'on marche droit au gouffre, et glissant, chargé de frimas, perdu, d'intervalle en intervalle, sous les avalanches. Chemin si terrible, qu'il a fallu préposer de charitables cénobites à la garde de cette rampe meurtrière, afin d'enhardir le voyageur isolé par la promesse de lui donner un chien pour guide, un fanal pour secours, un hospice pour repos et une prière pour aide ou pour funérailles. Là passera aussi une armée : Bonaparte l'a dit ; il a marqué du doigt la route. jMartigny et Saint-Pierre^ sont encombrés d'apprêts qui attestent aux soldats que leur chef a pensé à tout. Aux mulets rassemblés de toute la Suisse ont été ajoutés les traîneaux, les brancards, tous les moyens de transport que le génie de l'administration française ou les habitudes de la contrée ont pu fournir. Pendant trois jours l'armée démonte ses canons, ses forges de campagne, ses caissons. Marmont et Gassendi^ placent leurs bouches à feu" dans les troncs d'arbres creusés, les cartouches dans des caisses légères, les affûts, les provisions, les magasins sur des traîneaux faits à la hâte ou sur ceux du pays; puis, le 17 mai, tout s'élance; les soldats montent, au cri de Vive le premier consul ! à l'assaut des Alpes ; la musique des corps marche en tête de chaque régiment. Quand le glacier est trop escarpé, le pas trop périlleux, le labeur trop rude, même pour ces fanatiques de gloire et de patrie, les tambours battent la charge, et les- retranchements de l'Italie sont emportés. C'est ainsi que la colonne s'étend, monte, s'attache aux crêtes des Alpes, les étreint de ses anneairx mouvants. C'est un seul corps qui n'a qu'une pensée, qu'une âme; une même ardeur, une même joie court dans les rangs ; les mêmes chants apprennen,t aux échos de ces monts la présence, la gaîté, la victoire de nos soldats : la victoire ! car voilà le
' Autre petite ville à moitié chemin entre Wartigny et l'hospice du Saint-Bernard. '' Marmont, Gassendi. Généraux français.
l'eLECTIOX d'un EMPERErR. 383
sommet atteint, le drapeau tricolore arboré, le grand Saint- Bernard vaincu! Le premier consul a promis par pièce
1000 francs aux soldats qui se sont dévoués à cette tâche: tous refusent : ils n'acceptent pour récompense que les périls et l'Italie. Saltandy.
Salvandy (Narcisse-AcJiiïîe de), Né en 1796. Auteur vivant. Autrefois membre de la chambre des députés de France. Nous avons de cet écrivain : Alonzo ou V Espagne, histoire contemporaine; Islaor ou le Barde chrétien, nouvelle gauloise ; et d'autres ouvrages d'un mérite distingué.
l'élection d un emperetjr.
Plaisance, le. . . . mai 1804.
Nous venons de faire un empereur, et, pour ma part, je n'y ai pas nui. Voici l'histoire. Ce matin, d'Anthouard nous assemble et nous dit de quoi il s'agissait, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. — Un empereur ou la république, lequel est le plus de votre goût ? Comme on dit rôti ou bouilli, potage ou soupe, que voulez -vous ? Sa harangue finie, nous voilà tous à nous regarder, assis en rond. Messieurs, qu'opinez-voiis? Pas le mot. Personne n'ouvre la bouche. Cela dura un quart d'heure au plus, et devenait embarrassant pour d'Anthouard et pour tout le monde, quand Maire, un jeune homme, un lieutenant que tu as pu voir, se lève et dit : " S'il veut être empereur, qu'il le soit ; mais, pour en dire mon avis, je ne le trouve pas bon du tout." — "Expliquez-vous," dit le colonel : "voulez-vous? ne voulezvous pas?" — "Je ne le veux pas," répondit Maire. — "A la bonne heure." Nouveau silence ; on recommence à s'observer les vms les autres comme des gens qui se voient pour la première fois ; nous y serions encore si je n'eusse pris la parole. "Messieurs," dis-je, "U me semble, sauf correction , que ceci ne nous regarde pas : la nation veut im empereur, est-ce à nous d'en délibérer?" Ce raisonnement pa'.-ut si fort, si lumineux, si ad rem. . . que veux-tu, j'entraînai l'assem.bîée ; jamais orateur n'eut un succès si com-
plet : on se lève, on signe, on s'en va jouer au billard. Maire me disait : " Ma foi, commandant, vous parlez comme Cicéron ; mais pourquoi donc voulez-vous tant qu'il soit empereur, je vous prie?" — "Pour en finir et faire notre partie de billard. Fallait-il rester là tout le jour ? Pourquoi ne le voulez-vous pas?" — "Je ne sais," me dit-il, "mais je le croyais fait pour quelque chose de mieux." Voilà le propos du lieutenant que je ne trouve point tant sot. En effet, que signifie, dis-moi .... un homme, lui, Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle majesté ! être Bonaparte et se faire sire ! Il aspire à descendre^ : mais non, il croit monter en s' égalant aux rois. Il aime mieux im titre qu'un nom ; pauvre homme ! ses idées sont au-dessous de sa fortune. Je m'en doutai quand je le vis donner sa petite sœur^ à Borghèse'^ ; et croire que Borghèse lui faisait trop d'honneur ! . . . .
Voilà nos nouvelles ; mande-moi celles du pays on tu es, et comment la farce s'est jouée chez vous ; à peu près de même sans doute.
Chacun baise en tremblant la mam qui nous enchaîne''. Avec la permission du poëte, cela est faux ; on ne tremble point, on veut de l'argent, et on ne baise que la main qui paye. Ce César l'entendait mieux, et aussi c'était un autre homme ; il ne prit point de titres usés, mais il fit de son nom même un titre supérieur à celui de roi. Adieu, nous t'attendons ici.
Courier. {Voyez la page 181.)
Si vous voulez me suivre maintenant dans les rues tortueuses de ]\Iilan, nous nous arrêterons un instant en face de son
» " Et monté sur le faîte, il aspire à descendre." Corneille, Cinna, Acte II. Se. 1.
'' Marie-Pauline Bonaparte, veuve du général Leclerc. Elle naquit en 1781 et mourut en 1825.
* Borcjhèse (Camille) prince romain, né en 1775, vci'^ri en 1832.
«^ Vers prononcé par Brutus dans la tragédie de Voltaire la Mort de César.
dôme miraculeux ; mais, comme nous le reverrons plus tard et en détail, je tous inviterai à prendre promptement à gauche, car une de ces scènes qui se passent dans une chambre et qui retentissent dans un monde est prête à s'accomplir.
Entrons donc au Palais-Royal, montons le grand escalier, traversons quelques-uns de ces appartements qui %'ienuent d'être si splendidement décorés par le pinceau d' Appiani : plus tard nous nous arrêterons devant ces fresques qui représentent les quatre parties du monde, et devant le plafond où s'accomplit le triomphe d'Auguste ; mais, à cette heure, ce sont des tableaux vivants qui nous attendent, c'est de l'histoire moderne que nous allons écrire.
Entre-brullons doucement la porte de ce cabinet, afin de voir sans être mis. C'est bien : vous apercevez un homme, n'est-ce pas ? et vous le reconnaissez à la simplicité de son uniforme vert, à son pantalon collant^ de cachemire blanc, à ses bottes assouplies^ et montant jusqu'au genou. Voyez sa tête modelée comme un marbre antique ; cette étroite mèche de cheveux noirs qui va s'amincissant sur son large front ; ces yeux bleus dont le regard s'use à percer l'avenir ; ces lè^Tes pressées . . . Quel calme ! — c'est la conscience de la force, c'est la sérénité du lion. — Quand cette bouche s'ouvre,- les peuples écoutent ; quand cet œil s'allume, les l)laines à' Austerlitz^ jettent des flammes comme im volcan ; quand ce sourcil se fronce, les rois tremblent. A cette heure, cet homme commande à cent vingt milHons d'hommes, dix peuples chantent en chœur Vhosanna de sa gloire en dix langues différentes; car cet homme, c'est plus que César; c'est autant que Charlemagne ; — c'est Napoléon le Grand, le Jupiter tonnant de la France.
Après un instant d'attente calme, il fixe ses yeux sur mie porte qui s'ouvre ; elle donne entrée à un homme vêtu d'un habit bleu, d'un pantalon gris collant, au-dessous du genou duquel montent en s cchancrant en cczur^ des bottes ù la
* Austerlitz. Ville de Moravie près de laquelle se trouve le champ de bataille où Napoléoa vainquit, eu 1805, les armées russes et autri chiennes.
hussarde. En jetant les veux sur lui, nous lui trouverons une ressemblance primitive avec celui qui paraît l'attendre. Cependant il est plus grand, plus maigre, plus brun ; — celuilà, c'est Lucien, le vrai Romain, le républicain des jours antiques, la barre de fer de la famille.
Ces deux hommes, qui ne s'étaient pas revus depuis Austerlitz, jetèrent l'un sur l'autre un de ces regards qui vont fouiller les âmes ; car Lucien était le seul qui eût dans les yeux la même puissance que Napoléon.
Il s'arrêta après avoir fait trois pas dans la chambre. Napoléon marcha vers lui et lui tendit la main. "Mon frère," s'écria Lucien en jetant les bras autour du cou de son aîné ; " mon frère ! que je suis heureux de vous revoir !"
" Laissez -nous seuls, messieurs," dit l'empereur, faisant signe de la main à un groupe. Les trois hommes qui le formaient s'inclinèrent et sortirent sans murmurer une parole, sans répondre un mot. Cependant, ces trois hommes qui obéissaient ainsi à uu geste, c'étaient Duroc^, Eugène^ et Muraf^ : un maréchal, un prince, un roi.
" Je vous ai fait mander, Lucien," dit Napoléon lorsqu'il se vit seul avec son frère.
"Et vous voyez que je me suis empressé de vous obéir com.me à mon aîné," répondit Lucien.
Napoléon fronça imperceptiblement le sourcil.
"N'importe! vous êtes venu, et c'est ce que je désirais, car j'ai besoin de vous parler."
"J'écoute," répondit Lucien en s'inclinant.
Napoléon prit avec l'index et le pouce un des boutons de l'habit de Lucien, et le regardant fixement: "Quels sont vos projets?" dit-il.
"Mes projets, à moi?" reprit Lucien étonné: "les projets d'un homme qui vit retiré, loin du bruit, dans la solitude ;
* Buroc (Gérard-Clirlstoplie-Micliel), né en 1772, mort en 1813.
^ Eugène de Bemihamais. Fils d'Alexandre, vicomte de Beauharnais, et de Joséphiue Tascher de la Pagerie. Né à Paris en 1781, mort à IVIunich eu 1824. Sa mère étant veuve, devint en 1796 l'épouse de Bonaparte, alors général.
« Murât (Joachim). Général français et roi de Naples, né en 1771, mort eu 1815.
XAPOLÉON ET LUCIEN. 387
mes projets sont d'achever tranquillement, si je le puis, un poëme que j'ai commencé."
"Oui, oui," dit ironiquement Napole'on, "vous êtes le poëte de la famille, vous faites des vers tandis que je gagne des batailles : quand je serai mort, vous me chanterez ; j'aurai cet avantage sur Alexandre, d'avoir mon Homère."
'- Quel est le plus heureux de nous deux?"
"Vous, certes, vous," dit Napoléon en lâchant avec un geste d'humeur le bouton qu'il tenait, " car vous n'avez pas le chagrin de voir dans votre famille des indifférents, et peutêtre des rebelles."
Lucien laissa tomber ses bras et regarda l'empereur avec tristesse.
" Des indifférents! . . . Rappelez-vous le 18 brumaire^ .... des rebelles ! . . . . et oii jamais m'avez-vous vu évoquer la rébellion?"
" C'est ime rébeUion que de ne point me servir ; celui qui n'est point avec moi est contre moi. Voyons, Lucien ; tu sais que tu es parmi tous mes frères celui que j'aime le mieux !" — il lui prit la main, — " le seul qui puisse continuer mon œuvre : veiLX-tu renoncer à l'opposition tacite que tu fais? . . . Quand tous les rois de l'Europe sont à genoux, te croirais-tu humilié de baisser la tête au miheu du cortège de flatteurs qui accompagnent mon char de triomphe ? Serace donc toujours la voix de mon frère qui me criera : ' César, n'oublie pas que tu dois mourir!' Voyons, Lucien, veux-tu marcher dans ma route?"
" Comment Votre Majesté l'entend-elle?" répondit Lucien en jetant sur Napoléon un regard de défiance.
L'empereur marcha en silence vers une table ronde qui masquait le milieu de la chambre, et, posant ses deux doigts sur le coin d'une grande carte roulée, il se retourna vers Lucien, et lui dit :
" Je suis au faîte de ma fortune, Lucien ; j'ai conquis l'Europe, il me reste à la tailler à ma fantaisie ; je suis aussi
• Brumaire. Nom du second mois de l'année dans le calendrier de la république française. 18 brumaire an VIII. Journée mémorable dans laquelle Bonaparte renversa le Directoire.
victorieux qu'Alexandre, aussi puissant qu'Auguste, aussi grand que Charlemagne ; je veux et je puis . . . Eli bien ! . ." Il prit le coin de la carte et la déroula sur la table avec un geste gracieux et nonchalant. " Choisissez le royaume qui vous plaira le mieux, mon frère, et je vous engage ma parole d'empereur que, du moment où. vous me l'aurez montré du bout du doigt, ce royaume est à vous."
"Et pourquoi cette proposition à moi, plutôt qu'à tout tiutre de mes frères?"
" Parce que toi seul es selon mon esprit, Lucien."
"Comment cela se peut-il, puisque je ne suis pas selon vos principes?"
"J'espérais que tu avais changé depuis quatre ans que je ne t'ai vu."
" Et vous vous êtes trompé, mon frère ; je suis toujours le même qu'en 99 : je ne troquerais pas ma chaise curule contre un trône."
" Niais et insensé," dit Napoléon en se mettant à marcher et en se parlant à lui-même, " insensé et aveugle, qui ne voit pas que je suis envoyé par le destin pour enrayer* ce tombereau de la guillotine qu'ils ont pris pour im char réputjlicain!" Puis, s' arrêtant tout à coup et marchant à son frère : "Mais laisse-moi donc t' enlever sur la montagne et te montrer les royaumes de la terre : lequel est mûr pour ton rêve sublime? Voyons, est-ce le corps germariique, où il n'y a de \-ivant que ces universités, espèce de pouls républicain qui bat dans un corps monarchique ? est-ce l'Espagne, catholique depuis le treizième siècle seulement, et chez laquelle la véritable interprétation de la parole divine germe à peme? est-ce la Russie, dont la tête pense peutêtre, mais dont le corps, galvanisé un instant par le czar Pierre, est retombé dans sa paralysie polaire ? Non, Lucien, non, les temps ne sont pas venus ; renonce à tes folles utopies ; donne-moi la main comme frère et comme alUé, et demam je te fais le chef d'un grand peuple, je reconnais ta femme pour ma sœur, et je te rends toute mon amitié."
"C'est cela," dit Lucien, "vous désespérez de me convaincre, et vous voulez m' acheter."
NAPOLÉON ET LrCIEN. 389
L'empereur fit un mouvement. " Laissez-moi dire à mon tour, car ce moment est solennel, et n'aura pas son pareil dans le cours de notre rie : je ne vous en veux pas de m'avoir mal jugé, vous avez rendu tant d'hommes m.uets et sourds en leur coulant de l'or dans la bouche et dans les oreilles, que vous avez cru qu'il en serait de moi ainsi que des autres. Vous voulez me faire roi, dites-vous? eh bien! j'accepte, si vous me promettez que mon royaume ne sera point une préfecture. Vous îne donnez un peuple : je le prends, peu m'importe lequel, mais à la condition que je le gouvernerai selon ses idées et selon ses besoins ; je veux être son ptire, et non son tyran ; je veux qu'il m'aime, et non qu'il me craigne : du jour où j'aurai mis la couronne d'Espagne, de Suède, de Vi'urtemberg ou de Hollande sur ma tête, je ne serai plus Français, mais Espagnol, Allemand ou Hollandais ; mon nouveau peuple sera ma seule famille. Songez-y bien, alors nous ne serons plus frères selon le sang, mais selon le rang, vos volontés seront consignées à mes frontières ; si vous marchez contre moi, je vous attendrai debout : vous me vaincrez, sans doute, car vous êtes un grand capitaine, et le dieu des armées n'est pas toujours celui de la justice ; alors je serai un roi détrôné, mon peuple sera un peuple conquis ; et libre à vous de donner ma couronne et mon peuple à quelqu autre plus soumis ou plus reconnaissant. J'ai dit."
"Toujours le même, toujours le même," murmura Napoléon ; puis tout à coup, frappant du pied : " Lucien, vous oubliez que vous devez m' obéir, comme à votre père, comme à votre roi."
" Tu es mon aîné, non mon père ; tu es mon frère, nor mon roi : jamais je ne courberai la tête sous ton joug de fer, jamais, jamais !"
Napoléon devint affreusement pâle, ses yeux prirent une expression terrible, ses lèvres tremblèrent.
" Réfléchissez à ce que je vous ai dit, Lucien."
" Réfléchis à ce que je vais te dire. Napoléon : tu as mal tué la république, car tu l'as frappée sans oser la regarder en face; l'esprit de liberté que tu crois étouff"é sous ton despotisme grandit, se répand, se propage ; tu crois le
pousser devant toi, il te suit par derrière ; tant que tu seraa victorieux, il sera muet ; mais -vienne le jour des revers, et tu verras si tu peux t' appuyer sur cette France que tu auras faite grande, mais esclave. Tout empire élevé par la force doit tomber par la violence et la force. Et toi, toi, Napoléon, qui tomberas du faîte de cet empire, tu seras brisé" — prenant sa montre et l'écrasant contre terre, — "brisé, voistu, comme je brise cette montre, tandis que nous, morceaux et débris de ta fortune, nous serons dispersés sur la surface de la terre parce que nous serons de ta famille, et maudits parce que nous porterons ton nom. Adieu, sire!"
Lucien sortit. Napoléon resta immobile et les yeux fixes ; au bout de cinq minutes, on entendit le roulement d'une voiture qui sortait des cours du palais ; Napoléon soima.
"Quel est ce bruit?" dit-il à l'huissier qui entr' ouvrit la porte. " C'est celui de la voiture du frère de Votre Majesté qui repart pour Rome." — " C'est "bieu," dit Napoléon ; et sa figure reprit ce calme impassible et glacial sous lequel il cachait, comme sous un masque, les émotions les plus -vives.
Dix ans étaient à peine écoulés que cette prédiction de Lucien s'était accomphe. L'empire élevé par la force avait été renversé par la force, Napoléon était brisé, et cette famille d'aigles, dont l'aire était aux Tuileries, s'était éparpillée', fugitive, proscrite et battant des ailes sur le monde. Madame mère, cette Niobé impériale, qui avait donné le jour à un empereur, à trois rois, à deux archiduchesses, s'était retirée à E,ome% Lucien}' dans sa principauté de Canino, Louis'^ à Florence, Joseph^ aux Etats-Unis, Jérôme^ en Wurtemberg,
* Madame mère mourut à Rome en février 1836.
° Lucien Bonaparte, prince de Canino, naquit en 1772 et mourut à Viterbe en Italie, eu ISiO.
■^ Louis Bonaparte, comte de Saint-Leu et ex-roi de Hollande, naquit en 1778, épousa Horte-iise de Beauhamais en 1802 (voyez la page 391, note *•'), et mourut en 1846. Son fils Louis-Napoléon-Charles Bonaparte, né à Paris le 20 avril 1808, a été élu président de la république française, le 10 décembre 1848.
" Joseph Bonaparte, ex-roi d'Espagne, séjourna sous le nom de comte de Survilliers aux États-Unis, dans les Pays-Bas, puis en Angleterre. Il naquit en 1768 et momut en 1844.
^ Jérôme Bonaparte, ex-roi de Westphalie, naquit en 1784. En 1807, Jérôme épousa Frédérique-Catlierine, fiUe du roi de Wurtemberg. Ea
NAPOLÉOX SORT DU KREMLIX. 391
la princesse Elisa'^ à Baden, madame Borghèse^ à Piombino, et la reine de Hollande*^ au château d'Arenemberg.
Alexandre Dumas. Impressions de vorjage.
Dumas {Alexandre), Né en 1803. Auteur vivant. Pai-mi ses pièces de théâtre, on remarque Henri IJI et sa cour ; Christine ; La tour de Nesle, etc. Les ouvrages historiques de cet écrivain, Gaule et France, Isabel de Bavière, Impressions de voyage, etc., jouissent d'une réputation brillante et méritée.
napoleon sort du kremlin'^ au milieu de l'incendie.
Napoléon descend rapidement cet escalier du Nord, fameux par le massacre des Strélitz, et ordonne qu'on le guide hors de la ville, à ime lieue sur la route de Pétersbourg, vers le château impérial de Petrowski.
Mais nous étions assiégés par un océan de flammes ; elles bloquaient toutes les portes de la citadelle, et repoussèrent les premières sorties qui furent tentées. Après quelques tâtonnements, on découvrit à travers les rochers ime poterne qui donnait sur la Moskowa : ce fut par cet étroit passage que Napoléon, ses officiers et sa garde parvinrent à s'échapper du Kremlin.
Il fallait se hâter. A chaque instant croissait autour de nous le mugissement des flammes. Une seule rue étroite, tortueuse et toute brûlante, s'offrait plutôt comme l'entrée que comme la sortie de cet enfer. L'empereur s'élança à pied et sans hésiter dans ce dangereux passage. Il s'avança au travers du pétillement de ces brasiers, au bruit du craquement des voûtes et de la chute des poutres brûlantes et des
1816 le roi son beau-père lui conféra le titre de comte de Montfort. En décembre 1848, un décret du président de la république française l'a nommé gouverneur de l'Hôtel des Invalides de Paris.
^ Marie-Anne-Elisa Bonaparte est morte à Trieste en 1820.
'^ Vovez la page 384, note •".
■= Hortense de Beauhamais. Fille d'Alexandre, vicomte de Beauharnais et de Joséphine Tascher de la Pagerie (Voyez la page 386, note ''). La reine Hortense, mère du président de la république française, naquit en 1783 et mourut en 1837.
^ Kremlin, ancien palais des Czars, à Moscou.
392 SÉGTJR.
toits de fer ardent qui croulaient autour de lui. Ces débris embarrassaient ses pas. Les flammes, qui dévoraient avec un bruissement impétueux les édifices entre lesquels il marchait, dépassant leur faîte, fléchissaient alors sous le vent, et se recourbaient sur nos têtes. Nous marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux murailles de feu ! Une chaleur pénétrante brûlait nos yeux, qu'il fallait cependant tenir ouverts et fixés sur le danger. Un air dévorant, des cendres étincelantes, des flammes détachées, embrasaient notre respiration courte, sèche, haletante, et déjà presque suffoquée par la fumée. Nos mains brûlaient en cherchant à garantir notre figure d'une chaleur insupportable, et en repoussant les flammèches qui couvraient à chaque instant et pénétraient nos vêtements.
Dans cette inexprimable détresse, et quand une course rapide paraissait notre seul moyen de salut, notre guide incertain et troublé s'arrêta. Là, se serait peut-être terminée notre yie aventureuse, si des pillards du premier corps n'avaient point reconnu l'empereur au milieu de ces tourbillons de flammes ; ils accoururent, et le guidèrent vers les décombres fumants d'un quartier réduit en cendres dès le matin.
Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eckmùhl (Cavoust). Ce maréchal, blessé à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher Napoléon, ou y périr avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport : l'empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui, dans le péril, ne le quittait jamais.
Pour échapper à cette vaste région de maux, il fallut
encore qu'il dépassât un long convoi de poudre qui défilait
au travers de ces feux. Ce ne fut pas son moindre danger,
mais ce fut le dernier, et l'on arriva avec la nuit à Petrowski.
SÉGtiR. Napoléon et la grande armée, en 1812.
Ségur (Philippe-Paul, comte de).
Né en 1780. Auteur vivant, membre de l'Académie française. Principaux ouATages : Histoire de XapoUon et de la grande armée en 1812, Histoire de Russie, et Histoire de Charles VHI. Il est fils du comte Loiiis-Philipjie de Ségm-. Voyez la page 210.