‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 244 sur 320 · LA BATAILLE DE MONTEREAV · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DE MONTEREAV

Une partie de l'armée des alliés occupait les environs de Montereau, et se préparait à marcher sur la capitale. Le maréchal de Bellune, à la tête de 3000 hommes, s'était égaré en poursuivant 25,000 Russes, et Napoléon, presque sans secoiu-s, écrasa avec son artillerie un corps considérable de Wurtembergeois et de Russes (le 18 février 1814).

Cependant Napoléon balaye l'ennemi comme l'ouragan la poussière, le dépasse, et se retournant aussitôt, le refoule sur Montereau, où Bellune et ses trois mille hommes doivent l'attendre. Cette cavalerie qui hennit, c'est la sienne ; ces canons qui tonnent, ce sont les siens ; cet homme qui, au miheu de la poudre, du bruit et du feu, apparaît aux premiers rangs des vainqueurs, chassant vingt-cinq mille Russes avec sa cravache^, c'est lui, c'est Napoléon !

Russes et Wurtembergeois se sont reconnus : les fuyards s'adossent à un corps d'armée de troupes fraîches. Où. Napoléon croit trouver trois mille Français, et prendre les Russes entre deux feux, il rencontre dix mille ennemis et heurte un mur de baïonnettes ; de la hauteur de SuiTille, où devait flotter le drapeau tricolore, dix-huit pièces de canon s'apprêtent à le foudroyer.

La garde reçoit l'ordre d'enlever le plateau de Surville ; elle s'élance au pas de course ; après la troisième décharge les artilleurs vFurtembergeois sont tués sur leurs pièces : le plateau est à nous.

Cependant les canons que l'ennemi a eu le temps d'endouer ne peuvent pas servir. On traîne à bras l'artillerie de la garde ; Napoléon la dirige, la place, la pointe ; la montagne s'allume comme un volcan; la mitraille enlève des rangs entiers de "Wurtembergeois et de Russes; les boulets ennemis répondent, sifïïent et ricochent" sur le plateau ; Napoléon est au mdieu d'un ouragan de fer. On veut le forcer de se retirer : — " Laissez, laissez, mes amis," dit-il en se cramponnant à un affût ; " le boulet qui doit

^ Monts^eau, ville de France (Seine-et-r.IarneU

me tuer n'est pas encore fondu." En sentant la poudre de si près, l'empereur a disparu ; le lieutenant d'artillerie s'est remis à l'œuvre : Allons, Bonaparte, sauve Napoléon !

Protége'es par le feu de cette redoutable artillerie, dont l'œil de Napole'on semble conduire chaque boulet, diriger chaque coup de la mitraille, les gardes nationales bretonnes s'emparent à la baïonnette du faubourg de !Melun, tandis que du côté de Fossard le général Pajol pénètre avec sa cavalerie jusqu'à l'entrée du pont ; là, ils trouvent Russes et "Wurtembergeois tellement entassés, que ce ne sont plus les baïonnettes ennemies, mais les corps mêmes des hommes qui les empêchent d'avancer ; il faut se faire, avec le sabre, un chemin dans cette foule, comme avec la hache dans une forêt trop pressée

"Et m.aintenaiit," dit Napoléon lassé en s'asseyant sur l'affût d'im canon, "je suis plus près de Vienne qu'Us ne le sont de Paris."

Puis il laissa tomber sa tête entre ses mains, resta dix minutes absorbé dans la pensée de ses anciennes ^"ictoires et dans l'espérance de ses victoires nouvelles.

Quand il releva le front, il avait devant lui un aide de camp qui venait lui annoncer que Soissons, cette poterne de Paris, s'était ouverte, et que les ennemis n'étaient plus qu'à dix lieues de sa capitale.

Il écouta ces nouvelles comme choses que, depms deux ans, l'impéritie ou la trahison de ses généraux l'avait habitué à entendre : pas un muscle de son visage ne bougea, et nul de ceux qui l'entouraient ne put dire qu'il avait surpris une trace d'émotion sur la figure de ce joueur sublime, qui venait de perdre le monde.

Il fit signe qu'on lui amenât son cheval ; puis, indiquant du doigt la route de Fontainebleau, il ne dit que ces seules paroles: — "Allons, messieurs, en route." — Et cet homme de fer partit impassible, comme si toute fatigue devait s'émousser sur son corps, et toute douleur sur son âme.

Alexandre Dumas. Impressions de voyage.

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