LE PÉDANT
QwE dites^vDUs? comment ? ^'e rirj suis pas^ : vous plairait-il de recommencer ? j'y suis encore moins" ; je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid ; que ne disiez-vous : Il fait froid ? Vous voulez m' apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; dites : Il pleut, il neige. Vous me trouvez bon visage^, et vous désirez de na'en féliciter ; dites : Je vous trouve bon visage. Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair ; et d'aillem-s, qui ne pourrait pas en dii'e autant 1 Qu'importe, Acis ? est-ce un si grand mal d'être entendu quand on paile, et de parler comme tout le monde ! Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables, les disem's de phébus^, vous ne vous en défies point^, et je vais vous jeter dans Tétonnement ; une chose vous manque, c'est l'esprit : ce n'est pas tout ; il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres : vwlà la source de votre pompeux galimatias^^, de vos phrases embrouillées^, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez^ cet homme, ou vous entrez dans cette chambre, je vous tire par votre habit, et vous dis h V oreille: Ne songez point à avoir de V esprit^, n'en ayez point ; c'est votre rôle : ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit ; peut-être alors croira-t-on que vous en avez.
* Phébns. (On prononce Vs.) C'est le nom d'Apollon considéré comme dieu de la lumière. Le blond Phébus. Phébus se dit aussi, âgurément eî faniilièr émeut, d'un style obscur et ampoulé. Donner dans le phcbv^.
^ Galimalias. " Ce mot Aient de l'usage des plaidoyers qui se faisaient autrefois en latin. Un jour il s'agissait d'un coq appartenant à une des parties qui se nommait Mathias. L'avocat, à force de répéter les noms de gallus et de Mathias, finit par s'emlirouiller, et uu lieu de dii'c gallus Mat/fiee, il dit ffalli Mathias ; par la suite ou se servit de ce mot pour exprimer un discours embrouillé." — lioausFORT.
L HOMME A PRETT:NTIO>fS.
Akrias a tout lu, a tout tu ; il veut le persuader ainsi : c'est un homme universel, et il se donne pour tel ; il aime mieux meutir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. On parle à la table d'un grand d'une cour du Nord ; il prend la parole, et Vote à^ ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent : il s'oriente" dans cette région lointaine comme s'il en était originaire ; il discourt des mœurs de cette corn-, des femmes du pays, de ses lois, et de ses coutumes; il récite des liistoriettes qui y sont arrivées; il les trouve plaisantes ; il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de k contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies ; Arrias ne se trouble point, pfêod feu au contraire contre l'interrupteui*. "Je n'avance," lui dit-il, "je ne raconte rien que je ne sache d'oviffinai^ ; je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette eour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance." Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsque l'un des coaviés lui dit: "C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive fraîchement de son ambassade."
l.*HOMME SAVANT DANS l'hISTOIRE ANCIENNE ET IGNORANT SUR LES EVENEMENTS ACTUELS.
Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie; il s'étonne de n'entendre faire aucune mention du roi de Bohême : ne lui parlez pas des guerres de Flandre et de Hollande*'', dispensez-le du moins de vous répondre ; il confond les temps, il ignore quand elles^ ont commencé, quand elles ont fini : combats, sièges, tout lui est nouveau. Mais il est instruit de la guerre des géants, il en raconte le progrès et les moindres détails ; rien ne lui est échappé : il déhrouiïle de mcme^ l'horrible chaos des deux empires, le babylonien et l'assyrien ; il connaît à fond les Égyptiens et ' Il faut nécessairement se reporter ici au temps de La Bruyère.