LA CURIOSITÉ, OU LES MAKIES
tulipes et devant la solitaire^ : il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l'a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie : il la quitte pour V orientale" ; de là il va à la veuve^ ; il passe au di-ap- (for*, de celle-ci à F agate" ; d'où il revient enfin à la solitaire, ou il se fixe, où il se lasse^, où il s'assied, où il oublie de dîner : aussi est-elle nuancîe, bordée, huilée^, à pièces emportées^ ; elle a un beau vase, ou un beau calice : il la contemple, il l'admire. Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point ; il ne va pas plus loin que l'ogno;! de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées, et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi, fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes.
V amateur de prunes. — Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'ime ample récolte, d'une bonne vendange ; il est curieux de^ fruits, vous n'articulez pas, vous ne vous faites pas entendre : parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruits cette année, que les pêchers ont donné avec abondance ; c'est pour lui un idiome inconnu, il s'attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même de a'os pruniers, il n'a de l'amour que pour une certaine espèce ; toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à l'arbre, cueille artistement" cette prune exquise, il l'ouvre, vous en donne une moitié, et prend l'autre : "quelle chair^V dit-il; "goûtez-vous cela? cela est divin ! voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs ;" et là-dessus ses narines s'enflent, il cache avec peine sa joie et sa vanité par quel- (ftps dehors"^ de modestie. O l'homme divin en effet! homme qu'on ne peut jamais assez louer et admirer ! homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles ! qiie je voie sa taille^ et son visage pendant qu'il vit ; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul entre les mortels possède une telle prune !
142 LA BRUYERE.
Le numismate^. — Un troisième que vous allez voir rotts parle des curieux ses confrères, et surtout de Diogncte. " Je l'admire," dit-il, " et je le comprends moins que jamais : pensez-vous qu'il cherche à s'instruire par les médailles, et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et des monuments fixes et indubitabl-es de l'ancieime histoire ? rien moins" : vous croj'ez peut-être que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer une tête vient du plaisir qu'il se fait de ne vok" pas une snite^ d'emperrurs interrompue ? c'est encore moins : Diognète sait d'une médaille le frmte*, \q fou'', et \Si fieur de eoin^ ; il a une tablette dont toutes les places sont garnies'', à l'exception d'une seule : ce vide lui blesse la vue, et c'est préetsémcnt, et à la lettre, pour le remplir, qu'il emploie son bien et sa vie."
L'amateur d'estampes. — "Vous voulez," ajoute Démocède, "voir mes estampes?" et bientôt il les (?7/z/e^ et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni nette, ni dessinée, et d'ailleurs moins propre à être gardée dans im cabinet qu'à tapisser, un jom- de fête, le Petit-Pûni ou la rue Neuve^ : il convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée ; mais il assure qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle ri a presque pas été tirée^, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a achetée trèscher, et qu'il ne la changerait pas pour tout ce qu'il a de meilleur. "J'ai," continue-t-il, "une sensible affliction, et qui m'obligera à renoncer aux estampes pour le reste de mes jours : j'ai tout Calot^^, hormis une seule qui n'est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages, au contraire c'est un des moindres, mais qui m'achèverait Calot; je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d'y réussir : cela est bien rude* !"
Le voyageur. — Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent par inquiétude ou par curiosité dans de longs
» Â Paris : c'est là que se trouvaient autrefois les njarchands d'estampes.
'' Calot. Célèbre dessinateur franç-ais dont l'œuvre a été gravé.