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Réponse à Gabriele d'Annunzio

O mon cher Gahriele cu Annunzio, n est-ce pas que votre "^'stupéfiant message était un faux ? N'est-ce pas que voilà V œuvre d'un machiavélique contrefacteur ? N'est-ce pas ^ que ce fut en' réalité ce qu'on nomme à Paris — vous rappelez-vous seulement Paris? — un simple canard, et ^ que nous avons donné dans un piège?

^ Tous vos amis, mais j'entends les vrais, ceux qui, non ^contents de vous admirer, vous aiment tendrement, ceux d'avant 1915 et 1914, ceux de tou^jours, tous vos amis

donc se sont téléphoné ;« Vraiment, c'est de lui ?... » Moi, * ^j'ai répondu carrément : « Non. Im.possihle. )>

^ Et pourtant... oh ! pourtant, oui, ce sont bien là vos admirables trouvailles d'expressions, votre éblouissante vi"" , '

^ ' (i) Dans la dernière semaine de janvier 1919, Paris éprouva

. la stupeur de lire une Lettre aux Dalmates, dans laquelle Ga? briele d'Annunzio invectivait — et magnifiquement, faut-il S4 le dire ? — contre tous les Alliés, et contre la France, hélas ! 7 en particulier, à propos des difficultés du problème adriatique, 5 et de quelques incidents détestables, mais sans vraie signi- '\5ficati0n.

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éloquence, vos libertés, votre fierté, vos éclairs, vos images mix quelles nul autre que vous n eût songé, cette inimitable beauté enfin qui ni a si souvent fait pleurer cV émotion et de joie. Si cette lettre incompréhensible vient d'un faussaire, il faut avouer que cet inconnu a du génie.

Et, d* autre part, nous tenons là sous nos yeux un document qui a paru en ItaMe dans des journaux importants et vous n avez pas protesté... Alors, ce papier serait décidément de vous, mon cher Gabriele d' Annunzio ? De cette propre main qui le signa, vous écriviez naguère encore des pages frémissantes en V honneur de notre France incomparable — vous le disiez vous-même — dès quelle étreint ses armes...

Ses armes ? En guerre, vous les connaissez bien : ce sont celles quelle a portées chez vous, contre le Barbare, comme on avu briller celles d’Italie en Champagne, contre Vautre Barbare. Mais en paix, notre arme à nous, c est le sourire, et vous n y échapperez pas, ô notre d’ Annunzio de France, pour vous êire fâché si rouge.

Cependant, moi, je ne souris guère : j’ai trop de peine, et la stupeur me serre la gorge.

Car enfin, il n’y a pas trois mois, j’avais l’honneur, ainsi que l’émouvant et affectueux plaisir, de vous rendre visite au Lido, dans votre escadrille, parmi ces jeunes aviateurs dont vous étiez le chef héroïque, infatigable et justement respecté. Or, là, nous avons causé, je m’en souviens, j’ai toute ma tête, j’entends encore vos paroles:

« La France et V Italie fraternellement unies, me disiezvo^is, pourraient soulever le monde. Files formeraient un bloc indestructible. Elles seraient l’âme de l’Europe, les conservatrices de l’ordre, de l’harmonie, de la beauté. Rien ne pourrait entamer leur force... »

Vo^ls ne le croyez donc plus, pmisque vous ne rêvez maintenant que leur désunion?

Vous ajoutiez : « Divisées, au contraire, nos deux patries se détruiraient l’une l’autre, au profit des nations qui les guettent. . . )>

Et voici^ par conséquent que, devenu ferment de discorde, si l’on vous écoutait, vous voueriez volontiers les races

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latines à la ruine, pareil à Néron qui prétendit brûler Rome, un jour, comme ça, par humeur.

Puis, est-ce le merveilleux officier, si plein de sangfroid et de calme courage, si maître de lui, est-ce bien ce grand soldat dont V autorité me fit battre le cœur au Lido, qui laisse publier cette lettre trépidante, nerveuse, fébrile ? Esi^-ce vraiment vous, la Volonté incarnée, vous, V amoureux de la splendeur latine, faite de force bien distribuée et de raison, qui oubliez ainsi la patience, V auguste et divine patience sans quoi nul chef-d'œuvre na jamais éclos? Le héros aux vastes ailes, le poète entre tous dont nous suivions le vol en frissonnant, pre^id au tragique des disputes de garnison en Dalmatie ? Eh quoi ! fréquentez-vous aussi les réunions publiques, désormais ! Vous nous en aviez pourtant inspiré votre beau dégoût, ô maître non pareil en fait de mépris ! Il nous faudra changer d'avis, à cette heure, ou cesser d'être vos disciples.

Hélas / que ne vous trouvez-vous au milieu de nous, à Paris, dans votre vieux logis de la rue Geoffroy-V A snier ! Combien vous y auriez su attendre élégamment, finement, que les diplomates du Congrès eussent essayé d'arranger tout !... On nest pas forcé de trop croire aux diplomates : mais en somme, si, par hasard, ils réglaient vaille que vaille les questions de V Adriatiqvie, à la longue? A quoi, dès lors, ressemblerait votre lettre ?

Cette lettre qui parle des Pâques véronaises !

A tous vos amis, à tous vos frères de France, vous n'avez pas hésité à faire cette injure ! Les Pâques véronaises, celte jacquerie : des paysans à demi sauvages, qui ont indignement traqué et massacré quelques centaines de Français... Peu après, le général Bonaparte, couvert de gloire, mettait tout en fuite, et vous le sauvez pourtant bien. Mieux valait, certes, laisser ça.

Or, malgré cette évocation difficile à expliquer, et malgré tout, vous avez lu la presse française ? Quel juste respect envers vous, en ses réponses, et que d' attachement, que de piété encore ! Nous nous rappelons le poète, le soldat, le blessé — hélas ! presque l'aveugle, en un temps — nous évoquons celui qui fut notre frère pendant les heures som-

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hres.,. Il ny aura jamais contre vous de Pâques parisiennes.

Voulez-vous bien permettre, maintenant, qi.e Vun de vos plus fidèles amis français vous offre ces quelques pages ?

Vo'us y sentirez passer le plus ardent et déférent amour, pour V Italie. Vous y retrouverez des souvenirs. Vous y sentirez palpiter une âme commise.

C'est ainsi seulement, très cher Gahriele d! Annunziq, qu'rin bon Latin veut répondre à votre lettre.

Parmi les ailes du Lido.

Voici que T Italie communie aujourd’hui dans une sainte joie : elle se voit enfin groupée tout entière sous les plis du drapeau national. Des lambeaux de patrie, tels que Trente, Aquilée, Trieste, Pola, tant d’autres villes et contrées encore sont délivrées, et il n’y a plus de barbares dans les cités où jadis résonna la langue latine et régna le lion de Saint-Marc.

Mais de même que l’aube peut sembler parfois le moment le plus émouvant d’une journée dont le midi sera resplendissant, il faut convenir que des heures poignantes et belles entre toutes furent celles où, dans Rome anxieuse, on sentit poindre l’offensive, à la fin d’octobre, et bientôt palpiter la Victoire.

^ On se trouvait fiévreux, agité. Sur les fronts de France, de Serbie, de Palestine, partout enfin, la bataille faisait rage. Or, comme dit un proverbe, quand on se bat chez le voisin, — et ici le voisin, c’était l’ami, — le bâton bouge dans la main. Quelques-uns s’étonnaient : pourquoi ce silence sur le Piave et le Grappa ?

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Mais, vers le 25 ou le 26, deux ou trois communiqués firent comprendre que Toffensive se préparait, se déclenchait, que la lutte était très dure, que r Autrichien résistait éperdument. L'angoisse étreignait les cœurs, puis aussitôt ce fut l'espoir. Le 28, on sut que le Piave était passé en deux points. On s'arracha les journaux. Les camelots crièrent la belle nouvelle par la Via Nazionale et le Corso à demi ténébreux, où l'on s’arrêtait sous les rares lumières pour lire avidement les détails. Quelle émotion! quelle fierté ! Tous les pas se pressaient, et une sorte de bruissement continuel, comme le bourdonnement d'une ruche, s'élevait dans la pénombre des grandes rues. On annonçait le bouleversement des lignes autrichiennes, les prisonniers par milliers, la capture de canons, de mitrailleuses innombrables, de munitions, de convois entiers. « Comunicato stvaordinario ! » annonçait un vendeur de gazettes, qui en pleurait presque, sous la terrasse de la villa Aldobrandini...

Ah ! comment résister au désir fou de voir, s’il se pouvait, le champ de bataille, le lieu de la victoire latine sur les nouvelles hordes de Goths, de Hongres et de Huns, naguère jetées par des princes brutaux sur la patrie de Virgile et du Vinci, et aujourd’hui mises en déroute, grâce à l'endurance et au courage des modernes légions romaines ? Une phrase admirable de Gabriele d’Annunzio, publiée cette semaine même (28 octobre) dans le Covriere délia Sera, chantait dans ma mémoire : « Vittoria... i cieli sono men vasti delle tue ali (i). » Le Piave m’attirait par sa triple gloire : là, il y a un an, l'invasion terrible avait été brisée ; là encore, voici quelques mois, la seconde ruée tudesque s'était effondrée ; là, enfin, commençait l'irrémissible débâcle des Barbares !...

îjs

Deux jours après, le 30, je roulais en auto, à toute allure, par la plaine vénète. Nous venions de Padoue,

(i)^« Victoire.., les deux sont moins vastes que tes ailes!»

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et gagnions le fleuve illustre, franchi Ta vant- veille par les troupes italiennes.

La Vénétie ne ressemble-t-elle pas un peu à certains coins de la Hollande ? Ce n'est qu'une immense plaine, découpée en carrés par des fossés bordés de saules. On sent que l'eau se trouve partout au ras du sol : elle s'écoule très lentement, s'endort, s'élève en brouillard perpétuel, estompe l'horizon. Au milieu de cette campagne mouillée, herbue et potagère, serpente la Brenta, languissant canal, et s'élèvent çà et là des campaniles aux tendres couleurs, ou des villas baroques, bonnes pour les plaisirs sans passion du sénateur Pococurante, dont la philosophie émerveilla Candide.

Un tel paysage est-il riant, est-il beau ? Je l'ai vu, quant à moi, triste à serrer le cœur, la guerre l'ayant cruellement insulté, sinon détruit. On avait dû camoufler sans grâce les routes magnifiques, crevées en outre par les obus. Arbres tordus ou brisés, passerelles rompues, barques à demi sombrées, puis, en approchant du front, la désolation des villages roses jetés bas, voilà le morne voile que la bataille a fait descendre sur toute une zone de la Vénétie, déjà mélancolique en temps de paix. Un pauvre patelin du Nord ruiné par l'artillerie nous tirera des larmes ; mais il y a quelque chose, non de plus douloureux, néanmoins de plus inattendu, et peut-être de plus absurde encore dans le bombardement d'un fragile village, peint comme un coquillage, et qui ne semblait avoir mûri, sous le soleil caressant du Midi, que pour les chansons, la vendange et le repos de Tityre, une fois la journée faite. Susegana, par exemple, nous apparut ainsi qu'un hameau de corail mis en miettes, dont les nuances mal éteintes essayaient encore de sourire, au milieu d'un silence horrible.

Cependant, de place en place, l'auto s'arrêtait, pour laisser passer soit un bataillon d'infanterie couvert de poussière, soit quelque file interminable de cavaliers, soit des batteries d'artillerie. On approchait du Piave, que toute l'armée italienne passait peu à peu. Çà et là, encore cloué à quelque arbre ou gisant dans la boue, se

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trouvait un écriteau portant « Nach... nach..-. » trace de la seconde tentative autrichienne pour prendre Venise. Je songeais au fameux « Nach Paris ! » et demandai au lieutenant, mon compagnon, qui savait Tallemand, comment on disait « Vers la honte! )> en cette langue.

. Bien en prit au lieutenant, d'ailleurs, de parler allemand : il put interroger des prisonniers autrichiens qui défilaient sans cesse, par petits groupes, traînards apparemment, ou déserteurs ramassés dans des trous. Leurs réponses ne variaient guère. Dès qu'ils entendaient, en effet, un officier italien leur demander à quelle nationalité ils appartenaient, tous de répondre aussitôt : « Polonais, nous sommes Polonais ! » A croire les prisonniers, il n'y avait plus un Autrichien dans l'armée autrichienne : tous Polonais !

Quelques malheureux en guenilles et pieds nus passaient aussi, très acclamés : des Italiens, arrachés aux mains de l'ennemi. Deux d'entre eux semblaient moins hâves, parce qu'on les employait, nous dirent-ils, à la boulangerie dans les lignes autrichiennes, et qu'ils parvenaient à ne pas trop mourir de faim. Ils n'en étaient pas moins en loques ; mais l'un d'eux, un Napolitain, portait en bandoulière une guitare qu'il n'avait jamais quittée. En captivité chez les Boches, cette cigale s'était trouvée fort dépourvue, mais non d'espoir, et avait chanté tout l'été, en attendant la victoire des siens.

Un kilomètre ou deux encore : à chaque pas, maintenant, les convois se groupent, attendent, et, les routes n'existant pour ainsi dire plus, des caravanes sans fin de mulets se glissent de tous côtés, semblent être sorties de terre à l'on ne sait quel signe magique, tandis que de consciencieux attelages de chevaux arrachent au sable et au limon des chariots et des caissons. Les bonnes bêtes ! Elles se ruent dix fois de suite contre leurs traits qui résistent, sans émouvoir un véhicule impassible et stupidement enfoncé dans la boue, comme un hobereau prussien dans son entêtement : et ici encore une remarque m'étonne, à savoir que les conducteurs italiens ne hurlent jamais contre leurs chevaux, contrairement à la

manière des charretiers de chez nous. Le peuple, là-bas, serait-il meilleur philosophe qu'ici ?

Enfin^ au delà de quelques broussailles, et dans le jour déjà déclinant, un désert de galets s'étend sous nos yeux : c'est le Piave. Au milieu de cette plage immense, le. cours d'eau gronde avec violence en deux bras assez éloignés l'un de l'autre. Et à la moindre pluie, c'est la crue : tout est inondé, le désert se change en fleuve Océan. Naguère encore, un puissant pont métallique enjambait le lit de la double rivière : mais les Autrichiens l'ont fait sauter, et c'est sur deux passerelles de bois, construites en quelques heures, qu'à présent s'engagent petit à petit, l’une après l'autre, des théories d'hommes, de chevaux, de camions et de mules, sans que jamais la foule de soldats qui couvre la pierraille du fleuve en semble diminuée. Car cette multitude pullule, et descend toujours et toujours de la berge, comme si quelque infatigable et invisible Deucalion y semait sans trêve de la race humaine. Au crépuscule, ce passage dé l'armée victorieuse au point tout récemment conquis de haute lutte exaltait l'âme. Vues de loin, les silhouettes commençaient à se détacher en noir sur les passerelles. Elles avaient l’air rude et sombre : c'étaient les troupes du châtiment.

Quand j 'ai traversé à mon tour ces deux bras du Piave fougueux et d'une si étrange couleur de turquoise morte, de jaspe livide : « Là, pensais- je, une fois encore dans l'histoire du monde, le parti sombre aura reculé devant le parti de la lumière, la violence et l'oppression devant la dignité latine... » Et je n'écoutais pas sans émotion mugir sous mes pieds cette eau furibonde qui les touchait presque, et qui, si peu d'heures auparavant, roulait du sang.

Mais nous nous approchions de la bataille bien davantage, le lendemain ! Nous suivions alors les tranchées autrichiennes établies sur la rive gauche, beaucoup plus près de l’embouchure, vers San Dona di Piave. Là, plus de galets à sec : le fleuve, uni en un seul bras, et toujours aussi véhément, se précipite à pleins bords entre deux digues herbues dont l'une, la gauche, domine complète-

ment Tautre, où se trouvaient les lignes italiennes. Or, il y avait un jour à peine, on se massacrait encore sur ces rives. Les tranchées ennemies regorgeaient d’objets abandonnés n’importe comment, jetés n’importe où : armes, approvisionnements, munitions, vêtements, mobiliers, chaises et couchettes, ustensiles de ménage, papiers, livres (je note pour les curieux que des romans français, traduits en allemand, gisaient assez nombreux, entre autres le Doktor Pascal, von Emile Zola), correspondance, lettres commencées, linges sinistrement rouges, photographies, affreuses peintures figurant soit des enfants blonds à grosses jambes, soit des gretchen, etc... et tout cela renversé, piétiné, souillé de fange, sinon de sang... Hélas ! il y avait aussi de plus poignants débris, quand je ne me souviendrais que de certaine main coupée, autrichienne apparemment, car de ses doigts raidis, elle indiquait la direction du sauve-qui-veut, — quand je n’évoquerais enfin que d’humbles corps en tunique gris- vert, reposant çà et là pour jamais, et devant lesquels nous nous découvrions au passage.

Poursuivant la revue triomphale et funèbre à la fois, nous parvînmes à San Dona, ou plutôt à ce qui fut San Dona. Un amas lamentable de décombres : ce déchirant spectacle me fut offert trop souvent, dans la pauvre chère France, pour qu’il m’inspirât ici grande surprise. Mais quelle pitié !... Mon compagnon, bon et brave soldat, ne disait plus mot, si son visage demeurait courageusement calme : il était né à San Dona, en effet, y possédait en 1914 sa maison de famille, ses souvenirs et ses livres, et depuis un an y savait installé l’ennemi héréditaire. Il revenait chez lui pour la première fois.

Au tournant de la grande rue du bourg, mieux détruite encore que les autres : « Ah ! fit-il, ma maison n’existe plus. )) En même temps, il montrait de sa canne un monceau de ruines, derrière quoi l’on apercevait un joli jardin aux arbres blessés. « Lieutenant, lui demandai- je, pourquoi passez-vous si vite ? Vous pourriez peut-être retrouver quelque cher bibelot parmi les décombres... » Point de réponse. Il se hâtait en silence, gagnant la li-

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sière du village. J'ai compris alors : il allait au cimetière. Je Ty suivis de loin, et l'ayant rejoint : « Voyez... » me dit-il, très pâle. Devant lui, un chaos : c'était le caveau des siens, au fond duquel s 'entr 'ouvraient des cercueils rompus... C'est peu, devant certaines douleurs, que de se taire, les larmes aux yeux, et de serrer une main en détournant la tête.

Notre auto dut se frayer la route, au retour vers Padoue, entre des chariots transportant des bateaux pour les ponts, des pieux, des pilotis, toute une brigade avec son artillerie, ses mules, ses bagages. L'exode d'un peuple !... Le soir, au mess, éclataient et resplendissaient les nouvelles. Un commandant revenait de Conegliano, où la population délivrée délirait de joie. Montrant un ignoble morceau de pain noir, tout gluant, que l'Autriche distribuait aux campagnes : « C'est une paysanne, dit le commandant, qui me l'a donné. Et elle a ajouté en riant : Bon voyage, commandant, et adieu Caporetto ! »

Faut-il l'avouer, au milieu de cette joie contenue encore, mais si frémissante et profonde, ma pensée revenait sans cesse à celui qui avait tant voulu, prédit et chanté la Victoire, à celui qui, dès l'août de 1914, avait déjà déclaré la guerre aux Barbares, à l'ami qui nous consolait tous dans Paris menacé, à Tardent prophète de Quarto, à l'infatigable soldat de l'Italie en armes, à l'héroïque et patient blessé, à T « oseur » de Pola, de Buccari, de Vienne, au porte-parole et 'porte- drapeau de son pays, au grand et cher Gabriele d'Annunzio ? Tout mon cœur me poussait vers le patriote passionné qui avait dû tellement souffrir Tan dernier à pareille date, et dont Tavion prenait sans doute aujourd'hui, — et radieusement ! — son vol au-dessus des kaiserlicks reconduits à coups de sabre...

J'ai toujours frissonné en entendant Gabriele d'Annunzio parler de l'Italie. Il n'est pas seulement le fils, mais aussi Tamant de son pays : et sa tendresse brûlante

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et concentrée lui sort par les pores de la peau, dirait-on. Sur tous les sujets, il s'abandonne avec plaisir, et parfois avec coquetterie, à son lyrisme naturel et charmant. Toutefois, dès qu’il s’agit de sa patrie, le poète change de ton, non moins que de visage ; il se replie sur luimême, en quelque sorte, et se recueille : on croirait qu’il s’arme. Sa voix devient extraordinairement douce, paisible : mais on y sent je ne sais quoi, qui serait « capable de tout. » Il fait presque peur. Il commande, en tout cas.

Or, son champ d’aviation se trouvait au Lido, bien près de Padoue... Me refuserais-je l’émotion d’aller me jeter dans ses bras ?

Il y a quelque chose de gênant à gagner Venise au fin matin, en arrivant de Fusina par une brume de Toussaint, dans une chaloupe ajitomobile qui bondit sur l’eau grise. On se trouve comme confus, car la ville Anadyomène vous ouvre sévèrement sa Giudecca entre des bâtisses sans grâce, et semble vous avertir d’un ton qui plaisante peu : « Où donc, étourdi, penses-tu te rendre ? Dans une cité des rêves ? Mais regarde autour de toi. Vois m3S usines, mon chemin de fer, mes magasins, et ces vastes bateaux. Oublies-tu que je suis un port, et même un excellent port, des plus actifs ? »

Bientôt pourtant, voici la Dogana, le palais des Doges étayé et cuirassé de plâtras, plusieurs vaisseaux de guerre, puis la grande lagune... Le canot file toujours, et le Lido s’approche. Enfin, l’on y touche.

Un petit embarcadère, une auto grise, celle précisément du commandant d’Annunzio... Il va venir subito, me dit le soldat chauffeur. Et en effet, presque aussitôt un autre canot aborde rapidement : c’est lui ! Déjà, il s’avance, les mains tendues. L’affection me fait battre le cœur, et quelque piété s’y mêle.

A-t-il changé, depuis ce morne hiver de 1915, où je l’ai vu pour la dernière fois ? Guère. Il est amaigri, peut-être. Il porte une casaque de cuir fauve. Son képi de commandant le coiffe jusqu’aux oreilles. Nulle recherche dans son habillement ; il parait seulement cer-

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tain mécanicien de grade supérieur : on sent qu’il va travailler.

Derrière les hangars du champ d’aviation, qui se trouve à San Niccolô, au bout du Lido, et contre la passe — un mauvais terrain, déclarent les spécialistes, trop étroit pour de grands appareils, — s’élèvent des baraquements de bois : tout cela très balayé, propre et bien tenu. Le commandant d’Annunzio ne doit aimer ni le désordre, ni le laisser-aller. Il me fait entrer en une longue cabane fort soigneusement peinte, et qui rappelle, ainsi placée parmi les arbres, quelque avenante maison de pionnier dans un monde nouveau : c’est son quartier général, il y possède un petit appartement, un « campement » plutôt. Dans la première pièce, on établissait des meubles, un comptoir :« Nous ferons ici un bar », me dit-il. Après quoi, il me montre, en sa chambre ornée avec beaucoup de goût, deux vieux saints de chêne vermoulu qui souriaient vaguement aux survenants : « Voici saint Fortuné et sainte Aventurine, les deux patrons de l’escadrille. )) Les placera-t-il dans le bar ? Ou les ramènera-t-il au ciel dans son avion, quelque jour ?

Nous gagnons ensuite une salle un peu plus vaste, à fenêtres basses, — l’on eût cru pénétrer dans le salon d’une frégate, — ■ où des jeunes gens, tous en tenue d’aviateur, consultaient des cartes, attachaient de longs rubans verts, blancs et rouges à de petits sacs portant l’écusson d’Italie. Des yeux brillants, la voix gaie, le geste prompt, l’allure vive : le plus âgé de ces pages n’a^^ait pas vingtcinq ans. « Ce sont mes pilotes et mes observateurs, » me déclara le commandant. Tous lui font le salut militaire. Il leur serre la main, et me présente. Devant l’un d’eux : « Voici Gabriellino, mon fils, » fait-il. Et il ajoute : « Gabriellino est observateur, comme moi. Vous voyez là un bon soldat d’Italie. »

Dès ce moment, et quand la plupart se remirent à nouer leurs sacs, — sachets aux couleurs joyeuse^, contenant une proclamation du poète, et qui étaient destinées à être lancées du haut des avions, en signe de liesse et d’anniversaire, pour la fête de la Toussaint, —

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une sorte de grâce guerrière me séduisit beaucoup, à savoir la nuance très particulière du respect que tous les subordonnés du commandant d’Annunzio témoignaient à celui-ci. Jamais il n'élevait la voix, ni ne parlait autrement qu'avec une extrême sérénité et une vraie camaraderie ; et de même chacun lui répondait-il du ton le plus confiant, ainsi que le plus affectueux. Néanmoins, ces jeunes gens, presque tous officiers, se plaçaient comme instinctivement dans une position militaire, réunissaient les talons sans y penser, et tout en souriant, si d'aventure ils plaisantaient, portaient malgré eux la main à leurs képis. Et dans le personnel inférieur, même affection chaude et visible, unie à la même déférence profonde. Sans doute le commandant n'avait-il point exigé cette qualité de l'amour et du respect confondus : mais elle était née d'elle-même autour de sa gloire, de son courage, et probablement de sa bonté, de son attachement envers toute l'escadrille qui portait son nom.

Car elle porte sou nom, en réalité. On tente de l'appeler autrement. « Désormais, me confie-t-il, on va la nommer officiellement l'escadrille de saint Marc. Nous allons donc placer partout ici ce nouvel emblème, le lion de la ville des Doges. » Officiellement, soit. Pourtant, dans le pays^, on dit « l'escadrille d'Annunzio ». Et dans l'histoire, on s'exprimera de même.

Et c'est juste ! Il serait difficile que deux blessures de guerre, — dont l'une fut, hélas ! la perte d'un œil, — deux grades conquis sur le champ de bataille, un grand nombre de citations, d'incalculables vols de combat, les exploits de l'Adriatique, le raid de Vienne et autres imprudents coups d'éclat, n'imposassent point à des soldats.

Un commandant d'escadrille se repose parfois : Gabriele d'Annunzio, jamais. Et l'on doit noter qu'il a dépassé l'âge où trop d'autres, en se ménageant, sont tenus pour des sages. Il serait impossible que le labeur écrasant de cet administrateur méticuleux, qui se relève parfois la nuit, et travaille quotidiennement jusqu'à une heure ou deux du matin à des rapports militaires, à des

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projets, à des œuvres de propagande, à des discours, à des articles destinés à enflammer Tarmée, ne soulevât point Tadmiration étonnée de ses subordonnés (i). Il serait étrange enfin qu'ils oubliassent que ce chef si brave et si laborieux est le poète Gabriele d'Annunzio, rien de moins.

Mais voici le commandant debout. Je le suis sur le champ d'aviation, parmi les Bessonneaux. On s'empresse autour de lui, il a regard à tout, surveille tout, me montre orgueilleusement les sveltes appareils qui ont survolé Vienne, ainsi qu'un grand et splendide avion dont lui firent don les irrédents. De toutes parts se trouvent peints des symboles et des devises. Sur les carlingues, je lis : Sufficii animus (Le courage suffit), ou bien : Tvamite recto. (Par la route droite.) Ailleurs, c'était : Sempev aàamas. (Toujours de diamant, ou d'acier). Continus et eminus fevit. (Il frappe de près et de loin). lo ho quel che ho donato. (J'ai ce que j'ai donné). Più alto e più oltre. (Plus haut et plus loin). Memento audere sempev. (Souviens-toi d’oser toujours). Le tout sous des aigles, des ailes, des proues, des cornes d'abondance, etc... La beauté, la poésie, le rêve se répandent partout, dans son escadrille, par ses soins et sa volonté. Ajoutez-y l'énergie

(i) Bien mieux, on accable en outre Técrivain ’de demandes et de suppliques. Pas une société ne se fonde, quhl ne doive fournir une devise, ou adresser quelques [mots. Publie-t-on des images patriotiques, on le sollicite pour les légendes. On Ta même officiellement chargé, tout récemment, de composer le glossaire italien de l’aviation. Cette science étant là-bas nouvelle, en effet, a fait naître des termes bizarres [et comiques, simple travestissement du français, tels que capotave, càbrare, atterare, amer rare, décollare, etc. Gabriele d'Annunzio rectifiera sans peine. On le sait philologue excellent. Il a le sens de la valeur et de la vie des mots. Comme je l’interrogeais, touchant le genre à attribuer au fleuve Piave : « On dit généralement le Piave, me répondit-il. Cependant la Piave se dit aussi : ce fleuve a les deux genres. Quant à moi, je l’ai nommé le Piave tant qu’il nous arrêta : c’était alors un mâle. Mais depuis que nous l’avons passé, c’est seulement une femelle, et je ne 'appelle plus que la Piave. »

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et Taudace (i). il n'en est pas seulement le commandant, mais vraiment l'animateur. Il y a longtemps que, dans les lettres, nous le nommons ainsi.

Enfin : « Je vais m'habiller! » fait-il... Et il nous quitte.

Quelques instants après, reparut à nos yeux une sorte de personnage polaire, une boule de lainages bruns doublés de triples fourrures. Comme il souriait, on éprouvait plutôt ^impression de la légèreté, comme si un coup de vent dût enlever tout à l'heure cette houppe de laine. Mais en son visage enserré par le passe-montagne, ses deux yeux, — même celui qui fut blessé, — semblaient énormes, puissants, eifroyablement volontaires, des yeux de haut vol, d'implacables yeux de proie !

Entouré de tous, il se rend vers l'avion dont il a fait choix pour sa reconnaissance d'aujourd'hui : il s'agit d'aller atterrir, s'il se peut, près de Pordenone, sur le champ d'aviation de la Comina, sans doute évacué à cette heure par l'ennemi. Le commandant prend fort à cœur cette expédition, parce qu'il a débuté dans l'aviation militaire à la Comina, et y a vécu de longs mois merveilleux avant Caporetto. Quelles qu'eussent été les objections des pilotes, touchant l'état du ciel, ou celles de ses amis, vu l'incertitude au sujet de la présence ou de l'absence des arrière-gardes autrichiennes, il a décidé de revoir aujourd'hui même la Comina : et il n'est pas aisé de le faire changer d'avis (2).

(1) Sans omettre la fierté,, non dépourvue d’impatience. Ce matin-là, justement, comme un journaliste d'une nation neutre faisait demander, avec l’autorisation qu’il fallait, la permission de visiter l'escadrille, le commandant s’écria soudain, blanc de colère : « Répondez que le commandant d’Annunzio ne veut pas ! Dites qu’il refuse net de montrer à un neutre son camp et ses armes I » Et il fallut que le messager s’en fût avec cela.

(2) Gabriele d’Annunzio croit moins au danger qu’à ses fétiches, dont il emporte avec lui une grosse bourse pleine : balles qui devaient le tuer, fragments de mitraille, etc. Et quant au péril... Une bombe autrichienne, tombée tout près de lui, ne cassa qu’une verrerie fragile de sa chambre ; or, le endemain même, il allait en avion voler sur Pola, et laissait

Parvenu à la carlingue... Mais quoi ? décrirons -nous Tenvolée d'un avion ? Cette fois, c'était l’auteur des Laudi qui quittait le sol... Ah! je me l'étais bien juré, pourtant, de ne point songer à Pégase !... Et puis, au dernier moment, quand les roues se sont détachées de l'herbe, je n'ai pu m'en empêcher.

L'attente du retour fut longue, bien longue... Tout à coup, tandis que nous guettions les moindres frissons de la nue, il y eut alerte au rivage. Sous les canons du fort, au milieu d'un silence impressionnant, un torpilleur portant le drapeau bfanc entrait lentement dans la passe, où le guidait un petit monstre de guerre, nommé Mas. Quoi donc ? Un bateau de la flotte autrichienne qui se rendait ?... Renseignements pris, ce n’étaient que des envoyés de Parenzo, qui venaient demander de l'aide et du pain. Mais en ces minutes encore, l'aile de la Victoire caressait la lagune.

De nouveau, le temps passe. L'inquiétude nous prenait, la clarté baissait déjà, quand un murmure nous parvint du ciel : « Le commandant !... )> Et chacun de courir.

L'avion se précise, tournoie au-dessus du champ comme un faucon sur sa proie, puis s’abat, et se pose. La foule s'empresse... Du haut de la carlingue élevée comme une chaire, d'Annunzio pâli par le vent des nuages, les yeux agrandis encore, hirsute et comme farouche sous ses lainages, brandissait entre ses gants énormes, un gouvernail d'avion où était peinte une croix noire, et s'écriait en italien, d'une voix que je reconnus à peine : Dix, mes gars, nous en rapportons dix pareilles ! Dix croix d'Autriche, ramassées à la Comina ! Et du butin tant qu'on en veut ! La canaille est en débandade ! Nous avons revu les payses, vos amies de l'année dernière... » C'était le triomphateur haranguant la tribu !

Moins d'une heure après, le canot automobile nous

choir sur le quai du port les fragments du vase brisé, enfermés dans un joli petit sac avec sa carte. Ces insolences sont pour lui le sel de sa vie.

21 RÉPONSE A GABRtELE D^ANNUNZlO

ramenait tous deux à Venise, au seuil de la Casetta Rossa, palais minuscule sur le Grand Canal où loge le commandant d’Annunzio. A peine la porte ouverte : « Voulezvous me donner un instant ? me dit-il. Le bain délasse, à la suite d'un long vol... » Sur quoi, il disparut, me laissant en compagnie courtoise et jolie, dans son salon, — et la féerie a commencé.

Je crois qu’un enchanteur, en effet, donnait des coups de baguette. J’allais de surprise en surprise, ce n’étaient que métamorphoses soudaines et minutes charmées.

Il n’y a qu’un instant, j’errais sur un champ d’aviation sévère et nu. La nuit menaçait de sombres hangars, noyait déjà les cordes des avions et les canons des batteries. Et soudain je me trouvais transporté dans je ne sais^quel coffret de Longhi, paré, ciselé, ornementé, et je cherchais des yeux mon masque blanc et mon manteau à sérénades. Là-bas, dans le crépuscule, on grelottait sous le brouillard d’extrême automne, le danger d’autrui serrait le cœur, on parlait de combats, de mort et de rivaux en débâcle, un grand oiseau armé fondait du ciel. Ici, le feu jasait dans la cheminée aux porcelaines fines, l’on avait chaud, l’on souriait aux nouvelles du soir, et l’on contait des anecdotes de Rome et de Paris.

Tout à l’heure, un conquérant de l’air, d’aspect presque féroce sous sa carapace bourrue, étreignait de ses mains gigantesques la dépouille ennemie, et s’adressait à la foule d’une voix inconnue. Or, voici que maintenant cet homme sauvage entrait au salon, et c’était un officier d’une élégance exquise, mince comme un bachelier, et tout brillant d’or. Quatre rangs de rubans glorieux ornaient sa tunique gris-perle, sans parler de la médaille des mutilés, portée comme une plaque d’un ordre, et à laquelle, hélas ! il a droit, sans oublier non plus les deux chevrons de blessures, puis les deux couronnes pour grades gagnés au feu, brodées sur la manche au-dessus de l’insigne de commandement, puis les ailes de l’aviateur. Le ceinturon lui serrait la taille, le haut col blanc de la brigade Novara amenuisait son visage... Vraiment, cet

REPONSE A GABRlELE D^ANNUNZIO 2 J

olficier de cour était-il bien le même que le terrible chef des oiseauxjde proie du Lido ?

Le dîner eut lieu dans une petite salle à manger galante, toute en glaces anciennes, relevées de guirlandes. Vers la fin du repas, le maître du logis fit emplir de champagne les coupes de verrerie précieuse. « Ce vin vient de Reims, me dit-il. On me l’a offert voici quelques semaines, quand je suis allé en avion revoir la chère France, et nos troupes qui combattent-là-bas, unies à votre admirable armée. J’ai rapporté ces bouteilles ici par la voie des airs. C’est un peu de la grâce de chez vous qui a survolé les Alpes. » Puis, élevant sa coupe et touchant la mienne :

« Au passage du Rhin ! » fit-il... Ah ! Gabriele d’Annunzio sait recevoir.

Le poète a beaucoup parlé. On sait ce qu’est sa conversation : le plus lumineux et savoureux mélange de lyrisme et de malice, de douceur affable et de violence paisible, de confiance et de retenue, d’images magnifiques et de gaîté imprévue, de camaraderie charmante et d’une soudaine noblesse, le tout environné toujours et comme parfumé d’une courtoisie d’un autre temps. A quoi bon essayer de noter ce qui fut le sourire ou la fantaisie de cette fête vénitienne ? Des pages et des pages n’y suffiraient point. Mais il me souvient surtout de ce qui m’a beaucoup ému.

Un sujet, entre autres, me troublait. Il me fallut bien avouer au poète à quel point ses amis souffraient de le voir à tout instant et sans trêve risquer sa vie : qu’il ne vole donc plus, miséricorde ! qu’il se repose enfin, il a donné à son pays tout ce que les meilleurs des citoyens peuvent offrir à la patrie, son âme et son esprit, sa volonté, son énergie, son sang, presque sa vue...

— Mais non pas sa vie! s’écria-t-il... Comment vous, qui vous dites mon ami, pouvez- vous souhaiter que je ne meure pas au feu, et en plein ciel ? Quelle vieillesse me destinez-vous donc ? Celle d’un homme de lettres à mitaines, qui écrira des ouvrages, assis comme un rond-decuir à son bureau ?... Oh ! non. J’ai trop goûté à la vie hasardeuse et sublime de l’espace et du vent, j’ai trop

joui du danger, j’ai trop besoin maintenant de tenter, d’oser! J’airne de passion le vol. Voudriez-vous que je menasse l’existence d’un commandant podagre, qui signe des pièces ? Jamais je ne me sens plus heureux que là-haut, loin de toutes les pauvretés et langueurs humaines... En outre, faut-il l’avouer ? j’adore la guerre. Après l’avoir souhaitée de toutes mes forces, pour l’honneur et la gloire de l’Italie, après avoir lancé l’appel aux armes, sur le rocher de Quarto et le balcon du Capitole, je tremblais de voir mes forces me trahir au moment de prendre pour si longtemps l’épée. Or, mon corps m’a permis de faire ce que voulait mon énergie. Et, d’ailleurs, la volonté est magique : elle peut tout, exactement tout. Ce fut pour moi un second étincellement de la jeunesse. Ne fût le sang d’autrui qui coule, je serais tenté de considérer avec effroi la fin de la guerre... »

Il s’arrêta un instant, et reprit d’un air dur : « J’espère d’ailleurs que nul Sénat, ni qu’aucun pasteur des peuples, envisageant comme Marc-Aurèle les affaires du monde au nom de la philosophie, n’arrêtera nos armes avant que les Barbares ne jonchent la route jusqu’à Vienne et jusqu’à Berlin. Je compte voir cela avant de mourir triomphalement I »

Et comme à ce mot je me fâchais encore, Gabriele d’Annunzio baissa les yeux, et prit sa voix très nette et très calme, celle qui lui vient aux lèvres dès qu’il nomme son pays :

— L’Italie, fit-il, est une patrie jeune. Elle n’a pas vos siècles d’unité, vos siècles d’histoire. Elle n’a pas votre immémoriale tradition de peuple déjà soudé et grand lors des Croisades. Puissé-je donc maintenant, par toute ma vie, jusqu’à la mort incluse, contribuer à la tradition de la jeune Italie ! »

Un jour, un obus tomba sous ses pas, et par miracle l’épargna. Les fantassins qu’il commandait en ce tempslà (i) enlevèrent la ceinture métallique du projectile,

(i) « Pendant la guerre" dit-il avec désespoir, j'aurai donc fait tous les métiers : fantassin, officier de liaison, d'état-

RÉPONSE A GABRIELE d’aNNUNZIO 25

et la lui offrirent ensuite, après y avoir fait ajouter par un orfèvre un feuillage d'or et un rameau d'argent. La branche d'argent, lui déclarèrent ces braves, est pour le poète ; et les feuilles d'or pour le soldat. Je l'ai vue, cette couronne, et me demande parfois si ces simples gens n'ont pas exprimé la vérité : l'or est pour le soldat... Toutefois, l'on n’a qu'à se réciter quelques vers du poète, et alors...

J'essaie de lui persuader qu 'après la guerre, il pourra et peut-être devra, vu son immense autorité, jouer un puissant rôle. Mais il secoue la tête : « Je suis habitué à pétrir l'âme des soldats, matière ardente, accessible aux sentiments fougueux et purs. Que pourrait devenir ma parole dans la puanteur des intérêts bas et des manœuvres politiques ? w Évidemment, la majesté des Parlements lui apparaît moins que la noblesse militaire.

Après le dîner, il veut bien me montrer l'étrange manuscrit des Nocturnes, œuvre tourmentée, faite de rêveries et de visions, qu'il composa durant sa longue et cruelle torture, lorsque, sous la menace de devenir aveugle, il dut demeurer des semaines et des mois couché dans une obscurité complète, avec les pieds plus hauts que la tête. C'est un amas énormes de bandes de parchemin, sur chacune desquelles il n'était possible de tracer qu'une seule ligne à la fois. On renouvelait sans cesse la bande sous ses doigts, et il écrivait ainsi dans l'ombre, au milieu de souffrances continuelles. A peine aujourd'hui s'il peut lui-même en déchiffrer certaines. Mais la plupart sont très lisibles... Je touche avec respect ces traces de douleur et de beauté.

Puis, la soirée s'avançant, assis tous deux devant le feu, et seuls maintenant, nous avons abordé le grand sujet qui nous est si cher, et peut-être nous fit amis :

major, marin, aviateur. J’aurai tiré le fusil, lâché la bombe et lancé la torpille. Mais à cause de mes yeux, il me faut craindre les galops trop rudes, si bien que je n’aurai pas pu charger, moi qui suis d’une brigade de cavalerie, cavalier dans l’âme, qui ai tant adoré et compris les chevaux ! »

RÉPONSE A GABRIELE d’aNNUNZIO

— Quand je me rappelle, dit-il, ce que la France a lait en 1914 !... Savez- vous que c'est moi, et j'en suis très fier, qui ai pour la première fois écrit ces mots : « Le miracle français, » dans un article du Gaulois, au début de ce tragique août 14 ?... Quand donc j’évoque la Marne, l'Yser, l'incroyable sursaut d'énergie de Verdun, et toute l'épopée ; et lorsqu'aussi je songe à notre Italie, lancée soudain dans la plus monstrueuse guerre, sans préparation suffisante, manquant de presque tout, et se décidant ainsi par dignité nationale, non sans fort bien savoir à quelle fournaise elle courait, et malgré l'opposition féroce d'un tiers du peuple ; si j'évalue en pensée le nombre d'usines que mes compatriotes ont su créer au milieu de la tourmente, la véritable disette qu'ils ont subie, les perpétuelles et sournoises résistances intérieures qu'ils durent surmonter ; pour peu que je croie assister à l'épouvantable souffrance de Caporetto, à l'aflolement, au deuil public qui l’ont suivi, puis au redressement admirable, au splendide arrêt sur le Piave, à la reprise héroïque et furieuse de soi-même à laquelle tout un peuple aura su se contraindre, — car c'est notre miracle italien, le Piave !... Dès que je réfléchis enfin à ces merveilles de l'histoire humaine, il me semble que nos deux patries fraternellement unies seraient capables, à elles seules, de soulever l'univers ! Au lieu que séparées... Ceux qui nous diviseraient pour des vétilles ou des questions de protocole mondial, seraient des criminels et des traîtres, sinon peut-être pis encore, des cerveaux nains, et donc antipathiques... L'Italie et la France représentent la Latinité, c'est-à-dire la fleur du monde. Les races latines conservent en dépôt la beauté parfaite. Elles ont imposé le règne de l'intelligence. Elles savent que la force des brutes s'effondre toujours, et veulent que l'esprit soit le chef, le seul chef !... »

Longtemps nous devisâmes ainsi de la belle amitié italo-française, que tous deux nous souhaitons indissoluble et fraternelle avec tant de ferveur !

— D'ailleurs, reprit le poète après un moment de rêverie, je suis très optimiste. Les vieux entêtés, à préjugés

RÉPONSE A GABRIELE d’aNNUNZIO 27

séniles, mourront. J ai toute confiance en la forte jeunesse de ritalie. L'avenir m’apparaît radieux.

De quel ton il prononce ce mot, (( la jeunesse ! » Qu’il est bien de son pays en ce culte passionné de l’avenir, lui que certains étourdis ont accusé parfois d’être « passéiste !, »

— Pourquoi, lui demandai-je, ne prendriez- vous pas à tâche d’instruire la France, touchant l’Italie, et réciproquement ?

— Parce que je suis suspect, me répondit-il en souriant. Chez vous, on jugerait que je loue trop ma patrie. Ici, on estimerait que je célèbre trop ma seconde patrie.

Quand je quittai le lendemain le commandant d’Annunzio sur le Lido, il s’apprêtait, ivre de joie, à s’envoler vers Trieste. Il y voulait porter une bannière italienne de « 12 mètres sur g », depuis longtemps tenue en réserve. Mais, par une précaution délicate non moins qu’affectueuse, il faisait aussi détacher et placer dans sa carlingue la petite cloche de son champ d’aviation, car on sait que les voleurs d’Autriche ont dépouillé tous les clochers triestins de leur pauvre âme...

Le commandant put-il, ce jour-là, descendre sur la Terre Promise ? Sans doute. Peu après, en tout cas, quand ses amis français, ^le ii novembre, ont gagné la leur, il envoyait à l’auteur de ces lignes cette frémissante, cette émouvante dépêche :

« Toute parole est vaine. J' embrasse en vous mes chers frères de France.

« Gabriele d* Annunzio ».

Décembre 1918.

Politique sentimentale!

Aimez-vous la conversation des personnes compétentes en politique mondiale ?

Elle est délicieuse. Elle est terrible. Elle est d’un comique sans égal... Elle est odieuse... Mais non, elle est délicieuse.

Voyons donc comment Leurs Compétences procèdent. Le plus souvent, une discrétion exquise paraît d’abord en Elles. Les voilà qui vous écoutent, et vous laissent parler tout votre saoûl. Mais, par exemple, il faut observer de quel air : c’est une bienveillance distraite, une politesse négligente, une façon de hocher doucement la tête, d’approuver en silence, tandis que le regard suit quelque rêve intérieur. A l’usage, on acquiert peu à peu ces manières qui ont de la distinction, et rendent des services.

Puis un moment vient presque toujours où le savoir étouffe ces messieurs, ou ces dames. Ils n’y tiennent plus, il faut que la vérité sorte : et elle sort en elfet. Ils sont trop bien élevés pour s’écrier : « Moi, je suis au courant,

moi, je connais quantité de choses que des professeurs éminents m’ont apprises, que de hauts personnages m’ont confiées, que mes méditations considérables m’ont fait découvrir — tandis que vous, devant moi, chétif amateur, coniment avez- vous bien osé rompre le silence, ou pourquoi n’avez- vous pas parlé d’autre chose ?... » Ils sont trop courtois donc pour tenir de tels propos, mais ne laissent pourtant pas de les donner à entendre par le son même de leur voix, sinon par l’incommensurable dédain de leurs : « On prétendra que... On nous répondra... Je n’ignore pas que selon certains... » Et puis nos gens s’échauffent progressivement. La vérité les tourmente comme le dieu tourmentait la Pythie.

Néanmoins ils ne craignent pas les lieux communs, dont on se garde malaisément en politique transcendantale. Car si M. de Talleyrand et autres illustres diplomates à culottes de Casimir jouirent en leur temps d’un émouvant prestige, s’ils obtinrent d’éclatants résultats en leurs entreprises et témoignèrent par ailleurs l’esprit le plus savoureux, il faut avouer que leurs écrits et discours manquent d’imprévu. Quant aux phrases mémorables qu’on leur prête, elles sont presque toujours devenues des mots historiques, c’est-à-dire qu’on doit se méfier : quelque nouvelliste peut les avoir faits. Eh quoi ! à chacun son métier : celui des diplomates consiste à trouver d’ingénieux compromis, ainsi qu’à obtenir d’avantageux contrats pour leur pays, mais non pas à tirer la philosophie de l’histoire, non pas à formuler des pensées éternelles, ni même à poser des règles. Et d’abord, il n’y a pas de règles en leurs parties d’échecs. Chaque fois qu’ils en commencent une nouvelle, tout est changé.

Cependant les personnes compétentes en politique mondiale se plaisent à citer les diplomates illustres. Elles se « gorgiasent en ces anciennetés », comme disait à peu près Montaigne. Et il y a notamment certaine sentence bien vieille et fatiguée, mais dont nos savants politiques se délectent, à savoir : « Ne jamais tolérer auprès de soi une nation trop forte, celle-ci fût-elle une alliée, et mieux, une amie... » Il semble, n’est-ce pas.

RÉPONSE A CABRIELE D^ANNUNZiO Jî

qu'on entende un texte sacré, tant cet axiome paraît aujourd'hui vénérable ? On Técouterait debout, comme la Marseillaise ou l'hymne de Mameli.

Et pourtant !... Et pourtant des impertinents, des profanes, dont nous sommes, se prennent à songer avec bonhomie que l'abus de confiance, le vol et l'hypocrisie ne régnent pas forcément entre deux peuples civilisés, faisant, sur la foi des traités, commerce d'amitié; que deux nations voisines, d'esprit haut, d'âme raffinée, ne se trouvent pas absolument forcées de se haïr et de se dépouiller, tout en s'adressant des sourires ambigus; que l'honnêteté peut exister, même de peuple à peuple, et la sympathie au besoin, la sympathie féconde ; qu'évidemment, c'est assez inquiétant de sentir à son flanc une nation très forte, et, tranchons le mot, trop forte ; mais qu'il y a de beaucoup plus grands malheurs, certes, et que mieux vaut peut-être voisiner avec un pays puissant, dont on est l'ami, qu'avec un autre débile et instable, qui sèche de rancune. Et par ce terme d'ami, vous savez que nous autres, bonnes gens, ne désignons pas seulement un associé, un compère ou un honnête conjoint : non, c'est à une vraie fraternité d'esprit et de cœur que nous songeons.

Ici, pour le coup, s'esclaffent les diplomates. « Le cœur, l'esprit... ? s'écrient-ils. Belles fadaises, en vérité ! Politique sentimentale ! Nous autres, cerveaux positifs, et hommes pratiques avant tout... » Etc...

Ah! c'est que voilà le « tarte à la crème! » de la diplomatie. Quand ces messieurs nous ont dit : « Politique sentimentale !... » c'en est fait, n'allons pas plus loin, ils estiment le cas jugé, et croyons bien qu'ils nous ont décoché le trait le plus cruel dont ils disposent. A ce moment précis, nous devrions nous évanouir sous leur mépris.

Chaque fois, en effet, qu'ils laissent tomber un tel arrêt de leurs lèvres hautaines, ironiques ou courroucées, cela résume un long discours, qu'il faut entendre ainsi :

« Vous êtes un malheureux, qui vous perdez en des rêves. Vous vous payez de mots, comme un enfant. Au lieu

32 RÉPONSE A GABRIELE d’aNNUNZIO

qu'à nous. Ton n'en conte point. Pour nous, deux et deux font quatre, et nous ne sortons pas de là. Des faits, des chiffres, des cornbinaisons établies par A -f- B, à la bonne heure ! Voyez en nous des réalistes. Foin des naïfs et des indésirables songe-creux !... » Oui, il y a tout cela dans leur écrasant : « Politique sentimentale ! »

Eh bien, fort loin de nous sentir anéantis par cette formule d’opprobre, il faut avouer, au. contraire, qu'elle nous paraît curieusement démodée. Nous croyons apercevoir aussitôt quelque attaché d'ambassade contemporain du président Grévy, et l'entendre parler sèchement de struggle for life, en effilant sa moustache d'un doigt nonchalant, comme cela se faisait dans les années 8o. Pis encore, voici Bouvard qui déclare à Pécuchet : « L'avenir est au plus malin. Il n'y a pas à fourrer le cœur dans les affaires d'ici-bas. Les Excellences jouent aux cartes dans leurs congrès. Vlan ! fait l'une, j'abats mon as, c’est la formation d'un nouvel Etat... Et l'autre réplique : Et vlan ! voilà qui vous le coupe, que pensezvous de cette neutralisation d’un détroit ?... » Sur quoi, Pécuchet ajoute : « Ne crois-tu pas qu'ils trichent souvent ?... » Et alors, le cynique Bouvard : « Toujours, parbleu, toujours !... »

Laissons toutes ces vieilleries, et ayons donc l'audace d'écrire que la politique sentimentale peut être irrésistible. Ce qui naguère encore exèitait l'ironie, n'a plus de quoi nous mettre en verve. Aujourd’hui que les meilleures têtes reconnaissent le rôle du mystérieux et de l’inconscient dans l'âme humaine, l’heure serait mal choisie pour nier l'influence considérable des impulsions plus sensibles que raisonnables sur la conduite des nations. Refuserait-on du même coup, par analogie, de constater que la religion pèse dans les problèmes politiques de l'univers, sous prétexte que les affaires sont les affaires et que la Papauté représente un pouvoir uniquement psychique, par conséquent fictif ? Le pape, c'est de la littérature ! s'écriera peut-être un jour quelque démagogue écumant.

Gardons-nous de former des pensées si candides. Ne

nous figurons point, comme font quelques ÏViacijLiavçjls des thés mondains, que T Italie et l’Amérique sont entrées en guerre simplement pour mener à bien de bonnes combinaisons, et que nul idéal plus noble né poussa ces deux grands peuples. Celui qui ne voit partout que froid négoce et marchés devant des tapis verts, témoigne autant d’ingénuité que s’il rêvait éperdument de poésie pure et de magnanimité sans limites. La vérité se trouve entre ces deux extrémités. Elle est au milieu, comme toujours.

En revanche, n’allons pas prétendre, passant la mesure, que la politique sentimentale mène le monde, ni que s’il en était ainsi, l’on devmit s’en féliciter. Non, elle entre seulement pour une part assez lourde dans la somme des mobiles qui font que les groupes humains se déterminent pour ou contre telle alliance, ce qui, d’ailleurs, peut entraîner loin. Et ajoutons qu’à la façon dont la passion d’une âme ardente, ambition ou amour, haine ou jalousie, finit par influer sur les événements, fût-çe sans que cette âme l’ait voulu, de même le sentiment violent d’un peuple crée le plus souvent, en dehors de toute préméditation, le plus grand nombre des circonstances qui vont ensuite lui imposer une direction. Lorsque les manants formaient le bien du roi, et que quelques milliers de Brin d’ Amour et de sergents La Tulipe décidaient du sort des empires après cinq ou six batailles, la politique sentimentale faisait lever à bon droit les épaules. Car il ne s’agissait guère de la canaille, en ces temps-là : qu’elle aimât ceci ou cela, peu importait. Mais à présent, il y a la presse, il y a le service militaire pour tous, il y a les élections. Les pauvres Jacques et les bourgeois vêtus de gris ont maintenant une sensibilité, quand ils pensent aux choses de l’Etat: ils se sentent même des nerfs. Je ne dis pas que ce soit tant mj(‘ux.

Littérature ! Littérature !... " 11 seiulfle qu’on ('utende ce cri méprisant monter des quatre points cardinaux.

, Tous les augures de l’ univers secouent gra\'ement la tête : « Littérature !... »

Eh ! oui... Mais cette faculté de se monter la tête, que

VOUS désignez ainsi avec tant de dégoût, et que vous laissez aux écouteurs d'herbe qui pousse, ô savants diplomates d’affaires, mais elle vous domine, cette belle faculté-là ! Les plus fols penseurs et les écrivains à chimères demeurent parfois seuls à entretenir un idéal, qui plus tard soulèvera le peuple et vous enthousiasmera vous-mêmes, alors, au nom de la sagesse et de l’intérêt général, comme vous le décréterez à ce moment-là. Pendant longtemps l’Italie, selon un mot du chevalier* Nigra, ne connut comme patrie que ses grands écrivains. Des professeurs, des philosophes ont refait la Prusse après léna. Qui dira ce qu’il entre de « littérature » dans la renaissance de toutes les races opprimées, et dans chaque grand élan national ? Si l’on voulait nous permettre une choquante vulgarité, nous déclarerions tout net que le « bourrage de crâne » est un des plus robustes leviers de la politique, et l’une des forces de la nature : et ceci soit dit à la gloire des humains !

Qu’il nous soit donc loisible de croire hautement, publiquement, et sans nous laisser accabler par les muets sourires des diplomates, qu’il y a tout avantage, contrairement à l’opinion orthodoxe, à avoir pour voisine une nation forte, et très forte, dès l’instant que l’on est son ami, par le cœur et l’esprit — oui, par le cœur, sérénissimes hommes d’Etat, par le cœur ! — et alors qu’ellemême ne peut pas ne point se découvrir aussi amie, parente et sœur. Que par exemple une autre race latine se trouve formidable, la France doit se réjouir et lui faire crédit : mieux vaut la politique sentimentale, mieux vaut la confiance hardiment cordiale, que l’on ne sait quelles autres combinaisons bien habiles, qui s’effondrent un beau matin. Encore une fois, il y a moins de naïveté dans la politique sentimentale que dans un romanesque équilibre de congrès. Quiconque répète obstinément : « Aimons-nous, nous autres Latins ! » témoigne plus d’expérience que le béjaune gourmé réclamant sans cesse : « Des preuves ! Des marchés ! Point de rêveries!...» Cette raideur sent encore le collège, en vérité.

RÉPONSE A GABRIELE d’aNNUNZIO 35

Est-ce à dire que Ton ne doive pas cimenter la sympathie et Taffinité par les plus sblides liens de la vie mondiale, économique ou industrielle ? Au contraire ! Il faut à toute amitié un fonds bien den">e d’intérêts communs, de même qu’il faut une force armée à un Etat, un capital-or pour asseoir un crédit, et un territoire à une patrie, sous peine de voir celle-ci s’évanouir à la longue, celui-là s’abîmer soudain, et l’Etat sans soldats tomber au rang de convention géographique. Notons même qu’ici les diplomates auront à travailler de leur vrai métier, comme les commissions se mettent à la besogne, quand les grands chefs ont prononcé. Cependant convenons que malgré tous les préceptes des chancelleries, les grands chefs, en matière de politique, peuvent n’être souvent qu’un penchant, un attrait, un cousinage intellectuel, une ressemblance morale, de l’amour enfin — autant dire des raisons scandaleusement sentimentales. La diplomatie ne pourra s’empêcher d’en tenir compte chaque jour davantage. Le président Wilson en a beaucoup parlé : il n’eut pas tort, en tout cas, de nous y faire un peu songer.

Donc l’Italie, notre voisine, va devenir très forte ! Et vous vous en effrayez. Excellence ?

Nullement, quant à moi, puisqu’elle est notre amie. J’ai confiance. Travaillons plutôt de tout notre cœur à resserrer cette belle amitié latine, qu’impose un même idéal de beauté, d’ordre et de dignité. Défendons fraternellement l’héritage de Rome. Que de mois en mois, de semaine en semaine, nous nous connaissions mieux, et devenions entre nous plus affectueux, d’abord...

Voilà de la bonne, et très bonne politique, Excellence, excusez-moi d’en être à peu près sûr.

Janvier 1919.

Race latine.

Entre les deux peuples latins, entre les héritiers les plus authentiques et les plus purs de ceux qui surent jadis imposer au monde la paix romaine, le moindre doute, et pas même, le moindre étonnement sera toujours pire qu'un crime, à savoir une faute. Nous nous féliciterions, au contraire, et nous réjouirions d'une union vivace, habile, féconde, et aussi d'une belle union. Or jamais aucun lago, à ce qu'il semble, n'en pourrait seulement mordre une maille, si les deux nations, Italie et France, se connaissaient parfaitement.

Hélas ! bien loin de là, la majorité des Français, sans y entendre malice, ignore à peu près tout des Italiens d'aujourd'hui ; et l'on confesse volontiers, par delà les Alpes, que nous autres Français, ne sommes guère moins légendaires là-bas. De bonne foi, des amis d'outre-monts nous croient très frivoles, extraordinairement inquiets et agités ; quelques moustaches grises citeraient peut-être volontiers notre rapacité, ou du moins notre indiscrétion, en tout cas notre manque de tact : le tout, d'ailleurs,

sans préjudice des incontestables vertus dont on nous fait honneur, et sur lesquelles on se taira ici par modèstie.

Réciproquement, à Paris, dans les cafés où Ton refait chaque soir la carte de l’Europe, cornrne dans maints salons ornés de personnes d’un fort grand mérite, mais aussi entêtées en leurs vertus qu’en leurs idées, celles-ci et celles-là étant reçues en héritage, il est pour ainsi dire entendu que l’Italien vit heureux sur le quai d’un port ou la rive d’un lac, en buvant le soleil ; qu’il va, lentus in umbra, la flûte aux lèvres ou la guitare aux mains, en attendant l’aubaine dont sans doute un touriste le gratifiera tout à l’heure ; qu’il est fin diplomate, et trop fin peut-être ; que la confiance naît de la simplicité, voire de la rusticité, plutôt que de tant d’intelligence, etc...

Autant de naïvetés, autant d’étourderies, mais surtout quelle ignorance il y a là ! Et l’Italie est notre voisine, par conséquent nous pourrions être mieux instruits du peuple ami qui l’habite, nous pourrions l’avoir mieux regardé vivre, avoir lu ses livres, déplié au moins ses journaux, suivi de plus près sa politique intérieure... Or, point du tout, et nous ne connaissons pas plus mal les Patagons.

D’où vient donc cela ? De ce que les Français ne prennent pas assez de notes, touchant autrui, de ce qu’ils manquent d’esprit critique, aussitôt qu’il s’agit du prochain ?

Peut-être sont-ils surtout des esprits créateurs, des inventeurs et des « oseurs ». Ils imaginent, ils font naître, ils donnent l’essor. Qui jamais comptera le nombre des oiseaux bleus, des papillons, des hannetons, des chimères et des coquecigrues qu’ils ont lancés vers le ciel ? Ils y ont même lâché un aigle, qui fit quelque bruit. Ils ont créé l’art des cathédrales, la grande politique nationale, et même, sous François l’équilibre européen. Ils ont enfanté un immortel style classique, et refait, après les Grecs, une seconde beauté, une seconde splendeur de la raison. Le raffinement véritable, l’art tout psycholo-

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gique des relations, c'est leur émanation même. La Révolution germa de leur sang. Dans les sciences que n'oiitils pas animé ? Bref, ces « trouveurs » ont tant prodigué leur génie que, las de concevoir sans cesse, leurs cerveaux se reposent aussitôt qu’il s’agit de considérer et d’étudier autrui. Enfin, ils négligent de scruter leurs voisins aussi diligemment que ferait un érudit, passant au crible ses documents. Un stage à l’École des Chartes devrait se trouver obligatoire, à l’égal du service militaire, pour tous nos jeunes compatriotes.

Nous souffrons aussi, nous autres Français, d’une vertu, qui sans doute est charmante : nous aimons l’esprit. La fleur et le parfum de notre terroir, le souvenir des ancêtres, voilà ce qu’un sourire spirituel évoque pour nous. Tradition exquise... Néanmoins, de l’esprit, tout le monde ne peut pas en avoir, surtout du plus fin. Alors, on le remplace volontiers par une ironie, qui, à la longue devient facile. Pour qu’on s’amuse bien en compagnie, il ne faut pas que cela coûte de peine.

Or l’Italie a beaucoup pâti, chez nous, de cette ironie. Depuis plus d’un demi-siècle, celle-ci n’a guère varié.

Comment s’est formé le traditionnel « joueur de guitare » que fut en France l’Italien, pendant si longtemps ? Pourquoi donc lui a-t-on prêté cet étrange caractère effervescent, en même temps que variable, voluptueux et vaguement ténébreux ?

Est-ce à cause d’une certaine mobilité du visage, qu’on croit avoir remarquée en lui ? Peut-être n’en fau* drait-il guère davantage, en effet. La foule ne va pas souvent au delà de ce qu’elle croit voir : quiconque use d’une mimique fort expressive, conclut-elle, doit avoir une âme aux sentiments exagérés, et par suite instables — à moins que toutes ces « grimaces » ne cachent quelque chose, on ne sait quoi, dit celui-ci, on le sait trop, déclare celui-là...

Dans la langue italienne, en outre, la prononciation très distincte et très accentuée des syllabes ainsi que des consonnes, des y surtout, exige plus d’efforts apparents que n’en demande le chantonnement de l’anglais, par

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exemple, ou la modulation négligente de notre français. Faut-il croire que cette manière de discourir ait frappé d’étonnement nos badauds ? Depuis Montesquieu, on se demande toujours : (( Comment peut-on être Persan ?...»

Stendhal, il est vrai, rapporte que de son temps les Italiens se montraient ingénument passionnés. Toutefois nous n’ignoroîis pas que T Italie de Stendhal ne fut jamais que celle dont il eut tant de plaisir à rêver, cet amateur d’âmes. Quel romanesque n’a-t-il point caché sous sa prétendue sécheresse ! Si nous n’aimions pas notre Stendhal, notre tête en serait plus pauvre : pourtant nous ne serons pas forcés de toujours le suivre. Et puis gardonsnous de penser qu’en cent années un peuple ne se transforme point : seule, l’opinion de certains ne varie jamais.

Il se pourrait encore que le pays même d’Italie eût contribué à colorier l’image — l’image d’un sou — du légendaire « guitariste d’outre-monts. Qui d’entre nous fut assez malheureux pour ne point compter parmi les plus chers souvenirs de sa vie un cyprès de Toscane, une roche de Sicile, la rose du Forum, les feuilles qui jonchent l’eau de Venise ? Vestiges, tradition, beauté, tout nous étreint le cœur, tout nous soulève l’âme, là-bas, tout nous berce. L’émotion monte du sol et des pierres aussi naturellement que l’herbe, ou la mousse, ou les fleurs. Il n’y a pas au monde d’autre lieu, sans doute, où l’on ait plus et mieux aimé. Or, nous venons de contrées souvent si rudes, en abordant à cette rive aimée des dieux, quand le printemps renaît ou que chante l’automne ! Nous quittons quelque ville brutale et morne du Nord, dans laquelle un travail âpre, un bureau désespérant nous prenaient à la gorge — et voici que nous débarquons parmi les arômes des lacs ou les chansons de Naples ! A certaines heures langoureuses, il semble qu’on ne soit environné que de flâneurs sous ce ciel caressant, et l’on ne sait si le voyageur y goûte le temps avec plus de sensualité que le paysan lui-même, ou n’importe quel passant, là, dans la rue...

Dès lors, l’esprit humain étant simple, comme déjà

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nous ravons constaté, qu’en déduit-on, sinon ceci : vivre en Italie confine à la béatitude ; on ne saurait travailler en un tel pays ; on s’y abandonne aux émotions, on y compose des vers ou des romances, on y chante... et voilà que revient le guitariste, l’inévitable guitariste.

Enfin — pour achever la marionnette digne d’un guignol d’enfants, et qui cependant a distrait tant de grandes personnes ■ — observons qu’une majorité de nos concitoyens n’a point toujours présente à l’esprit toute son histoire contemporaine : nous disons toute, car nous n’aurions garde d’oublier certaines dates, dont nous nous sentons fiers à juste titre, et c’est ainsi que nous parlons toujours avec un frisson d’orgueil de la courte et glorieuse campagne menée par Victor-Emmanuel et Napoléon III, de Magenta et de Solférino. Garibaldi nous est connu par son épopée de Sicile.

Toutefois nous pensons moins souvent à d’autres événements, qui devraient également retenir notre attention, puisque au livre de l’histoire il n’y a qu’une nomenclature et point de choix. Nous nous rappelons sans précision la mauvaise paix de Villafranca. Nous oublions volontiers qu’il y eut à Venise d’odieux uniformes autrichiens, et puis qu’un jour, l’on n’en vit plus. Florence fut longtemps capitale de l’Italie... Cela ne fut même pas la seule blessure...

Mais, bien mieux, on ne se souvient pas toujours à souhait de son histoire de France. Si la guerre de 70 retentit douloureusement dans nos mémoires meurtries, si tous les épisodes en sont sacrés, saluons le général Garibaldi et ses deux fils luttant autour de Dijon contre les Barbares. Acclamons longuement le peuple juste, le peuple révolté, le peuple fraternel qui, dès le premier jour d’août 1914, a déclaré hautement qu’il ne suivrait point les violateurs de traités, les esclaves épouvantés de la Force, les hordes des hobereaux : autant dire qu’il était pour nous. Et du coup, en effet, il nous donnait toutes nos belles troupes et des Alpes et d’Afrique. Cela, espérons-le pour notre honneur, cela du moins, nul Français ne saurait l’oublier jamais.

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Cependant, nous n’avons guère, nous n’avons pas assez souvenir du reste, de tout le reste. Si bien que la silhouette de l’Italien demeure bien fruste aux yeux du grand nombre. Il ne faut plus qu’ajouter je ne sais quels relents de vieux romantisme, je ne sais quelles sempiternelles histoires de brigands — et le mélange sera complet, la chétive vignette d’Epinal aura vu le jour. M. Prudhomme s’en saisit, la considère gravement, et décrète : nation aimable, mais troublante, à qui l’on ne se peut confier. Et gageons qu’il parle encore de guitare, en évoquant Napoli, poi morire.

L’honnête homme ne procède pas ainsi. Il prend la peine de s’informer, d’étudier, et s’il se croit atteint d’un préjugé, s’en débarrasse comme d’une impureté. Il se nettoie l’espiât, jusqu’à en faire disparaître cette véritable souillure : car un esprit rempli de préjugés ressemble à un vêtement couvert de taches ; en un mot, il est sale. Le préjugé déclasse.

Donc, examinons l’Italien tel qu’il nous paraît êtie, tel que nous l’avons vu... Et tout d’abord, confessons que ce mot « l’Italien », est bien insuffisant et bien abrégé. Il y a cent nuances dans « l’Italien », et il les faudrait isoler, et l’on devrait distinguer...

Bon, voilà qui va de soi. Mais le moyen de parler, si l’on n’emploie pas ces abréviations, qui toutes pourtant scandalisent, dès qu’on y réfléchit un instant ? Ou l’on se résignera tant bien que mal au vague et à l’inachevé, ou l’on renoncera à exprimer la moindre pensée ; l’âme humaine est fine, mais n’a à sa disposition, pour se faire entendre, qu’un fort petit nombre de signes algébriques appelés mots. Telles sont les règles du jeu de la causerie : quiconque les refuse en sera quitte pour ne pas jouer, ou pour jouer à autre chose, ce dont il se consolera bien.

Nous ferons une concession, cependant, nous « distinguerons » au moins deux variétés de ce type général, ou que nous croyons tel, et que nous sommes bien forcés de nommer « l’Italien », puisqu’il habite l’Italie, et qu’il est le pur produit de ses ancêtres indigènes. Ou si l’on juge encore trop choquant de ramener, vaille que vaille.

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à deux modèles seulement les individualités infiniment variées et si nombreuses qui peuplent les belles terres aux trois rivages, écrivons au moins qu'il existe deux figures d'Italiens, significatives et répandues au point de pouvoir servir d'exemples, de très impérieux exemples : et d’avance nous reconnaissons que de l'exemple premier à l'exemple second, toute une série de demi-teintes s'anime et chatoie, comme une écharpe d'iris allant de celui-ci à celui-là.

Celui-ci est déjà grison, sinon chenu. Sans doute a-t-il connu des survivants de l'épopée des Mille, et peut-être fit-il partie lui-même peu ou prou, en sa prime jeunesse, des guerres contre l'Autriche et contre ces trônes qu'il nomma provinciaux et gothiques. Le cléricalisme n'est pas son fait, ni le Pape son ami : au besoin même, si on le pousse, il dira que tous ces cardinaux encombrent Rome, sa Rome si longtemps désirée. Il a le cœur et l’esprit remplis de chimères généreuses, et fait confiance à la maison de Savoie, parce qu'aucune de ces chimères ne lui paraît incompatible avec cette dynastie : en outre, le roi plaît, on le voit, on le verra toujours causant en camarade avec les soldats sur le front de Trente ou de l'Isonzo. Cependant notre Italien du genre dix-neuvième siècle reporte avec une sympathie particulière sa pensée vers les républiques, et vers la nôtre, notamment... Inclinons-nous avec émotion devant cette âme peut-être un peu théoricienne et resserrée, mais ardente, mais croyante, qui se réclame encore des pures traditions du Risorgimento. On aurait bien mauvaise grâce à lui reprocher d’être de son temps, alors que nous sommes du nôtre.

Retenons en tout cas son merveilleux patriotisme. Depuis que la guerre flambe aux quatre coins du monde, y a-t-il une vertu plus haute, plus sainte que la foi profonde en l'étoile des races supérieures ? Or, chez tous les Italiens sans exception, la fierté de la race confine à la passion la plus aiguë, à une sorte de violence perpétuelle et secrète, qu'il est impossible de ne pas admirer. Le patriotisme italien pourra sembler à certains un

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peu fébrile, ou ombrageux : mais c’est qu’il s’épanouit depuis moins de cent aüs. Les autres nations ont derrière elles des siècles d’histoire nationale, pendant lesquels elles ont déjà souffert ou se sont glorieusement exaltées : l’amour n’y a rien perdu, au contraire ; toutefois, c’est un amour ancien, qui a l’habitude des sursauts, des angoisses et des joies profondes. Au lieu que l’Italie débute presque, en tant que nation grande et une, dans l’effroyable arène où les peuples nobles affrontent les bêtes. C’est un gladiateur à ses premiers combats : il se redresse, un rien l’offense, et comme disait notre Sévigné, « la jeunesse lui fait du bruit ».

Une des caractéristiques, certes bien attachante, du patriotisme italien consiste en la force effective que celuici reçoit de la Beauté. De quelle beauté ? Mais de toutes, celle des formes et des couleurs, celle des mots et celle des harmonies, celle des souvenirs, celle des neuf Muses enfin. Aucun peuple n’est sans compter dans son passé plusieurs monuments de l’art éternel, ni quelques divins génies ; nul pourtant n’en a vu fleurir à l’égal de l’Italie. La Beauté a poussé sur ce sol aussi drue que le blé en Beauce ou que la forêt en Norvège : elle y resplendit ainsi qu’une spécialité nationale, un honneur national, un patrimoine national, et les grands artistes, eux aussi, font là-bas figure de héros nationaux. Dante y est populaire au même point que chez nous Jeanne d’Arc ou saint Louis, leur Michel-Ange v^aut notre Henri IV. Un fantassin pensera emporter un peu de la patrie dans son sac, s’il y a m's quelque volume de Cardücci, auquel sans doute il n’eptend mot. Et n’a-t-on pas vu récernmont toute l’Italie soulevée à la parole, non d’un tribun, mais d’un poète ? La Beauté, chez eux, fait partie du pays, comme la mer et le ciel, coinme l’olive et la rose, comme le regard de la mère et le sourire des enfants. M- Jacques Bain ville s’en est avisé très délicatement dans sou livre si intelligent et documenté, La f^iicrro et, Vltalic..

Comparons maintenant au premier le second type de r Italien. Nous pourrons aussitôt l’appeler son cadet, car il est en général plus jeune, il le paraît du mpins.

RÉPONSE A GABRIELE d’aNNUNZIO 45

A le voir, on le croirait anglomane, à cause de certain flegme voulu, et de V habitus corporis. Il représente probablement T Italie qui vient : demain il régnera, demain il sera tout.

Inutile d’insister sur le patriotisme dans lequel ils communient réellement tous deux. Étant Italiens, la même susceptibilité passionnée les mord au cœur, dès qu’il s’agit du renom, de la valeur et de l’épanouissement de leur pays, et c’est leur grand honneur qu’il en soit ainsi. Toutefois, l’Italien du vingtième siècle nous semble bien plus volontaire et résolu encore, j’entends utilement et pratiquement résolu, que celui du siècle précédent. En effet, il est plus calculateur et plus positif. Il songe aux résultats lointains, et joue en prévision des coups qui suivront. Nulle chimère n’habite sa cervelle, qu’un idéal tout seul remplit, un idéal farouche, radieux, exigeant, redoutable et auguste comme un dieu : l’Italie, la gloire et la puissance de l’Italie. Cela d’abord, cela avant tout, cela coûte que coûte, et sans une crainte ni une hésitation !

Que l’on n’objecte point l’égoïsme, voire l’égoïsme sacré. C’est là une formule assez revêche et un peu vide, si on veut la prendre à la lettre. Notre Italien est tout le contraire d’un esprit mesquin. Tenez-le pour un très beau joueur : il a toutes les cartes devant lui, il réfléchit, suppute, puis risquera le coup le plus audacieux, s’il a conclu que l’honneur de l’Italie le conseillait. Et ne le croyez pas naïf au point d’ignorer que cet honneur est une force vive, active, que la vertu représente un atout considérable, et que la qualité, en politique comme ailleurs, finit presque toujours par gagner contre la quantité.

Pense-t-il donc si fort au lendemain ? Oui, ce joueur excellent montre un esprit prévoyant entre tous. C’est un amateur des plus fins, « un connaisseur » en fait d’avenir. Il se pourrait même que, par réaction, il se détournât parfois avec un peu d’humeur du passé trop ensorcelant et comme indiscret. Il y aurait volontiers quelque « futurisme » en lui. Bien entendu, l’on ne parle point ici de M. Marinetti ni de ses disciples excités : mais il

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est certain que plus d’un jeune Italien préfère les quais, dans Gênes, leurs rails et leurs machines, aux nostalgiques palais où jadis ont rêvé les doges. Il révère ceux-ci parce qu’ils contribuent à la gloire, à la splendeur, à la superbe italienne : amour de tête. Il adore ceux-là comme les organes vitaux, les poumons de son pays palpitant et pullulant amour, tendre amour de cœur.

C’est comme pour le Pape. Point si sot, le jeune Italien, que d’aller s’irriter contre le Pape ! Le Souverain Pontife ajoute au prestige de Rome, et l’on cohabite avec le Vatican fort commodément. Si la Ville éternelle voyait soudain émigrer le chef spirituel de la chrétienté, elle s’en trouverait amoindrie, et Dieu sait les complications ! Ne changeons rien, point d’orages inutiles : l’Italie d’aujourd’hui n’a pas de temps à perdre.

Une question vient à l’esprit tout naturellement : comment se fait-il qu’ayant un si haut idéal patriotique, les Italiens se trouvent parfois soumis à des gênes politiques susceptibles de contrarier au besoin leur effort et leur expansion ? Comment se fait-il enfin que les luttes parlementaires aient une réelle importance chez eux, alors qu’ils savent bien n’en récolter rien, sinon dispersion d’énergie, usure morale, danger même, en cas de crises ou de jalousies acharnées ?

Mieux vaudrait, certes, afin d’organiser le travail d’une nation vigoureuse, une source d’autorité plus égale et moins souvent troublée que celle qui découle d’assemblées exagérément délibératives, ou soumises à des opinions dont l’origine n’est pas toujours une idée pure. L’homme, disait Guy Patin, est, hélas ! un animal chétif et « sujet à ses opinions ». Cependant la fureur politique semble être un mal essentiellement latin. Si l’on y réfléchit, ce désir extraordinairement développé de brandir un bulletin de vote, remonte haut, plus haut que la Révolution. Le bulletin de vote représente à peu près aujourd’hui ce que fut jadis la toge du citoyen romain : l’on peut, à la rigueur, y voir une sorte de dignité, — ce qui ne signifie point que celle-ci soit inappréciable, non plus qu’inaliénable, tant s’en faut ! Or

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si les plèbes latines sont fort avides de dignité sociale, chaque individu latin ne saurait, malheureusement, entendre celle-ci à la façon d'une âme distinguée... Bref, les Italiens font trop de politique, à tel point même que Ton pourrait se demander s'ils n'en font pas encore plus que nous. Il est peu vraisemblable que de longtemps ils se corrigent de leurs fièvres parlementaires. Tout compte fait, la santé nationale de ce peuple en pleine puberté est assez robuste pour supporter quelque énervement.

Aussi bien est-ce une santé qu'ils tiennent de race apparemment. Il faut, en effet, qu'au moins jusqu'à un certain point, la vertu des ancêtres garantisse celle des descendants, sinon l'hérédité n'est plus qu'un mot de pure convention, un terme de parade scientifique. Feuilletons l'histoire contemporaine, depuis quelque cent années : la ténacité, la volonté, la plus incoercible obstination, voilà ce qui, à chaque page, illustre et ennoblit les annales de l'Italie. Je ne sache pas qu'il y ait une succession plus continue de conspirations, d'intrigues, de coups de main sans cesse déjoués, toujours repris, suivis de répressions affreuses et invariablement, et infatigablement bravées, un plus héroïque et indomptable entêtement enfin, que celui dont firent preuve les patriotes italiens durant la longue et douloureuse gestation du Risorgimento. Pendant combien d'années, sous le joug insultant de l'Autriche, ont-ils enduré le soupçon, la menace, l'inquisition policière, la délation, puis les amendes iniques et l'emprisonnement mal justifié, le Spielberg, et l'exil, le pilori, la bastonnade, la fusillade !...

Et néanmoins, sans que jamais rien vienne à bout de leur héroïque patience ni de leur invincible opiniâtreté, on voit les patriotes se conjurer et conspirer encore, toujours ; et les carbonari, évadés du cachot ou déportés, se retrouvent et reprennent la lutte souterraine, perpétuelle ; et les femmes s'en mêlent, les grands seigneurs complotent avec les paysans ; et les bourreaux de l'empereur d'Autriche peuvent bien n'avoir plus de

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repos, les armées elles-mêmes de Charles-Albert peuvent subir le désastre — pas un instant la foi des patriotes ne faiblit ! Ils veulent Tltalie une, l’Italie libre surtout, et délivrée des barbares. Ils reviendront tous meurtris à leur rocher de Sysiphe, jusqu’à ce que dans les champs de Palestro, de Magenta et do Solférino, la Victoire aux belles ailes leur ouvre enfin les avenues tant désirées, tant aimées. Citera-t-on beaucoup d’exemples d’une plus consfante et inévitable volonté ? Nul ne doit donc s’étonner si les Italiens de notre temps font preuve d’un pareil « esprit de suite », comme on dit, dans leurs aspirations vers la vie, la force et la gloire : car telle est la plus directe et la plus naturelle de toutes leurs traditions de famille.

Ce serait une conception bien naïve de croire à la seule violence militaire, dès qu’il s’agit de dominer ici-bas. Certes la puissance des canons et le nombre des hommes armés constituent une force — le mot fut écrit par M. Guglielmo P'errero — mais non pas toute la force. Discipline de soldats fourmillants, science militaire de chefs qui prennent le monde pour un champ de manœuvre, sillonné par des adversaires présumés dégradés ou inertes, voilà ce que les Allemands considérèrent peut-être comme les deux clefs de l’univers, au moins comme les deux clefs principales. L’Italie, toute débordante de sève, voit jaillir d’elle-même bien d’autres sources de vie, sources encore vagabondes et insuffisamment canalisées, mais dont l’eau bondit ou se glisse, et chante déjà haut, avant que de former des fleuves irrésistibles.

Virgile a enseigné l’agriculture dans ses Géorgiques. Or il semble qu’aujourd’hui les arrière-neveux de ceux à qui le maître harmonieux dédiait son poème, conservent le même goût pour cultiver leur terre souriante et féconde, magna parens frngum. Le progrès agricole de l’Italie est constant et surprenant. Le travail industriel s’est prodigieusement développé, et redouble. Les jorojets ne chôment, ni l’audace. Le tonüage national, les dépôts dans les caisses d’épargne ont incroyablement

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augmenté. N'oublions pas enfin le très patriotique et très bel effort des capitalistes italiens pour racheter récemment l’effroyable apport d’argent allemand dans l’industrie nationale, l’impitoyable mainmise de la banque teutonne sur l’Italie.

On est tenté de se deniander : mais que faisait donc l’argent français, pendant que l’argent allemand conquérait ainsi la péninsule ?... Hélas, l’argent français craint les voyages. Sans doute a-t-il eu plus d’une fois sujet de s’en repentir. Nos financiers ne sont pas tous grands diplomates.

Dès qu’il s’agit de diplomatie, nous devons saluer la nation sœur. Du consentement universel, la clairvoyance et l’inébranlable finesse italiennes sont devenues comme légendaires parmi les chancelleries. Or la légende ne ment pas. Les pires circonstances, manœuvrées et modelées par ces habiles magiciens, finissent par se muer insensiblement en conjonctures douteuses d’abord, et bientôt favorables. La haute intelligence des faits et des hommes, l’exquise culture politique d’un Machiavel ou d’un Mazarin semblent pousser tout spontanément dans les cerveaux ultramontains, et la diplomatie devrait figurer parmi les richesses naturelles de la contrée, au même titre qu’une fleur, ou bien mieux, qu’un fruit.

J’entends assez que certains sourient. Ils disent dédaigneusement ; « Foin des diplomates ! Le moindre général fsrait mieux notre affaire. Un traité n’a pas tant d’importance qu’une bonne artillerie. »

C’est à savoir. Du reste l’Italie connaît ce qui lui est nécessaire, et pareille à ces admirables condottières du quattrocento, fondateurs d’états, elle a tout prévu, l’usage de la force non moins que celui de l’intelligence, il lui fallait une armée, des canons : ceux-ci ont tonné dans le Trentin et sur l’Isonzo, celle-là s’est répandue entre les ravins et les pics où, à travers la neige et l’ouragan, elle a combattu l’ennemie héréditaire, l’Au- ^ triche. Par centaines de mille, des soldats qui ont voulu — ne l’oublions jamais — et acclamé la guerre, ont lutté avec une énergie splendide, par 15 et 20 degrés de froid.

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parmi Tavalanche ou les éclats de pierres qui les aveuglaient; ils ont occupé des tranchées creusées dans le roc, supporté nuit et jour un vent si horrible qu’il leur fallait parfois s’attacher les uns aux autres... Ils ont bien gagné leur claire Victoire. L’Italie a trouvé ces héros pressés avec ivresse autour de son drapeau, dès que le moment fut venu, au jour choisi. L’Italie est forte.

Forte dans le présent, plus forte encore dans l’avenir. Il y a lieu de faire confiance aux peuples prolifiques. Or la nation italienne s’accroît dans des proportions inouïes. Elle était de vingt et un millions en i86i. Elle dépasse trente-cinq millions, non compris cinq millions hors de la péninsule. Son émigration déborde en Tunisie, en France même, aux Etats-Unis, inonde la République Argentine. Les familles paysannes ornées de huit, dix, et voire douze beaux enfants, se rencontrent fréquemment. On peut puiser largement dans un tel capital. Songeons qu’une âme ardente couve en ces masses d’hommes — et qu’elles sont élevées à la dure, qu’elles vivent de peu, qu’elles sont sobres.

Peut-être une conclusion s’impose-t-elle. Robuste, sain, jeune, en pleine croissance, frénétiquement animé de fierté nationale, capable d’émigrer volontiers, donc de coloniser sans peine, entreprenant, opiniâtre et habile, le peuple d’Italie ne va-t-il pas fatalement quelque jour se répandre dans les jardins du voisin ? Les Romains jadis ont appelé la Méditerranée « mare nostrum » : quelle tentation pour leurs descendants ! Enfin ne se trouvera-t-on point tôt ou tard en lace d’une velléité d’ Empire italien ? Osons écrire nettement que d’aussi troublantes prévisions ne nous semblent ni probables, ni justifiées. En ce qui concerne la France, une même tradition latine l’unit à l’Italie, et nous voudrions parler d’une haute et profonde fraternité. Mais admettons même que l’âme des nations ne compte pour rien — théorie toute prussienne — en matière politique : l’Italie, on l’a vu, songe à l’avenir avec minutie, et elle a choisi le camp du Droit. Il faut donc qu’elle ait calculé toutes ses chances de vitalité et de développement, en confor-

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mité d’intérêts avec les vœux que peuvent former la France, l’Angleterre, et les autres Alliés. D’un peuple moins pénétrant et moins soigneux, l’on pourrait peutêtre redouter une imprudence, un coup de tête ou un caprice. Mais l’Italie est bien trop attentive et subtile : elle sait ce qu’elle veut, et le veut longtemps. Elle organisera son avenir sans brusquerie, dans l’amitié française et le ménagement de toutes les nations que les Barbares ou le Turc se proposaient naguère d’égorger. C’est d’un galop à la fois souple et puissant que la jeune louve romaine parcourt le monde.

Mai 1916.

Prince de la Jeunesse.

Y aura-t-il beaucoup de capes bleues autour du roi Victor-Emmanuel, quand il va venir parmi nous ?

Vous les connaissez bien, ces capes bleu pastel, ou bleu sombre des officiers italiens ? C’est un vêtement qui convient aux jeunes gens : ceux-ci le portent avec une élégance extrême. Manteau noble, charmant, mais auquel l’allure vive et souple d’un guerrier de vingt-cinq ans prête plus de grâce, forcément, que le pas moins alerte d’un stratège à la tête chenue.

Puisse notre hôte royal se présenter aux Parisiens tout environné de ces légères capes bleues î Qu’il s’avance au milieu d’un cortège de jeunes officiers, de jeunes soldats du Carso et du Veneto, de jeunes vainqueurs du Piave, de jeunes gens enfin, et presque exclusivement de souriants, ardents, fiers et jeunes Latins, nos frères. Car il n’y a guère d’autre grande nation, en Europe, où la jeunesse semble avoir tant d’importance, qu’au delà des Alpes. Partout, là- bas, on éprouve son activité ou ses

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impatiences. Une sorte de printemps secret y couve et bourgeonne sans trêve. Et l'Italie elle-même, d'ailleurs, quel âge a-t-elle ? Une soixante d'années à peine : l'adolescence, pour un peuple... Ce n'est ni métaphore ni flatterie, mais vérité pure, que d'appeler Victor-Emmanuel III prince de la jeunesse.

Quand nous évoquons Rome, nous autres Français, nous nous en faisons toujours je ne sais quel tableau, et voyons en esprit, dès qu'on nous parle de l'ancienne métropole des papes et des Césars, une espèce de tapisserie d'Hubert Robert, ornées de colonnes rompues et d'arcs de triomphe à demi renversés sur les dalles d'une place silencieuse, à moins que nous ne préférions le carrosse noir d'un cardinal roulant parmi des palais endormis. C'est que nous avons la rêverie tenace.

Pourtant la réalité est bien plus savoureuse encore ! On le rencontre, en effet, par la Ville Éternelle, l'attelage démodé du cardinal : toutefois il lui faut louvoyer entre les passants et se garder des automobiles. Il y a dans Rome une fraîche race, qui fleurit, qui jouit de sa santé, de sa vigueur, qui a planté joyeusement le drapeau de Savoie sur Trente et Trieste, une race éveillée et pullulante qui court le long des rues sans trottoirs, entre les palais chargés d'histoire, dans le sillage de ces petits tramways rouges dont le tapage ressuscite l'auguste forum de Trajan. La vieille cité vit encore, sans doute, mais on y entend merveilleusement battre le cœur de la jeune capitale.

Ah ! certes, on l'entend ! Et comme il palpitait, à la fin d'octobre, cet automne-ci ! Jamais Rome n'avait été plus belle. C'était pendant la dernière semaine de cet octobre formidable. Partout, dans la ville, on attendait, on se posait des questions. Une sorte de malaise régnait, provenant d’une fièvre latente. Les uniformes gris-vert se mêlaient aux vestons autour des kiosques à journaux, à l'heure des éditions du soir. Les capes bleues flottaient de tous côtés, passaient et repassaient sur le Corso, stationnaient sur la piazza Venezia, s'attroupaient au Pincio, rôdaient dans la villa Borghèse, se balançaient

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comme impatiemment de-ci, de-là, parmi les ruines et les fontaines. On voyait aux carrefours, ou devant le café Aragno, force gens qui devisaient, le doigt sur des cartes. On commentait, on essayait de prévoir une date... Rome tressaillait et languissait à la fois.

Puis, un matin, le communiqué changea de ton : Toffensive commençait...

Moins d'une semaine après, l'honneur d'une visite au champ de bataille m'était accordé, et je franchissais le Piave sur un pont de bateaux. Le passage du fleuve venait d'être enlevé. Sur l'autre rive s'ouvraient les tranchées autrichiennes, é ventrées, bouleversées. Une sorte de terreur sinistre pesait sûr cette campagne assassinée. Cela sentait la violence et la mort, et le massacre savamment conduit. On s'était âprement battu là, voici peu d'heures à peine : des cadavres demeuraient encore de place en place, des lambeaux de corps, du sang, des haillons souillés; et dans les tranchées ennemies, tout gisait pêle-mêle, munitions et armes rompues, lits, objets de toute espèce, papiers — un chaos ! Non loin s'éparpillaient sur le sol les ruines d'un village, dont on distinguait toujours les pauvres couleurs tendres, souriant tristement parmi la fange... Quelle désolation !

Mais au soir tombant, quand nous avons pour la deuxième fois franchi les passerelles au-dessus du fleuve, un prodigieux spectacle s'offrit à nous dans la pourpre du couchant : une foule innombrable de fantassins, de chevaux, de cavaliers, de mulets, de caissons, de chaiiots et d'autos, une multitude aperçue en contre-jour et noire ainsi qu'un peuple d'ombres chinoises, couvrait les rives et les îles, et cheminait au-dessus de l'eau furieuse, sur des planches qui tenaient lieu des ponts brisés. C'était ordonné comme un décor, émouvant comme une revue, grand comme une épopée, beau comme un triomphe !

Nous nous sommes bientôt mêlés à la troupe et aux convois sans fin : et là encore, tout m’apparut éclatant d’énergie et de force. Un jeune sang soulevait l’armée victorieuse...

Or, quelque part, sur le front, en cette minute même.

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un soldat poursuivait sans doute infatigablement rennemi en déroute — le plus simple des soldats italiens, le plus modeste, comme aussi le plus tenace, et non le moins courageux : le roi. On sait qu’il ne veut être que le meilleur troupier parmi ses troupes. Et c’était lui pourtant que nous regrettions de ne pas apercevoir à son tour, là, sur les planches fragiles, au-dessus du Piave, en ce soir de bataille ! Il eût chevauché derrière les bannières de Savoie et les aigles romaines... Qui n’a rêvé d’images théâtrales, au moins une fois dans sa vie ?

Ce triomphe dû au roi de la jeune Italie, sa capitale le lui offrit plus tard, après la victoire complète. Et Paris, à son tour, va l’acclamer de toute son âme.

Sous les arbres du Janicule paisible et presque désert, à Rome, et le jour même où l’offensive venait d’être déclenchée, une voiture allait au trot doux de ses deux chevaux. On saluait. J’ai reconnu derrière la vitre les traits pensifs et graves de la reine mère. Quelle émotion devait l’étreindre, en de pareilles heures !

De meme que dans les cortèges antiques quelqu’un se tenait derxdère le consul victorieux pour murmurer à celui-ci qu’il était un homme, né mortel, le cher souvenir de ce visage songeur doit év^oquer souvent pour Victor- Emmanuel III, prince de la jeunesse, tout le passé de son grand pays, et lui rappeler qu’il le continue : il y ajoute seulement beaucoup de gloire.

i8 Déc emblée içi8.

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