LILLE
IMPRIMERIE DE L. DÀNEL,
ET
§ I. — Introduction. — M. Fétis ne possède pas les principes de
la musique des Grecs.
Si l'histoire de l'art musical présente une question qui, depuis la renaissance des lettres , ait eu le privilège de diviser les érudits et qui les divise encore, c'est sans contredit celle que vient traiter de nouveau le célèbre professeur de Bruxelles. Il est même fort à craindre que cette polémique ne soit pas près de finir, malgré l'espérance exprimée par M. Fétis (p. \\ % de son Mémoire) lorsqu'il pense avoir dit le dernier mot sur la matière : c'est malheureusement une satisfaction qu'il ne m'est pas possible de lui laisser. Cependant, en prenant la parole après lui , je ne me dissimule pas les difficultés de la tâche que je m'impose ni l'inégalité des conditions de la lutte. La patience et la sagacité qui suffisent à faire les érudits et les archéologues sont loin (je dois m'en tenir pour bien averti) de donner les grandes qualités de l'historien; et que sera-ce donc si ces dernières sont
(I) Mémoire sur l'harmonie simultanée des Sons chez les Grecs et les Romains, etc., par Fr.-Jos. Fétis. . . . Extrait du tome XXXI des Mémoire» de l'Académie Royale des Sciences , des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique.
appuyées sur o un corps de doctrine comprenant tout ce qui a été » produit par l'art et par la science en tous pays et dans tous les n temps » [Gazette musicale, 14 août 1859, N.° 33, p. 271) , et ajoutons comme conséquence nécessaire : dans toutes les langues, vivantes ou mortes. Si donc il est vrai que mes opinions , ou ce que M. Fétis appelle mes erreurs (p. 71), ont fait des prosélytes en France, comme il veut bien le constater (et j'ai le droit d'en être fier), c'est que je n'avais pas encore rencontré le dangereux honneur de lutter contre un écrivain qui a donné « la solution définitive de difficultés » devant lesquelles ont échoué le génie et le savoir des plus grands » hommes , tels que Descartes , Leibnitz , Newton , d'Àlembert , » Euler etLagrange » (Gazette musicale du 10 mars 1850, N° 1 0, p. 79j.
Qui oserait se comparer à ces hommes véritablement grands ? et quel nom donner à celui qui les a vaincus ? Fût-il vrai qu'il existât , comme M. Fétis a cru le voir (Mémoire sur V harmonie, etc. p. 37) , « un savant helléniste , un mathématicien instruit , un philologue » attentif , portant dans ses recherches l'esprit d'investigation et » d'analyse x> , qu'est-ce que tout cela devient en face des Titans ? qu'est-ce que cela vaut surtout dans une question de musique ? Mais (il faut que les lecteurs le sachent) c'est une nouvelle hécatombe qui s'apprête ; c'est une victime trop chétive que l'on pare , avant de l'immoler à la suite desGafori [Mémoire, p. 8), des Zarlino, des Doni, du P. Zacharie Tevo (p. 9) , d'Isaac Vossius (p. 10), des frères Perrault (Charles et Claude), de Dacier, Burette , l'abbé Fraguier (p. 1 \ et suiv.), Marpurg (p. 24), M. Th. Henri Martin (p. 26), et par-dessus tout , de l'illustre philologue allemand M. Boeckh , mis à mort (p. 28 et suiv.) tout exprès sans doute pour rehausser l'éclat de la solennité (p. 33).
En effet, lorsque M. Fétis veut bien (p. 37) accorder des éloges à une partie de mes travaux , on peut être bien sûr que ce sont ceux-là seuls qui ne touchent pas au domaine musical . Quant aux autres , pour lesquels je dois reconnaître sa juridiction , qui a dit à M. Fétis que « malheureusement , je n'ai pas cultivé la musique dès ma
» jeunesse ; que mes organes ne se sont pas accoutumés par une » longue pratique à ses tendances, à ses combinaisons; que la » musique actuelle ne m'est connue que par l'étude et par les livres ; » que je n'en sens ni le système tonal ni les significations harmod niques , etc., etc. d ? Il y a dans ces assertions , convenons-en, un moyen oratoire fort ingénieux : commencer par discuter les mœurs musicales de son adversaire , c'est , on ne peut le nier, le fait d'un homme qui est passé maître-ès-arts en fait de rhétorique non moins qu'en fait de musique? Un mot cependant suffirait pour réduire à néant des assertions aussi tranchantes qu'elles sont gratuites : . . . mais à quoi bon (2)? parlons plus sérieusement.
Qu'un artiste , qu'un théoricien de profession mérite plus de confiance qu'un simple amateur, cela est juste et raisonnable. Mais est-ce à dire qu'à moins de jouer , ne fût-ce que de la guimbarde ou des castagnettes, on soit sans aucun droit pour essayer d'apporter quelque lumière sur ces questions obscures où se présentent des particularités si différentes à beaucoup d'égards des formes habituelles de la musique moderne ? Ne serait-il pas plus logique de penser que pour comprendre quelque chose à la musique ancienne , une première condition indispensable est d'avoir étudié avec soin les textes qui en contiennent le secret ? Il est donc nécessaire , quoi qu'en dise M. Fétis (p. 8), non pas, il est vrai, de torturer les textes, mais de faire un peu de philologie; et je ne puis douter que si lui-même eût eu la prudence de commencer par là , il ne serait pas tombé dans les graves erreurs d'interprétation qui exposent aujourd'hui le savant Directeur du Conservatoire de musique belge à mettre les savants peu musi-
(2) Si cet écrit passe sous les yeux du bon M. Hecquet , qui doit vivre aujourd'hui retiré à quelques lieues de la Belgique , puisse-t-il , en lui rappelant le souvenir d'un fugitif qui a indignement trompé les espérances qu'avait conçues cet excellent homme , de doter un jour le monde d'un nouveau Kreutzer ou d'un autre Viotti. . . . , le consoler du moins en lui apprenant que son jeune élève , après avoir fait , pendant 50 ans , tout autre chose que jouer du violon , est pourtant resté digne de causer musique avec l'illustre M. Fétis.
tiens (p. 28) dans la nécessité d» contredire ses assertions et do les réfuter. Quant à moi , laissant de côté toute prétention à l'un ou à l'autre titre , j'éviterai d'entrer dans de minutieux détails de grammaire ou de lexicographie:, et plein de reconnaissance pour un adversaire qui veut bien ne pas me faire une querelle (p. 70) au sujet du mot distique que j'ai employé pour désigner deux vers non isolés , je m'abstiendrai , par échange de courtoisie , de lui reprocher les textes grecs méconnaissables sur lesquels il s'appuie, et les fautes de notation musicale que présente son Mémoire, m' empressant d'en rejeter l'incorrection sur la négligence de ses typographes ; fai, moi aussi , à rn occuper de choses plus sérieuses : car, ainsi que j'entreprends de le prouver, la doctrine de M. Fétis est en opposition formelle avec des faits incontestables qu'il a complètement méconnus ou dénaturés ; et rien , si l'on n'y pourvoyait , ne serait plus capable de fausser véritablement l'histoire de Vart. Du reste, je regrette sincèrement de me voir aujourd'hui forcé de combattre un écrivain que l'on s'était habitué à regarder comme un juge sans appel, je puis même dire comme l'oracle suprême, toutes les fois qu'il se présentait à résoudre une question d'érudition musicale. M. Fétis, à la vérité, ne s'était point , jusqu'à ce jour, avancé aussi résolument sur le terrain de la musique ancienne proprement dite. Mais pourquoi le savant professeur me met-il dans la nécessité de discuter à mon tour ses mœurs scientifiques? Or, sur le terrain de la musique ancienne (cela est dur à dire, mais il le faut), M. Fétis a toute une éducation à faire. C'est ce qu'il ne me sera que trop facile de prouver en passant en revue tout ce qu'il avance au sujet de la théorie des tons et des modes antiques, de celle des genres , etc. ; et cela fait, la réfutation qu'il a entreprise de mes propres doctrines sur l'harmonie des Grecs se trouvera elle-même presque reïutée d'avance.
§ II — M. Fétis confond les modes avec les tons. — Rectifications.
D'abord , d'un bout à l'autre de sa dissertation , M. Fétis , qui a la prétention de se placer à un point de vue plus philosophique que tous ses devanciers et de les ramener à la vérité historique : M. Fétis, abusé lui-même par les vices de la nomenclature grecque , vices encore aggravés par les traducteurs latins , français et autres , qui n'ont pas su distinguer des choses essentiellement différentes : M. Fétis , dis-je, confond constamment les modes avec les tons, comme on peut s'en convaincre d'un seul coup-d'œil jeté sur le tableau comparatif (Tableau 1) qui termine son ouvrage.
Certes , je suis loin de supposer que M. Fétis n'ait point à sa disposition une ou plusieurs définitions des tons et des modes : je suis loin de douter même qu'il ne les possède depuis sa plus tendre jeunesse; mais j'ai tout lieu d'être étonné que sa longue pratique ne l'ait point accoutumé à en faire un usage plus sûr. Quant à moi , voici celles que je proposerai pour cette discussion : on pourra les contester ; on pourra même les intervertir en appelant modes ce que j'appelle tons , et vice versa : là n'est pas le point important ; mais ce qui importe au suprême degré, c'est de ne pas confondre une chose avec l'autre, comme M. Fétis le fait toutes les fois qu'il s'agit des modes et des tons; c'est de ne pas apporter la confusion dans les idées en commençant par la mettre dans les termes ; c'est , surtout , de donner constamment au même mot la même signification.
Pour moi donc, le ton d'une mélodie plus ou moins étendue sera le degré absolu d'acuité ou de gravité du son sur lequel s'opère le repos final. Il y a autant de tons différents qu'il peut y avoir de degrés distincts dans l'échelle des sons appréciables. La musique moderne en reconnaît douze; dans l'antiquité, le nombre en a varié avec les époques; si l'on parle en général, ce nombre est infini.
Quant au mode , on peut lo définir : le système des intervalles compris entre le son final et les divers autres sons employés dans la mélodie donnée , indépendamment des degrés absolus d'acuité et de gravité de tous ces sons. La musique moderne en distingue deux , le mode majeur et le mode mineur, déterminés par la tierce majeure ou mineure placée, dans la mélodie, à l'aigu du son final ou tonique. Dans l'antiquité, les modes furent beaucoup plus nombreux, étant fondés principalement sur les espèces d'octaves, c'est-à-dire sur la place occupée par les demi-tons dans une octave diatonique donnée , eu égard notamment à la mèse (corde moyenne) de cette octave, corde sur laquelle s'opérait le repos.
On peut dire encore plus simplement, que /es modernes n'ont que deux modes , parce qu'ils ne font de repos final que sur deux notes de la gamme (supposée naturelle) , ut et la, tandis que les Anciens, pouvant faire repos sur toutes les notes , avaient sept modes principaux.
En conséquence des définitions qui précèdent et que je crois conformes aux saines doctrines : en dépit des habitudes vicieuses dont l'écrivain philosophe doit savoir faire justice , nous devons commencer par lire :
Dans le Tableau I de M. Fétis (au n.° 6), au lieu de: Les quinze modes selon Alypius , nous devons lire , dis-je : les quinze