Réponse à quelques attaques contre le Dictionnaire de l'ancienne langue française
Au moment où paraît le sixième volume du Dictionnaire de l'ancienne langue française , l’intérêt de mes lecteurs et aussi la satisfaction que je dois aux personnes dévouées qui m’ont prêté un affectueux concours, me commandent de ne pas laisser plus longtemps sans réponse des attaques passionnées qui ont pu égarer le jugement de plusieurs. C’est d’abord le factum intitulé Éludes lexico graphiques sur l'ancienne langue française que M. Millet, docteur en médecine à Beaucaire, jouissant de quelque notoriété dans un groupe d’érudits de Paris, a trouvé moyen de répandre un peu partout, et a eu le plaisir de voir reproduire, plus ou moins littéralement, dans un ou deux périodiques. C’est, en second lieu, une série d’articles publiés sous le voile du pseudonyme dans la Revue critique.
Commençant par les Etudes lexicograpliiques , je crois devoir faire connaître préalablement les rapports que j’ai eus à leur sujet avec l’auteur.
Averti de cette publication par un ami, je m’empressai de me la procurer, afin de voir s’il y avait là quelque profit à retirer pour le Dictionnaire. Le ton de l’avertissement me
parut convenable, et j’éprouvai de la satisfaction à lire ce début :
« Dans le dessein d’exécuter son entreprise, M. Godefroy s’est préparé, pendant de longues années, avec une ardeur pour la recherche et une puissance de travail dignes de tous les éloges. Non content de dépouiller les livres et les manuscrits qui sont à la portée de tout le monde, il a porté ses investigations dans le domaine inexploré des documents enfouis dans les dépôts publics et les archives privées: cartulaires, computs, coutumiers, censiers, capitulaires, inventaires, terriers, ordonnances royales, actes notariés, règlements des corporations de métiers, statuts relatifs au commerce et à l'industrie.
« L’esprit s’effraie à l’idée du temps et de la peine qu’il a fallu pour compulser, déchiffrer et élaborer la masse de documents qui a passé sous ses yeux...
« Cet immense dépouillement a mis au jour des mots depuis longtemps disparus, principalement des composés et des dérivés, dont le nombre atteste la fécondité de la langue à l’époque de ses origines.
« A prendre dans son ensemble cette vaste collection, on y remarque un trait spécial qui fait son originalité. On y trouve tout ce qui touche au peuple et à la bourgeoisie : les institutions communales, les magistratures bourgeoises, l’agriculture, le commerce (la marcheandise, selon le langage du temps), les métiers, la navigation ; on y rencontre les noms des instruments d’agriculture, des outils de l’artisan, des bateaux, des engins de pêche, des monnaies, des mesures, des poids, — les termes de pratique, d’astronomie, d’astrologie, de magie, de médecine populaire. On y remarquera particulièrement la richesse avec laquelle est traité le droit féodal : l’état des personnes, la constitution de la propriété, le partage et la transmission des biens et ces innombrables redevances seigneuriales qui pesaient sur la population. Sous ces vocables, on retrouve la vie quotidienne, les mœurs, les coutumes, les croyances, les préjugés des classes populaires : c’est l’histoire de ceux qui n’ont pas d’histoire. »
Parcourant la brochure, je découvris ou crus découvrir, à côté d’extrêmes rigueurs, des critiques fondées, des remarques perspicaces; et, hâtivement, j’écrivis à l’auteur, à la date du 7 août 1888, que, bien qu’il ne m’eût pas ménagé, j’aimais à rendre franchement hommage à certains de ses aperçus. Dans la pensée qu’il habitait Paris, j’ajoutais :
« Je désirerais vivement vous connaître, vous entretenir, vous consulter sur bien des points, vous donner diverses explications et
vous montrer le vaste appareil lexicographique qui me reste à utiliser, et qui me fournira matière à des suppléments d’une importance-plus grande que vous ne pouvez peut-être le croire b
« Serais-je indiscret en vous demandant de me faire l’honneur et le plaisir de venir me visiter dans mon « atelier >* le jour et à l’heure qu’il vous conviendrait de m’indiquer à l’avance ? »
M. Millet me répondit :
« Beaucaire, le 10 août 1888.
« Monsieur,
« Je regrette vivement que mes critiques aient pu vous faire de la peine. Ce qui m’en console un peu, c’est la manière philosophique et spirituelle avec laquelle vous avez pris cela ; à cet égard, votre lettre m’a causé une grande satisfaction et m’a soulagé d’un certain remords. L’éloge le plus flatteur qu’on peut faire de mon travail et sa meilleure récompense est de me dire qu’il a pu vous être utile en quelque chose. Du reste, c’était là mon but principal et je suis heureux de l’avoir atteint. Croyez bien, Monsieur, que je ne méconnais pas le caractère sérieux de vos travaux; veuillez relire mon introduction où je leur rends pleine justice. Quant à la forme de ma rédaction que vous avez le droit de trouver en certains endroits acerbe et même agressive, maintenant que je connais votre droiture et votre loyauté, je la regrette sincèrement et vous prie de l’excuser; je vous dois-là-dessus des explications propres à atténuer mes torts. »
L’auteur des Études lexico graphiques me racontait qu’ayant envoyé son travail à la Revue des langues romanes qui se publie à Montpellier, il avait subi un refus d’insertion, et, qu’ayant soupçonné que les membres du comité de lecture
1. A la page 27 de ses Études lexicographiques , M. Millet nous apprend que, de la lettre A à la lettre M inclusivement, il a recueilli plus de deux mille mots omis au Dictionnaire. Le trop partial auteur de l’article inséré dans la Revue critique déclare qu’il connaît quelqu’un qui en a recueilli plus de dix mille. Ces chiffres ne sont pas effrayants, surtout si l’on songe à tout ce que, par système, nous avons momentanément exclu. Pour nos futurs suppléments, nous possédons, à l’heure présente, plus de vingt mille mots, « mots populaires et de bon aloi, appartenant à l’âge organique de la langue » ; et nous osons espérer que nos rivaux actuels n’auront guère de neuf à publier après nous. Peut-être ne connaissent-ils pas suffisamment notre patience et notre acharnement au travail. Qu’ils attendent, et ils verront.
rejetaient son article par crainte de me déplaire, il en avait conçu une violente indignation non seulement contre ces messieurs, mais aussi et surtout contre moi qui, selon ce qui lui avait été affirmé, aurais menacé la Société, dans le cas où son article paraîtrait, de lui faire supprimer une allocation que lui accordait le ministère de l’Instruction publique. Il terminait par ces mots :
« Je remaniai mon article sous le coup du ressentiment et je le publiai tel que vous l’avez lu. »
A l’irascible docteur, qui ne me parlait point d’autres Revues plus importantes qui avaient également refusé son manuscrit, je répondis:
« Monsieur,
« Paris, le 17 août 1888.
« Les explications que vous m’avez données me causent une surprise que je ne saurais vous exprimer.
« Jamais je n’ai eu le moindre rapport avec la Revue des langues romanes.
« Je serais curieux de connaître les personnes qui vous ont si étrangement renseigné, et dont l’action sur vous a été assez fâcheuse pour vous faire croire qu’un travailleur qui, depuis longtemps, a de diverses manières fait ses preuves, pouvait être capable d’une action malhonnête, assez fâcheuse aussi pour porter un homme comme vous au fait anti-philosophique et anti-philologique d’écrire un grand article de critique sous l’impression du ressentiment.
« Je comprends, Monsieur, que vous ayez éprouvé des regrets et des remords. »
J’ajoutais :
« Puisque vous reconnaissez franchement vos torts, je n’insisterai pas, mais je vous mettrai à même, si vous le permettez, de les réparer honorablement, et non pas seulement à mon profit personnel, mais au profit de la lexicographie. »
Et je demandais au rigoureux justicier de vouloir bien me fournir quelques exemples qui me permissent de contrôler ses définitions et d’en faire profiter mon Dictionnaire, et aussi mon Répertoire universel dont je lui communiquais le plan.