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Réponse aux observations de Mgr. Emmanuel Colomiatti ...: sur la brochure Le

J'ai eu, il y a plusieurs mois, la prévenance de vous adresser un opuscule sur le Saint Suaire de Turin, pour en avoir votre Sentiment. C'est tout par hasard que le premier article (novembre) de la réfutation entreprise dans votre Revue est arrivé à ma connaissance. Ma réponse était écrite et parvenue à destination quand vous m'avez fait tenir les deux numéros. Le dernier article ne m'a pas semblé demander une refonte de ces pages.

La brochure en question a été adressée à tout ce

que j'ai d'amis haut placés dans le monde de la science, religieux, prêtres et laïques. Le même accusé de réception m'est parvenu de partout, presque invariablement résumé en ces mots :

démonstration péremptoire, sur laquelle il n'y a pas à revenir. Uune de ces appréciations était motivée par une étude personnelle du Suaire. Elle émane d'un R. P. Jésuite, qui occupe une grande position dans le monde universitaire. Je traduis de l'allemand : « C'est avec grand plaisir que je vais écrire un rapport sur votre belle œuvre concernant le soi-disant (sogenannte) Suaire. J'ai d'ailleurs moi-même aussi des preuves contre l'opinion populaire turinoise. Je suis allé à Turin et, après une étude très approfondie, j*ai été étonné que l'on ait pu, dans des cercles instruits, prendre pour l'image miraculeuse du Sauyeur, ^au^ joiu* de sa mort, un portrait dont on pèîCtècientiîiqirérîient déterminer l'époque. Aussi je ^vpus -aûdree^e fe)UJte*s'-mes félicitations pour avoir (ïbhibâttil pùbît(^tiehi*ent une erreur pareille, incompatible avec nos idées catholiques. »

Sur Tannoncè de la réponse d'un prélat italien, je priai deux savants religieux de m'en dire leur impression. Voici celle d'un Bénédictin, des mieux cotés en Europe pour sa critique en patrologie : « Le factum d'E. Colomiatti ne me parait pas mériter de réponse ; je crois que ni vous, ni aucun homme

sérieux ne doit lui faire cet honneur Je jette

encore un coup d'œil sur les pages de Colomiatti,pensant peut-être y trouver quelque chose : mais non, c'est nul, absolument nul. » Voici celle d'un Jésuite, universellement apprécié comme critique hagiographique : € Tous ceux d'entre nous qui ont lu votre travail,. . . l'avons trouvé absolument con-

> cluant. L'argumentation scolastico-canonique de

j Mgr Colomiatti, rien qu'à en juger par ce premier

I article de novembre, n'y change rien, »

Il règne, dans les observations de mon honorable contradicteur^ un ton protecteur et de commisération, que d'aucuns estimeront renverser les rôles. J'ignore son passé scientifique. Je constate simplement qu'il ne fait point partie des deux grands corps savants de la capitale du Piémont : l'Académie des sciences et la Commission royale pour l'histoire du pays (Deputazione per la storia patria). Associé à l'une et à l'autre depuis plusieurs années, j'aurais eu des motifs particuliers de ménager les Turinois. Je ne pouvais non plus oublier l'accueil sympathique dont je fus l'objet à l'exposition d'art religieux qui coïncida avec l'ostension solennelle du Suaire. J'avais donc des raisons — de sentiment — pour pencher en faveur de l'authenticité de la relique. Mais j'ai fait miennes depuis longtemps — par anticipation — les belles paroles adressées récemment au clergé français par Léon XIII touchant la recherche loyale de la vérité. J'ai, d'ailleurs, sur mon adversaire lavantage de n'être point partie intéressée dans la question.

En aucune façon, je n'ai fait « opposition aux décisions de l'archevêque de Turin. » Ma brochure, comme j'ai eu soin de le faire remarquer, ne va en rien à l'encontre de la piété des fidèles. J'ai fait simplement acte d'historien et réservé la question de dévotion : copie, figure ou reproduction — et non original, — le Suaire de Turin reste aussi digne de la vénération des catholiques que celui qui attire tous les ans, le 3 mai, les chrétiennes populations de la Vieille-Castille à l'abbaye de Silos : c'est une copie

de celui de Turin, faite avant 1637. Au Vatican, actuellement, on présente aux fidèles, non Toriginal de la sainte Lance, mais un ectypon (Revue de Vart chrétien^ 1897, p. 4.) Je n'ai donc pas fait acte de « dénicheur de saints. » S'il y a un faux à présenter le Suaire de Turin comme Toriginal qui toucha le corps du Sauveur, c'est surtout un faux laïque. J'aurais dû insister sur ce point. Chaque maison souveraine voulait avoir une relique insigne, sorte de palladium, qu'elle conservait avec un soin jaloux et faisait vénérer dans une sainte chapelle. J'ai dit que les ducs de Savoie se faisaient accompagner du Suaire dans leurs pérégrinations. Les bulles des Papes, dont on voudrait s'autoriser, .sont toutes postérieures au XV^ siècle ; adressées aux souverains du Piémont, à leur demande, elles reproduisent la teneur de leurs suppliques et on ne saurait leur donner une portée historique ; il n'y a pas trace de discussion critique à cet égard et de réfutation des documents antérieurs. Il ne faut pas oublier non plus — et j'insiste sur ce point — qu'il y eut de la part des ducs de Savoie possession de mauvaise foi ; d'une part, les chanoines de Lirey n'ont cessé de réclamer — sans succès — leur bien par les tribunaux ecclésiastiques compétents ; d'autre part, les conditions de la transaction de 1464 n'ont pas été observées. Ma brochure — j'en ai eu l'écho — a surtout mécontenté à Turin le monde officiel royal. C'est le roi d'Italie qui est le propriétaire de la chapelle du Buomo et de la relique qui y est conservée ; c'est lui qui a donné à M. l'avocat Secondo Pia l'autorisation de la photographier. Un de ses chapelains, le chanoine Giovanni Lanza, a dédié à leurs altesses royales, le prince et la princesse de Naples, une bro-

chure intitulée: La Santissima Sindone delSignore... (Torino, i898) ; il leur dit : « Nelle auspicate vostre nozze è sorta dapprima Tidea e la speranza di vedere esposta la ss. Sindone ne andra molto che, per graziosa concessione deir Augusto vostro Genitore..., quella idea potrà dirsi una realtà. »

Il n'est point difficile de trouver des faits liturgiques où les données du moyen âge ont subi des changements ou sont acceptées comme ne tirant pas à conséquence.

J'en prendrai des exemples dans des ordres d'idées divers.

Un prêtre instruit a récite jadis avec la même dévotion la légende du pape saint Silvestre et sa relation — à. laquelle il ne croyait pas — du bain de sang d'enfants dans lequel l'empereur Constantin voulait chercher la guérison de la lèpre, qu'après la suppression de ce détail par Léon XIII,

Fait plus grave : c'est la science historique qui a démontré la fausseté de la chute prétendue du pape saint Marcellin et de sa pénitence au pseudo-concile de Sinuesse, et amené Rome à supprimer ces faits de la légende du Bréviaire au 26 avril.

Les vies des Papes, dans le Supplementtim pro Clero romano, sont pleines d'extraits des fausses décrétales (Mgr Batiffol, recteur de l'Université cathoHque de Toulouse, l'a démontré dans le Bulletin critique). Ces légendes ne sont pas des productions du moyen âge. Ces décrétales ont-elles contracté une valeur quelconque et le canoniste est-il gêné à les qualifier de fausses par leur insertion dans un recueil liturgique.

Personne n'ignore que, dans le Bréviaire romain, la légende du 9 octobre ne fait qu'un seul personnage de saint Denys l'Aréopagite, et de son

homonyme évêque de Paris. Ce qu'on sait moins, c'est qu'à Paris un fidèle qui a entendu réciter cette légende au chœur de Notre-Dame écoutera avec étonnement chanter à la messe une prose (approuvée, avec le Propre,) où la dualité est accentuée.

Laissez donc la liberté dans les choses qui ne touchent ni au dogme ni à la morale : in dubiis libertas^ pourvu que cette liberté s'exerce avec charité et respect.

Le docte bénédictin, cité plus haut, m'écrit à votre sujet : « Je vous en prie, montrez ou faites montrer les absurdes conséquences de pareille théorie, le tort qu'elle ferait à tous les savants catholiques et à l'Église elle-même. Le P... (qui sera clairement désigné en disant qu'il est un des plus savants bibliothécaires du Vatican) lui-même, pourtant si prudent, me disait que dans ces sortes de questions les savants ont droit à la plus entière liberté, à deux conditions toutefois : 1® de les traiter dans des Revues ou devant des Sociétés savantes, pas dans les salons ni en présence d'auditoii*es faciles à scandaliser ; 2^ d'employer toujours un langage convenable et respectueux vis-à-vis des personnes et des choses qui le méritent. Or, vous n'avez manqué, que je sache, ni à l'une ni à l'autre de ces conditions. » Ces graves paroles résument la situation qu'if faut laisser aux historiens et aux archéologues chrétiens.

Je possède la plus grande partie des ouvrages auxquels le Suaire de Turin a donné lieu ; c'est en vain qu'on les lit et relit pour y trouver l'ombre d'un document rattachant la relique du XIV' siècle (déjà loin des Croisades) et du XIX* aux premiers âges chrétiens. Cette preuve n'existe pas et il est infiniment probable qu'on ne la trouvera jamais. A quoi

boa dès lors argumenter — j'allais dire ergoter — sur le sens ou la valeur relative des documents que j'ai de nouveau mis au jour.

Nous ne parlons évidemment pas avec mon contradicteui* le même langage. Le mot « critique » a sous sa plume une portée différente de celle qu'on lui donne dans le monde scientifique. Il ne semble pas se douter qu'il y a eu des faux dont la responsabilité remonte très haut. Je ne lui en signalerai qu'un exempte, pris dans nos contrées. En 1121, le pape Calixte II confirma aux archevêques de Vienne la suprématie sur sept provinces (Jaffé, 6822). La base de cet acte de juridiction, de nature à mécontenter tant de métropolitains, était une prétendue bulle de saint Grégoire VII (Jaffé, f 5024), fabriquée à Vienne à la fin du XI* siècle, avec la connivence, sinon par le fait même de Cauxte II, alors archevêque de cette ville sous le nom de Gui de Bourgogne. L'accusation a de graves présomptions : il était coutumier du fait. En discussion avec saint Hugues, évêque de Grenoble, il tenta d'agrandir le territoire de son diocèse à l'aide de chartes fausses, comme saint Hugues le démontra à un concile d'Autun et le constata dans un Cartulaire, dont on possède encore l'original. La bulle de 1121 a été cassée par Martin V.

Sur le grand schisme, les idées de Tauteur de la réponse semblent en arrière de plusieurs siècles ; il ne paraît nullement connaître les beaux ouvrages de l'abbé Gayet et de M. Noël Valois, l'heureux auteur de la découverte si importante du Cursus. D'ailleurs, une règle élémentaire en histoire est de juger des faits d'une période d'après les idées ayant cours à cette époque, et non d'après celles de notre temps.

Après avoir lu avec Tattention voulue les obser-

vations de mon contradicteur, j'ai le regret de lui dire que je ne trouve pas un mot à retrancher à ma brochure. Libre sans doute à lui d'en appeler de ce jugement sommaire. Je ne voudrais pas d'ailleurs avoir Tair de m'attribuer la victoire sans combat. Il n'y aurait qu'à trouver un tribunal compétent : c'est pure question de critique historique. Le collège des Bollandistes, de Bruxelles, serait tout désigné, soit par la nature des travaux de ses membres, soit par leur renommée scientifique. J'accepterais encore volontiers trois membres choisis par Mgr le provicaire dans notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

Je n'attendais qu'une attaque pour m 'occuper d'une nouvelle édition de mon opuscule (complètement épuisé), refondue et augmentée ; j'y donnerai tous les textes restés inédits sur la question.

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes religieux sentiments.

Ulysse CHEVALIER, Correspondant de V Institut.

Romans, 15 janvier 1900.

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