CHAPITRE XXVI
Le Clergé repoussera la rhétorique; son éloquence est en son ccèur.
Comment voulez-vous que la nature humaine soit tonjours dupe du même artifice !
La rhétorique porte avec elle un caractère qui a constamment blessé la vérité. 11 y a une certaine déloyauté de conscience à paraître à point nommé avec des exclamations arrachées tantôt à lame, tantôt au cœur, quand ni l’une ni l’autre ne parlent. 11 ne sied réellement qu’au paganisme, ou au mensonge, d’user de semblables moyens. Consultons aujourd’hui les faits : jamais plus de rhétorique, et jamais moins de conversions...
Voici un grand poète, un grand tragique; voilà Homère, voilà Sophocle ; au lieu d’imiter l’homme dans son cœur et dans son généreux esprit, les lettrés viennent par derrière pour surprendre ses procédés. Ils en dressent à froid le formulaire et se disent: La pensée sera bien surprise quand nous aurons recomposé devant elle tous les chefs-d’œuvre de l’esprit !
Vous avez en effet composé des poèmes et de savantes œuvres à faire dormir debout. Ayez le cœur bouillant d’Homère, la raison passionnée de Sophocle, et votre style en prendra les couleurs. Mais pour ceci, comme pour le reste, on a toujours voulu puiser ailleurs que dans Tâme. Pour y puiser il faut en avoir : or c’est là une question de vertu.
I ARISTOCRATIE
Chez nous, la phrase a dévoré l’esprit. Voilà pourquoi, sous des formes littéraires, les hommes les plus communs sont répandus partout en France. Partout où il y a eu une phrase à faire, un homme est venu. Le vide s’est maintenu autour des âmes, et la langue, comme un capital surexcité par les inventions du crédit, a été épuisée. H n’y a pas en ce moment de langage plus infirme que celui qu’on croit le plus fort, et il n’en reste pas de plus fort que celui qu’on croit le plus simple, tant notre langue a été macérée sous les empreintes de la déclamation.
La rhétorique a régné depuis trois siècles, depuis le retour de l’esprit humain. Le christianisme a été d’autant étouffé dans la pensée et dans l’art. Après le xvin® siècle, la haute littérature des Pères de l’Eglise s’est entièrement éteinte sous la nôtre. Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, et après eux personne. Personne pour suivre, comme par le passé, le mouvement des âmes autour des dogmes chrétiens. Des génies littéraires comme Chateaubriand, Staël et Lamartine, au lieu de suivre de près le moyen-âge, n’arrivent que trois cents plus tard... Ils sont les premiers qui aient réagi contre la Renaissance.
Calculons ce que trois siècles d’élans du cœur eussent apporté dans la voie du sentiment; ce qu’on eût découvert du royaume de l’invisible, à mesure que le christianisme nous rapprochait du Ciel ! Le mal que la Renaissance a fait à nos sociétés chrétiennes, mal religieux, mal économique, mal scientifique, mal esthétique, mal mystique, est si grand, que dans un siècle nous ne serons pas à distance suffisante pour le voir.
Cet amour du fini, du joli, du poli, n’a que trop coïncidé chez nous avec l’avénemenl de cette bourgeoisie, qui elle-même n’a été que la Renaissance au sein des mœurs,
350 livre troisième.
Ce besoin dépravé de ce qui est petit a détruit peu à peu en nous le sens de l’Infini; et la religion n’a plus été à notre portée. Les esprits ont chaviré tous ensemble dans la pensée humaine1.
Que le Clergé reconnaisse sous toutes ses formes le poison qu’on lui offre. Nos rhéteurs sont ce que nous avons de pire : on les voit devenir tour à tour apostats et révolutionnaires, sicaires et Césars. Le prêtre est précisément l’homme qui n’a plus besoin de rhétorique. L’éloquence est en lui : d’abord, quant au sujet ; ensuite, quant à l’état de son cœur par rapport au sujet.
Où la Bible a-t-elle appris sa rhétorique? Votre éloquence, c’est votre précieux cœur !