CHAPITRE XIII
L’état sauvage n'est que l'absence de Capital.
Pourquoi une partie du globe est-elle encore dans l’état sauvage? C’est qu’il ne s’y trouve point de Capital. Après la chute de la Cité de Dieu, ou de l’état patriarcal, dès que le débordement des vices introduit la Cité des hommes, l’homme, déjà privé de toute avance, ne possède même pas ses bras, puisqu’il se donne en esclavage pour les entretenir. 11 ne possède même pas sa vie, puisqu’un autre être peut la ravir.
Le travail seul est aussi ingrat que la nature. Celui qui isolé n’a pas un outil dans la main et un approvisionnement pour attendre la récolte prochaine, languit dans l’état sauvage. La pénurie du sauvage n’est que celle de la nature jointe à celle de l’homme.
Pour s’élever au-dessus des animaux, il a fallu que l’homme eût par-devers lui un agent qui rendit la nature et le travail plus féconds que l’emploi des plus grands efforts.
Fruit de l’activité dans la production et de la retenue dans la consommation, cet agent sacré n’est plus le produit de la nature, mais celui de notre âme. L’homme n’entre en civilisation que par son âme. La différence entre' l’antiquité et les temps modernes est marquée par celle du Capital. Le commencement, l’accroissement et le développement d’un peuple, n’est que le commencement, l’accroissement et le développement de son Capital.
Le peu de Capital de l’Antiquité explique la misère des populations de cette époque. De là, chez elle, cette cruelle Constitution de la misère connue sous le nom d’esclavage. Nécessité si terrible que les plus grands esprits de cette époque, ne voyant aucun moyen de l’éviter, crurent le monde gouverné par une divinité inexorable, qu’ils appelèrent le Destin.
Une force née de la double vertu de l’homme a renversé le Destin. Par le Capital, la culture a pu offrir du pain à tous les hommes ; l’industrie, fournir des vêtements pour les couvrir, et le commerce, comme les nuages, traverser les continents et fertiliser tout le globe.
Par le Capital, toutes les forces de la nature se sont pressées sous de faibles mains ; et, se fixant dans les machines, ont obéi à la volonté. Par le Capital, les esprits ont pu créer les sciences, pénétrer dans la philosophie, monter dans les cieux de l’art et montrer toutes ses facultés à lame. Par le Capital,' toute la Société est devenue possible, les hommes se sont assis dans la justice, ils ont vécu à l’abri des lois.
L’absence de Capital nécessita toujours la servitude et très-longtemps le Despotisme. Le capital qui commence est toujours réservé par ceux qui le forment pour entretenir la Société autour d’eux. Le capital fut le noyau de tout empire. Les premiers rois ont été des hommes forts possédant un capital. C’est en rompant l’égalité de l’état sauvage que la Société naquit.
LE CAPITAL